Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 31 mars 2011

Le Gouffre aux chimères - Ace in the Hole, Billy Wilder (1951)

Charles Tatum est un reporter plein d'ambition et sans scrupules qui s'est déjà fait renvoyer à plusieurs reprises. Il offre ses services au journal local d'Albuquerque, mais au bout d'un an il n'a toujours rien eu à se mettre sous la dent. Alors qu'il est envoyé couvrir une chasse au crotale, il apprend qu'un homme est bloqué dans une galerie d'une montagne où il cherchait des bijoux indiens enfouis. Heureux de tenir enfin une « vraie histoire », Tatum décide de tout faire pour couvrir l'évènement en exclusivité et s'assurer que le sauvetage dure le plus longtemps possible ...

Auréolé du succès de son audacieux et sombre Sunset Boulevard l'année précédente, Billy Wilder se lançait avec Ace in the Hole dans son film le plus âpre et qui constituera un de ses rares gros échecs commercial à cet étape de sa carrière. Charge virulente contre l'information spectacle, le film s'inspire de deux faits divers similaire et bien réels. En 1925, le spéléologue W. Floyd Collins se retrouva piégé sous terre et le journaliste William Burke Miller couvrant les faits les transforma en drame national et obtint le prix Pullitzer au passage. La seconde inspiration est plus proche avec la fillette de trois ans Kathy Fiscus qui tombé dans une fosse abandonnée, suscita une vive émotion dans la population et causa un attroupement massif sur les lieux du sauvetage. Dans les deux cas l'issue fut tragique pour les victimes, au point de questionner sur l'évènement créé autour de leur sort. C'est ce qui attirera Wilder lorsqu'il s'attèlera à son scénario croisant les deux affaires.

Wilder avait déjà eu l'occasion de montrer sa part d'ombre dans ses films précédents mais toujours dans une optique qui pouvait la rendre abordable pour le public. Assurance sur la mort s'inscrivait dans le genre très codifié du film noir et apportait une stylisation visuelle et des personnages qui lui donnait un vrai attrait. Le Poison drame sur l'alcoolisme par son unité de temps et lieu ainsi que la performance de Ray Milland parvenait à créer une émotion vibrante sous son désespoir. Quant à Sunset Boulevard, les astuces narratives (cette fameuse voix off d'ouverture par un William Holden mort) et son jeu de miroir avec l'histoire du cinéma en faisait un objet fascinant au multiple degrés de lecture. Rien de tout cela dans ce Gouffre aux Chimères, frontal et sans artifice dans sa dureté.

Kirk Douglas incarne donc ici Charles Tatum, reporter contraint suite à quelques déconvenues d'échouer dans une modeste gazette locale. Son égo et son ambition démesurée souffrent au plus haut point de cette mise au ban et il est constamment à l'affut de la grande affaire qui pourra le relancer. Elle se présentera lorsqu'il tombera par hasard sous la forme d'un malheureux coincé dans une galerie de montagne. Tatum va alors médiatiser à outrance l'évènement au détriment du sauvetage de la victime, ne reculant devant aucune manigance et bien aidé par un entourage qui souhaite tout autant en tirer profit. La première partie du film va vraiment loin dans l'inhumanité et le cynisme. Kirk Douglas malgré un comportement odieux et arrogant (fabuleuse scène d'ouverture où sans le sous il offre ses services de manière bravache et décomplexée) parvient à exprimer juste ce qu'il faut d'humanité (notamment la conclusion rédemptrice) pour ne pas être totalement méprisable.

C'est finalement plus la population et les institutions excitées par la fièvre médiatique qui s'avère les plus méprisables ici. Il faut voir les lieux de sauvetage transformée en véritable fête foraine (l'autre titre original du film est d'ailleurs The Big Carnival), la première arrivée d'une famille de chalands les yeux brillants comme s'ils se rendaient à un parc d'attraction. Pas grand monde à sauver entre l'épouse indigne jouée par Jan Sterling prête à prendre le large alors que son mari est encore enseveli (et qui change d'avis en voyant le profit qu'elle peut en tirer), un shérif qui accepte de prolonger le sauvetage par une méthode qu'il sait infructueuse...

Les seuls moments où l'on retrouve une certaine foi en l'homme en sont les entrevue entre Tatum et Leo, la victime. Malgré tout son cynisme et son ambition, une tension inquiète habite néanmoins Douglas quant au sort de Léo ce qui malgré tous ses méfaits le rend plus humain que tout les autres vautours. C'est cette culpabilité qui le fait vaciller au final (Kirk Douglas déjà excellent devient extraordinaire durant la dernière demi heure) mais il est déjà trop tard. La mise en scène de Wilder s'avère lourde de ressentiment et de mépris dans sa manière de filmer la population, souvent dans des plan large et lointain (le final et l'élocution de Douglas) où elle apparaît comme un troupeau venu se paître du malheur d'autrui.

Dans une moindre mesure l'assemblée de journaliste est tout autant vu comme un essaim bourdonnant à l'affut du scoop. Echec cuisant à sa sortie, le film fit fuir le public par son désespoir absolu (et le miroir déformant où il se reconnaissait implicitement) qu'une conclusion brutale ne fait qu'entériner. En avance sur son temps le film annonce ainsi quelques grandes charges médiatique à venir bien plus tard comme Network. Au passage les ennuis commençaient pour Wilder à la Paramount (la construction de l'impressionnant décor coûta une fortune) puisque quelques frictions allaient surgir lors du Stalag 17 à venir quand les pontes du studios lui demanderaient de changer la nationalité du traître pour ne pas se fâcher avec les distributeurs allemands (sachant que Wilder a perdu presque toute sa famille dans les camps...). Mais ceci est une autre histoire...

Inédit en dvd zone français mais sorti dans la très belle (et onéreuse) édition Criterion dotée de sous-titres anglais. Sinon en zone 2 il existe également une édition espagnole , dépourvue du moindre sous-titres par contre...


mercredi 30 mars 2011

Le Bal - Ballando ballando, Ettore Scola (1983)



Cinquante ans de danse de salon en France, depuis les années 1920 : le Front populaire, la Guerre, l'arrivée du jazz et du rock, Mai 68, le disco... Les couples silencieux se font et se défont au gré de l'histoire et de la musique.

