Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mercredi 31 octobre 2012

Vorace - Ravenous, Antonia Bird (1999)


Pendant la guerre américano-mexicaine, le capitaine John Boyd (Guy Pearce) se voit muté dans un fort isolé de Californie après avoir commis un acte de bravoure ambigu. Arrivé à sa nouvelle affectation, Boyd et la garnison, fort réduite, du fort recueillent un étrange individu traumatisé, Colqhoun (Robert Carlyle), qui leur relate les actes de cannibalisme auxquels il a eu recours alors qu'il était bloqué dans une grotte avec plusieurs personnes. Le colonel Hart, commandant du fort, décide alors de diriger une expédition ayant pour destination cette grotte afin de sauver d'éventuels survivants. Arrivés sur place, Boyd et le soldat Reich descendent dans la grotte et y font un macabre découvert alors que le comportement de Colqhoun est de plus en plus étrange.

Ravenous est certainement un des films d’horreur les plus originaux et fous produits ces dernières années.  Le film s’inscrit dans le sous-genre dit du survival, où les hommes s’opposent entre eux dans le cadre d’une nature hostile, amie ou ennemie dont les rigueurs les poussent dans leurs derniers retranchements. Le film fondateur du genre est bien évidemment Les Chasses du Comte Zaroff (1932) d’Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper (qui en recycleront les décors pour un tout aussi fameux King Kong) où un le méchant affirmait sa supériorité en s’adonnant au safari humain dans la jungle. Plus tard l’éprouvant Délivrance de John Boorman (1972) allait confronter de paisibles citadins en randonnée à des autochtones hostiles, Sans Retour de Walter Hill (1981) des membres de la garde national à de fantomatiques et menaçants cajuns dans une Louisiane cauchemardesque. Le chef d’œuvre le plus récent du genre reste cependant Predator (1987), version moderne des Chasses du Comte Zaroff où un extraterrestre belliqueux vient s’adonner à la chasse avec le meilleur gibier de la galaxie, l’humain.


 Dans Predator, le héros Arnold Schwarzenegger parvenait à vaincre son invincible adversaire en régressant le temps d’une fascinante séquence à l’état d’homme de Neandertal, guidé par son seul instinct de survie. Il est également question de faire face à notre nature sauvage profonde dans Vorace, mais plus pour y résister que de s’y abandonner. La scène d’ouverture donne le ton avec le héros John Boyd (Guy Pearce) manquant de tourner de l’œil à la vue d’un steak un peu trop saignant. Toute la thématique du film fonctionne ainsi entre retour à la nature, instinct de survie et s’accrocher à la civilisation, à ce qui différencie l’homme de la bête.

 John Boyd s’y entend en survie, lui qui est décoré en début de film pour un acte de bravoure dissimulant en fait une profonde couardise sur le champ de bataille. Pas dupes ses supérieurs après l’avoir décorés l’expédient dans une garnison perdue dans la Virginie reculée. Là ses peurs vont se trouver littéralement incarnée à travers l’inquiétant Colqhoun (Robert Carlyle), être étrange qui a réussi à se régénérer en s’adonnant au cannibalisme. Il va décimer la garnison et soumettre Boyd à une dangereuse tentation.

 Antonia Bird, responsable des remarquables Prêtre (1994) et du polar Face (1997) déjà avec Robert Carlyle fut dépêchée en catastrophe sur le tournage après le désistement de Milcho Manchevski en conflit avec la production. Elle confère au film une atmosphère unique où se distingue une profonde ironie, un humour noir et des écarts ensanglantés rebutant pour ce qui est un vrai film d’horreur. Le scénario de Ted Griffin est truffés d’astuces où il faut toujours se méfier de ce que révèle et masque dans un premier temps un flashback (l’acte « d’héroïsme » de Boyd, Colqhoun racontant ses mésaventures).

 Le film inscrit la notion de cannibalisme autant dans une dimension purement fantastique et mythologique (les multiples allusions à la légende du Wendigo se nourrissant de l’homme pour devenir plus fort mais maudit par une addiction et faim insatiable à la chair humaine) mais aussi philosophique sur la construction de l’Amérique. Colqhun est un émigrant écossais et à la manière dont le pays s’est construit, pour survivre il doit éliminer et se nourrir de l’autre pour faire son chemin et symboliquement s’installer à son tour et devenir plus fort (l'ironie sur l'héroïme et le patriotisme en ouverture étant ainsi parfaitement justifié). Ce « courage », Boyd ne l’a pas mais menacé d'une mort imminente devra pourtant commettre l’infamie de se nourrir d’un cadavre qui est sa seul planche de salut coincé dans une fosse. Confronté à son tour à la « faim », il devra lutter avec lui-même pour ne pas suivre le chemin de Colqhun assumant lui sa barbarie. Il y a quelque chose de profondément marqué du vampirisme dans cette description du cannibalisme.

Robert Carlyle délivre une prestation extraordinaire et compose un méchant d’anthologie. Alliant la ruse de l’homme avec le flair et l’imprévisibilité de l’animal, il est absolument terrifiant. L’acteur est aussi savoureux lorsqu’il tourmente Boyd par ses paroles sournoises et son ironie que quand il devient soudain un terrible prédateur jouant avec sa proie. Les somptueux extérieurs de Slovaquie (dans la chaine de montagnes des Tatras) sont filmés par Antonia Bird comme une prison à ciel ouvert où on ne peut lui échapper. Guy Pearce fragile, apeuré et au bord de la rupture est tout aussi excellent en anti-héros malmené. La scène où il bascule soumis à une atroce tentation, rongé par la faim au fil des jours avec une lune défilant et agissant sur sa volonté est un très grand moment.

 La terreur ambiante est constamment contrebalancée par un humour très noir qui apporte un décalage contribuant à rendre le film si unique. La bande originale de Michael Nyman et Damon Albarn (chanteur de Blur et Gorillaz) contribue grandement à cette distance avec des ritournelles entêtantes, répétitives et étrange se riant des écarts sanglants à l’image. Le thème principal absolument hypnotique souligne ainsi brillamment l’ironie des situations lorsqu’il se fait entendre comme lorsque Boyd s’échappe de la fosse où il était coincé mourant peu de temps auparavant, la musique se riant de sa vigueur nouvelle causée par son cannibalisme naissant.

Cette sophistication peut laisser place à une musique purement tribale (à l’image de la dualité du film) lors du très brutal mano à mano final entre Boyd et Colqhun qui se conclura sur une géniale attente entre rédemption et victoire de la sauvagerie (il est d’ailleurs dommage d’avoir l’issue à l’écran, couper un peu avant la toute fin et laisser dans l’expectative aurait été jubilatoire). Une sacrée bizarrerie et un grand film d’horreur donc, à découvrir absolument.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

mardi 30 octobre 2012

21 Jump Street - Phil Lord et Chris Miller (2012)


Les nouvelles aventures de la brigade de 21 Jump Street, un groupe de jeunes policiers pouvant aisément se faire passer pour des adolescents et ainsi infiltrer les réseaux des trafiquants de drogue qui sévissent dans les milieux universitaires californiens. 

 C’est un programme des années 80 qu’on réactive, en ce moment on ressuscite les vieilles merdes. C’est sur une réplique de ce type que le boss bourru incarné par Ice Cube décrit à nos héros leur future mission alors qu’il s’apprête à les enrôler : une manière de rappeler la parenté du film tout en la balayant d’un revers de la main. Pour les plus jeunes, 21 Jump Street est une série culte de la fin des années 80 dont l’argument plutôt original consistait à infiltrer de jeunes policiers dans des lycées pour démanteler certains réseaux criminels. On en retient surtout aujourd’hui le fait qu’elle révéla Johnny Depp (qui fait une savoureuse et inattendue apparition dans le film) mais elle marqua les adolescents de l’époque par les thèmes plutôt sombres abordés (drogues, alcoolisme, mal-être adolescent…).

Ayant forcément vieilli, la série souffre aujourd’hui du même malentendu que Miami Vice ou Starsky et Hutch, synonymes dans la mémoire des téléspectateurs du kitsch 80’s et 70’s, quand bien même ces dernières était plus intéressantes que leur esthétique marquée (surtout Miami Vice, chef d’œuvre télévisuel et laboratoire de Michael Mann producteur pour ses films à venir). Le traitement de cette transposition de 21 Jump Street se situe justement entre les approches des adaptations de Michael Mann et Todd Philips. Starsky et Hutch n’avait gardé de son modèle que l’ambiance seventies et la complicité de son duo pour un traitement très potache. Les fans hurlèrent mais le film était réellement drôle et réussi. Miami Vice évacuait, lui, tout le fatras visuel de la série pour une approche plus moderne mais où le script mêlait différentes intrigues d’épisodes et en respectait le ton sombre et désespéré.

21 Jump Street le film ne garde que le motif de la série (des flics de retour au lycée) pour en faire une comédie policière sans tomber dans la parodie. Les adaptations de série en roue libre ont pu donner des résultats jouissifs (les survoltés Charlie’s Angels qui surclasse la série) comme catastrophique (Wild Wild West, de sinistre mémoire) ; il est donc inutile de faire un procès d’intention sur l’approche choisie. On a ici un pur teen movie dont le ton rappelle le méconnu College Attitude (1999), où une Drew Barrymore adulte et journaliste retournait au lycée pour un reportage et revivait une adolescence bien plus positive que celle, difficile, qu’elle avait connue à l’époque. Il en va de même pour Richard Jenko (Channing Tatum), sportif écervelé au lycée et Morton Schmidt (Jonah Hill), ex souffre-douleur qui retournent sur les lieux de leurs anciennes peines pour démanteler un réseau de dealer.

Le script a l’idée brillante de les forcer à s’infiltrer dans des communautés différentes de leurs vraies années lycée. L’ancien « intello » Jonah Hill intègre ainsi les groupes les plus populaires tandis que l’ex « cool » Channing Tatum rejoint les nerds scientifiques amateurs de chimie pour une résolution progressive de leurs handicaps originels. Le connaisseur de teen movie savourera la manière dont les forces en présence du lycée se trouvent redistribuées, les exclus d’antan (geek, hippie, gay…) sont désormais les modèles à suivre tandis que les footballeurs et autres pom pom girls sont invisibles ou moqués. Les anciens clichés si brillamment dessinés dans le classique Breakfast Club ou le plus récent et excellent Lolita Malgré moi n’ont plus cours, et la réflexion aurait même pu être poussée plus loin en détaillant ces communautés (comme les hipsters) ou les nouveaux codes de cette génération élevée à Facebook, Twitter et Youtube.

 L’intrigue policière est bien menée mais secondaire : c’est donc bien cette facette qui captive grâce au complémentaire duo. Jonah Hill (qui jouait les vrais ados il n’y a pas si longtemps encore dans Supergrave) est formidable de naturel dans le jeu émerveillé de cette seconde chance, et Channing Tatum, faux gros bêta, dévoile une fragilité étonnante. La série originelle ressurgit par quelques clins d’œil (Channing Tatum porte le nom d’un attachant personnage secondaire de la série, une télé diffuse la série lors du gunfight final et hormis Johnny Depp, Holly Robinson fait un caméo en Judy Hoffs) mais n’est finalement qu’un prétexte pour un formidable teen movie.

Une réussite qui ne doit rien au hasard puisque le duo de réalisateurs Phil Lord et Chris Miller est l’auteur d’un des films d’animations les plus fous vus ces dernières années,Tempête de boulettes géantes, dont on retrouve de nombreux thèmes ici comme l’affirmation de soi et l’héroïsme avec le même humour ravageur.

Sorti en dvd zone 2 chez Sony

lundi 29 octobre 2012

La Madone aux deux visages - Madonna of the Seven Moons, Arthur Crabtree (1945)


Traumatisé dans son adolescence, Maddalena possède une double personnalité. Le jour de la fête de sa fille, Angela, elle s'enfuit vivre avec son amant Nino, avec qui elle est Rosanna.

Au croisement du thriller, du mélodrame et du film psychanalytique, Madonna of the Seven Moons est un des films les plus étranges et audacieux produit par la Gainsborough. Le film adapte un roman de Margery Lawrence spécialiste du récit à mystère et surnaturel et on sera servi tant on empruntera ici des chemins inattendus. Alors qu'elle est encore adolescente au couvent, Maddalena (Phyllis Calvert) est violée par un inconnu. La scène est filmée comme dans un cauchemar, saccadée, sans parole et avec un expressionnisme prononcé évoquant un film muet.

 C'est un traumatisme aussi bref qu'halluciné que notre héroïne n'aura de cesse d'effacer de sa mémoire au prix de sa santé mentale. La jeune fille n'aura pas le temps d'encaisser le choc de cette agression puisque dans la foulée elle doit quitter le couvent pour se marier selon la volonté de son père et la douleur refoulée va avoir un effet surprenant sur elle. Nous la retrouvons bien des années plus tard, mariée, heureuse et attendant le retour de sa fille parti étudier depuis de longues années en Angleterre.

Le ton et l'esthétique du film est un choc permanent entre passé et modernité. La demeure de Maddalena à Rome semble restée figée dans une Renaissance pieuse et luxuriante tandis que Phyllis Carver arbore de longue robes sophistiquée qui ajoutée à sa présence évanescente une sorte d'icône religieuse en mouvement. Cela est contrebalancé par l'énergie pétillante de sa fille Angela (Patricia Roc qui a pourtant le même âge que Phyllis Carver) qui affirme sa féminité et sa séduction avec un aplomb qui effraie Maddalena. Quelques indices annoncent le basculement à venir quand on apprend que touché par une maladie mystérieuse la mère n'a pas écrit à sa fille durant une année entière et n'est pas venue lui rendre visite.

Tous ses changements semblent profondément troubler Maddalena jusqu'au vrai choc lorsqu'elle apprend les fiançailles d'Angela. L'agression initiale a en fait provoqué chez Maddalena un dédoublement de personnalité et c'est à Florence qu'elle va fuir pour endosser son autre "moi" et redevenir Rossanna, l'amante volcanique du gangster local Nino (Stewart Granger) dont elle s'est éprise lors d'une précédente crise quelques années plus tôt.

 Phyllis Calvert d'habitude si douce et bienveillante trouve enfin un rôle lui laissant exprimer une vraie démesure avec cette schizophrène. Effrayée par toute évocation du sexe en Maddalena, elle devient lascive et provocatrice en Rossanna les coiffures sophistiquées de la première laissant place au cheveux lâchés de la seconde), Crabtree osant une belle scène en ombre chinoise après l'étreinte entre les deux amants.

Une nouvelle fois les repères sont troublés avec cette intrigue se déroulant de nos jour mais dont tout ramène au passé avec des décors studio jouant totalement la carte du rêve éveillé, via le ton prude issu de la personnalité de Maddalena (la procession religieuse tout droit sortie d'un livre d'iconographie) ou par une outrance et une luxure surprenante avec une pétaradante scène de carnaval finale.

Une pure intrigue policière s'ajoute à tout cela avec les activités illicites de Nino pour un mélange des genres pas loin d'être indigeste dans ses ruptures de ton et multiples personnages secondaires. L'émotion parvient néanmoins à émerger grâce à l'intense histoire d'amour entre Rossanna et Nino, Stewart Granger délivrant une prestation ardente en brute épaisse rongé par la passion.

On en espérerait presque que Maddalena ne retrouve pas sa personnalité initiale pour qu'ils restent ensemble malgré une toujours attachante Patricia Roc en fille menant l'enquête pour retrouver sa mère, seul lien fort avec l'ancienne vie le personnage du mari étant trop fade comparé à Stewart Granger.

 Entre ce passé douloureux et le futur incertain, la résolution semble se trouver dans un présent sous forme de recueillement dans un film multipliant les symboles religieux. Seul moment heureux de son existence, les années de couvent paisible apaise Maddalena par ces symboles tandis que le versant païen par la culture gitane (une récurrence qui teinte une grande partie des productions Gainsborough ici avec le mystère des sept lunes) éveille ses ardeurs mais signifie aussi la malédiction qui pèse sur elle.

Le script ne choisit pas réellement, la paix mais l'ennui domine du côté de Maddalena tandis que la passion et la douleur forme le tempérament de Rossanna. La conclusion poignante résout dramatiquement ce conflit permanent par un poignant adieu. Objet inclassable, Madonna of the Seven Moons sera pourtant un grand succès au box-office anglais, établissant un peu plus Stewart Granger comme la grande star montante locale et saluant les audaces de Gainsborough qui en cette même année 1945 triomphe avec Le Septième Voile autre ovni teinté de psychanalyse.


Sorti en dvd zone 2 anglais au sein du coffret ITV consacré à Stewart Granger et doté de sous-titres anglais et récemment réédité dans un coffret consacré au mélodrames Gainsborough chez Criterion avec "The Man in Grey" et "The Wicked Lady" dont on a déjà dit le plus grand bien sur le blog.

Et il semble que le film traîne en entier sur youtube profitez en tant que c'est là...

dimanche 28 octobre 2012

Madame X - David Lowell Rich (1966)


Holly Parker, d’origine modeste, épouse Clayton Anderson un homme politique ambitieux, issu d’une famille aisée et respectable. Le couple vit heureux et donne naissance à un garçon Clayton Jr. Mais la belle-mère d’Holly, Estelle, qui vit avec eux ne l’aime pas à cause de ses origines. Souffrant de solitude, Clayton étant souvent absent, Holly devient la maîtresse de Phil, un ami de la famille. Au retour de son mari, elle comprend qu'elle n'aime que lui et décide de rompre avec son amant qu'elle est venue rejoindre chez lui. Au cours d’une discussion houleuse, Holly qui se débat, le pousse accidentellement dans les escaliers et Phil trouve la mort. Sa belle-mère qui la faisait suivre par un détective, est vite au courant de la situation.

Madame X est le dernier grand rôle de Lana Turner (qui allait ensuite progressivement se retirer des plateaux pour de brèves apparition à la télévision comme dans le feuilleton Falcon Crest) et qui offre là ce qui est sans doute sa plus belle prestation. Le film adapte la pièce de Alexandre Bisson La Femme X dont le cinéma su immédiatement saisir le potentiel puisque deux ans après les premières représentations sur les planches avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre, une première adaptation vit le jour en 1910. Trois autres versions muette suivront en 1916, 1920 et 1929 et le parlant s'en emparera en 1937 dans un film réalisé par Sam Wood. David Lowell Rich signe là la huitième et plus célèbre adaptation bien que deux autres voient le jour en 1981 (avec Tuesday Weld et Eleanor Parker) et en 2000.

Cette version est revue et corrigée à travers l'imagerie du mélo hollywoodien des 50's, âge d'or du genre mais sans doute déjà un peu désuet en 1966. Lana Turner y retrouva les sommets du box-office grâce à l'immense succès de Peyton Place (1957) de Mark Robson et de Mirages de la vie (1959) de Douglas Sirk. C'est d'ailleurs Ross Hunter, le producteur de tous les grands mélos de Sirk à la Universal qui officie ici et il hormis Sirk reparti en Allemagne il réunit ici toute la fine équipe de l'époque avec Russell Metty à la photo et Frank Skinner signant a bande originale.

Rebondissements énormes, drames exacerbé et envolées outrancières, tout ce qui fait le charme du grand mélodrame est ici largement exploité. Holly Parker (Lana Turner) jeune femme d'origine modeste épouse Clayton Anderson (John Forsythe) riche héritier aux grandes ambitions politiques. Se sentant peu à peu délaissée par les multiples obligations de son époux elle s'égare et entame une liaison avec le séduisant Phil Benton (Ricardo Montalban). Son amour pour Clayton est pourtant le plus fort et après la promesse de ce dernier de consacrer plus de temps à sa famille elle décide de rompre avec son amant mais celui-ci meurt accidentellement dans la violente altercation qui suit.

Sa belle-mère Estelle (Constance Bennett) qui ne l'a jamais aimée saisit donc l'occasion de se débarrasser d'elle par un odieux chantage. Pour ne pas briser la carrière politique de Clayton par un scandale, elle devra simuler sa mort et disparaître sous une nouvelle identité. Cette trame rocambolesque et bien chargée s'avère bien prenante grâce à l'équilibre du script de Jean Holloway, le travail sur la forme qui accompagne les multiples péripéties et ruptures de ton ainsi que la très grande performance de Lana Turner.

 Le début est très elliptique avec ses moments de bonheur filant à toute vitesse et dont on ne saura profiter à l'image de l'héroïne : mariage, naissance, ascension politique. Le drame se noue à chaque fois que cette narration se ralentit, ici avec les angoisses d'une Lana Turner esseulée et de la liaison avec le séducteur Ricardo Montalban.

 La forme plutôt sobre prend des accents baroques au fil de la déchéance progressive de Lana Turner où défilent dans un tourbillonnant fondu enchaîné les chambre d'hôtel sordides, les trajets de train tous identiques, les amants de passages et les bouteilles vides entamée par une Holly basculant dans l'alcoolisme.

 La photo de Russell Metty s'orne d'une palette agressive, presque psychédélique pour signifier la dépravation de l'héroïne avec des teintes violettes sombres et décadente. Lorsque cette fuite en avant s'arrête brièvement, c'est pour voir une Holly inconsolable refuser un nouveau bonheur possible (la romance avec le musicien danois) ou la retrouver physiquement ravagée (remarquables maquillages qui vieillissent une Lana Turner au départ aussi pimpante qu'à sa grande époque) entre les griffes d'un ignoble maître chanteur (Burgess Meredith). La mise en scène n'a de cesse de perdre la silhouette frêle de Lana Turner pour illustrer ce sentiment de désespoir et de profonde solitude.

Le jeu très expressif de Lana Turner se prête parfaitement à ce personnage brisé et l'actrice bouleverse plus d'une fois. On n'est pas prêt d'oublier sa détresse face aux peurs nocturnes de son petit garçon qu'elle s'apprête à quitter, plus tard lorsqu'elle s'effondre de douleur le soir de noël hantée par le souvenir de son bonheur disparu. Le sommet est atteint lors de l'épilogue flamboyant osant l'emphase la plus totale.

Holly accusée de meurtre voit le moyen d'en finir définitivement en laissant la procédure suivre son cours et la mener vers une peine de mort en forme de délivrance pour elle qui n'est plus personne si ce n'est cette Madame X suscitant la curiosité des journaux. C'est sans compter le tour du destin puisque l'avocat commis d'office ne sera autre que son propre fils (Keir Dullea futur héros du 2001 de Kubrick). Le double sens des échanges, de la plaidoirie entre la mère et le fils, la connivence et l'affection inexplicable pour ceux pensant être des inconnus l'un pour l'autre créent ainsi de très grand moment d'émotion jusqu'au grand final où Lana Turner magnifique s'abandonne totalement et se libère de toutes ses souffrances.


Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

vendredi 26 octobre 2012

They Were Sisters - Arthur Crabtree (1945)


Trois sœurs se marient. L'une devra subir un époux tyrannique, l'autre trompera stupidement un bien brave époux, tandis que la dernière connait le bonheur parfait, si ce n'est la mort de son enfant.

They were Sisters est un des mélodrames les plus réussis produit par la Gainsborough où si l'on trouve les stars du studio James Mason et Phyllis Calvert le film dénote par certains points avec les classiques du studio. On s'échappe donc ici du film en costume pour une intrigue contemporaine s'étalant sur vingt ans de 1919 à l'époque de production, le ton se fait plus sobre et intimiste loin des récits romanesques aux rebondissements extravagants d'un The Wicked Lady et la dose de provocation habituelle est plus diffuse. On doit sans doute cette retenue au roman de Dorothy Whipple (paru deux ans plus tôt), surnommée la Jane Austen du XXe et dont les ouvrages rencontrèrent un grand succès en Angleterre dans l'entre-deux guerre à l'égal d'un Graham Green. Pour rester dans la comparaison avec Jane Austen, on peut voir There were Sisters comme un Raison et Sentiments moderne avec une intrigue suivant les destins et amours contrariés de trois sœurs sur une période de vingt ans, de la jeunesse insouciante à l'âge mûr douloureux.

 Lucy ( Phyllis Calvert), Charlotte (Dulcie Gray) et Vera (Anne Crawford) sont trois sœurs aux caractères bien différents qui vont les entraîner dans des voies singulières. Arthur Crabtree pose leurs natures respectives en début de film lors d'une scène de bal où leur comportement annonce déjà le futur. La provocante et séductrice Vera (que l'on découvre en bas et sous-vêtements dès l'ouverture) jubile face aux regards admiratifs des hommes sur son élégance sur la piste, la douce et fragile Charlotte en retrait se laisse séduire par le plus vil des séducteurs présents et la bienveillante Phyllis ne se préoccupe que du bien-être de ses sœurs, du plus futile (l'ouverture où elle prête ses bas à Vera) au plus prévoyant puisqu'elle distingue immédiatement la malveillance de Geoffrey (James Mason) faisant la cour à Vera.

Une scène scelle également l'avenir sentimental des trois sœurs avec le mariage de Vera avec Geoffrey dont la désinvolture annonce le pire, la charmante rencontre de Lucy et l'homme de sa vie William (Peter Murray-Hill vrai époux de Phyllis Calvert à la ville) et Vera qui accepte détachée la demande en mariage de Brian (Barry Livesey frère de Roger Livesey) plus par convenance que par amour pour ce prétendant réellement épris d'elle. Une ellipse nous les fait retrouver vingt ans plus tard où chacune a récoltée ce qu'elle a semé.

Lucy vit des jours heureux à la campagne malgré la perte douloureuse de sa petite fille quelques années plus tôt, Vera néglige sa fille et trompe allégrement son mari et surtout Charlotte vit un véritable enfer conjugal face à la tyrannie de Geoffrey. C'est les tourments de Charlotte qui constituent le pivot du récit mettent en valeur les deux autres sœurs dans les caractères dépeint au début, le souci de Lucy pour les autres la faisant s'immiscer dans le ménage pour sauver Charlotte et l'égoïsme et la frivolité de Vera provoquant le drame final.

Le récit alterne donc d'une famille à une autre, le calvaire domestique de Charlotte, le havre de paix de Lucy et l'hypocrisie régnant chez Vera. Le drame personnel des adultes est lié à celui des enfants avec de remarquables et charmants jeunes acteurs joués notamment par la jeune starlette Ann Stephens et la future étoile de ballet anglaise John Gilpin, tous deux très émouvant en rejetons malmenés par un James Mason plus odieux que jamais. Ce dernier campe sans doute là le méchant le plus abject de toutes ses prestations Gainsborough avec cet époux sadique et manipulateur. Sourire en coin maléfique, regard ténébreux et suavité cachant une violence verbale et physique pouvant surgir à tout moment, Mason est l'infamie personnifiée ici et plus que jamais the man they loved to hate comme le surnommais la critique anglaise.

 C'est d'ailleurs avec ce rôle outrancier qu'il prit conscience du carcan où il était enfermé et décida de poursuivre sa carrière aux Etats-Unis. Dulcie Gray est très touchante en épouse brimée et joue bien de sa frêle silhouette et de son visage triste pour exprimer la destruction psychologique progressive de son personnage. Phyllis Carver est parfaite aussi béquille de toute ses âmes blessées loin de ses personnages de victimes tout en dévoilant subtilement une certaine fragilité quant à son drame personnel d'avoir tant d'amour à offrir et pas d'enfant.

Ancien directeur photo promu à la mise en scène par le studio (on lui doit les somptueuses visions gothique de Fanny by Gaslight ou The Man in Grey) délivre ici une mise en scène sobre qui s'efface pour mettre en valeur son casting inspiré mène avec brio cette intrigue sans véritable temps forts où s'enchaîne bonheurs et malheur jusqu'à un final judiciaire plus surprenant. Les excès de la firme n'ont donc pas cours ici mais pourtant on se rappelle que l'on est bien devant un Gainsborough devant ce sous-entendu à peine dissimulé suggérant l'attirance incestueuse de James Mason pour sa fille aînée Margaret (jouée par Pamela Mason épouse de James Mason et seulement de sept ans sa cadette mais ça passe aisément), leur première scène ensemble laissant même croire qu'ils sont amants. Superbe mélodrame en tout cas qui sera salué par le public puisque le film sera le quatrième plus gros succès du box-office anglais en 1945.

Sorti en dvd zone 2 anglais sans sous-titres

Extrait

mercredi 24 octobre 2012

Brick - Rian Johnson (2005)


Brendan Frye (Joseph Gordon-Levitt) est un élève du lycée de San Clemente, une ville du sud de la Californie. Il reçoit un coup de fil de son ex-petite amie, Emily (Emilie de Ravin), terrifiée et en larmes, le suppliant de l'aider. Elle disparaît peu après. Avec l'aide d'un autre lycéen solitaire, et le soutien prudent du surveillant général (Richard Roundtree), Brendan décide de la retrouver pour s'assurer qu'elle va bien. Son enquête le mène dans le milieu fermé des bandes, où il croise d'autres personnages, tels la superficielle Laura (Nora Zehetner), le lunatique et violent Tug (Noah Fleiss), le fumeur de joints Dode (Noah Segan), la séductrice Kara (Meagan Good), le sportif Brad (Brian J. White) et « The Pin », le baron de la drogue local (Lukas Haas). Ce dernier va se révéler être un personnage clé dans la quête ultime de Brendan pour découvrir la vérité derrière la disparition d'Emily.

Pour son premier film Rian Johnson réalise un remarquable film noir revu et corrigé en milieu lycéen, cadre plus habituellement réservé à la comédie et au drame. Johnson pense son film comme un véritable hommage au genre, cinématographique comme littéraire notamment avec des citations directes de Dashiell Hammett, des dialogues et situations repris de ses romans tel ce moment issu du Faucon Maltais où le héros demande comme signal à son associée de klaxonner quatre fois — une longue, une courte, une longue, une courte — pour le prévenir. Plus que ces références faciles, c’est la manière dont Rian Johnson intègre les codes du film noir dans le cadre lycéen qui s’avère la plus intéressante.

Les grands films noirs classiques oscillent entre pure approche atmosphérique offrant une sorte de réalité rêvée et onirique chargée d’atmosphère (plutôt ceux des années 40) ou une tonalité plus urbaine et réaliste vers laquelle penchera le genre dans les années 50 pour muter en polar urbain durant la décennie suivante. Pour une intrigue policière teenager tenant compte des contraintes réelles du quotidien de ces protagonistes adolescent, mieux vaut se tourner sur l’excellente et trop courte série Veronica Mars.

Johnson opte donc pour l’option la plus labyrinthique en offrant une vision altérée et irréelle du monde lycéens : adultes et donc parents quasi absent ou faisant de la figuration, aucune scène de cours et personnage ne rentrant quasiment jamais chez eux à l’image du héros incarné par Joseph Gordon Levitt. Un enjeu émotionnel et obsessionnel focalise les enjeux d’un scénario fort tortueux où l’on sait seulement que notre jeune détective cherche à comprendre ce qui est arrivé à sa ex petite amie disparue et qui l’avait contacté terrorisé peur avant de se volatiliser. On va ainsi traverser un univers vicié truffé de personnages manipulateurs et violent où notre Brendan (Joseph Gordon Levitt) devra démêler le vrai du faux et affronter divers danger.

L’ambiance  étrange évoque un autre ovni du teen movie à savoir le Donnie Darko (2001) de Richard Kelly par sa photo pastel, ses décors dont le vide confine à l’abstraction entre banlieue pavillonnaire fantomatique, couloirs de lycée abandonnés et terrain de football désertique. Le Twin Peaks de David Lynch n’est pas loin non avec certaines intuition rêvées de Brendan digne de Dale Cooper. Johnson mêle de manière inventive et/ou décalée des situation typiques de polar, Brendan devant faire la taupe et rendre des comptes au proviseur/commissaire qui le couvre et le menace, la guerre des gangs et les enjeux financiers opposant les malfrats en herbe s’adaptent plutôt bien à cette criminalité précoce.

Joseph Gordon Levitt est le meilleur tout du film en Philip Marlowe adolescent. Il partage la mélancolie romantique du Dana Andrews de Laura avec un aspect plus bagarreur et teigneux à la Bogart surprenant vu sa frêle carrure (sachant répondre aux coups -la scène où il corrige un quater back de football- comme encaisser si besoin) tout en inventant une vraie figure asociale et mutique éloignée de la futilité de ses camarades. C’est cette rage contenue qui lui permettra de sortir des nombreux périls incarné par des ennemis haut en couleurs. Lukas Haas fascine en parrain de la drogue tirant les ficelles, Nora Zehetner vénéneuse femme fatale et Noah Fleiss en homme de main brutal.

Il est dommage que Johnson n’ait pas mieux exploitée Emily De Ravin dont le charme évanescent aurait permis de créer une figure aussi fascinante que (pour rester chez Lynch) Laura Palmer par son destin tragique et renforçant l’intensité de la quête de Brendan car malgré l’intérêt le rythme s’égare parfois un peu, trop en apesanteur même si le final est superbe de tragédie. Belle réussite néanmoins que Rian Johnson confirmera avec un tout aussi alambiqué mais plus romantique Une arnaque presque parfaite (2008).

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

mardi 23 octobre 2012

Double Énigme - The Dark Mirror, Robert Siodmak (1946)


Une jeune femme est accusée du meurtre d'un médecin : on l'a vue près du lieu du crime au moment où celui-ci a été commis, et pourtant elle a un alibi indiscutable. La police découvre, en se rendant chez elle, la présence de sœurs jumelles, aucune n'avouant ni ne dénonçant l'autre. L’enquête tourne court, la procédure avorte et les deux sœurs sont remises en liberté. Un lieutenant de police arrive à convaincre un psychiatre (passionné par ce cas et amoureux de l’une des deux jeunes femmes) de l’aider à déterminer, au péril de sa vie, qui est la meurtrière.

En cette année 1946 Robert Siodmak s'installe au sommet d'Hollywood en réalisant coup sur coup Les Tueurs et Double Enigme. Les deux films le pose en nouveau maître du film noir (Phantom Lady en 1944 avait déjà annoncé cette progression) où pour le premier il contribue à cet onirisme tortueux associé au genre,à cette fatalité dans sa narration en flashback tout en créant la femme fatale ultime (Ava Gardner) et pour le second il introduit (avec d'autres œuvres comme le Spellbound d'Hitchcock) cette dimension la psychanalyse qui inondera le film criminel dans les années à venir. Le scénario de Nunnaly Johnson adapte d'une histoire de l'écrivain français réfugié à Hollywood Vladimir Pozner, Johnson exploitant à son tour cette veine psychanalytique quelques années plus tard une fois passé à la réalisation sur Les Trois Visages d'Ève.

Dark Mirror est avec Sœurs de sang de Brian de Palma et Faux-semblants de David Cronenberg le film le plus abouti sur le thème de la gémellité. L'argument criminel et le suspense est bien sûr le meilleur moyen d'exploiter et de rendre excitant les problématiques et les troubles associés à cet état et Siodmak en joue à plein dès son introduction nocturne où l'on découvre ce cadavre poignardé en plein cœur, puis l'impasse de l'enquête jusqu'à la découverte des deux suspectes en la personne des jumelles Ruth et Terry Collins (Olivia De Havilland). Finalement hormis cette entrée en matière et la conclusion, Siodmak se déleste de tous les effets de mise en scène les plus marqués du film noir (photo ténébreuse, narration alambiquées, plan-séquences, ambiance urbaine oppressante soit tout ce qui fait le sel des Tueurs justement) pour une sobriété visuelle et narrative surprenante.

A l'image des deux imperturbables jumelles dissimulant une criminelle, la réalité du film doit sembler tout aussi normale et sobre, le dérèglement n'intervenant progressivement que par touches savamment dosées. L'urgence du film policier laisse donc place à une approche essentiellement psychologique où le psychiatre incarné par Lew Ayres apprivoise les deux sœurs le temps d'une série de test, les manipule plus ou moins volontairement en séduisant l'une et éveillant la jalousie de l'autre pour découvrir laquelle dissimule la folie meurtrière.

Olivia de Havilland libérée des rôles stéréotypées de la Warner de laquelle elle a pu s'échapper après un rude combat juridique laisse ici éclater tout son intensité dramatique et la versatilité de son jeu. Elle nous perd dans la complexité de la relation entre la douce Ruth et la manipulatrice Terry où la bienveillance qu'on associe à l'actrice (la gentille Mélanie d'Autant en emporte le vent la suivra toujours et elle apprend intelligemment à en jouer ici) perturbée par un malaise et une ambiguïté nouvelle.

Techniquement la prouesse reste stupéfiante avec les nombreuses scènes dédoublant Olivia de Havilland dans le cadre d'un même plan, Siodmak ayant fait appel à Eugen Schüfftan ancien magicien de la UFA installé à Hollywood et responsable des effets visuels les plus impressionnants des Nibelungen (924) et Metropolis (1927) qui ne sera pourtant pas crédité au générique. Le procédé de collage grossier sur un film en couleur est indiscernable avec l'usage du noir et blanc et l'illusion est encore intacte aujourd'hui.

Siodmak use de ces artifices de manières alternativement spectaculaire mais toujours à bon escient (les deux sœurs se réconfortant et s'enlaçant avec le visage dédoublé de Olivia de Havilland) ou de manière plus subtile en les confondants par leur gestuelle, silhouette dans des plans d'ensemble les montrant de profil, impossible à distinguer. Le bien et le mal arborent un même visage que seule la psychanalyse saura différencier avec un scénario convoquant des méthodes encore peu connues du grand public à l'époque comme le test de Rorschach. Lorsque les dissensions naissent alors entre les jumelles, Siodmak convoque progressivement divers symboles pour nous perdre et nous guider à la fois.

L'omniprésence des miroirs dont les reflets isolent ou confondent les jumelles crée un malaise constant, tout comme les conversations entre elles dont les éclairages tout d'abord sobre nous perde sur qui est qui avant de baigner la plus malfaisante dans les ténèbres. Autre grand tour de force de Siodmak, réussir à maintenir la tension jusqu'au bout alors que la nature de la coupable ne fait plus aucun doute dans les derniers instant. Même le happy-end sans fioriture laisse le doute avec un sourire final encore trop chaleureux pour être honnête d'Olivia de Havilland alors que l'intrigue est résolue. Beau tour de force de Siodmak qui aura suffisamment manipulé le spectateur pour le laisser sans repères.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

Extrait