Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 31 octobre 2013

Le Gaucher - The Left Handed Gun, Arthur Penn (1958)


Un riche fermier adopte un jeune orphelin, William Bonney, surnommé Billy le Kid. Mais peu de temps après, lors d'une attaque, le fermier est assassiné par quatre hommes. Dès lors, Billy jure de venger son père adoptif et abat deux des malfaiteurs. Son ami, Pat Garrett, tente de le dissuader d'assouvir sa soif de vengeance, mais Billy tient à retrouver les deux autres responsables...

Parmi les plus fameuses visions à l'écran de Billy the Kid, Le Gaucher est le premier film d'Arthur Penn qui exprime d'emblée ici sa singularité et notamment celle qui aura cours dans ses deux autres incursions dans le western avec le picaresque Little Big Man (1970) et l'inclassable et très poussif Missouri Breaks (1976). Pour situer par rapport à d'autres transposition célèbres, on peut situer le ton de The Left Handed Gun entre le côté amusé du Banni (1941) d'Howard Hughes (qui privilégie dans un ton de comédie le côté sale gosse immature du Kid) et le plus crépusculaire Pat Garrett et Billy le Kid (1973) de Sam Peckinpah dont la vision crépusculaire démystifie la légende.

Le scénario de Gore Vidal fait ainsi de Billy un adolescent immature et psychotique. Sa folie et violence ne semble pouvoir s'apaiser que sous l'aile de pères de substitution mais la tournure des évènements et son caractère imprévisible rendront toute rédemption impossible. On a ainsi au départ un jeune homme paumé et illettré qui semble pouvoir s'assagir grâce à l'attention que lui porte l'éleveur Tunstall (Colin Keith-Johnston) qui sera assassiné. Sa quête de vengeance et fuite en avant le placera sous la bienveillance de Pat Garret (John Dehner) mais aussi de son ami mexicain Saval (Martin Garralaga) mais son caractère autodestructeur lui aliènera ses deux mentors dans un terrible crescendo dramatique.

Penn l'illustre tout d'abord en soulignant la nature enfantine de Billy, incompatible avec le climat de violence de l'Ouest. Cela fonctionne par jeu et donne quelques amusants moments de comédie (l'humiliation des soldats) où il fait figure de garnement rigolard et adepte de la farce accompagné de ses deux acolytes. Mais c'est surtout le côté irréfléchi et impulsif qui souligne cette immaturité où chaque initiative de Billy à des conséquences désastreuses pour lui et son entourage, que ce soit ce premier assassinat qui en fait définitivement un hors-la-loi ou plus tard quand ses provocations lui font perdre la possibilité d'une amnistie.

Le point le plus captivant reste cependant l'expression à l'écran d'une forme d'addiction à la violence. Le jeu tout en tics marqués et le phrasé hésitant de Paul Newman (remplaçant un James Dean décédé et qui en bon adepte de la Méthode aurait été tout aussi excessif) est donc particulièrement judicieux pour figurer ce junkie qui ne dit pas son nom. Il faut voir son expression exaltée lorsqu'il est provoqué par un agent du gouvernement, savourant l'audace comme un drogué privé de sa dose depuis trop longtemps.

Lorsqu'il ira menacer un des tueurs de Tunstall, son regard dilaté et sa gestuelle anxieuse trahissent à nouveau l'impatience du prochain shoot d'adrénaline et fait beaucoup penser au jeu de Gian Maria Volonté dans Et pour quelques dollars de plus (1966) notamment le duel dans l'église où l'acteur semble également vivre cette tension comme un trip (le scénario de Leone sans l'exprimer dans le film faisait d'ailleurs du personnage un drogué). Paul Newman traverse ainsi tout le film dans un voile inconscient et lointain où il trahit et déçoit tous ceux qui l'aiment. Le réveil n'arrivera que trop tard et le Kid ne saura trouver sa rédemption que dans le sang et les larmes. Parallèlement on aura eu tout du long une réflexion sur la célébrité où se dessine pour le Kid une légende bien éloignée de l'être torturé que l'on accompagne à l'écran.

Visuellement Arthur Penn exprime parfaitement ces thématiques avec une violence qui surgit également comme dans un cauchemar brutal. On pense notamment au premier meurtre de Billy qui se concrétise dans un fondu enchaîné sur la vitre où il a dessiné le plan d'action. De même l'expression grotesque du shérif assassiné le visage collé contre une vitre encore fonctionne aussi sur cette même idée. Une vraie date et des débuts tonitruant pour Arthur Penn.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner
 

mercredi 30 octobre 2013

Armes Secrètes - Q Planes, Tim Whelan (1939)


Charles Hammond (R. Richardson) est un agent secret chargé de retrouver la trace de prototypes d'avions qui ont disparu mystérieusement en mer. Il se rend à la société Barrett où un nouveau prototype va bientôt être testé ...

Cette production d'Alexander Korda est un très plaisant film d'espionnage qui annonce déjà la politique de film de propagande à venir du cinéma anglais durant la Deuxième Guerre Mondiale. Un film comme Les Quatre Plumes Blanches (1939) sorti la même année prenait l'angle du film historique et d'aventures dans une même perspective moins frontale puisque sorti quelques mois avant la guerre et il en va de même pour ce Q Planes sur les écrans anglais en mars alors que le conflit éclatera en septembre. Nul doute que sorti après le début des affrontements et avec un pitch si brillant le ton aurait probablement plus sombre mais là on aura surtout une comédie d'espionnage enlevée et très divertissante.

A travers l'Europe les avions prototypes de différent pays dont la France disparaissent mystérieusement en essai et lorsque le phénomène se produit en Angleterre, Scotland Yard dépêche aussitôt le Major Hammond (Ralph Richardson) pour mener l'enquête. Il va avoir fort à faire avec ce lobby de l'aviation cherchant à étouffer ces tracas mais bientôt un second avion disparait en vol, laissant à penser que les allemands sont derrière cela afin de récupérer un nouvel accessoire de vol révolutionnaire.

En dépit de ce postulat, le ton se fait étonnamment léger (le réalisateur américain Tim Whelan, ancien gagman d'Harold Loyd n'est sans doute pas étranger à cette option) grâce à la prestation guillerette de Ralph Richardson (qui annonce un peu l'agent secret rigolard de Train de nuit pour Munich incarné par Rex Harrison) qui sous ses airs étourdis dissimule un fin limier redoutable passant de la frivolité au sérieux en un clin d'oeil tel ce moment où il identifie la taupe informant les allemands. S'il est le cerveau, les muscles seront plutôt représenté par Laurence Olivier, jeune premier fougueux qui joue là un pilote soupçonneux et aide précieuse pour Richardson. Le charme sera lui porté par une délicieuse Valerie Hobson en journaliste infiltrée couvrant les évènements.

Le récit alterne entre vraie tension lors des scènes d'escamotages aérien (superbes scènes de vol entre véracité et habile décors et effets spéciaux de Vincent Korda) et moments piquant où on s'amuse des facéties de Richardson (qui avec cette insouciance, parapluie et chapeau melon qui ne le quittent pas est tout simplement le modèle avoué du John Steed de la série The Avengers. Les futurs James Bond ne sont pas loin non plus avec la spectaculaire méthode d'interception des avions par les allemands) dont un tordante première scène avec les échanges vachards de screwball comedy entre Laurence Olivier et Valerie Hobson.

Le final plus nerveux est des plus palpitant malgré de grosse facilités pour arriver à cette conclusion. Le mélange entre ton caustique et suspense sera bien mieux exploité dans d'autres productions à venir (Train de nuit pour Munich justement) de propagande mais l'essentiel ici est de passer un bon moment et c'est plutôt réussi.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais

Extrait 

mardi 29 octobre 2013

Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été - Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto, Lina Wertmüller (1974)

Rafaella, femme d'un milliardaire, tyrannise son entourage sur le yacht qui l'emmène en croisière. Un incident sur un dinghy conduit Rafaella et Gennarino, un de ses marins, sur une petite ile où il leur faut survivre et se supporter. Une véritable lutte des classes les oppose avant de céder la place à un amour passionné...

Lina Wertmüller signe son film le plus populaire et célébré avec ce magnifique Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto dont le titre aussi cocasse que poétique résume parfaitement la confusion de sentiments à venir. Lina Wertmüller s'était imposée comme une réalisatrice majeure au début des 70's avec une magistrale trilogie où se succédèrent Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), Film d'amour et d'anarchie (1973) et Chacun à son poste et rien ne va (1974). Comédie, mélodrame, brûlot social et politique s'y mêlaient dans une fièvre démesurée sur un postulat creusant le même sillon : un provincial quittait sa campagne pour gagner la ville, animé de motifs aussi différents qu'échapper à la mafia (Mimi Metallo), commettre un assassinant politique (Film d'amour et d'anarchie) ou tout simplement gagner sa vie (Chacun à son poste et rien ne va). Dans tous les cas cette vie urbaine allait être source de désillusion et de souillure, révélant les pans les plus sombres de la personnalité des héros que ce soit le machisme ou le matérialisme ordinaire.

La réalisatrice renoue avec ces thèmes mais en renouvelant son inspiration, cette fois il ne s'agira pas de se perdre dans les tentations de la ville et de la civilisation mais au contraire de s'en détacher. Aux grande fresques des films précédents, on oppose cette fois un cadre restreint mais tout aussi bouillant de passions contrariées. En croisière sur un yacht, Raffaella (Mariangela Melato) épouse d'un milliardaire mène la vie dure au personnel de bord. Sa victime favorite, le marin Gennarino (Giancarlo Giannini) militant communiste à ses heures qui a eu le malheur de la fusiller du regard lorsqu'elle déblatérait une de ses grandes tirades capitalistes.

Aucune humiliation ordinaire et plainte futile n'est épargnée par la perfide Raffaella à un Gennarino enrageant en silence face à ces nantis hédonistes qu'il méprise. Comme à son habitude, Lina Wertmüller charge la mule à travers ces deux personnages dont la caractérisation condense toutes les oppositions morales, sociales et politiques déchirant la société d'alors, et italienne plus précisément. Gennarino est donc un homme, un militant communiste et issu du sud pauvre de l'Italie. Raffaella est-elle une femme, symbole de ce nord richissime et méprisant envers les plus pauvres.

Ces conflits jusque-là sournoisement exploités (Raffaella) ou contenus (Gennarino) vont pouvoir éclater avec force lorsque suite à un concours de circonstances, nos deux héros vont se trouver coincés ensemble sur une île déserte. Wertmüller laisse s'exprimer son gout de l'excès dans un hilarant sens de la farce. La milliardaire capricieuse va subir la terrible revanche de son ancienne victime bien plus débrouillarde dans cette contrée sauvage. Giancarlo Giannini en fait des tonnes en gros rustre qui va d'abord prendre un malin plaisir à narguer une Mariangela Melato affamée, les insultes fleuries et les coups volent dans ce théâtre sauvage prolongeant ce choc des cultures.

Le jeu va pourtant prendre un tour plus pervers lorsque tout ce ressentiment va générer un rapport dominant/dominé d'abord amusant puis assez dérangeant car nourrissant autant le mépris initial de Raffaella que le réel machisme de Gennarino. Gifles, corvées ménagères et servitude semblent ainsi répondre aux injustices de la première partie mais surtout punir la morgue de cette femme qui n'a pas su rester à sa place. Les deux protagonistes sont ainsi renvoyés dos à dos, Lina Wertmüller balayant ainsi toutes les idéologies d'un revers de la main, la malveillance bien humaine les rendant forcément utopiques. Tout cela était bien sûr déjà là dans les précédents films : l'ouvrier syndicaliste devenait un impitoyable contremaître une fois au sommet dans Mimi Metallo, l'anarchiste de Film d'amour et d'anarchie nourrissait finalement plus son égo que la cause et l'entraide des jeunes travailleurs de Chacun à son poste et rien ne va volait en éclat dès les premières sommes gagnées.

C'est en tirant cet affrontement vers l'abject (une tentative de viol) qu'à l'inverse la réalisatrice désinhibe définitivement ses deux héros (procédé réutilisé plus tard dans D'amour et de sang (1978)). Tous ce qui les oppose provient en fait de codes issus du monde moderne, de la civilisation et des codes sociaux qui l'animent.

Après avoir montrés tant de personnages se perdre dans cette ville tentatrice dans les films précédents, Lina Wertmüller va enfin montrer deux êtres se trouver dans l'isolation purificatrice de la nature dans une pure logique rousseauiste. La réalisatrice filme les scènes les plus sensuelles de sa carrière où les amants s'abandonnent enfin après nous avoir fait rire de leurs caricatures depuis le début.

Les silences dominent désormais dans les regards intenses qu'ils échangent et ce sentiment changeant s'exprime par la photogénie que leurs confère désormais Lina Wertmüller. Mariangela Melato (jamais aussi inspirée que chez Wertmüller passant de la godiche à la vipère ou la femme fatale avec un même brio) n'a jamais été aussi belle, le regard de Giancarlo Giannini plus ardent et le cadre de l'île jusque-là simple arrière-plan sans saveur prend des allures de jardin d'Eden à travers la photo somptueuse d'Ennio Guarnieri.

Le score psyché folk de Piero Pieccioni ajoute encore à ce sentiment de rêve éveillé où toutes les entraves morales s'estompent (exprimées par une demande très crue de Raffaella en pleine étreinte). D'ailleurs cette agressivité et tension ayant eu cours entre eux est toujours vivace dans leurs échanges corporels mais maintenant baignée de complicité charnelle qui change tout.

Loin de la farce initiale, le déchirement final est typique de Lina Wertmüller avec un retour sur terre cruel auxquels cet amour ne pourra survivre complètement. Magnifique et bouleversant final pour un grand film. Un remake à la sinistre réputation (pas vu) en sera tiré avec Madonna et le fils de Giancarlo Giannini reprenant le rôle de son père, on doute qu'il en effleure l'intensité.


Sorti en dvd zone 1 et dvd zone 2 anglais et doté de sous-titre anglais

Extrait

lundi 28 octobre 2013

L'Étrangère - All This and Heaven Too, Anatole Litvak (1940)

A Paris, sous la monarchie de Juillet, Henriette Deluzy-Desportes est gouvernante chez le duc et la duchesse de Praslin, qui la soupçonne, à tort, d'entretenir depuis quelque temps une liaison passionnée avec son mari. Henriette, pourtant, ne pense qu'au bonheur des enfants qui lui sont confiés.

Un grand et beau mélodrame historique typique des productions Warner des années 30 mais qui sait faire oublier son réel faste pour souligner sa dimension profondément intimiste. C'est d'ailleurs par cette voie intimiste que s'amorce le récit lorsque l'institutrice Henriette Deluzy-Desportes (Bette Davis) est cruellement prise à partie par ses nouvelles élèves. Celles-ci ont découvertes le scandale qui accompagne l'enseignante et lui rappellent impitoyablement par de pénibles allusion. Pas loin de céder au découragement et au désespoir, Henriette décide de leur raconter son histoire.

Quelque années plus tôt, Henriette quitta son poste de gouvernante en Angleterre pour être engagée chez le duc (Charles Boyer) et la duchesse () de Praslin pour s'occuper de l'éducation de leurs enfant. Elle ne tarde pas à découvrir la chape de plomb régnant sur la maison avec le caractère névrosé et égoïste de la duchesse dont le besoin d'affection étouffant la fait constamment tourmenter son époux et délaisser ses enfants qui la craignent. Par sa bienveillance, sa gentillesse et bonté, Henriette va amener progressivement la paix et le bonheur dans ce foyer, s'attirant l'affection des enfants, la reconnaissance et sans doute bien plus du duc et surtout la haine et jalousie inconsidérée de la duchesse.

Le bonheur revêt constamment une facette factice et illusoire tout au long du film, soulignant son caractère éphémère dans cette histoire forcément destinée à se conclure tragiquement. Les leçons et jeux dans la salle d'étude truffées d'accessoires et jouets, le sous-bois au décor studio de conte de fée lors des vacances à Melun, tout concours à appuyer ce côté rêvé du bonheur qui se refusera à Henriette. Le plus significatif sera la symbolique de cette romance tout à la fois ardente et retenue entre le duc et Henriette avec cette neige qu'ils observent tomber ensemble puis la boule de neige qui rappellent le côté étouffé de leur amour impossible.

Charles Boyer et Bette Davis, tout en gestes sobres et en regards ardent s'aiment dans une passion aussi silencieuse qu'intense et qui ne daigne transparaître que dans leur préoccupation commune des enfants. Ce qui donnera quelques magnifiques séquences comme la longue maladie du petit garçon renforce leur proximité, le très beau score de Max Steiner appuyant bien cette émotion sobre.

Face à leur sobriété, Barbara O'Neil compose un personnage autrement plus outrancier avec cette détestable épouse abusive dont où la pure méchanceté se mêle à une sorte de folie malveillante. Cette aura négative agit comme une sourde menace tout au long du film, amenant la séparation puis le terrible drame final.

La dernière partie réoriente l'ensemble vers la facette film historique avec la longue partie juridique (et les vrais évènements utilisés dans le livre de Rachel Field ici adapté) et la façon dont l'affaire menace la fragile Monarchie de Juillet. Cette ampleur rend l'ensemble un peu moins prenant mais l'émotion demeure avec les poignantes dernières scènes entre Charles Boyer et Bette Davis. Le regret se mêle à l'espoir de jours meilleurs dans un bel épilogue pour une Henriette enfin apaisée.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

dimanche 27 octobre 2013

L'Aventurier du Texas - Buchanan Rides Alone, Budd Boetticher (1958)


Dans une petite ville de Californie, un jeune Mexicain est confronté à une puissante famille de la région. Un aventurier de passage décide de l'aider.

Bud Boetticher signe une nouvelle grande réussite de son cycle Ranown et sûrement une des plus efficaces. Le scénario de Charles Lang transcende le schéma classique de l'étranger arrivant en ville seul contre tous grâce à une narration habile et des personnages mémorables. Randolph Scott reste dans son registre du brave type à qui il ne faut trop marcher sur les pieds, dégageant comme souvent la sympathie immédiate. 

En l'absence de personnage féminin fort (cela manque un peu d'ailleurs la petite romance platonique touchante que l’on retrouve dans chacun des autres opus) Scott se fait d'ailleurs pratiquement voler la vedette par une excellente galerie de méchant. 

La ville située à la frontière mexicaine est tenue par la fratrie Angry, tous étant plus infâme les uns que les autres dans des registres divers. Barry Kelley est l'archétype du shérif corrompu au lynchage facile envers les étrangers dont il peut vider les poches,  Tol Avery est quant à lui le juge cupide de la ville, plus préoccupé par l'appât du gain et maintenir son poste, au point de négocier la rançon de l'assassin de son fils dont la perte l'aura vaguement troublé l'espace de minutes. 

Pour couronner le tableau le petit frère Amos qui navigue de l'un à l'autre, véritable fouine à l'affut de la moindre information. Randolph Scott doit donc se démener avec ce beau monde pour sauver un jeune Mexicain étant leur proie et également récupérer l'argent qui lui a été volé. 

L'histoire est riche en rebondissement et avance tambour battant, même si Boetticher transcende moins ici l'unité de temps et de lieu et que les situations sont moins surprenantes que dans un Decision at Sundown (1957) par exemple. Reste quelques superbes scène comme lorsque Scott sur le point d'être abattu manœuvre astucieusement pour en appeler aux sentiments d'un des hommes de mains, Texan comme lui (et joué par un tout jeune LQ Jones). L'enchaînement de péripéties final où les protagonistes se disputent une sacoche de 50 00 dollars est assez mémorable par contre, avec sa rafale de trahison et de tuerie en série.  Pas le meilleur film du cycle, mais rondement mené. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis ou en zone 1 dans le coffret consacré à Budd Boetticher et doté de sous-titres français

samedi 26 octobre 2013

Joanna - Michael Sarne (1968)

Fraichement débarquée à Londres, une jeune femme se cherche des amants. Maitresse d'un professeur de dessin, elle fait la connaissance de Beryl et de son amant un milliardaire gravement malade, avant de s'éprendre d'un truand, Gordon, le frère de Béryl.

Joanna est un film étonnant et pur objet 60's dont la liberté de ton et l'héroïne sans tabou fit qualifier à l'époque de Alfie au féminin. A la réalisation on trouve Michael Sarne qui avant d'en arriver là fut un des protagoniste phare du Swinging London passant successivement de pop star (avec la chanson Come outside) à acteur (notamment dans À cœur joie de Serge Bourguignon (1967) film où il nouera une liaison avec la star du film Brigitte Bardot qui sera une des influence de l'héroïne de Joanna) puis photographe de mode. En 1966 Sarne réalise son premier court-métrage Road to Saint-Tropez et au cours du périple du tournage fait une étonnante rencontre. Il s'agit d'une serveuse nommée Joanne en couple avec un directeur de club africain mais qui n'aura aucun scrupule à entretenir une liaison avec lui puis lui raconter sans tabou sa libido débridée et ses nombreux amants (au nombre de 57 !) dont un milliardaire grec. Sarne fasciné rédige alors un script largement inspiré de Joanne qui deviendra Joanna à l'écran et dont il reprend les péripéties amoureuses en changeant simplement l'origine et le nom des amants. La relation interraciale et le petit ami noir s'incarne ici avec Gordon (Calvin Lockhart), le milliardaire grec devient un lord anglais joué par Donald Sutherland et Sarne s'inclue également dans le récit avec le rôle de mentor et confident Hendrik Casson (Christian Doermer).

On suit donc ici les aventures de Joanna (Geneviève Waïte) jeune fille fraîchement débarquée à Londres pour intégrer une école d'art. Le générique en noir blanc sur des images réalistes sinistres d'une gare vire brutalement à la couleur pétaradante lorsque Joanna descend de son wagon pour conquérir Londres et c'est l'Angleterre austère dépeinte dans les kitchen sink drama qui disparait pour laisser place à la modernité du Swinging London. Sans vrai but dans la vie, Joanna va progressivement céder à toutes les tentations de la grande ville entre sexe facile, petit larcins pour être toujours à la page de la mode vestimentaire (l'héroïne changeant de coiffure et de look quasi à chaque scène) du moment et se faire des amis nantis afin de ne surtout pas avoir à travailler.

Le personnage pourrait être détestable et superficiel mais Sarne étant plutôt admiratif de la vraie figure qui l'a inspiré la rend en fait très attachante. C'est un esprit libre qui suit ses envies du moment et ne se soumet à aucune restreinte morale (et on pense aussi à une version anglaise de Et Dieu créa la Femme). Le plus important reste l'expérience quitte à être dans l'erreur à l'image de ses amours malheureuses avec les hommes autant à causes de leurs infidélités que des siennes.

Joanne est en quête de l'amour mais pas encore prête à le vivre et se réfugie ainsi dans le rêve et le fantasme. La prestation insouciante mais déterminée de Geneviève Waïte y est pour beaucoup, on ressent constamment une grande tendresse et fragilité sous la futilité apparente de cette jeune femme. La Fox sera d'ailleurs si convaincue de son aura de future star qu'elle lui signera un contrat de sept ans...

Sarne souhaitait réaliser un pendant anglais à La Dolce Vita (1960) de Fellini et on ressent cette influence dans les nombreuses scènes de rêves décalées qui parcoure le film. Des séquences totalement autres entrecoupent ainsi l'intrigue en réaction aux sentiments du moment de Joanna, anticipant inconsciemment ses sentiments pour Gordon bien avant qu'ils ne se lient, passant par ce prisme du rêve les moments violent qu'elle veut occulter (Gordon qui la frappe suite à une infidélité) et se lâchant carrément dans les visions kitsch et psyché lorsqu'elle nage dans le bonheur.

La narration percutante est truffée de gimmick typique de cette période avec ce montage subliminal, les fondus enchaînés démultipliés et la bande-son pop où revient en leitmotiv la chanson de Scott Walker When Joanna loved me. Sarne tout en maintenant constamment l'empathie pour le personnage exprime autant un esprit critique (ce réveil dans le lit d'un inconnu dont femme et enfant déboule sans prévenir et la walk of shame qui s'ensuit pour Joanna) pour ses expériences qu'une vision plus positive.

Ce sera le cas avec l'audacieuse romance interraciale au cœur du film et rarement traités à l'époque, Calvin Lockhart étant largement érotisé par la caméra de Sarne (la scène du restaurant où toutes les femmes n'ont d'yeux que pour lui) même si une fois de plus le personnage ne s'avérera pas très recommandable. Le plus touchant sera finalement l'amitié avec le lord mourant et altruiste incarné par un magnifique Donald Sutherland qui donnera les plus belles scènes du film (l'enterrement, le voyage au Maroc), dénuée d'artifices ou d'ambiguïté (alors qu'il demeure une tension sexuelle avec l'autre mentor Hendrik Casson) pour simplement ressentir le lien profond qui l'unit à Joanna.

La conclusion nous laisse Joanna dans une situation scandaleuse mais toujours aussi libre de ses actes. Dans un parfait mimétisme avec la scène d'ouverture c'est donc dans cette même gare qu'elle fait le trajet inverse vers de nouvelles aventures.

Sorti en dvd zone 2 et blu ray anglais à la BFI dans une très belle édition dotée de sous-titres anglais

Extrait

vendredi 25 octobre 2013

Le Plongeon - The Swimmer, Frank Perry (1968)

Ned Merrill (Burt Lancaster) sort des bois vêtu d'un seul maillot de bain et plonge dans la piscine d'une propriété du Connecticut. Accueilli par de vieux amis étonnés de le trouver là, il leur fait part de son intention de rentrer chez lui en traversant la vallée, de piscine en piscine. Ce voyage est l'occasion de reconstituer le puzzle de sa vie au fil des rencontres avec les propriétaires aisés de la bonne société américaine.

The Swimmer est un ovni et film charnière entre l'ancien et Nouvel Hollywood. Adapté d'une nouvelle de John Cheever, The Swimmer évoque des thématiques au cœur de grands films de la fin des 50's et du début 60's à savoir la remise en cause de la place toute puissante de l'homme et de statut chef de famille. Ce statut peut être vacillant par une quête d'ailleurs (Demain est un autre jour de Douglas Sirk (1956), Les Liaisons Secrètes de Richard Quine (1960)), un mal être et un sentiment de frustration (Derrière le miroir de Nicholas Ray (1956), L'Arrangement d'Elia Kazan (1969)) et plus globalement un sensation d'étouffement dans l'ambition effrénée exigée par l'American Way of Life (L'Homme au complet gris de Nunnally Johnson (1956)). Des questionnements qui annoncent les échappées libertaires du Nouvel Hollywood comme Le Lauréat (1967) ou Easy Rider (1967). Tourné en 1966 mais seulement sorti en 1968, The Swimmer est à la fois un prolongement et un précurseur de ces différents questionnement et captive par son ton assez unique.

Tout cela s'incarne à travers le mystérieux personnage de Ned Merrill (Burt Lancaster), surgissant comme dans un songe vêtu de son seul maillot de bain dans une villa pavillonnaire d'un comté du Connecticut. Il va alors se lancer dans un étrange périple où il va remonter la vallée en plongeant dans chaque piscine se situant sur le trajet jusqu'à chez lui. Autant de piscine que de demeures et de rencontre qui vont ainsi nous en révéler un peu plus sur le personnage. Merrill nous apparaît d'abord comme une sorte d'Apollon débordant de vie et de santé, la carrure sportive de Lancaster tranchant avec les mines rabougries de ses interlocuteurs.

Cela se situe également à travers les échanges qu'il a avec eux, lui naïf et insouciant uniquement préoccupé du présent avec en point d'orgue la fameuse traversée tandis qu'ils n'auront que des sujets terre à terre et matérialistes (le travail, la piscine sans impuretés dont se vante certains) à lui renvoyer. Son odyssée et plus précisément ses plongeons dans l'eau sont un moyen de fuir cette réalité qui cherche à le rattraper dès que son pied retouche le sol. La progression dramatique ira ainsi en inversant progressivement ce rapport, le réel se faisant de plus en plus cinglant et cruel pour Merrill et les plongeons s'avérant de plus en plus vains.

L'arrivée incongrue, le fait que les différents protagonistes semblent ne pas l'avoir vu depuis longtemps et les silences gênés sur sa situation nous indique que malgré son attitude fière Merrill ne fait plus partie de cette communauté bourgeoise de la vallée. Les révélations progressives vont effriter le sentiment de rêve éveillé que dégage dans un premier temps le film.

Cela passe notamment par l'altération physique de Lancaster qui semble au départ échappé de Tant qu'il y aura des hommes (1953) dans son petit maillot de bain seyant et se voit même magnifié dans une esthétique quasi publicitaire lorsqu'il va avec grâce faire la course avec un cheval, sauter des haies dans un halo lumineux sous le regard amoureux d'une jeune fille et porté par la musique emphatique de Marvin Hamlisch.

Le quinquagénaire refait soudainement son âge lorsqu'il se réceptionnera mal lors d'un saut et amorce la déchéance à venir dans la seconde partie du film. Chaque sortie d'eau sera désormais le théâtre d'une cruelle désillusion où il sera tour à tour éconduit en faisant une avance, snobé et humilié, le spectateur étant partagé entre pitié et recul en constatant que notre héros n'était sans doute pas très recommandable.

L'impasse finale se dessine peu à peu par la terrible entrevue avec une ancienne maîtresse (Janice Rule formidable d'intensité), une piscine publique surpeuplée rendant désormais impossible cette échappée par les eaux et cette porte close signifiant la fin du rêve et des illusions.

Cette dimension rêvée est grandement véhiculée par la mise en scène gorgée d'effets visuels typique de l'époque avec ses flous, ses dialogues hors champs et sa photo diaphane inscrivant le film dans une esthétique flower power et psychédélique. Plus on approche de la fin du voyage et plus cette imagerie se fait plus réaliste avec en point d'orgue la mise en image plus sobre et crue de l'échange entre Merrill et son ex maîtresse, accentué par le changement de réalisateur.

Frank Perry ayant claqué la porte pour différent artistiques, quelques séquences seront tournées par d'autres réalisateurs dont Sidney Pollack pour cette fameuse scène où son style plus sobre tranche judicieusement avec l'extravagance des premières scènes filmées par Perry. Cette bascule (et la chute morale et sociale de Merill) d'un mode de vie inscrit dans les années 50 vers un esprit plus rêveur se ressent par cette fuite en avant de Merrill mais désormais trop vieux, trop installé dans l'ancien monde et finalement aussi trop coupable, notre héros ne trouve plus sa place nulle part et ne trouvera plus que cette porte fermée et synonyme de mort pour lui répondre.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side