Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 30 avril 2013

Kitty Foyle - Kitty Foyle : The Natural History of a Woman, Sam Wood (1940)


Une jeune femme, le soir de son mariage voit resurgir son amour de toujours qui désire l'emmener avec lui. Pendant qu'elle prépare ses bagages, elle se remémore sa vie.

Kitty Foyle marque l'aboutissement du virage de carrière amorcé par Ginger Rogers et qui se verra récompensé par l'Oscar de la meilleure actrice. Ginger Rogers se sera progressivement détachée de l'imagerie glamour rattachée à ses comédies musicales avec Fred Astaire et se réinventa à la fin des années 30 pour incarner désormais la fille du peuple, symbole de cette Amérique en crise dont elle devient la représentante à l'écran avec des personnages vivant les mêmes difficultés et luttant pour survivre au quotidien. Ce registre donna des chefs d'œuvres chez Gregory La Cava (Pension d'artistes, La fille de la Cinquième avenue, Primrose Path) et de jolis films ailleurs comme Mariage Incognito (1938) de George Stevens Mademoiselle et son bébé de Garson Kanin (1939).

Ginger Rogers incarne à nouveau le peuple et plus précisément LA femme dans la symbolique scène d'ouverture de Kitty Foyle. Sam Wood traverse ainsi le début du siècle jusqu'à l'époque contemporaine avec Ginger Rogers incarnant l'évolution du statut de la femme : fille bonne à marier et mère de famille qui progressivement obtient le droit de vote, travaille et devient autonome. Ginger Rogers est ici Kitty, femme moderne et confrontée à de nouvelle difficulté avec ce progrès et évolution de statut. Cela va s'amorcer avec le dilemme proposé à l'héroïne demandée en mariage par son prétendant de longue date Mark (James Craig) et qui voit ressurgir son amour de toujours Wyn (Dennis Morgan).

On découvrira dans un flashback introspectif où Kitty se questionne sur son choix les enjeux qui se jouent à travers les deux soupirants. Wyn représente toute la magie, le romantisme de conte et la lumière dont rêvait la jeune Kitty lorsqu'elle guettait les bals mondain de l'assembly dans sa jeunesse à Philadelphie. Wyn est le prince charmant de ses rêves et Sam Wood traduit leur séquence commune dans une tonalité de rêve éveillé et de romantisme idéalisé envoutants et bien sûr trop beau pour être vrais. Chaque scène aussi flamboyante soit-elle est ainsi brutalement ramenée au fossé social entre Wyn et Kitty notamment la belle scène de bal et le mariage suivit de la rencontre avec la condescendante famille aristocrate.

A l'inverse Mark, le médecin bienveillant est issu du même milieu et affronte des réalités similaires à Kitty (très amusant premier rendez-vous où il la joue pingre avec un grand sourire) les séquences avec lui jouant plus de la comédie et la complicité entre eux. Difficile de choisir pourtant entre le rêve dégagé par Wyn et la sécurité véhiculée par Mark, là aussi la bonhomie de James Craig s'opposant aux penchants plus torturés de Dennis Morgan.

Le script oscille ainsi sans que l'on puisse réellement anticiper le choix et il est dommage que Trumbo cède finalement ouvertement aux contraintes du code Hays puisque (même si cela reste cohérent dans la progression) on devine que le couple "légitime" est privilégié au profit de l'aventure. Sam Wood délivre une mise en scène délicate et inspirée notamment les flashbacks confondant la boule de neige à la réelle tempête en fondu et magnifie les traits d'une Ginger Rogers à la fragilité palpable mais déterminée (dont cette scène où elle s'interroge sa conscience à travers le miroir). Wood peine cependant à atteindre l'émotion et la force dramatique d'un La Cava ici plus dû aux acteur et à la construction habile de Trumbo plutôt qu'à sa réalisation. Une belle réussite tout de même.

Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse mais l'image n'est franchement pas fameuse donc pencher plutôt pour le zone 1 Warner qui comporte des sous-titress français

lundi 29 avril 2013

Annie Oakley, La Gloire du cirque - Annie Oakley, George Stevens (1935)


 Ce film raconte la biographie romancée d'Annie Oakley, la plus adroite des femmes de l'ouest au maniement des armes à feu. Elle rencontre Buffalo Bill et entre au Wild West Show.

Georges Stevens nous offre un divertissement des plus agréables avec cette biographie romancée d'Annie Oakley, légende de l'Ouest passé à la postérité pour sa dextérité au tir. L'intrigue suit très fidèlement le parcours de la tireuse en dramatisant un peu plus et en accélérant certains évènements : son enfance pauvre où elle apprend à tirer pour nourrir sans famille après le décès de son père, le défi lancé à un autre virtuose du tir qui va lui amener la notoriété et la faire engager dans le Buffalo Bill Wild West Show, le succès et les tournées à travers le monde dont un fameux numéro testé sur le Guillaume II d'Allemagne...

Tout cela serait très linéaire et mécanique sans une interprétation épatante et des enjeux sentimentaux bien mené. Dans la réalité, Annie Oakley tomba amoureuse et épousa celui qui fut son premier adversaire, Frank E. Butler vaincu lors de son premier concours de tir. Le scénario le transforme ici en Toby Walker (Preston Foster) et retarde l'union qui sera donc tout l'enjeu du film.

Annie Oakley innocente et énamouré de Walker ira jusqu'à lui laisser remporter leur première confrontation (au contraire de la réalité donc) mais ce dernier présenter comme arrogant et macho va pourtant la prendre sous son aile pour lui apporter ce qui lui manque, l'art de l'entertainment avec des numéros de plus en plus virtuose. Ce revirement est superbement amené par un excellent Preston Foster dont les poses de coq dissimulent un personnage très attachant qui se dévoile au fur et à mesure qu'il devient faillible. Barbara Stanwyck dans le rôle-titre croise avec brio candeur et détermination, l'allure séduisante de ses tenues de scènes n'ayant d'égal que sa précision infaillible au tir et forme un très joli couple avec Foster.

Dans cette bonne humeur ambiante le film ne fait que survoler les quelques pistes lancées au départ notamment la facette féministe et la fermeture aux femmes d'espaces masculins que ce soit le scandale de voir une femme dans un bar ou pire se mesurer aux hommes en tir. Ici passé l'incrédulité et la méfiance de départ, aucun obstacle ne se pose plus une fois qu'Annie a fait montre de ses capacités. De même le triangle amoureux un peu plus conflictuel au départ entre Annie, Toby Walker et le manager joué par Melvyn Douglas n'est guère exploité non plus, tout comme le questionnement amorcé mais vite éteint des relectures des mythes de l'Ouest dans cette troupe avec les personnages farfelus de Sitting Bull et Buffalo Bill. Un bon moment tout de même.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner et doté de sous-titres français

vendredi 26 avril 2013

Never Let Go - John Guillermin (1960)


Les choses semblent aller de plus en plus mal pour John Cummings. Ses rapports avec sa femme Anne se dégradent et son travail de représentant de commerce lui rapporte peu. Il ne sait pas comment payer la voiture qu'il vient d'acheter. Comble de malchance, celle-ci lui est aussitôt volée et il n'est pas assuré. N'obtenant pas d'aide de la police qui au contraire l'accuse du méfait, il décide d'enquêter lui-même. C'est là qu'il recroise le chemin Lionel Meadows, qui n'est autre que le concessionnaire qui lui a vendu le véhicule, et découvre que ce dernier est un voleur, particulièrement violent, de voitures...

Avant les mastodontes plus (Le Crépuscule des Aigles, La Tour Infernale) ou moins (l'affreux remake de King Kong et sa suite) mémorables qui firent son succès, John Guillermin mena une solide carrière dans le cinéma britannique et réalise carrément un petit classique méconnu du film noir avec ce teigneux Never Let Go dont il signe également le scénario. Le pitch simplissime nous amène vers un océan de noirceur avec un brio rare. John Cummings (Richard Todd) brave représentant de commerce voit sa vie basculer le soir où lui est volée sa voiture.

Cette perte matérielle va prendre des dimensions dramatiques terribles pour plusieurs raisons. Cummings en grande difficulté dans sa profession comptait énormément sur son véhicule pour améliorer son efficacité, cette même voiture qu'il avait acquis au prix de grand sacrifice financier et pour laquelle il n'a pas souscrit d'assurance. La scène d'ouverture nous aura révélé que le vol a été commis par des petites frappes téléguidées par le concessionnaire même qui lui a vendu le véhicule, le très dangereux Lionel Meadows (Peter Sellers).

Richard Todd campe un quidam insignifiant et faible qui va pourtant s'acharner à récupérer son bien avec une abnégation maladive. Mine frêle et visage apeuré, le personnage n'a que cette volonté pour lui tant il passe le film à subir les humiliations physiques et verbales les plus diverses, par les malfrats qu'il traque, par la police négligeant ses demandes, par son patron et surtout par sa femme. Pour tous, il n'est qu'un perdant, une quantité négligeable constamment sous-estimé. On comprend ainsi peu en peu le vrai enjeu de l'intrigue, au-delà de la voiture c'est sa fierté que cherche à reconquérir John Cummings.

Face à lui, Peter Sellers loin de ses rôles comiques campe un très inquiétant malfrat qui derrière ses airs suave dissimule une violence froide surgissant sans prévenir de manière explosive. La progression du récit inverse peu à peu le rapport de force, Cummings prenant de l'assurance dans son harcèlement de Sellers qui perd pied et sombre dans la paranoïa. L'intrigue répète les face à face entre eux qui se font de plus en plus tendus jusqu'à un final hargneux qui laisse exploser sa violence avec une rare intensité.

Guillermin mène avec une grande efficacité l'ensemble notamment par les personnages secondaires soignés qui étoffent grandement l'histoire que ce soit l'épouse anxieuse de Cummings jouée par Elizabeth Sellars ou le couple de jeunes paumés avec la maîtresse de Sellers et le chef des voleurs. Ce qui surprend c'est l'incroyable brutalité du film porté par un terrifiant Sellers qui malmène femmes, animaux ou vieillard sans remord.

La montée en puissance finale sur le score jazzy tendu de John Barry débouche sur un mano à mano féroce entre Sellers et Cumming à coup de chaînes, barre de fer et tessons de bouteille. Cela est cependant amené avec une grande finesse qui évite complètement le piège de l'éloge de l'autodéfense. La libération par la violence n'arrive qu'en ultime recours et est aussi brève qu'intense, laissant leurs rôles aux autorités tout en redonnant son honneur au héros.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et VCI et doté de sous-titres anglais

jeudi 25 avril 2013

Caotica Ana - Julio Medem (2007)


Ana est une belle jeune fille épanouie de 18 ans qui vit à Ibiza. Elle exprime sa passion pour la vie dans ses peintures naïves. Un jour, Justine, mécène cosmopolite, invite Ana à approfondir son travail en venant à Madrid, pour y vivre au sein d'un groupe de jeunes artistes. C'est le commencement d'un voyage qui mènera Ana sur de nouveaux continents, la menant à révéler, à travers l'hypnose, ses vies passées, qui ont traversé des siècles de mythes anciens. Ana devra relever le défi de briser la chaîne de violence ancestrale qui siège dans son esprit chaotique.

Dans chacun de ses films, Julio Medem avait toujours mêler des intrigues dont les enjeux s'inscrivaient dans une certaine réalité (la solitude, les amours contrariés, le deuil) et dont la résolution passait des éléments plus flottant teintés d'onirisme, de karma et de spiritualité. Lucia et le Sexe (2001) avait atteint une sorte de perfection esthétique et narrative de cette approche et constituait le chef d'œuvre du réalisateur. Avec Caotica Ana, Medem radicalise cet esprit et s'abandonne complètement à ses velléités mystique en faisant reposer son récit entier sur une quête spirituelle, sans y mêler de drame classique et signe ainsi son film le plus déroutant.

Ana (Manuela Vellés) est une jeune fille épanouie ayant toujours vécu à l'écart de toute difficultés, vivant une existence libre au grand air avec son père et habitant dans une grotte. Tous cela est bouleversé le jour où Justine, un mécène (Charlotte Rampling) intrigué par ses peintures lui propose d'intégrer un groupe de jeune artistes qu'elle loge à Madrid. Ana accepte, se trouve une seconde maison et de nouveaux amis dans ce nouveau cadre et découvre même ces premiers émois amoureux avec le ténébreux Saïd (Nicolas Cazalé).

Celui-ci est son pendant inversé, aussi torturé et dépressif qu'elle est insouciante. Le personnage d'Ana aussi attachant et radieux soit-il nous apparaît tout de même un peu creux dans cet allégresse constante. Ana est en fait un être incomplet qui refuse de se confronter aux douleurs du monde et vit dans une bulle, mais en quittant son cocon elle sera bientôt rattrapée par d’étranges visions en forme d'hallucinations éveillée convoquant un lointain passé. La belle quiétude d'Ana va alors s'estomper et la jeune fille va devoir résoudre ses troubles par l'hypnose, à la recherche de ce mystérieux passé.

Là Medem nous embarque dans un trip aussi fascinant que boiteux. Il fait jouer la frustration en nous faisant adopter le point de vue d'Ana qui refuse de se confronter à ces visions et les séquences d'hypnose ne montrent que de façon fugace ses plongées (mais avec toujours de belles idées comme ces peintures animées) dans l'inconscient. Ana adopte endosse ainsi à différente époque l'identité de femmes martyrs bafouées par les hommes. On trouvera une femme berbère assassinée par des soldats marocains, une alpiniste fuyant son amour mourant de froid dans les hauteurs neigeuse les voyages remontant de plus en plus loin dans le temps.

Ces femmes doivent leurs dimensions sacrificielles à un savoir, à une magie et accomplissement spirituel se transmettant à travers les époques entre élues féminines dont Ana est la descendante. Seulement Ana refuse cet héritage et tout le film suit donc son acceptation progressive de cette destinée. La femme selon Medem ((arborant les vertus de la mère, l'amante, l'amie...)) acquiert donc ici une dimension de déité (le dernier plan du film voit Ana passer devant la Venus de Milo) bienveillante apportant paix et apaisement au fil du temps. Le chapitrage du film agencé de un à dix comme les nombreux compte à rebours d'hypnose qui parsèment l'intrigue se construit donc ainsi en hypnotisant également le spectateur dans cette longue quête initiatique d'Ana.

Medem prend tout de même le risque d'en égarer beaucoup dans ce virage assez radical. On retrouve ici son gout pour les rebondissements invraisemblables, mais cette fois lié à une intrigue tellement flottante qu'elle demande une acceptation totale du voyage proposé et où le piège du new age n'est jamais loin. Ce qui maintient notre attention c'est la prestation puissante de Manuela Vellés, qui nous implique émotionnellement par son jeu fragile et à fleur de peau et rend concrètes toute cette dimension onirique.

Le personnage de Charlotte Rampling est trop signifiant et explicite exprimant uniquement par la parole les enjeux tandis que Nicolas Cazalé est tout de même un peu fade. Medem délivre un incroyable livre d'image dans ce périple d'Ana, gorgé de moments flamboyants dont cette extraordinaire arrivée dans le musée indien au cœur des rocheuses sur la musique de Jocelyn Pook ou encore les langoureuse séquences maritimes.

Le final est grandiose avec Ana s'assumant enfin et prête à son tour à faire face et à se sacrifier face au tyran de son époque. Le montage alterné entre ses souffrances contemporaines et celles originelles à l'aube des temps donne une tonalité épique fabuleuse à cette résolution. Seul l'identité du "tyran" en question date quelque peu le film et amène de manière grossière et une dimension politique inutile.

Inégal et trop extrême dans son parti prix, Caotica Ana n'est pas la plus maîtrisée des œuvres de Medem mais c'est cet équilibre fragile et cette sincérité qui la rend si belle. Et dès lors on comprend mieux l'option du suivant Room in Rome qui ramène à une vraie épure tous les thèmes de Medem avec unité de temps, de lieux et d'enjeux restreint et un symbolisme plus subtil.


Sorti en dvd zone 2 dans une édition hollandaise qui comporte aussi des sous-titres français

mardi 23 avril 2013

Les Ordres sont les ordres - Gli ordini sono ordini, Franco Giraldi (1972)


Giorgia, jolie femme-objet, épouse modèle, assiste par hasard à un congrès de femmes en colère. Le soir même pour la première fois, elle entend des voix, une voix plus exactement, à laquelle elle ne peut résister et qui lui ordonne des choses invraisemblables qu'elle regrette aussitôt après les avoir faites : écraser une cigarette dans l'œuf que prenait son pacha de mari au petit déjeuner, érafler sa précieuse voiture, lui avouer une inexplicable liaison avec un peintre de bâtiments des plus frustes, essayer de le noyer..

Gli ordini sono ordini est une adaptation d'un roman d'Alberto Moravia où comme souvent dans l'œuvre de ce dernier il est question de critique envers les travers de la société italienne. Le sujet sera ici la place et l'émancipation de la femme à l'aune de l'évolution des mœurs en ce début des 70's à travers le parcours d'une femme au foyer soumise incarnée par Monica Vitti. Giorgia (Monica Vitti) est une épouse modèle dont l'existence est entièrement soumise à la satisfaction de son mari. Lui préparer son petit déjeuner et œuf sur le plat comme il aime le matin, rendre la maison impeccable et faire les courses du dîner préparé avec amour pour le soir et écouter religieusement son homme raconter son harassante journée de travail dans bien calé dans le fauteuil.

Tout est parfaitement agencé dans ce petit programme (le câlin, toujours le samedi inclus) sauf ses désirs et sentiments à elle. Giraldi met en place toute sorte de petit gimmick et situations humiliante pour illustrer la soumission de Giorgia tel se monologue quasi publicitaire sur les meilleurs lessive en ouverture, la goujaterie hilarante du mari joué par Orazio Orlando qui s'endort quand sa femme lui raconte sa journée et feuillète sans scrupule des revues pornos dans le lit conjugal.

Giorgia subit la situation en épouse docile respectueuse de la tradition mais la rébellion viendra de son inconscient. Un étrange sifflement annonce alors à plusieurs reprises l'intrusion d'une voix dans son esprit qui l'incite aux actes les plus insensés : allumer puis coucher avec le premier venu, punir le comportement odieux de son époux en le jetant à la mer ou en rayant sa voiture (ce dernier point le fâchant plus que l'adultère !). Elle va tout perdre de sa "confortable" situation mais peut-être gagner enfin une vraie raison de vivre à travers son parcours initiatique et sa quête d'elle-même.

La première partie est parfaite de drôlerie et d'invention, la suite peine un peu plus à convaincre à cause des situations très quelconques dans lesquels sont placés l'héroïne. Pourtant les bonnes idées sont là mais trop timorées dans l'ensemble. On a ainsi un bref interlude rural où la situation semble plus arriérée encore avec ses femmes choisies et mariées comme du bétail aussi drôle que glaçant mais peu approfondi. L'émancipation doit être d'ordre sexuel aussi avec une Giorgia assumant sa libido mais il n'y a ni folie ni vrai plaisir qui se dégage de ces séquences trop brèves (surtout si on compare avec l'extraordinaire L'Amour à cheval est bien plus profond sur des thèmes voisins sous son aspect coquin).

Du côté professionnel non plus pas grand intérêt alors qu'une photographie même comique des femmes désormais bien installées dans le monde du travail aurait pu être explorée mais c'est à peine survolé. La remise en causes des idéologies libertaires est par contre réussie comme lorsque Giorgia en couple avec un artiste se rend compte qu'il la néglige et la traite en domestique tout autant que son époux (plaçant ce machisme dans les gènes du mâle italien d'où qu'il vienne) et un libertinage pas toujours acceptable pour cette vraie amoureuse. Le film a un rythme assez poussif faute de moments accrocheurs et fouillés (et la géniale idée de la voix off est finalement trop peu utilisée) mais heureusement l'épatante prestation de Monica Vitti rattrape pas mal les défauts.

Elle a effacé toute l'élégance et la sophistication dont elle est capable pour ce personnage un peu gauche et ahuri qui s'impose progressivement dans ses choix. Elle est très attachante dans sa maladresse sollicite toute l'inspiration de Franco Giraldi (ancien assistant de Sergio Leone et réalisateur de western spaghetti reconverti dans la comédie) et du directeur photo Carlo Di Palma (alors compagnon de Monica Vitti) qui la mette diablement en valeur et avec un grand naturel pour accompagner cette prestation fraîche et spontanée.

Il est vraiment dommage que le film soit si décousu, notamment une longue poursuite en voiture finale dont on se demande ce qu'elle vient faire là. On préférera se souvenir de la dernière image où une Monica Vitti boiteuse s'éloigne néanmoins seule et libre vers de nouvelles aventures et expérience où elle s'accomplira enfin, , hors des passages piétons et des sentiers battus.


Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo

Extrait

lundi 22 avril 2013

San Francisco - W.S. Van Dyke (1936)


 Mary Blake est une jeune chanteuse cherchant désespérément du travail à San Francisco. Le gérant de casino Blackie Norton lui fait signer un contrat qu'elle regrette lorsqu'elle se voit offrir une place à l'Opéra Tivoli. Après une dispute avec Norton, elle rejoint la maison Tivoli de Jack Burley. Blackie menace de poursuivre Burley en justice, demande à Mary de l'épouser et arrive à la convaincre de revenir travailler pour lui. L'idylle ne dure pas et Mary le quitte à nouveau pour l'Opéra Tivoli où elle devient la tête d'affiche.

San Francisco est une grande fresque sentimentale et musicale qui fut un des grands succès MGM des années 30 notamment grâce à la chanson éponyme chantée par Jeanette MacDonald qui devint un grand standard. A travers la romance entre le propriétaire de cabaret Blackie Norton (Clark Gable) et la chanteuse Mary Blake (Jeanette MacDonald), l'intrigue offre une vision contrastée de cette bouillonnante cité de San Francisco du début de siècle. Blackie est un cynique s'étant élevé à la force du poignet et qui masque sa bonté sous ses attitudes rudes. Mary Blake ne sait sur quel pied danser avec cet homme lui ayant donné sa chance mais qui se complait dans cette débauche ambiante.

Le script fait évoluer ce questionnement vers une dimension plus sociale à travers le triangle amoureux et l'hésitation de Mary Blake entre Blackie et Jack Burley (Jack Holt) représentant de l'aristocratie de San Francisco. Celui-ci possède une éducation et des attitudes plus courtoises que le goujat Blackie et propose à Mary Blake une place de cantatrice d'opéra plus conforme à ses aspirations, s'opposant ainsi aux spectacles vulgaires de Blackie.

Le film s'avère bien moins binaire que ce dispositif de départ, Blackie soufflant le chaud et le froid entre son réel souci des autres (sa lutte pour la mise aux normes des quartiers populaires victimes d'incendies intempestif) et son égoïsme lui faisant adopter des attitudes révoltantes envers Mary. A l'inverse le bien-pensant Jack Burley est un vil profiteur préférant maintenir le statu quo plutôt que d'offrir une un meilleur cadre aux quartiers pauvres. Si Jack Holt est quelque peu unidimensionnel en riche entrepreneur, Clark Gable tout en gouaille et séduction est irrésistible en goujat peinant à dévoiler ses failles, adorable et détestable.

Jeanette MacDonald en oie blanche révoltée ou soumise par amour amène une opposition tout en douceur et diablement attachante en plus d'impressionner dans ses nombreuses envolées vocales. Spencer Tracy en meilleur ami prêtre et conscience de Gable amène par sa bonhomie et sa franchise une nuance au côté manichéen du film. La rédemption de Blackie s'avère moins religieuse que personnelle lorsqu'il pense avoir tout perdu après le tremblement de terre purificateur.

Les séquences musicales sont légèrement décevantes par contre, assez quelconque lors des scènes de cabaret et vraiment trop statique pour celle d'opéra entièrement au service de la voix et l'interprétation de Jeanette MacDonald. Un peu dommage quand on sait le faste et la folie que saura insuffler W.S. Van Dyke dans son Marie-Antoinette (1938). 

Le tremblement de terre est par contre des plus impressionnants, un pur moment de terreur et d'apocalypse ou toute la frivolité qui a précédé se voit balayé d'une secousse vengeresse renvoyant chacun aux vraies réalités. Les morts brutales et cruelles s'enchaînent dans un tourbillon de flammes et de hurlements aux visions infernales.

L'épilogue en forme de remise en question et de recueillement est ainsi des plus poignants avec l'errance de Gable dans ce monde révolu et à reconstruire. C'est autant ce San Francisco dévasté que son âme blessée qui sont à reconstruire sur des bases plus saines comme le montre un saisissant fondu enchaîné final (peut-être inspiration de Scorsese qui conclura son Gangs of New York de la même façon) liant passé et présent. C'est tout le symbole des belles retrouvailles finales malgré le côté religieux très appuyé et refuge dans un tel moment.



Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection "Trésors Warner"


dimanche 21 avril 2013

Tierra - Julio Medem (1996)


Quelque part dans cet immense océan noir qu'est le cosmos, il existe une île de collines à la terre rouge, sur laquelle débarque Angel Bengoelxeo, un homme au passé obscur et souffrant d'un dédoublement de la personnalité. Il est chargé de désinfecter les vignes par fumigation afin de stopper l'épidémie de cochenilles qui donne au vin un étrange goût de terre. Il trouvera la possibilité de résoudre son problème au contact de deux femmes, Mari et Angela.

Avec ce troisième film, Julio Medem délivre un nouvel ovni dont il a le secret et où s'affirme avec grâce sa patte dans une tonalité moins rugueuse que L'écureuil rouge, annonçant les réussites plus stylisée à venir. Le film s'ouvre une voix-off mystique nous expliquant sur un ton exalté les mystères enfouis dans l'immensité des étoiles et du cosmos, la caméra voguant vers ces étoiles jusqu'à redescendre vers les nuages puis jusqu'à l'île à la géographie incertaine où se déroulera l'action puis s'enfonçant dans les terres viticoles où sévissent les cochenilles.

La voix-off s'humanise alors pour s'exprimant à travers le visage d'Angel (Carmelo Gomez), agent agricole venu désinfecter les vignes. Comme souvent chez Medem les grands espaces naturels sont un terrain de quête spirituelle pour les personnages et ici Angel devra résoudre son dédoublement de personnalité. Quelques indices sont distillés tout au long du récit sur le passé d'Angel, submergé par son esprit en ébullition et qui a déjà effectué des séjours à l'asile.

La tirade d'ouverture sur l’infini cosmos figure autant la destinée avec cette histoire affirmant déjà le gout de Medem pour le récit imprévisible aux multiples possibilités que la complexité de l'esprit humain. Partant de la schizophrénie d'Angel, Medem déploie la thématique du double tout au long du film. Double comme la personnalité mi- ange, mi- démon d'Angel homme doux et paisible cédant soudain aux pulsions de son mauvais génie. Le script rend encore plus complexe cette facette à travers les deux femmes désirées par Angel. Sa part d'ombre est attirée par la douce, pure et bienveillante Angela (Emma Suarez) tandis que son côté le plus attachant et sincère penche vers la torride et sulfureuse Mari (Silke).

Ce côté sombre s'apaise avec la douceur d'Angela tandis que l'innocence trop abstraite de sa facette "gentille" s'humanise avec le désir brûlant provoqué par la sensuelle Mari. Medem dédouble ainsi la femme typique de son cinéma (la Paz Vega de Lucia et le Sexe en étant l'archétype le plus parfait) avec ces deux personnages à la fois amies/amante, vulnérable/protectrice, innocente et dévergondée. Ce n'est qu'au prix d'un choix impossible qu'Angel résoudra ces problèmes mais Medem se garde bien de nous orienter vers l'une ou l'autre. La sensibilité de chacun guidera ses attentes pour l'issue mais Medem caractérise ses deux héroïnes de façon à rendre les deux voies positives et sans jugement moral.

L'écureuil rouge montrait encore la poésie visuelle de Medem dans une forme assez abrupte mais ici le scope majestueux, la photographie ocre de Javier Aguirresarobe et la musique envoutante de Alberto Iglesias confère une splendeur de tous les instants à Tierra. Les scènes nocturnes sont assez extraordinaires dans ce sens, totalement irréaliste et évoquant un rêve éveillé où Angle avance en somnambule tandis que ce paysage désertique donne des allure de planète mars au décor (Angel évoquant un cosmonaute avec sa tenue de travail). Ce questionnement sur le double accompagne aussi la description de cette nature et de ces habitants.

Cet environnement apaise Angel mais stimule aussi sa schizophrénie, la foudre frappe au hasard pour le meilleur et pour le pire (magnifique double mort du berger en ouverture) et les autochtones s'avèrent tour à tour bienveillant et hostile (Karra Elejalde terrifiant en Patricio à la gâchette facile). Le montage en chausse-trappe du début du film annonce cela avec ces scènes amusantes (la première rencontre avec Patricio, la brebis sur la route) s'interrompant avant leur issue pour prendre un ton bien plus trouble une fois vue dans leur entier par la suite.

La conclusion est somptueuse dans son hypnotique indécision, Angel s'égarant encore plus en pensant enfin choisir avec Medem rendant les deux femmes incroyablement charnelles dans un registre totalement différent avec un érotisme moite et élégant. L'esprit ou la chair, le désir ou l'amour, l'aventure ou la sérénité, Medem opte pour tout et rien en même temps dans une fin ouverte onirique dont il a le secret.

Sorti en dvd zone 2 espagnol et doté de sous-titres français. Pour ceux qui veulent découvrir Medem d'un bloc et pour pas trop cher il existe un coffret espagnol sous-titré français très abordable réunissant l'intégrale de sa filmographie (sauf "Room in Rome") ce qui peut être intéressant vu que certains film n'existe pas en dvd français ou sont épuisés et hors de prix


samedi 20 avril 2013

Zelig - Woody Allen (1983)

Leonard Zelig est un homme-caméléon : en présence de gros, il devient gros ; à côté d'un noir, son teint se fonce ; parmi les médecins, il soutient avoir travaillé à Vienne avec Freud, etc. Bien sûr, les médecins s'intéressent à son cas sans en percer le secret, jusqu'au jour où le Dr. Fletcher s'isole avec Zelig et arrive à le soigner sous hypnose.

Woody Allen aura promené de bien des façons tout au long de sa filmographie son personnage récurrent de petit juif hypocondriaque et névrosé, de la plus tendre, tragique à la plus loufoque. Zelig propose une spectaculaire fusion entre la tonalité potache et farceuse des débuts avec l'émotion dont il est désormais capable depuis les joyaux que sont Annie Hall (1977) et Manhattan (1979).

Le point de départ est des plus absurde avec cet être étrange qu'est Leonard Zelig, caméléon humain qui adopte toutes les caractéristiques physiques et de personnalité de quiconque se trouve en sa présence avec des résultats spectaculaires et délirant : asiatique quand il se trouve à Chinatown, trompettiste noir virtuose en présence d'un orchestre de jazz, médecin plus que convaincant lorsqu'il se trouve dans un hôpital... Leonard Zelig est à la fois tout le monde et personne.

La forme sera aussi surprenante que le pitch avec ici un faux documentaire faisant dix ans avant Forrest Gump voyager son héros naïf à travers les grands évènements de son époque (les années 20/30) où il fait figure de bête curieuse dans une illustration oscillant entre recyclage virtuose d'images d'archives, effets optiques stupéfiants intégrant Zelig au côté de personnalités majeures, le tout relié par une voix off tour à tour neutre, impliquée ou farceuse de Patrick Horgan.

Le film adopte ainsi un côté très sérieux avec ces intervenants et experts réagissant au présent à ces évènements passés mais qu'Allen conscient de l'absurde de son argument désamorce toujours à coup de gags plus ou moins discret et souvent liés aux transformations improbables de son héros.

L'ensemble aurait pu sombrer dans la seule farce mais Allen parvient finalement à susciter l'émotion à travers le poignant destin d'un homme qui se cherche. On peut forcément faire le parallèle entre Zelig et Woody Allen. Même si hypertrophiés, les complexes et les doutes de Zelig furent forcément ceux d’Allen et leurs résolutions partielles similaires. Zelig parvient à s'intégrer au monde en s'identifiant aux autres à l'extrême, Woody Allen gagna l'admiration et l'affection de ses pairs par son bagout et son humour. Tous deux réussissent en devenant des hommes-spectacle, la différence étant que pour Zelig c'est involontaire et qu'il subit cette condition le transformant en phénomène de foire.

Une telle idée propose d'infinies possibilités scénaristiques qu'Allen amène de façon inventive sur ses terrains familiers de l'humour, de la romance et d'une vision captivante de la psychanalyse. La pathologie de Zelig questionne autant d'un point de vue universel chez quiconque aura essayé de s'intégrer et se fondre dans un certain milieu qu'à l'intime et au sociologique avec cet antisémitisme ordinaire encore vivace et bien connu dans l'Amérique de l'entre -deux guerre.

La nature changeante des médias et de la population vous faisant passer d'idole à paria en un rien de temps (ce qu'allait d'ailleurs vérifier douloureusement Allen quelques années plus tard) est également largement fustigé, tout en nous faisant néanmoins savourer le côté enjoué et sautillant des Années Folles.

La tonalité fantaisiste ne disparait jamais vraiment mais une sourde mélancolie parcoure ainsi l'ensemble laissant peu à peu poindre les failles sous les rires avec notamment les entretiens de la chambre blanche où Zelig tombe le masque et révèle ses peurs. Ainsi mis à nu, le personnage cesse d'être un sujet d'amusement pour le spectateur et de thèse pour sa psychanalyste Eudora Fletcher (Mia Farrow) qui émue par cette fragilité va tomber amoureuse de lui. Et avec l'amour d'une seule personne, l'opinion de toute les autres n'a plus d'importance semble nous dire Allen dans le rétablissement sinueux mais spectaculaire de Zelig.

Le mimétisme entre Woody Allen et Zelig devient total lorsque désormais pour chacun cette singularité devient synonyme de reconnaissance, dans le monde du spectacle bien sûr pour le réalisateur et vecteur d'un exploit final invraisemblable pour notre caméléon au nez et à la barbe d'Hitler avec un dernier détournement d'image mémorable. Sans doute un des films les plus personnels de Woody Allen qui y passa près de trois ans entre l'écriture du scénario en 1980 et les tournages parallèles de Comédie érotique d'une nuit d'été (1982) et Broadway Danny Rose (1984), y revenant constamment notamment pour peaufiner les effets visuels.

 Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

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