Au début des années 80, Ettore Scola tente d’élargir son registre en s’attaquant à des cadres et des types de récits moins spécifiquement associés à l’Italie. La Nuit de Varenne en 1982 donnait dans le film historique en relatant la fuite et l’arrestation de Louis XVI et Marie Antoinette, tout comme (dans une veine plus romanesque) Le Voyage du Capitaine Fracasse en 1990 qui adaptait le livre de Théophile Gautier. Le Bal fait donc partie des œuvres entrant dans les nouvelles dispositions de Scola et sera un de ses films les plus acclamés.

A l’origine, Le Bal est tout d’abord une pièce de théâtre partie d’une idée du metteur en scène Jean-Claude Penchenat. Ce dernier, passionné par le langage corporel et ses formes d’expression selon les époques et contextes, eut l’idée d’appliquer ces questionnements au théâtre. Entre fanfaronnade, timidité, hardiesse ou maladresse sur la piste, le bal populaire semble un cadre particulièrement approprié pour mettre en pratique ces idées. Penchenat, aidé par une troupe de comédiens non professionnels, va donc créer un spectacle unique en son genre où une salle de bal va faire office de machine à voyager dans le temps. Les différentes périodes traversées s’illustreront par les transformations du décor, mais surtout par le jeu des comédiens qui créent une galerie de personnages bien typée dont les caractéristiques évoluent selon la toile de fond historique en cours. Financé par Penchenat lui-même après le refus de divers producteurs effrayés par l’aspect inédit et novateur de l’entreprise, la pièce une fois lancée remporte finalement un succès immense, commercial et critique.

Alors qu’après plus de trois cents représentations, Penchenat envisage de passer à autre chose, Scola manifeste son intérêt pour une transposition au cinéma après qu’un ami producteur l’ait incité à assister à la pièce. Le courant passe idéalement avec Penchenat et Scola procèdera de la même manière que le metteur en scène en allant étudier les comportements au sein des quelques bals populaires encore existants à Paris. Il prendra également la décision fondamentale de conserver les comédiens de la pièce pour le film, estimant que l’emploi de stars détournerait l’attention du film et surtout qu’elles seraient incapables de reproduire (et d’effectuer les différentes danses) aussi bien que les mémorables énergumènes d’origine. Le projet n’est pas définitivement lancé pour autant puisque au bout d’une semaine de tournage, Scola est victime d’un infarctus. Les producteurs français auront peu d’égard pour Scola, envisageant déjà un remplaçant. Mais Penchenat préfère tout arrêter en attendant son retour (Scola se fera d’ailleurs une bien piètre opinion des producteurs français comparés aux italiens qui patientèrent tout au long des quatre attaques qui émaillèrent le dernier film du Maestro Visconti, L’Innocent). Scola rétabli, le tournage est rapatrié à Cineccità et une partie du financement est désormais italien.

Ces différents aléas auront finalement leurs conséquences, certaines fautes de goût et approximations entachant le résultat en dépit d’indéniables qualités. Le film reprend ou ajoute des épisodes de la pièce dont les différentes périodes sont (après une ouverture contemporaine) le Front Populaire, la Seconde Guerre mondiale divisée entre la Guerre, l’Occupation et la Libération, puis la Guerre d’Algérie et Mai 68 avant le retour au présent.

Le grand apport de Scola aura été de renforcer l’aspect référentiel cinématographique par rapport à la pièce, ce qui se ressent dans les moments les plus réussis comme le Front Populaire. L’influence de Duvivier ou Renoir est palpable à travers les situations et l’allure des personnages lors du passage du Front Populaire. Le côté insouciant et enjoué, plus prégnant que dans les autres parties témoigne du côté heureux associé à cette période. Un couple bourgeois est tourné en ridicule et arbore un comportement loufoque, un simili Gabin époque Pépé Le Moko (en fait un technicien du théâtre engagé par Scola à cause de sa ressemblance) arpente les lieux, et le désespoir et la jalousie d’un homme sont résolus dans un simple élan de camaraderie masculine. Entraide, idéologie de gauche et amitié dessinée en une vignette de bal résumant une époque.

La réussite est meilleure encore lors de l’évocation de la Seconde Guerre mondiale répartie entre la guerre, l’occupation et la libération. Le décor se dépouille dans un premier temps et perd de ses vertus festives pour servir d’abri aux femmes se réfugiant du chaos extérieur. Le choix de conserver la narration sans parole est très efficace pour l’épisode de l’Occupation où un officier allemand (campé par Jean-François Perrier qui lui prête une gestuelle inquiétante) se retrouve sans partenaire sur la piste car toutes les femmes sont effrayées ou dégoûtées par lui. La Libération distille également une belle émotion quand entre les célébrations le ton se fait plus solennel avec les retrouvailles d’un homme (désormais amputé d’une jambe) et de sa femme après une longue séparation. La musique, les regards et le mari gardant toute sa dignité en esquissant quelques pas sur sa seule jambe élève ce beau moment.

Malheureusement, le film ne retrouve plus ensuite ces hauteurs, faute d’éveiller la même empathie et émotion. La Guerre d’Algérie et les années 50 sont traitées superficiellement, l’influence culturelle américaine se résume à la bande son rock’n’roll et du coca cola au bar et le conflit algérien amène une péripétie anecdotique. Les années 60 s’amorcent sur une saynète de mai 68 mais la musique choisie est totalement à contresens avec l’inoffensive Michelle des Beatles quand un Street Fighting Man des Stones aurait été plus approprié. Problème de droit (même si l'on doute que les Beatles soient moins onéreux à acquérir que les Rolling Stones) ou moindre inspiration de Scola pour traiter de cette période, le tout manque de rigueur. Le fond est atteint lors de la fin des années disco et le début des années 80, vides de sens et portés par le T’es Ok, t’es bath d'Ottawan, alors que des titres plus nobles et/ou emblématiques pouvaient être envisagés. L’ouverture contemporaine et cette conclusion cèdent aussi à une certaine laideur esthétique typique de l’époque (photo criarde, décorations au néon).

Le film fera néanmoins un triomphe à sa sortie (Ours d'Or à la Berlinale 1984, 3 Césars dont meilleur film, réalisateur et musique et une nomination à l'Oscar), plus pour le tour de force que le résultat, ce que reconnaît en partie Scola dans les bonus du dvd. Aujourd’hui, Le Bal poursuit son parcours sur les scènes de théâtre du monde entier, avec la particularité d’adapter le concept à l’histoire du pays où est montée la pièce.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 vidéo dans une belle édition dans une belle édition.


Extrait de la séquence d'ouverture

mardi 29 mars 2011

La Descente Infernale - Downhill Racer, Michael Ritchie (1969)

Pour remplacer son champion qui vient de se casser la jambe, l'entraineur de l'équipe américaine de ski alpin, Eugène Clair (Gene Hackman), propose Brian pour former l'équipe olympique de ski. Mais un jeune fermier du Colorado semble avoir un avenir prometteur, David Chappellet (Robert Redford). Clair lui donne sa chance. Mais lors de sa première course internationale, David refuse de prendre le départ, et crée un conflit dans l'équipe.

Downhill Racer est le premier film de Michael Ritchie qui entamait là sa fameuse trilogie sur la société américaine (bientôt suivie de Votez McKay et Smile) mais même s'il saura y apposer sa touche, le projet est à l'origine avant tout porté par Robert Redford. Révélé par La Poursuite Impitoyable de Arthur Penn et rapidement starisé par le succès de Barefoot in the Park, Redford souhaite utiliser le pouvoir acquis grâce à cette notoriété pour produire ses propres films, plus modestes et risqués que les grosses machines de studios. Son intérêt se porte sur le roman de Oakley Hall Downhill racer se déroulant dans le milieu du ski professionnel. Redford souhaite approcher la description de ce milieu sous un angle critique envers un certaine culte de la victoire et du statut d'icônes des athlètes a qui tout est pardonné tant que les résultats sont là. Il fait appel au romancier James Salter pour peaufiner le script tandis que le projet suscite l'intérêt de Roman Polanski lui-même skieur émérite et ayant déjà les idées les plus folles sur le ton qu'il souhaite donner au film (il souhaitait en faire une sorte de Train sifflera trois fois dans le milieu du ski avec la même unité de temps).

La Paramount jusque là réticente au projet finit par céder en échange de la présence de Redford au casting de Rosemary's Baby dans le rôle du mari finalement tenu par John Cassavetes. Trop accaparé par son film sataniste, Polanski fini par quitter le navire et Redford de même dans l'autre sens et il devra pour finalement convaincre le studio aller filmer sur le vif avec le caméraman Gene Gutowski quelques moments de la grande compétition en cours à savoir les Jeux Olympique de Grenoble en 1968. Immergé dans l'équipe de ski américaine, on lui rapporte les méfaits d'une des grandes star montantes des jeux précédents, le skieur Billy Kidd (médaille d'argent en 1964) dont l'arrogance et l'individualisme nourrira grandement son personnage.

Séduit par son style percutant développé à la télévision, Redford engage finalement Michael Ritchie dont ce sera donc la première réalisation au cinéma. Downhill Racer narre l'irrésistible ascension du jeune David Chappellet (Robert Redford) sélectionné dans l'équipe américaine et qui à force de talent va soudainement engranger les victoires. Loin du "rookie" humble et obéissant, Chappellet n'est pas un cadeau. Imbu de lui-même, arrogant et sûr de sa force, il rue dans les brancards avant même d'avoir fait ses preuves et dès les premiers bons résultats adopte d'une attitude détestable. Dans un premier temps le scénario ménage quelques pistes justifiant ce comportement comme son enfance insignifiante dans un Idaho reculé et l'indifférence d'un père qui souhaite voir fier de ses victoire.

Robert Redford fend légèrement l'armure indestructible du personnage par sa prestation en faisant preuve d'une innocence et d'une candeur qui le rend finalement touchant notamment l'histoire d'amour qu'il entretiendra avec l'employée dsexy d'un équipementier (Camilla Sparv). Chappellet se fait ainsi le successeur d'autres grandes figures de l'insoumission dans le Nouvel Hollywood naissant que ce soit Bonnie and Clyde ou les motards de Easy Rider. Le propos du film est cependant bien plus provocateur que cela quand la vraie nature de Chappellet se révèlera. Sous l'individualisme se cache en fait un profond égoïsme, un mépris de l'autre et de l'esprit sportif entièrement au service d'un profond narcissisme (les femmes sont des objets à consommer, les équipiers des pions à éliminer). L'aspect rebelle dissimule en fait un personnage creux, ignorant et sans conversation.

Les passages d'interviews (qui feront encore merveille dans Votez McKay) se montre d'une terrible vérité pour pour montrer le vide de sa pensée et étend finalement cette idée aux sportif les plus compétiteurs incapable de s'exprimer en dehors de leur discipline. Redford est réellement excellent, dévoilant sans détour toutes les failles de ce "héros" peu recommandable notamment dans toute la gestuelle empruntée et le mutisme niais d'un personnage uniquement capable de communiquer via les pistes enneigées. On se demande alors si c'est bien cette froideur indifférente qui fait l'essence des sportifs les plus chevronnés.

L'autre grand exploit du film c'est sa description saisissante du milieu sportif. Rivalités, coup bas divers et petites phrases assassines sont monnaie courante dans la vie de "l'équipe" (dont une terrible réplique Well it's not exactly a team sport is it ? lancée par Redford lorsqu'on lui reproche son attitude). Ritchie filme avec une inventivité constante les différentes épreuve de descente, alternant reprises des schémas de diffusion sportive tv, caméra embarquée sur les skieurs pour d'haletantes descentes (et chutes) en vue subjective ou carrément un caméraman à ski accompagnant les skieur sur la piste (Robert Redford a d'ailleurs pas mal donné de sa personne même si doublé pour les moments les plus dangereux). Le résultat es bluffant grâce également au montage virtuose de Richard Harris et Ritchie y développe déjà son style documentaire et sur le vif qu'il peaufinera encore mieux par la suite.

La réalité contemporaine du ski américain n'est pas oubliée non plus notamment le grand enjeu d'une première médaille d'or américaine dans la discipline qui pousse à cette rivalité exacerbée, et la recherche de subventions par Gene Hackman plus vrai que nature en entraîneur ronchon. Le film souffre finalement très peu de dramatisation artificielle avec quasiment pas de musique, l'intensité de la compétition passant plus par les éléments extérieurs (commentaires, réactions des spectateur) que la pure mise en scène très naturaliste et documentaire. Ritchie mise uniquement sur ces acteurs pour distiller l'émotion et malgré l'issue faussement heureuse, le temps d'un regard perdu de Redford on comprend aisément tout ce qui lui manque pour être un vrai champion en dépit de la victoire lors d'une saisissante conclusion. Une belle réussite pas totalement exempts de défauts (de petites longueurs) mais annonciatrice du vrai chef d'oeuvre de l'association Redford/Ritchie, Votez McKay et sa description sans concession de la politique américaine trois ans plus tard.

Sorti en dvd zone 2 chez Paramount mais ppour les anglophones mieux vaut s'orienter la très belle édition Critérion parue en zone 1 et dotée de sous titres anglais.

lundi 28 mars 2011

Marie-Octobre - Julien Duvivier (1959)


Le film raconte les retrouvailles d'un groupe d'ex-résistants, dont certains s'étaient perdus de vue depuis la fin de la guerre. Ils dînent ensemble dans la demeure de leur ancien chef, Castille, qui a été arrêté et tué dans ce lieu même, évènement qui a précipité la chute du réseau. Cette soirée est organisée par Marie-Octobre, nom de code de l'ancienne estafette du réseau, et du propriétaire actuel des lieux, François Renaud-Picart. En réalité, ils ont organisé la réunion pour percer le mystère de la mort de Castille : un ancien membre de la police allemande leur a avoué que c'était grâce à un traître qu'ils avaient réussi à les découvrir ce soir-là.

Près de 15 ans après et sur un mode moins polémique que Le Corbeau, Marie-Octobre usait à nouveau du thriller pour rappeler le spectre de la délation qui plana sur la France aux heures sombres de l'occupation allemande. La trame, simple et imparable se noue autour d'un huis-clos entre anciens camarades résistants réunis en l'honneur de leur ancien chef Castille tué par la Gestapo. Les retrouvailles se font truculentes et conviviales, permettant de cerner les personnalités de chacun et les traits distingués qui se retourneront contre eux lorsque les raisons de cette entrevue éclateront : démasquer parmi eux le traître qui jadis causa le démantèlement du réseau et la mort de Castille.

Il s'ensuit alors une redoutable partie d'échecs où tout le monde alternera entre accusateur et coupable potentiel, la tension faisant sortir maintes révélations teintant d'ambiguïté les agissements de chacun en temps de guerre, l'amitié même entre les anciens amis et la mémoire même du chef défunt. Impossible d'anticiper l'issue et de deviner le coupable notamment grâce à un casting exceptionnel, parmi les impressionnant du cinéma français de l'époque. Bernard Blier est donc un avocat peu regardant sur la morale, Lino Ventura (dont la présence est telle qu'il est le seul qu'on ne soupçonnera jamais Duvivier l'a bien compris c'est le seul sur lequel il ne laisse planer aucun doute) un sanguin propriétaire de music-hall, Serge Reggiani un sentimental à l'ambivalence troublante auquel on peut ajouter Paul Meurisse, Noël Rocquevert, un truculent Paul Frankeur et Paul Guers ancien séducteur converti dans les ordres.

L'ensemble est dominé par une troublante et déterminée Danielle Darrieux, muse de chacun des hommes présents et possible enjeux de la traitrise passée. Ils jouent tous parfaitement leur partitions bien aidés par un scénario ménageant les rebondissements avec une science diaboliques du suspense et également les dialogues fabuleux de Henri Jeanson. Tour à tour cinglants, ironique ou franchement comique ( le Nous n'allons tout de même pas te dresser un Arc de triomphe en margarine lancé à Paul Frankeur par Noël Roquevert lorsque ce dernier se vante des victuailles fournies durant la guerre pour se défendre m'a plié de rire) ils transforment le film en joute verbale virtuose ou tout peu basculer à la moindre erreur d'élocution, d''oubli ou d'omission d'un détail.

En dépit de la nature de l'histoire on est heureusement très loin du théâtre filmé. Duvivier délivre en scène tour à tour inquisitrice avec ses plongées lourdes de sens sur l'assemblée ou l'accusé potentiel, les cadres se font larges pour ajouter à la confusion ou plus serré pour capter la moindre défaillance en gros plan. Les mouvements de caméras jouent également de cette suspicion en se promenant de l'un à l'autre des protagonistes, devenant l'instrument de cette culpabilité et de ce malaise ambiant. Le découpage, l'agencement des personnage dans le décors et le jeu sur le champs contre champs forment un tout incroyablement pensé qui ajoute à la maîtrise fabuleuse dont fait preuve Duvivier pour faire naître la tension. Hormis quelques étranges petits interludes sur un match de catch se déroulant à la télévision, la tension ne se relâchera jamais jusqu'à une conclusion implacable et tragique. Grand film.

Sorti dans une très belle copie chez chez Pathé

Extrait



samedi 26 mars 2011

Convoi de femmes - Westward the Women, William A. Wellman (1951)


En 1851, l'éleveur de bétail Roy Whitman, propriétaire d'un ranch en Californie, décide d'aller à Chicago "recruter" les femmes qui manquent à son domaine, pour ses hommes. Son contremaître Buck Wyatt l'accompagne. Le convoi féminin entame la longue route du retour, semée d'embûches. Pour commencer, les hommes recrutés par Buck à Chicago, pour mener le convoi, s'enfuient bientôt avec quelques-unes des femmes, obligeant celles restées à prendre en main leur voyage, sous la conduite à contre-cœur du contremaître...

Avec ce Westward the Women, Wellman signait une des plus belle et originale épopée du western classique, et sans doute celle où ses penchants féministe se ressentent le plus. L'argument de départ qui voit des femmes "recrutées" pour servir d'épouse à de rudes travailleurs de l'Ouest pourrait au premier abord sembler bien machiste au spectateur moderne (surtout au vue des premières séquences où les rustres pionniers s'avèrent particulièrement excités par l'arrivée prochaine des femmes). C'est bien sûr sans compter la profonde thématique du film, l'Ouest et plus globalement l'Amérique comme lieu de tout les possibles, des nouveaux départs et de la seconde chance. Pour accepter pareil périple, ces femmes ne sont pas des jeunes filles en fleur mais des être qui ont vécus, souffert et pour qui cette opportunité représente une sorte de dernière chance.

Cet aspect se manifestera au détour du portrait de quelques unes tout au long du voyage et déjà lors de la scène de recrutement où les différents profil s'affirment, de la fille de mauvaise vie en quête de rachat à la veuve esseulée ou l'étrangère cherchant la stabilité en terre d'accueil. C'est donc également l'Amérique du melting-pot qui se profile avec la charmante française incarnée par Denise Darcel, un pittoresque et attachant japonais joué par Henry Nakamura ou encore la touchante mère italienne Renata Vanni.

Le film entièrement porté par le parcours individuel et collectif de ses personnages adopte donc un ton étonnement naturaliste pour ce type de grand western. Pratiquement pas de musique, quasiment aucune vue spectaculaire des majestueux paysages traversés (hormis la poursuite entre Buck et Danon se concluant en scène d'amour) et la seule scène d'action potentielle avec l'attaque indienne est escamotée pour ne garder que sa seule issue dramatique avec la mort de plusieurs femmes. C'est ici un ode à l'effort et la détermination de ses femmes qui inversent la question éventuelle de départ qui n'est plus si elle seront capables de s'adapter aux rudesses de l'Ouest mais plutôt si les hommes qui les attendent seront dignes d'un tel courage.

Le parcours parsemés d'embûches d'ordres naturelles, de malchance ou de malveillance ne sera pas de tout repos et le scénario ménage quelques terrible moment de noirceur où rien ne nous sera épargné comme la tragique mort d'un enfant. Pourtant au milieu de ce chemin de croix surgissent de purs moments de magie et de tendresse qui semblent tout justifier tel cet accouchement en plein désert.

Robert Taylor est excellent en rustre déterminé à arriver à bon port d'abord par intérêt personnel, puis par admiration pour ces femmes (il faut voir son sourire de fierté quand elles refusent de rebrousser chemin après une énième difficulté), ses femmes qu'il a rendu plus solide et résistante que des hommes. Hope Emerson en matriarche au coeur gros comme ça est également magnifique, tout comme Denise Darcel tout en séduction (il est vraiment dommage qu'elle n'ait pas fait plus de films entre Vera Cruzz et celui ci elle impose une sacré présence) et fragilité et formant un couple explosif avec Robert Taylor. On reconnaît la touche Capra dans cette manière de positiver et d'aller de l'avant envers et contre tout, qui culmine lors d'une magnifique et truculente conclusion où tout les efforts sont enfin récompensés. C'est ici que l'Amérique de demain commence, l'avenir leur appartient.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

Extrait

vendredi 25 mars 2011

Smile - Michael Ritchie (1975)


C'est à nouveau l'élection de Miss Amérique, l'évènement le plus important de l'année pour ses deux organisateurs, Big Bob Freelander et Brenda DiCarlo. Mais cette année, Brenda a des problèmes conjugaux et le fils de Bob s'apprête à faire des bêtises.

Smile constitue en quelque sorte pour le réalisateur Michael Ritchie (qui avant se commettre en atrocités durant les 80's comme Golden Child fut un des auteurs les plus prometteurs du Nouvel Hollywood) la conclusion d'une trilogie entamée avec ses deux premier films, Downhill Racer (1969) et Votez McKay (1971). Dans ces deux films, Ritchie développait une thématique passionnantes sur l'ambition galopante au sein de l'Amérique et qui entraînait un conformisme dangereux sur ses figures les plus en vues. Dans Downhill Racer (La Descente Infernale en vf) Robert Redford incarnait un champion de ski ambitieux et individualiste, avant que ces vertus ne révèlent un être profondément creux ne vivant que pour sa discipline. Dans Votez McKay (traité en début de mois sur le blog) Robert Redford à nouveau était un jeune politicien rebelle qui peu à peu gagné par l'ambition finissait par adopter le discours hypocrite des vieux briscards de la politique qu'il dénonçait afin d'obtenir un siège de député aux élections.

Smile va encore plus loin dans ce discours en s'attaquant à un milieu moins noble que le sport ou la politique et encore plus soumis au conformiste, celui des concours de beauté. C'est plus précisément celui des Miss America Junior dont il est question, avec une horde de lycéennes aux dents longues et au discours formaté. Ritchie offre un montage cruel lors des séquences d'entrevue entre les candidates et le jury, toutes souhaitant bien évidemment plus tard avoir une profession où elles peuvent aider leur semblable, nonnes, vétérinaire, missionnaire et on en passe. L'ironie est encore plus grande quand interviennent les différents numéros individuels de chacune. En voulant dénoncer justement le pouvoir du paraître et des artifices pour célébrer la beauté intérieure, une candidate propose (volontairement) l'effet totalement inverse en s'effeuillant de ses fanfreluches sous l'oeil des males concupiscent.

Plus tard c'est une concurrentes mexicaine qui après avoir amené une certaine fraîcheur parmi la population très WASP s'avère avoir une attitude tout aussi calculée en jouant outrageusement sur l'exotisme de ses origines et offrant du guacamole préparé par ses soin au moindre jury qui passe près d'elle. Les quelques personnages sortant du lot finissent noyés par leurs soif de victoire les incitant à adopter la même attitude que les autres. Un discussions entre deux filles enfonce le clou lorsqu'elles se conseillent mutuellement sur les astuces pour gagner : exagérer tout ses sentiments, fondre en larmes à la moindre occasion et surtout, sourire jusqu'à s'en décrocher la mâchoire. La bande son avec le morceau Smile de Nat King Cole en boucle est là pour nous le rappeler.

Cette transparence des enfants est directement issue de celle du monde des adultes, tous parfaitement odieux. Geoffrey Lewis est un président de concours odieux se préoccupant plus des coûts et de la réputation son évènement que du bien être de ses candidates. Bruce Dern est lui un jury terriblement creux dont les slogans positivistes idiots des concours sont devenus le leitmotiv quotidien et Barbara Feldon préfère voir son mariage s'écrouler plutôt que troubler le concours durant la semaine d'épreuve. Heureusement sous ce constat amer le film est aussi très drôle. Le ridicule et le kitsch de ce genre de concours est poussé dans ses derniers retranchements (le présentateur ringard, les entrainements loufoque) et quelques situations annexe sont hilarantes comme ses adolescents en rut tentant d'obtenir une photo dénudé des belles de passages.

Un poil moins brillant que Downhill Racer et Votez McKay (il est absolument impossible de s'attacher à qui que ce soit ici tant règne le cynisme) mais une grande réussite tout de même, peut être une des dernières de Ritchie dont la carrière allait bientôt sombrer. A noter une toute jeune Mélanie Griffiths parmi les concurrentes !

Disponible en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

jeudi 24 mars 2011

Au Coeur de la Nuit - Dead of Night, Alberto Calvacanti, Robert Hamer, Basil Dearden et Charles Crichton (1945)


Un architecte se rend chez un client. Une impression de déjà-vu l'étreint dès qu'il arrive en vue de la maison. Déconcerté lorsqu'il rencontre l'homme qu'il vient voir et encore plus une fois qu'il se retrouve au milieu des personnes présentes dans la maison. Il est en train de vivre le cauchemar qu'il fait chaque nuit. Expliquant cela, les personnes présentes en viennent chacune à raconter une histoire surnaturelle leur etant arrivé pour convaincre un psychiatre sceptique…

Surtout reconnu aujourd'hui pour ses comédies caustiques des années 50, on en oublie parfois que le mythique Studio Ealing aura oeuvré dans tout les genres comme en témoigne cet excellent film à sketch fantastique (En Ealing "différent"on avait précédemment abordé sur le blog le virulent film de guerre Went the Day Well également).

Au commande des réalisateurs chevronnés qui offriront leurs lot de chef d'oeuvres au studio et au cinéma anglais en général notamment Alberto Calvalcanti (Champagne Charlie traité l'an dernier sur le blog), Robert Hamer (Noblesse Oblige)et Charles Crichton (De l'Or en barre et beaucoup plus tard Un poisson nommé Wanda). Cavalcanti en partie fondateur du studio durant ses premières années avec le patron Michael Balcon donnait d'ailleurs là l'occasion à ces différents réalisateurs de faire leur preuve avant le grand saut du long métrage (le sketch de Robert Hamer est réellement son premier film notamment).

Une vraie ambiance et unité se dégage du film, la tension se faisant palpable au fur et à mesure des sketches lorsque le cauchemar prémonitoire du héros devient de plus en plus concret au fil des évènements, les différentes histoires renforçant la terreur qui l'agite. Les sketches se font de plus en plus lent et effrayant le film avançant, le tout se concluant dans un pur cauchemar expressionniste mélangeant toutes les histoires qui nous ont été racontées bouclant ainsi la boucle. Loin du côté éclaté qu'on trouve habituellement dans ce type de film, chaque sketches quelque soit sa tonalité et sa qualité (globalement très bonne) réclame donc toute l'attention du spectateur car constitutif du puzzle de cette trame principale :

Le Pilote automobile de Basil Dearden
Un pilote de course ayant miraculeusement échappé à la mort à des visions d'un personnage mystérieux et macabre l'invitant dans une voiture où une place lui est réservé pour le royaume des morts. Trop bref pour parvenir à réellement effrayer, ce sketch (aux faux airs de Destination Finale avant l'heure) marque tout de même les esprits par une fascinante scène chargée d'atmosphère où le héros se voit appelé depuis sa chambre d'hôpital par une voiture d'outre tombe lui annonçant qu'il y reste une place pour lui, bien inquiétant. Globalement la nature "réaliste" des sketches ancrés dans le quotidien et donc à contre courant d'un cinéma américain plus flamboyant et gothique dans son imagerie et ses créatures (toutes la production Universal) donne la touche unique ambigüe et inquiétante du film.

La Fête de Noel de Alberto Calvalcanti
Lors d'une partie de cache cache un soir de noël, une jeune fille rencontre un petit garçon étrange dans une pièce délaissée de la maison. Le sketch le plus faible du film qui sans être mauvais est très prévisible dans son déroulement pour qui a l'habitude de ce type de récit fantastique. Il est de plus bien trop bref pour instaurer le malaise malgré un vrai fond dérangeant.

Le Miroir hanté de Robert Hamer
Un homme se fait offrir un vieux miroir par sa fiancée mais lorsqu'il se regarde, derrière le reflet de son image apparait un lieux des plus inquiétants qui n'a rien à voir avec sa chambre. Ambiance gothique à souhait dans la plus pure tradition de ce genre de récit, un excellent scénario qui dévoile habilement le mystère du miroir tandis que chaque visions du héros dans celui ci s'avère bien glaçante. La chute hante longtemps après visionnage pour un récit qui aurait largement eu matière à un long métrage vu le potentiel horrifique.


Les joueurs de Golf de Charles Crichton
Deux amis passionnés de golf jouent les faveurs d'une femme sur une partie, le perdant se suicide et se met à hanter l'autre... Le sketch le plus léger du film bien dans l'esprit des autres films de Charles Crichton qui a toujours été le plus truculent des réalisateurs du studio. Une histoire assez originale et plutôt osée qui constitue une petite récréation avant le fabuleux sketch final.

Le Mannequin du ventriloque de Alberto Cavalcanti
Un ventriloque est victime de la volonté autonome de sa marionnette. Jouant habilement sur la dualité entre l'aspect schizophrène et une nature fantastique plus prononcée (extraordinaire Michael Redgrave guetté par la folie), le film fait preuve d'une cruauté et d'une violence bien marquante notamment grâce au look de la marionnette fort inquiétant sous l'aspect jovial, à la manière des clowns. Une fois encore la conclusion marque les esprits en préfigurant celle de Psychose de Hitchcock dans l'idée.

Bref un petit bijou du cinéma anglais, varié (on oscille toujours entre ce réalisme Ealing et une volonté plus baroque, expressionniste et gothique tout du long) et inventif qui constitue une réussite atypique du Studio Ealing.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal dans la collection "Cinéma de Quartier" de Jean Pierre-Dionnet.

Extrait du générique et de la longue scène d'ouverture, il semble que le film est entièrement sur youtube...

mercredi 23 mars 2011

Gatsby le Magnifique - The Great Gatsby, Jack Clayton (1974)


Après la première guerre mondiale dans les années 1920, les « années folles », l'élégant et mystérieux Jay Gatsby (Robert Redford), millionnaire à la fortune douteuse, est obsédé par la belle Daisy Buchanan (Mia Farrow), un amour de jeunesse qu'il tente de reconquérir.

Le film de Jack Clayton est sans doute l'adaptation la plus célèbre du chef d'oeuvre de F. Scott Fitzgerald bien plus que celle qui ont précédée (une muette en 1926 et une autre en 1949 avec Alan Ladd en Gatsby déjà produite par la Paramount) et qui ont suivies (une en opéra en 1999 et un téléfilm en 2000). Adaptation célèbre mais guère célèbrée au vu de l'accueil critique tiède que reçu le film à sa sortie, plus salué pour sa beauté plastique que pour ses qualités dramatiques. Paru en plein faste des années folles le livre de Fitzgerald offrait un regard désenchanté sur cette aristocratie fêtârde et insouciante qui dissimulait son mal être derrière l'opulence, sensé être la voie vers tout leurs désir.

Le film d'une fidélité exemplaire retranscrit à merveille ces thèmes grâce à un script signé Francis Ford Coppola qui prenait le relai de Truman Capote avant de voir sa copie remaniée par Vladimir Nabokov et Philp Roth, rien que ça. La grande différence avec le livre est le regard changeant pour brasser ces différentes questions. Le livre est narré du point de vue du fade Nick Carraway (incarné ici par Sam Waterston dont la présence effacée et le non charisme sont parfait) observateur des évènements dans un ton teinté de regret et de nostalgie. Jack Clayton respecte dans un premier temps cette narration avec une voix off omniprésente reprenant des pans entiers du livre et surtout retranscrivant bien tout le mystère et la fascination inspirée par Gatsby avant son apparition effective à l'écran. Silhouette mystérieuse, objet de toutes les conversations et spéculations sur son passé, le personnage pose son empreinte sur le récit progressivement et apportant un liant au moment de creux volontaire ressenti face à l'existence de cette caste de nantis.

C'est à l'arrivée concrète de Gatsby que Jack Clayton dévoile son projet et la manière dont il va s'approprier le roman. Scott F. Fitzgerald faisait passer tout les évènements et informations par son narrateur, créant un sentiment diffus et distant face aux évènements et aux personnages qui gardait un côté fascinant mais assez éloigné du fait de l'écart de classe avec Carraway mais aussi par la nature nostalgique exprimée par le récit. Il en va autrement ici où les vrais héros reprennent peu à peu les rênes de la dramaturgie. Robert Redford (qui damna le pion à Warren Beatty et Jack Nicholson notamment) incarne un Gatsby parfait, ne commettant pas l'erreur de trop jouer sur son charme naturel et maintenant toujours une raideur inquiète derrière sa prestance flamboyante (qui d'autres pourrait arborer un tel complet veste rose avec autant de classe ?).

Mia Farrow en Daisy arbore une frivolité et superficialité qui sied bien à son exubérance et le couple vedette se dissimule ainsi chacun derrière un masque, de mystère pour Gatsby et de richarde légère pour Daisy. Tout bascule lors de la formidable séquence où il se retrouve, l'impassible et creux Gatsby voyant enfin ses traits s'animer et Daisy tombant alors son attitude tout en posture. Tout les faits devinés au fil du livre par Carraway s'expriment dans le film à travers les échanges entre Daisy et Gatsby, notamment la différences de classe sociale qui causèrent la séparation.

Ce qu'on perd en mystère on le gagne en romantisme avec une mise en image magnifique de Jack Clayton qui idéalise la beauté des décors, la photo diaphane de Douglas Slocombe qui drape les amants dans un voile féérique et cette fameuse nostalgie s'exprimant désormais dans le souvenir du passé idéalisé qu'ils partagent (et qu'on évoquera que par le dialogue) tel ce moment où ils dansent alors que Gatsby a remis son uniforme militaire de l'époque. La caractérisation des autres personnages obéit aussi dans une moindre mesure à ce parti pris notamment Jordan Baker (Lois Chiles qui eu donc un début de carrière intéressant avant de sombrer après avoir fait la James Bond Girl dans Moonraker) dont la fourberie au golf s'affirme le temps d'une scène.

Un des éléments les plus fascinants du livre était la description des fêtes orgiaques de Gatsby et le film offre un luxe et une frénésie flamboyante pour illustrer ces folles soirées, que ce soit la bande son gorgée de standard jazzy ou le soin extrême apporté au décors, bibelots et costumes. Le générique de début (et de fin identique qui lui répond) traversant les lieux vides et les objets sans vie synonyme de la grandeur de Gatsby exprimait pourtant la vacuité de ses possessions toutes au service d'un seul objectif, se montrer digne de Daisy (le générique se terminant sur une de ses photos et signifiant ainsi sa nature d'objectif de tout ses trophées). La discrétion du début laisse place à un étalage très nouveau riche où on devine le goût de l'épate du héros lorsqu'il fait visiter à Daisy sa maison mais une cruelle tournure d'évènement va réduire leur romance à ce qu'elle est : un souvenir.

Clayton parvient à souligner ce fossé par petite touche sans dialogues (le passé commun que ne connaîtra jamais Gatsby représenté la petite fille d'ailleurs jouée par une toute jeune Patsy Kensit !) notamment ce formidable moment où le passé criminel de Gatsby se devine durant un court fraction de seconde (formidable Redford à nouveau) lors d'un échange tendu avec le méprisant Tom Buchanan (excellent Bruce Dern également). Le beau soldat romantique dissimule de drôle de zones d'ombres et la jeune fille d'antan s'accrochera plus volontiers à ses possessions qu'aux risques d'une aventure.

Le drame final ne fait qu'accélérer une situation inéluctable. Le film pêche uniquement par sa toute fin peut être trop fidèle (et qui prolonge même un peu par rapport au livre) quand une conclusion un peu plus abrupte aurait mieux fonctionnée et souffre de petites longueurs. Malgré tout une belle, fidèle et intelligente adaptation qui mérite bien plus qu'une simple simple reconnaissance esthétique. En attendant celle à venir par Baz Luhrmann avec Leonardo Di Caprio en Gatsby, ça promet...

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

mardi 22 mars 2011

Breakfast Club - The Breakfast Club, John Hughes (1985)


Cinq lycéens aux caractères totalement opposés se retrouvent en colle un samedi après-midi. Au fur et à mesure que la journée passe, ils discutent, se déchirent et finissent par se trouver plus de points communs qu'ils ne pensaient.

Breakfast Club, par la grâce du scénario brillant de John Hughes, offre une assez incroyable évolution de l’infiniment commun au ton le plus introspectif. Le teen movie donne en général un reflet des communautés les plus répandues dans les lycées américains, plus ouvertement segmentées que dans les écoles françaises ou européennes. Il y a celles officiellement établies comme les sportifs ou les pom-pom girls et d’autres plus insidieuses mais tout aussi fondamentales avec en haut de l'échelle les « populaires », bien de leur personne, tandis que les fauteurs de troubles ainsi que les intellos (ou les « nerds ») sont mis au banc, chacun à leur manière.Tout ce beau monde vis en vase clos avec ses semblables durant toute la scolarité et ne communiquent avec les autres qu’en cas de rapprochement sentimental (les sportifs et les populaires) ou dans un but de moqueries (les sportifs/bizarres, populaires/intellos…). Près de vingt ans plus tard, le film Lolita malgré moi apportera un renouvellement bienvenu au genre en adoptant une approche sociologique (voire ethnologique) et humoristique pour traiter de tous ces groupes.

L’idée de départ de Hughes est de confronter tous ces archétypes, ces clichés lycéens ambulants et de les pousser dans leurs derniers retranchements afin de mettre leurs vraies personnalités à nu. Le prétexte pour réunir tout ce beau monde sera un samedi de retenue où cinq ados qui ne se seraient jamais adressés la parole autrement, vont être forcés de cohabiter le temps d’une journée. Parmi eux, chaque représentant du grand cirque lycéen affublé des sobriquets péjoratifs de the brain (Anthony Michael Hall l’intello), the prom queen (Molly Ringwald habituée de Hughes, la fille populaire), the criminal (Judd Nelson, le rebelle), the basket case (Ally Sheedy la détraquée) et the athlete (Emilio Estevez, le sportif).

La première partie du film montre donc chacun d’entre eux jouant son rôle et forçant le trait dans l’image que les autres se font de lui. John Bender (Judd Nelson) va donc se montrer parfaitement odieux avec chacun de ses camarades, qu'il va cruellement mettre en boîte et faire preuve d’une insolence insouciante envers le principal Richard Vernon (Paul Gleason) chargé de les surveiller. Andy (Emilio Estevez) va quant à lui jouer les gros bras tel que l’implique son statut de sportif, tandis que Molly Ringwald adopte l’attitude pimbêche et prétentieuse de la jolie fille gâtée qu’elle est. Les laissés-pour-compte se montrent à la hauteur aussi, Brian (Anthony Michael Hall) alignant les répliques hors de propos et Allison (Ally Sheedy) multipliant les bizarreries sans décrocher un mot à personne. Cela tournerait presque à la démonstration schématique si Hughes ne distillait pas un humour ravageur et une empathie certaine envers ces ados enfermés dans le paraître, volontairement ou non. Sous l’attitude calculée, la coquille de chacun va peu à peu se fissurer…

C’est souvent l’éducation, le milieu social et la relation parentale qui déterminent l’appartenance d’un adolescent à un de ces fameux clans lycéens. Hughes pousse ces comportements prédéterminés à leur paroxysme pour révéler le cœur de ces héros. La première faille interviendra lors d’une énième moquerie de Bender où il raille la vie de famille supposée idéale et niaise de Brian. Lorsqu’on lui demande comment se déroule son quotidien à lui, il dévoile (sans quitter son ton excessif) qu’il a été battu par un père ultra violent. Superbe prestation de Judd Nelson à cet instant-là, laissant deviner le désespoir résigné sous ses airs bravaches. Précédemment, une sentence cruelle de Vernon aura également ramenée le jeune homme au triste avenir que son environnement lui promet. On comprend que la révolte de Bender s’exprime dans la provocation, et ce n’est pas un hasard si ses cibles principales son Molly Grinwald et Anthony Michael Hall, qui sont les plus représentatifs dans le groupe de l’american way of life.

Durant toute la première partie, Hughes aura illustré le pouvoir de l’effet de groupe incitant à se dissimuler derrière un masque. C’est donc au cours de quelques scènes éparses où les personnages sont isolés qu’on pourra enfin réellement les découvrir. Le réalisateur évite toute lourdeur en incluant ces moments d’ouverture au sein de séquences plus ludiques où les personnages se rapprochent, notamment quand ils narguent le principal Vernon. Au détour d’un trajet pour aller chercher leur repas, Andy le sportif explique à Allison la pression que son entraîneur et son père font peser sur lui, le réduisant à une sorte de cheval de course qu'on exploite. Plus subtilement, lors d’une séquence, Andy et Brian s’amusent à révéler le contenu de leur portefeuille. Allison insistera malgré leur refus à montrer le contenu de son sac, faisant ainsi le semi-aveu qu’elle préparait une fugue.

Cette touche par esquisse équilibre idéalement le film entre drame et comédie, les amorces les plus légères amenant constamment une vraie profondeur aux angoisses de ces adolescents. Après les avoir rapprochés en les amenant à se livrer de manières éparses, Hughes conclut son film par une poignante séquence de confession réunissant tous les héros en cercle (telle une thérapie). Une nouvelle fois, c’est par la moquerie (principale arme d’ados ne souhaitant pas s’exposer) que tout se lance mais sur un ton plus sincère et moins agressif depuis que des amitiés se sont nouées. Bender et Claire se rendent compte qu’une même solitude les unit en dépit de leur milieu différent. Une même solitude due à l’indifférence des parents qui amènent Allison à adopter ce comportement excentrique. Quant Andy et Brian, les attentes démesurées de leurs parents les forcent enfin à admettre l’angoisse insoutenable dans laquelle ils se trouvent. La fameuse question de la rédaction imposée par Vernon ("Qui êtes vous ?") trouve soudain sa réponse.

Au plus près de ses acteurs, la caméra se déplace autour du cercle et on comprend là ce qui toucha tant d’adolescents à la vision du film. Ce cercle, ils en faisaient partie également et ces aveux sur les difficultés d’avancer chaque jour étaient les leurs. Durant cette scène, la question du comportement à adopter les uns par rapport aux autres le lundi venu sera posée par Anthony Michael Hall. En effet, après ce moment de partage les carcans peuvent-ils exploser hors du Breakfast Club ? La solution reste ouverte mais il suffit de se souvenir du regard illuminé d’Andy face à une Allison révélée dans sa beauté, de l’ultime regard entre Bender et Molly pour se dire que quelque chose restera forcément de ce samedi magique. Don’t you, forget about me…

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal