Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 29 mai 2014

Théodora devient folle - Theodora Goes Wild, Richard Boleslawski (1936)


Theodora Lynn écrit sous le pseudonyme de Caroline Adams, un roman à succès, mais trop osé pour la vie provinciale de la ville dont elle est originaire. Suite à une visite chez son éditeur de New York, Michael Grant décide de venir dans sa petite ville, afin qu'elle avoue qu'elle est l'auteur de ce roman. Mais une fois cet aveu fait, Theodora décide de s'occuper à son tour du jeune homme

Etrangement méconnue, Theodora Goes Wild est pourtant une des screwball comedy les plus jubilatoire jamais réalisée, portée par un message brillant bousculant l'Amérique moralisatrice d'alors. Le début du film nous place dans l'effervescence de la petite ville de Lynnfield, agitée par la sortie prochaine du nouveau roman à succès de la scandaleuse Caroline Adams, trop osé par le cercle littéraire local. L'ouvrage sera immédiatement interdit mais dans groupe de vieilles dames acariâtres et coincées (même si émoustillée par la lecture de passage visant à dénoncer l'infamie du livre) on remarque pourtant une intruse avec la jeune Theodora Lynn (Irene Dunne) venue représenter ses tantes pour empêcher la parution du livre. Surprise pourtant, la timide et obéissante Theodora n'est autre que la sulfureuse Caroline Adams elle-même, évacuant la frustration de son quotidien austère dans ses ouvrages à la sensualité outrageante.

Notre héroïne va être confrontée à ses contradictions lors d'une visite chez son éditeur à New York, suscitant la curiosité à la vue de cette femme introvertie dissimulant l'auteur le plus vendu et sulfureux du pays. Parmi les plus intrigués, on trouve Michael Grant (Melvyn Douglas) dessinateur des couvertures de ses livres et qui va s'incruster à un dîner pour percer le mystère. Titillée et poussée dans ses retranchements par le malicieux Michael, Theodora laissera entrapercevoir la fantaisie et le grain de folie qu'elle n'ose exprimer que dans ses livres avant de s'enfuir, effrayée de sa propre audace. De retour à sa vie insipide de Lynnfield, Theodora voit pourtant surgir un Michael Grant bien décidé à la dérider, menaçant son identité secrète auprès de sa communauté coincée.

Après avoir brillé dans le mélodrame puis la comédie musicale, Theodora Goes Wild est l'occasion pour Irene Dunne de briller dans un nouveau genre, la screwball comedy. Les appréhensions du personnage, sa gaucherie et sa peur de se "lâcher" sont ainsi un poignant prolongement des propres craintes de l'actrice qui l'exprime magnifiquement à l'écran. Un sourire en coin sous le masque rigide, un rire tonitruant perturbant les chuchotements discret, la dinguerie de Theodora menace constamment d'affluer jusqu'à ce moment grandiose ou pour répondre aux sifflements agaçant de Michael elle entame une gigue endiablée au piano.

L'ouverture du personnage s'exprime également de manière plus discrète par les actes, lorsqu'elle couvrira une amie partie travailler en ville (et fille d'une des mégères les plus vindicative de Lynnfield) et tombée enceinte. Melvyn Douglas en élément perturbateur de cette province tournant au ralenti est excellent, les scènes entre lui et Irene Dunne étant constamment réjouissante. L'une d'elles ou il décide de l'initier à la pêche mais découvre que Theodora est en fait bien meilleure que lui annonce d'ailleurs la tournure surprenante de l'intrigue. Theodora folle d'amour finit par se libérer de ses chaînes et enfin affronter ses tantes et leur entourage.

Le film aurait pu s'arrêter là et aurait déjà été une jolie comédie romantique d'émancipation. Mais cela aurait supposé une opposition vie provinciale archaïque/vie citadine moderne un peu simpliste, tout en sous-entendant sous l'audace une facette machiste où l'homme et le mariage sont les seuls salut pour l'émancipation de la femme. C'est tout l'inverse qui est exprimé ici puisque passé la déclaration d'amour de Theodora, Michael prend peur et retourne en ville. Il est en fait lui-même coincé dans une autre prison du paraître et des conventions, mais dans un milieu social plus élevé avec un père travaillant pour le gouverneur et ne tolérant aucun écart pouvant souiller le nom de la famille.

Au tour de Theodora de débouler tel un ouragan dans la vie de Michael pour la grande évasion et un amour enfin épanoui entre eux. Richard Boleslawski orchestre ainsi un exact pendant urbain de la première partie ou les répliques et situations se font écho, mais cette fois dans un grand délire jubilatoire. Theodora devient littéralement Caroline Adams, incarnant totalement l'image que l'on se fait d'un tel auteur avec tenue extravagante et attitude provocante, attirant avec délectation tous les regards sur elle.

Irene Dunne est extraordinaire, faisant preuve d'un sens de l'outrance trop longtemps contenu et dévastateur, brisant des mariages, s'introduisant dans les réceptions mondaines et faisant crépiter les flashs de la presse à scandale. On comprend mieux le choix d'un Melvyn Douglas qui en dépit de sa malice conserve un petit côté précieux (au contraire d'un Cary Grant qu'on imaginerait plutôt concurrencer Irene Dunne dans l'excès) témoignant d'une liberté reposant plus sur les paroles que les actes et, s'il est un poil à gratter amusant dans la première partie il aura réveillé un monstre avec une Theodora prête à tous les excès pour le conquérir.

C'est finalement toutes les formes de morales bien-pensante hypocrites et au service des apparences qui sont superbement dénoncées ici, avec notamment une conclusion grandiose voyant le retour triomphal de Theodora à Lynnfield (ou si célébrité il y a les écarts semblent soudain moins problématiques). Richard Boleslawski mène l'ensemble tambour battant, faisant preuve d'une inventivité constante notamment pour retranscrire l'aspect "gossip" de cette petite communauté, transcrivant peu à peu la rumeur en pure ellipse dans un jeu complice avec le spectateur qui sait que chaque secret est amené à être éventé comme le grand final. Un sommet qui obtiendra deux nominations aux Oscars (dont meilleure actrice Irene Dunne) et lancera Irene Dunne dans le genre pour de nombreuses réussites.

Sorti en dvd zone 1 et doté de sous-titres anglais chez Sony dans leurs collection screwball comedy

mercredi 28 mai 2014

Le Carrefour de la mort - Kiss of Death, Henry Hathaway (1947)


Sans le sou, Nick Bianco décide de cambrioler une bijouterie pour offrir un Noël décent à sa famille. Arrêté par la police, il se voir proposer par l'assistant du District Attorney Louie D'Angelo une réduction de peine s'il dénonce ses acolytes. Nick refuse, pensant que ses amis aideront sa famille à survivre. Apprenant trois ans plus tard que sa femme s'est suicidée et que ses deux filles ont été placées dans un orphelinat, il se met à table, et recouvre sa liberté. Alors qu'il tente de reconstruire sa vie loin du milieu du crime, Nick apprend que le psychotique Tommy Udo, qu'il a pourtant dénoncé, est en liberté, sur ses traces...

Kiss of Death s'inscrit dans la veine des polars réalistes produit au sein de la Fox et qui se démarquaient par un tournage délaissant les studios pour des cadres urbains réels renforçant l'immersion. Henry Hathaway en fut le chantre et signa de nombreuse réussites dans le genre dont notamment l'excellent Appelez nord 777 (1948). Le Carrefour de la mort est tout aussi brillant même si l'aspect urbain s'avère plus sous-jacent que dans d'autres polar de la Fox, Henry Hathaway inscrivant cette tonalité réaliste dans un dessein plus global que le seul environnement. Ici il est plutôt question de la fatalité liée à l'appartenance, à l'évolution dans un cadre misérable destinant au monde du crime et la possibilité d'échapper à ce destin.

C'est problématique qui hantera tout le film notre héros Nick Bianco (Victor Mature), la voix-off présente dans la première partie du film appuyant cette idée de fatalité. Nick est un fils de malfrat dont le père fut tué sous ses yeux enfant et il aura tout naturellement embrassé la voie du crime une fois adulte. Marqué de ce passif, les employeurs se refusent à lui donner sa chance et le ramène vers l'illégalité, seul moyen de nourrir sa famille. C'est dans cet état d'esprit que nous le retrouvons dans la scène d'ouverture où il est arrêté suite à un cambriolage de bijouterie qui tourne mal. Engoncé dans le code d'honneur de la rue, Nick va repousser l'offre du procureur Louie D'Angelo (Brian Donlevy) lui promettant la clémence s'il dénonce ses complices. Nick reste inflexible pensant que ses acolytes prendront en charge sa famille mais il n'en sera rien, la misère poussant sa femme au suicide et ses deux fillettes étant placées à l'orphelinat.

Le scénario très moral de Ben Hecht et Philip Dunne montre ainsi le cheminement de Nick dépassant son éducation et environnement pour assumer ses responsabilités. Victor Mature dans ce type de personnage au bon fait mais dépassé est formidable d'authenticité (magnifique scène de retrouvailles avec ses deux petites filles), un roc qui dissimule une grande vulnérabilité. Face à lui par contre une véritable ordure irrécupérable avec le terrifiant Tommy Udo (Richard Widmark), psychopathe en puissance et chargé des basses œuvres quand il s'agit de réduire les balances au silence définitif.

Hathaway nous place dans une communauté italo-américaine populaire où le meilleur (la sollicitude de Nettie (Coleen Gray) envers Nick en prison, le procureur joué par Brian Donlevy en appelant à la famille pour remettre notre héros sur la bonne voie) côtoie le pire en la personne de Tommy Udo, où l'on passe d'une ruelle paisible aux bouges les plus mal famés voyant se dérouler le pire dans leurs arrières salles. Le stoïcisme et la détermination paisible de Victor Mature va ainsi s'opposer à la pure démence de Richard Widmark qui crève l'écran pour son premier rôle au cinéma. Visage en lame de couteau gorgé de tics nerveux, regard dément et rire glaçant caractérisent ce Tommy Udo imprévisible et sadique.

Il suffira d'une scène terrifiante où il balance une femme en fauteuil roulant dans un escalier pour situer son degré de folie et dès lors Hathaway n'a nul besoin de donner dans la surenchère pour rendre angoissante la simple promesse d'une réapparition de ce monstre. Nick ayant été démasqué, la vengeance de Tommy semble inévitable et sa silhouette comme son rire se profilant comme une terrible menace pour notre héros ayant refait sa vie. Cela constituera la dernière étape du film, très américaine dans l'idée ou plutôt que la voie du crime (sans issue) ou celle de la loi (boiteuse puisque libérant son pire ennemi) Nick devra faire face à ses actes et son passé dans une dimension héroïque et sacrificielle qui permettra enfin une réelle renaissance et la paix pour lui et ses proches. Il ne sera plus marqué.

Le face à face final, faussement amené comme un règlement de compte désamorce complètement cela et signe la définitive rédemption de Nick par un astucieux et symbolique rebondissement, réécrit d'ailleurs par Philip Dunne quand le scénario initial voyait Nick se cacher plutôt qu'aller au-devant de la menace. Un des meilleurs films d'Henry Hathaway qui connaîtra deux remakes : The Friend Who Walked the West (1958) de Gordon Douglas transposant l'intrigue en western et le plus récent Kiss of Death (1995) de Barbet Schroeder où Nicolas Cage offre une mémorable relecture du personnage de Richard Widmark.

Sorti en dvd zone 2 français chez Catlotta

lundi 26 mai 2014

L'Île de Giovanni - Giovanni no Shima, Mizuho Nishikubo (2014)

1945 : Après sa défaite, le peuple japonais vit dans la crainte des forces américaines. Au nord du pays, dans la minuscule île de Shikotan, la vie s'organise entre la reconstruction et la peur de l'invasion. Ce petit lot de terre, éloigné de tout, va finalement être annexé par l'armée russe. Commence alors une étrange cohabitation entre les familles des soldats soviétiques et les habitants de l'île que tout oppose, mais l'espoir renaît à travers l'innocence de deux enfants, Tanya et Jumpei...

Après Le Vent se lève d’Hayao Miyazaki, un second film d’animation vient cette année se pencher sur un passé historique douloureux du Japon avec L'Île de Giovanni. C’est pourtant à un autre film Ghibli que l’on songe ici avec cette époque tourmentée vue à travers le regard d’enfants, Le Tombeau des Lucioles (1988) d’Isao Takahata. Le film de de Mizuho Nishikubo - ancien collaborateur de Mamoru Oshii qui s’occupa de l’animation sur Ghost the Shell (1995) notamment – trouve pourtant son identité en se penchant sur une histoire méconnue du Japon d’après-guerre et par un message de fraternité très touchant.

Le scénario comporte plusieurs sources. Historique tout d’abord puisque s’inspirant du destin de l'île de Shikotan, située à l'extrême nord du Japon, dans l'archipel des Kouriles et qui abrita longuement une communauté nippone avant d’être cédée au vainqueur soviétique après les accords de Yalta en 1945. Ces évènements vont s’inscrire dans un imaginaire à la fois réaliste avec comme source les souvenirs d’Hiroshi Tokuno, ancien habitant de Shitokan et rêvé avec les allusions à la nouvelle de Kenji Miyazawa Train de nuit dans la voie lactée très célèbre au Japon et qui berce les moments les plus oniriques du film avec les rêveries des enfants.  L’introduction nous montre ainsi un vieil homme revenir sur les terres de son enfance, cette île de Giovanni qui va le replonger dans ses souvenirs.

 Au lendemain de la défaite japonaise, les russes investissent ainsi une île où la guerre a signifié le départ des jeunes hommes du pays, mais dont les effets se sont limités à la formation d’une milice locale. Leur vie paisible de pêcheurs ne sera ainsi plus jamais la même et c’est alors qu’il touche à sa fin que les habitants de l’île découvrent réellement un conflit qu’ils n’écoutaient qu’aux actualités radio. C’est un choc pour les adultes et une source de curiosité pour les enfants à l’image des deux frères Junpei et Kanta. Le réalisateur associe ainsi cette découverte de l’étranger à une vision inquiétante essentiellement associée à la figure militaire (glaçante première apparition de l’armée russe en pleine salle de classe) qui se verra peu à peu désamorcée.

Cette aura menaçante n’existe qu’au sein du monde des adultes alors qu’un rapprochement se fera progressivement entre enfants japonais et russes, les familles ayant accompagnées les officiers mobilisé. Pour ces êtres innocents, un camarade de jeu en vaut bien un autre et les affrontements idéologiques des «grands » les dépassent. Cette complicité et universalité juvénile se dessine dans un ensemble lors de très belles séquences (les salles de classes japonaise et russes se répondant dans une même chanson enfantine) où l’on passera à un degré plus intime quand Junpei et Kanpa vont se lier d’amitié avec Tanya, une fillette russe. Le scénario amène cela avec une grande finesse, toujours sous l’angle du jeu avec leur attrait commun pour le train électrique.

Preuve de cette absence de barrière chez nos jeunes protagonistes, le cadet Kanpa ayant grandi sans connaître sa mère s’identifie à la famille de Tanya, l’idéalisant sans faire de distinction à leurs origines différentes pour simplement envier la complicité et l’amour les unissant. Ce sera également l’occasion des premiers émois amoureux avec les amorces de romance timides entre Junpei et Tanya. Le film est constamment bilingue et oscille entre le japonais et le russe, les personnages finissant par se comprendre par la force du geste, du regard, de façon de plus en plus limpide au fil de leur complicité naissante et appuyant de nouveau cette idée d’universalité.

Finalement ce sera le contexte qui brisera ce paradis perdu où quand les enfants sont libres de se lier les hommes seront toujours comme forcés de s’opposer. Cet idéal est constamment rattaché à l’imagerie  lumineuse de l’île et lorsqu’ils seront contraints de la quitter, l’atmosphère se fera plus désespérée, oppressante et hivernale en opposition. La dernière partie est particulièrement éprouvante avec son lot de privations, pertes et séparation où le refuge de l’île aura fait de ses habitants des apatrides ballotés au sein du Japon et de sa frontière quand leurs concitoyens auront au moins eu la possibilité de rentrer chez eux après la défaite.

L’annexion par les russes les privera alors de leur foyer et les obligera à tout recommencer ailleurs, sort que partagent d’autres populations envahies et mobilisées par les japonais comme on le découvrira lors d’une séquence avec des coréens. Pour Junpei et Kanta le refuge ne peut être qu’intérieur face à ces souffrances lorsqu’ils se récitent les passages du Train de nuit dans la voie lactée qu’ils connaissent par cœur. Cette séparation se traduit dans l’esthétique très originale du film.

L’idée est de faire coexister la nostalgie et le voile du souvenir du vieillard avec les sentiments vivaces de l’enfant qu’il était par l’image. Les arrières -plans et décors crayonnés et à la stabilité vacillante comme la mémoire s’opposent ainsi à l’animation bien plus vivante des personnages qui y évoluent. Ce décor se plie constamment au contexte (météorologique, temporel ou dramatique) tandis que les personnages tentent d’y exister, de s’aimer, d’y vivre voire survivre. Ce parti pris est inversé dans les scènes oniriques où le cadre merveilleux domine Junpei et Kanpa bien plus confiant et s’y laissant porter.

C’est ce qui permettra de supporter un cruel rebondissement final où le monde imaginaire sert de passerelle paisible à un sommeil éternel. Contrairement au Tombeau des Lucioles qui laissait le spectateur la gorge serrée par l’injustice, L’île de Giovanni sans masquer les horreurs de la guerre préfère cependant retenir le meilleur, à savoir ce moment où enfants russes et japonais oublièrent les clivages de leurs parents pour s’aimer sans ambages. Le superbe épilogue vient nous le rappeler avec une délicatesse rare. Une des plus belles surprises de la japanimation récente auquel au espère le même statut de classique que le film de Takahata.

En salle en ce moment 

dimanche 25 mai 2014

Voyage sans retour - One Way Passage,Tay Garnett (1932)


Dan Hardesty, un meurtrier qu'escorte Steve Burke, et Joan Ames, une femme qui n'a plus que quelques mois à vivre, se rencontrent sur le bateau qui mène de Hong Kong à San Francisco et vont vivre durant la traversée un grand amour.

En cette année 1932, les spectateurs américains auront eu le plaisir d'apprécier la complicité du couple William Powell/ Kay Francis dans la délicieuse comédie de William Dieterle Jewell Robbery et cette alchimie s'avère tout aussi forte dans le registre plus dramatique de ce One way passage. Le postulat aurait pu tirer l'ensemble vers une tonalité mélodramatique trop appuyée mais cette romance va prendre un tour aussi subtil que poignant. On démarre par un classique "boy meets girl" autour duquel viendra se greffer tout le background des personnages. Ils n'existent l'un pour l'autre que par ce moment où Dan (William Powell) est bousculé dans un bar de Hong Kong par la belle Joan (Kay Francis) et que le charme opère entre eux dès cette brève rencontre. Ils chercheront tout au long du film à retrouver cette étincelle et complémentarité fugace, quel qu'en soit le prix et il sera lourd tant tout deux sont des êtres en  sursis.

Condamné par la loi pour Dan coupable d'un meurtre et escorté en bateau jusqu'à San Francisco par le flic dur à cuire Steve Burke (Warren Hymer) et par son corps avec une Joan souffrant d'une maladie incurable et n'ayant que quelque mois à vivre. Cette traversée en bateau sera donc le commencement, l'épanouissement et la fin de leur histoire d'amour sans qu'aucun d'eux n'ose jamais l'avouer à l'autre. Ce moment exaltant vaut bien tous les risques qu'ils sont prêts à prendre. En dépit de son geôlier patibulaire, Dan aura ainsi plusieurs fois l'occasion de s'évader avant la destination fatale mais les circonstances et ses sentiments l'empêcheront toujours de s'éloigner de Joan. Celle-ci pourrait prolonger ses jours en se ménageant mais plutôt que de survivre enfermée dans un sanatorium, elle préférera user de ses dernières forces pour vivre pleinement cette romance.

Tay Garnett fait preuve d'une finesse rare ne le voyant jamais tomber dans un sentimentalisme facile. Point besoin de violon, de larmes ou de péripéties forcées quand un échange de regard entre William Powell et Kay Francis suffit. Après le coup de foudre initial, ce sera toujours ce motif qui ramènera les protagonistes l'un vers l'autre. Alors qu'il semblait pouvoir réussir une fuite audacieuse, la vision de Joan parmi les passagers du bateau le ramène à bord. L'énergie et l'allant de Joan subsiste tant qu'elle est en compagnie de Dan, mais elle menace de s'effondrer dès qu'il semble lui échapper.

L'amour est une plénitude et une malédiction que nos héros semblent prêts à vivre car ils savent que ce sera pour eux la dernière fois sans deviner que l'issue tragique leur sera commune. Garnett traduit toute cette palette de sentiment par la grâce de ces interprètes qu'il n'a de cesse de magnifier. Toute malice disparait des traits sévères de William Powell pour laisser place à une expression faite d'apaisement et de regret. Les souffrances de Kay Francis ne semblent plus exister lorsque ses yeux clairs s'illuminent à la vue de Dan. Les gros plans sur leurs visages nimbés de la photo immaculée de Robert Kurrle les dotent d'une grâce de tous les instants.

Lorsque Garnett daigne les réunir dans le cadre, la magie opère tout autant que ce soit dans un versant sobre et intimiste (Dan et Joan accoudés vu de dos à observer l'horizon côte à côte) ou flamboyant et passionné (le baiser sur le sable lors de l'escale à Honolulu). Les évènements ne semblent jamais submerger ce couple choisissant d'aller individuellement à sa perte pour mieux vibrer à deux. Du coup pas d'éclat même lorsque la vérité sera tardivement découverte, la séparation se faisant aussi sobre que poignante. C'est ce sentiment d'inéluctable résigné mais passionné qui fait toute la beauté du film, Garnett laissant une seconde chance à travers la rencontre du policier et l'arnaqueuse jouée par Aline MacMahon.

Les deux romances se répondent ainsi en refusant une vision binaire : la passion, complicité et la tragédie de l'instant de Dan et Joan trouve son reflet dans l'humour (amené aussi par les facéties de Frank McHugh qui détendent l'atmosphère), la maladresse et l'ouverture vers l'avenir du policier et Barrel House Betty. Après cela, l'échafaud comme la maladie peuvent frapper, le voyage sans retour les précédant aura été magnifique à suivre. Un magnifique mélo.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner consacré au Pré Code 



vendredi 23 mai 2014

Le Septième Voyage de Sinbad - The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran (1958)

Sur la route maritime qui le ramène à Bagdad en compagnie de sa fiancée, la princesse Parisa, Sinbad fait escale sur l'île de Colossa. Il en profite pour tirer Sokurah, un magicien, des griffes d'un énorme cyclope, qui parvient néanmoins à dérober au sorcier sa lampe magique. Pour contraindre Sinbad à retourner sur l'île de Colossa, Sokurah miniaturise la princesse. Seule la coquille d'un œuf de l'oiseau Roc pourra rendre à Parisa sa taille normale. Or l'oiseau en question ne vit que sur l'île maudite. À l'aide d'un équipage composé de marins patibulaires, Sinbad s'embarque pour y retourner, mais l'aventure ne fait que commencer...

Le Septième voyage de Sinbad marque un passage décisif dans la carrière du grand Ray Harryhausen, puisque le film est son premier vrai succès commercial depuis l'entame de sa collaboration avec le producteur Charles H. Schneer. Jusque-là Harryhausen était resté dans le sillage de son mentor Willis O’Brien avec des décalques à peine masqué de King Kong (À des millions de kilomètres de la Terre (1957) et son extraterrestre gigantesque semant le chaos malgré lui) et surfant sur la vague SF des années cinquante avec Les soucoupes volantes attaquent (1956). Avec cette adaptation très libre du conte des Mille et Une Nuits Sinbad Le Marin (d’ailleurs intégré de force aux Mille et Une Nuits sans en faire réellement partie en réalité), Harryhausen s’oriente vers le récit merveilleux et mythologique qui fera sa gloire dans ses productions suivantes (Jason et les Argonautes (1963), les deux suites qu’il donnera à Sinbad avec  Le Voyage fantastique de Sinbad (1974) et  Sinbad et l'œil du tigre (1977) mais aussi Le Choc des Titans (1981)) ainsi que dans la transposition de grands textes d’évasions inscrit dans l’imaginaire collectif (Les Voyages de Gulliver (1960) d’après Jonathan Swift, L’île mystérieuse (1963) d’après Jules Verne et Les Premiers hommes dans la lune (1964) adaptant HG Wells).

Ce dépaysement et imaginaire libéré apporte un vrai plaisir pour les yeux avec son monde oriental bariolé aux costumes luxueux et aux décors imposants dans une imagerie bariolée et chatoyante. Le film ne fait cependant pas preuve de la rigueur narrative des meilleurs Harryhause avec une première partie parfois un peu poussive dans ses gros raccourcis (la réaction du père de la princesse déclarant la guerre immédiatement, le Calife et Sinbad qui avalent sans même le soupçonner les histoires de Sokura) et le souffle épique d'un Jason peine un peu à se faire ressentir. La construction est bancale à cause d’un script simpliste (ce qui est dommage tant à l’écrit les voyages de Sinbad regorgent d’histoires fabuleuses, une adaptation fidèle reste à faire) dans son déroulement comme la caractérisation des personnages mettant mécaniquement en place une trame prétexte qui servira à introduire le bestiaire de Harryhausen.
La deuxième partie où tout ce petit monde retourne sur l'ile de Colossa s’avère nettement plus convaincante et constitue un petit bijou d'aventures fantastique. Les morceaux de bravoures extraordinaires abondent comme l'affrontement sauvage entre le dragon et le cyclope où Harryhausen paie une dernière fois son tribu à King Kong, le duel avec le squelette (galop d’essai avant de les démultiplier dans Jason et les Argonautes pour un résultat encore plus mémorable) dans le château de Sokura ou encore le cyclope  faisant bien des misères à l'équipage et qui finira dans une falaise dupé par Sinbad. On constate le joyeux mix opéré entre mythologie grecque etconte des Mille une Nuit avec le génie de la lampe ainsi que quelques éléments de swashbuckler comme la mutinerie de l'équipage.

 Bernard Hermann signe un score éblouissant et épique, Kerwin Andrew malgré un jeu limité a tout de même fier allure en héros valeureux et forme un charmant couple avec Kathryn Grant, Torin Thatcher campe un méchant mémorable avec ce sorcier maléfique particulièrement marquant pour le jeune spectateur. Un brouillon déjà fort plaisant et qui ouvrait la voie à d'autres grandes réussites. Détail amusant, le film aura droit à un décalque/plagiat meilleur encore avec Jack le tueur de géant (1961) reprenant l'ensemble du casting ainsi que le réalisateur pour un résultat plus audacieux mais à l'animation moins brillante, faute de Harryhausen.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

mercredi 21 mai 2014

Sunshine - Danny Boyle (2007)


En cette année 2057, le soleil se meurt, entraînant dans son déclin l'extinction de l'espèce humaine. Le vaisseau spatial ICARUS II avec à son bord un équipage de 7 hommes et femmes dirigé par le Capitaine Kaneda est le dernier espoir de l'humanité. Leur mission : faire exploser un engin nucléaire à la surface du soleil pour relancer l'activité solaire. Mais à l'approche du soleil, privés de tout contact radio avec la Terre, les astronautes perçoivent un signal de détresse en provenance d'ICARUS I, disparu sept ans auparavant.

Certains des meilleurs films de Danny Boyle traitent souvent d'un groupe de personnages en quête d'un ailleurs idéalisé qui donnera un tour plus attractif et vrais à leurs vies. Cet ailleurs peut prendre les atours les plus triviaux avec l'appât du gain de Petits meurtres entre amis (1994), les paradis artificiels de Trainspotting (1996) ou l'idéal hippie de façade dans La Plage (2000). Dans les premiers films du réalisateur, les héros sont presque toujours condamnés à se perdre (hormis la comédie romantique Une vie moins ordinaire (1997) tandis que dans les années 2000 le voyage spirituel se fera de plus en plus positif et lumineux : l'espoir surgit au final du monde apocalyptique de 28 Jours plus tard (2002), l'argent est au service des autres dans le bancal Millions (2004) et on a un vrai conte moderne avec Slumdog Millionaire (2008). Sunshine entremêle toutes ces facettes à travers l'excellent scénario d'Alex Garland.

Dans chacun des précédents films les héros se brûlaient les ailes en approchant leur rêve et Sunshine prend littéralement le principe au pied de la lettre. Dans un futur proche où le soleil se meurt et menace l'humanité d'extinction, une mission spatiale de la dernière chance est envoyée afin d'y déposer une bombe nucléaire dont la déflagration réanimera l'astre. Quelques années plus tôt une première mission avait disparu mystérieusement. On retrouve le brio du Ridley Scott de Alien (1979) dans la façon qu'a Boyle de caractériser de façon limpide l'ensemble de l'équipage cosmopolite à travers leurs fonctions à bord. Le réfléchi et introverti Capa (Cillian Murphy) en charge de la bombe, le taiseux et charismatique capitaine Kaneda (Hiroyuki Sanada), la plus sensible Corazon s'occupant de la serre à oxygène ou le plus valeureux et fougueux Mace (excellent Chris Evans).

La découverte inattendue d'Icarus 1 vaisseau de la première mission puis différentes défaillances techniques vont mettre à mal la mission et exacerber les tensions au sein de l'équipage. La première scène du film voit le personnage de Searle (Cliff Curtis) affronter, fasciné et jusqu'à l'aveuglement l'éclat de ce soleil si proche. L'astre se présentera tout au long du récit comme un symbole de vie et de mort, dans les deux cas un objet de fascination dont on ne peut détourner le regard.

En se noyant dans sa lumière immaculée les protagonistes s'y confrontent à leurs espoirs et peurs, notamment le cauchemar réccurent de chacun se voyant tomber à sa surface. Capable de calciner cruellement et dans une vraie poésie certains personnages, le soleil peut également les maintenir en vie tout en consumant leur âme, en altérant leur raison. Tous les héros se retrouveront ainsi dépassé par la situation et leurs émotions dans une réflexion pas si éloignée du Narcisse Noir (1947) de Powell/Pressburger (qui pour info est le grand père du producteur historique de Boyle, Andrew Macdonald) où face à la beauté ultime, on ne peut que fuir ou perdre la raison (Powell et Pressburger étant une influence assumée de Boyle notamment Une Vie moins ordinaire qui doit tout à Une question de vie ou de mort (1946).

Boyle y ajoute une dimension religieuse ou la mission s'avère être une sorte de défi à Dieu ayant décidé de la fin de l'humanité, plongeant l'équipage dans la confusion à l'image d'une tour de Babel. Se rapprocher aussi près du soleil c'est une manière de tutoyer le créateur et évidemment la facette mythologique est omniprésente aussi avec le nom du vaisseau, Icarus.

Boyle allie rigueur et spectaculaire, chaos et contemplatif dans un tout cohérent qui captive par sa sobriété dans la première partie et envoute dans la seconde un mysticisme de plus en plus marqué. Les effets spéciaux sont superbes et le design du vaisseau très réussi, Boyle là aussi en plein dans l'école SF 70's donnant un tour fonctionnel et jamais clinquant aux outils en place. La musique planante d'Underworld et John Murphy ajoute à ce côté fascinant où le réalisateur tisse certaines images somptueuses comme la disparition de Kaneda (tandis que Searle le supplie de lui raconter ce qu'il voit en ces derniers instants).

La dernière partie est un peu plus bancale avec l'instauration d'une menace inattendue amenant une mise en scène plus frénétique et gorgée de tics agaçant (et évoque des influences moins nobles comme le Event Horizon (1997), de Paul W. Anderson) même si sur le fond cela est parfaitement logique aux thématiques progressivement mises en place. La montée en puissance conserve cependant toute son émotion (même si là aussi on cède à quelques incohérences alors que tout ce tenait plutôt bien jusque-là, le physicien anglais Brian Cox apportant conseils et précisions sur les aspects scientifiques du film durant le tournage), avec des dernières images où les rayons du soleil se font à la fois destructeurs dans une ultime orgie de flamme mais aussi rédempteur avec cette somptueuse aube terrestre, celle d'un nouveau départ pour l'humanité. On n'est pas passé loin du vrai classique SF mais en tout cas Sunshine est une des plus belles réussites du genre dans les années 2000.


Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

mardi 20 mai 2014

Georgy Girl - Silvio Narizzano (1966)


Georgy, la fille d'un valet de chambre, a reçu, par la grâce de maître de maison James Leamington, une éducation de demoiselle. Mais elle est restée, à vingt ans, une adolescente effrontée, et partage un studio avec son amie Meredith. James lui propose de devenir sa maîtresse. Georgy l'évite soigneusement, mais profite de ses bonnes dispositions pour lui soutirer tout ce qui est nécessaire pour accueillir le bébé que Meredith attend de son ami Jos.

Georgy Girl est un des films cultes du cinéma anglais des 60's, qui rencontrera un succès local et international immense avec notamment quatre nominations aux Oscars. Le film adapte le roman éponyme de Margaret Foster (qui en signe elle-même le scénario) et participe en fait au mouvement d'œuvres de l'époque qui remettaient quelque peu en cause l'hédonisme et l'attrait du Swinging London avec le célèbre Darling (1965) de John Schlesinger ou les plus méconnus The Party's Over (1965) et The Pleasure Girls (1965) de Gerry O'Hara. Contrairement à l'ironie de Schlesinger ou à la tonalité moralisatrice des autres films cités, Georgy Girl fait reposer toute la force de son propos par l'immense capital sympathie véhiculée par son héroïne incarnée par une charmante Lynn Redgrave.

Georgy (Lynn Redgrave) est une jeune femme au physique ingrat dissimulant son mal-être dans une fantaisie qui en dépit de ses 22 ans fait d'elle une éternelle adolescente. Elle désespère son père (Bill Owen) par sa gaucherie et sa féminité aux abonnés absent, préférant s'amuser avec son amie et colocataire Meredith (Charlotte Rampling). Le générique nous fait découvrir toute la joyeuse insouciance du personnage qui s'extasie sur une perruque, se fait faire la même coiffure farfelue avant de s'en débarrassée à peine sortie du salon et dans un grand éclat de rire. Toute cette énergie n'empêche pas Georgy d'être profondément complexée, totalement inexpérimentée avec les hommes et ayant pour seul prétendant le patron libidineux (James Mason) de son père. Elle se sent surtout inférieure à Meredith, séduisante et libre courant d'aventures en aventures au désespoir de son petit ami Jos (Alan Bates). Georgy va nouer une vraie complicité avec ce dernier qui s'avère avoir un caractère tout aussi excentrique.

Une amitié qui pourrait se muer peu à peu en autre chose mais Georgy a un défaut : son âme est trop pure, trop sensible dans ce monde de l'égoïsme et du paraitre où sa sensibilité n'a pas sa place comme le lui fera remarquer Jos. Charlotte Rampling par sa prestation hautaine et glaciale incarne donc une Meredith parfaitement opposée à la bonhomie de Georgy. Silvio Narizzano (réalisateur québécois exilé à Londres comme son nom ne l'indique pas) caractérise son égoïsme et égocentrisme de façon progressive. D'abord de façon furtive, en montrant sa silhouette élégante s'engouffrer ou sortir d'une voiture avec un garçon toujours différent au volant, par son désintérêt pour Georgy qu'elle est prête à abandonner au moindre appel d'un prétendant puis en situation lorsqu'elle se montrera indifférente à l'enfant qu'elle a mis au monde. Tombée enceinte de Jos, Meredith se mariera ainsi par défaut et ne cessera de regretter son ancienne vie dissolue.

Le film pourrait tomber dans une morale malvenue, mais la futilité des aspirations de son entourage (s'amuser, faire l'amour et absolument rien d'autre) s'oppose au monde intérieur enjoué de Georgy et de son constant souci des autres. Elle rêve autant qu'elle craint de s'abandonner à un homme, évitant les relations (l'insistant James Mason) ou les vivants par procuration lorsqu'elle accompagnera les premiers pas laborieux du mariage entre Jos et Meredith. Sa fantaisie s'exprime toujours avec créativité (excellente scène où elle perturbe une soirée guindée en arborant une robe de diva et chantant à tue-tête, les cours de danse aux enfants) et contrebalance l'hédonisme vide de sens de Meredith pour qui son propre bébé ne sera qu'un obstacle pour l'empêcher de s'amuser (dont un dialogue glaçant de détachement évoque les multiples avortements qui ont précédés cette grossesse non désirée).

Jos s'avère nettement plus sincère et son amour naissant pour Georgy donnera une des scènes les plus mémorables du film. Après un baiser échangé, il traquera ainsi dans toute la ville Georgy en hurlant I love you bondissant comme un farfadet énamouré. Seulement lui aussi s'avérera incapable malgré sa sincérité d'assumer cette romance dès lors qu'elle impliquera des responsabilités. Heureusement le sourire de Georgy, capable de tout surmonter illumine à chaque fois une toile de fond assez dramatique pour tirer l'ensemble vers le conte de fée revisité.

On n'est ainsi pas loin de Cendrillon et du "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" pour conclure mais amené avec une péripétie assez discutable et difficile à refaire tel quelle aujourd'hui. Georgy se tournera ainsi vers celui qui a pensé à elle et rien qu'à elle tout au long du récit dans une chute inattendue. Ni kitchen sink drama ni objet pop sophistiqué, à mi-chemin en réalisme cru et atmosphère rêveuse, Georgy Girl ne choisit pas et s'avère tout aussi capable de nous faire rire aux éclats que pleurer. Lynn Redgrave (sœur de Vanessa) par son innocence, son enjouement et expressivité exprime merveilleusement ce contraste, trouvant sans doute là le rôle d'une vie.

Sorti en dvd zone 1 chez Son et doté de sous-titres anglais

Extrait

lundi 19 mai 2014

Gentleman Jim - Raoul Walsh (1942)


A San Francisco, Jim Corbett n'est qu'un modeste employé de banque passionné par la boxe et désireux de s’élever au-dessus de sa condition. Cet arrivisme agace les membres du Club Olympique ainsi que la jolie Victoria Ware dont la tentative de faire corriger l'ambitieux Jim lance au contraire sa carrière...

Gentleman Jim est un des sommets de la collaboration entre Errol Flynn et Raoul Walsh. Le film est le biopic de James J. Corbett, considéré comme un des pères de la boxe moderne et qui connut son heure de gloire à la fin du XIXe. Le scénario de Horace McCoy adapte d'ailleurs The Roar of the Crowd, autobiographie de Corbett parue en 1924 tandis que le film sort neuf ans après sa disparition en 1933. Plus qu'un boxeur émérite, Corbett fut une véritable star de son temps, étendant sa notoriété sportive à d'autres disciplines en jouant notamment au théâtre. C'est cet angle que choisit d'exploiter Walsh avec Errol Flynn dans le rôle-titre qui incarne à merveille le mélange de charisme et de vantardise que représente le champion. D'une assurance sans faille et doté d'un bagout irrésistible, Corbett un phénomène dont l'énergie naturelle préfigure constamment celle dont il saura faire preuve sur le ring. Sa vivacité s'exprimera tout d'abord ainsi par sa capacité à attirer l'attention, s'attirant les bonnes faveurs d'un juge lors d'une rafle mouvementée durant un combat clandestin et s'introduire ainsi dans le très huppé Olympic Club dont il sera la coqueluche tout en s'attirant l'inimitié des habitués mécontents de s'acoquiner à ce bruyant parvenu.

Ainsi dépeint, Corbett aurait pu être un personnage agaçant d'assurance mais Errol Flynn par son aisance et énergie gagne immédiatement les faveurs du spectateur. L'empathie fonctionne d'autant plus en faisant de sa réussite sportive un ascenseur social qui en fait le miroir des classes populaires gouailleuses se pressant aux combats clandestins tandis que les nantis qu'il a nargué y espèrent sa défaite. La présentation tapageuse de la famille Corbett s'inscrit dans cette logique et s'imprègne de cet état d'esprit bagarreur où l'attachement mutuel ne s'exprime que par des beuveries épiques, des désaccords et moqueries se concluant par de mémorable bagarres fraternelles que l'entourage guette avec le running gag du hurlement à la cantonade The Corbetts are at it again!.

Walsh orchestre ainsi un film qui file à tout allure, ne s'appesantit pas en questionnement et réflexions inutiles à l'image de la trajectoire triomphale de son héros bondissant. La famille est ainsi caractérisée dans le bruit et la fureur (hormis un très joli moment où Corbett vient rassurer sa mère inquiète avant un combat) et il en va de même pour l'histoire d'amour entre Corbett et Victoria Ware (Alexis Smith) où l'animosité et les répliques vachardes cachent une passion qui ne demande qu'à s'exprimer. Agacée par la prétention de Corbett tandis que ce dernier ne supporte pas son caractère hautain, il faudra la conclusion où notre héros fend l'armure face à un adversaire vaincu pour que Victoria comprenne enfin sa noblesse d'âme sous les rodomontades. Si l'on ne ressent pas tout à fait l'alchimie si parfaite qui pouvait exister entre Flynn et Olivia De Havilland, Alexis Smith compose un enjeu amoureux élégant et plein de caractère.

Dernier point marquant, il s'agit évidemment des combats. Walsh signe une mise en scène percutante où la puissance, la vélocité et la technique des combattants est constamment mise en valeur. Le réalisateur capture l'énergie de joutes toujours dépeintes dans des cadrages limpides donnant un sentiment de mouvement perpétuel avec une caméra semblant se plier au pas chassés de Corbett. Le découpage est ainsi restreint à son efficacité la plus stricte (Walsh se prémunissant ainsi d'un remontage du studio avec un travail quasi impossible à remanier) où les inserts ne servent qu'à offrir un reflet enfiévré de la foule par rapport à ce qui se joue sur le ring.

Le combat épique contre Joe Choynski en offre un exemple parfait, prolongeant ce mouvement et multipliant les rebondissements en dehors (le shérif jeté à l'eau, les frères de Corbett vivant littéralement le combat qu'ils miment avec ardeur) que sur le ring avec des assauts furieux, de la tricherie et des adversaires se mettant tour à tour au tapis (Flynn donna tant de sa personne qu'il frisa d'ailleurs l'attaque cardiaque sur le tournage, son train de vie dissolu n'aidant pas).

Walsh fait d'ailleurs une vraie distinction entre la barbarie entre brute épaisse du début du film et la virtuosité et énergie dont fait preuve sa mise en scène par la suite, capturant par la seule image les lettres de noblesse qu'acquiert la boxe sous la férule de Corbett. Cette idée culmine dans le magnifique affrontement final contre Jack L. Sullivan (Ward Bond) où la férocité du ring n'a d'égale que le très touchant témoignage de respect mutuel qui conclut le film. C'est là que la différence se fait et que la boxe gagne ses galons de discipline de gentlemen, le folklore gravitant autour d'eux n'ayant plus d'importance.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner