Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 31 août 2014

Le Diable au corps - Claude Autant-Lara (1947)

Pendant la Première Guerre mondiale, une jeune fiancée, aide-soignante dans un hôpital militaire, prend pour amant un lycéen, trop jeune pour rejoindre l'armée.

Claude Autant-Lara réalise un des films les plus scandaleux de l'après-guerre avec cette adaptation du roman éponyme de Raymond Radiguet, provoquant un tollé équivalent à celui de l'ouvrage lors de sa parution en 1923. Le film comme le livre paraissent à deux moments clés de la société française ce qui explique leur impact. Le tout jeune Raymond Radiguet, s'inspirant de l'aventure qu'il eut à 14 ans avec sa voisine dont le mari était mobilisé rédigea ainsi Le Diable au corps dans un style rageur et direct que sa mort prématurée entourera d'un certain mythe de la jeunesse. Le scandale naîtra bien sûr de la relation adultère du récit mais aussi du contexte où cette faute apparait comme non seulement immorale mais antipatriotique et irrespectueuse envers les poilus ayant abandonnés le foyer pour défendre la nation.

C'est face à un même état d'esprit que se confrontera Autant-Lara avec son adaptation tournée en 1946 et qui ne doit son existence qu'à l'accord entre Micheline Presle (la grande star française de l'époque depuis le départ aux Etats-Unis de Michelle Morgan et la carrière momentanément interrompue de Danielle Darrieux) et le producteur Paul Graetz qui lui laissait libre choix dans ses projets futurs ainsi que de ses réalisateurs et partenaires. C'est donc elle qui ira chercher Claude Autant-Lara, précisément le plus à même de respecter la nature sulfureuse du roman et elle aussi qui insistera pour le choix de Gérard Philippe (qui refusera d'abord car s'estimant trop vieux avant de revoir sa position, défié par Autant-Lara) en héros adolescent après avoir été épatée par une de ses performances au théâtre.

Dans ce cadre d'après-guerre le film représente autant une provocation pour les adultes qu'une illustration de la soif de liberté de la jeunesse d'alors. Une jeunesse en partie volée par les années d'Occupation et prête à se déchaîner et profiter de cette liberté retrouvée, faisant des héros du film leur symbole. François (Gérard Philippe) est un lycéen de 17 ans qui va s'éprendre de Marthe (Micheline Presle) une jeune aide-soignante dans l'hôpital militaire avoisinant son école. Les deux personnages représentent une population traitée comme quantité négligeable et dont on ne soucis guère alors des états d'âmes, la jeunesse et les femmes. Dès la première rencontre Marthe étroitement surveillée par sa mère ne semble ainsi guère avoir plus d'autonomie que l'encore mineur François. La fougue de ce dernier l'émeut pourtant et leurs échanges entre tendresse et dispute, déclarations enflammées et doute constant sur les sentiments de l'autre seront toujours passionnés et conflictuels.

Le désir ardent de François s'exprime ainsi par sa nature impulsive quand Marthe plus réfléchie procède à un abandon plus subtil, plus beau et douloureux à se manifester. Ces natures opposées amèneront alors une première rupture qui annonce la seconde plus dramatique et toujours due à l'immaturité de François. Gérard Philippe est parfait en homme enfant irrésolu découvrant l'ivresse des sens et dont l'amour s'exprimera toujours de la mauvaise façon. Les scènes de tendresse avec Marthe relève toujours par leurs dispositions d'une dimension maternelle où François fait souvent office d'enfant geignard et capricieux réclamant des preuves d'affection. Le héros de guerre, l'homme, le vrai est toujours pour Marthe son époux mobilisé et malheureusement pour elle celui qu'elle aime n'est encore qu'un adolescent peu sûr de lui sous ses airs bravache – soulignée par cette réplique lourde sens vers la fin « Pourquoi n’es-tu un homme que quand tu me tiens dans tes bras ? » -.

Le manque de courage de François s'illustrera cruellement lors de divers moment clés où il se dérobera alors qu'il doit prendre ses responsabilités. Ce sera ces sueurs froides quand il pense avoir affaire à l'époux trompé, le final dans le café où il ne sait que faire et un soldat/adulte prendra les choses en main pour Marthe malade et bien sûr l’instant charnière où sur un caprice il ne rejoindra pas Marthe sur le quai où elle l'attend à la tombée de la nuit. Autant-Lara (accompagné de Jean Aurenche et Pierre Bost au scénario et dialogue) n'accable pourtant pas son héros, c'est cette société oppressante qui demande aussi sans doute trop et trop vite à cette jeunesse ayant osé défier l'autorité. François se perdra à ne pas assumer jusqu'au bout sa rébellion et Marthe au contraire par son refus d'entrer dans le rang, l'incapacité à quitter son aimé dans le final pouvant presque être vu comme une sorte de suicide.

Derrière cette facette dramatique, Autant-Lara ose le vertige des sens le plus prononcé pour exprimer cette passion inconditionnelle. On pense bien sûr à cette magnifique scène au crescendo érotique irrépressible où Marthe frictionne François dans son lit. La censure ne permettant pas de montrer l'étreinte attendue, un travelling traversera l'arrière du lit, laissant leur corps à l'état d'ombre tamisées enlacées pour s'arrêter sur un feu de cheminée se ranimant soudain pour signifier la consommation de leur amour. A chaque fois pourtant le jugement moral et les regards inquisiteurs viendront atténuer la portée de leur bonheur, que ce soit l'arrivée de la mère au matin après leur première nuit, les voisins malveillants les observant durant la ballade en barque. Tout cela semble être voué à être éphémère, l'ironie voulant que leur romance s'épanouisse une fois Marthe mariée et donc plus libre d'aller et venir.




L'aspect fondamental de ce contrepoint est le rapport à la guerre. Le monde étant en pause à cause du conflit permet au couple de se rapprocher et l'armistice signifiera un retour à la normale et à la prison des conventions. On est marqué par cette Marseillaise sonnant comme une marche funèbre dans la scène du café, le visage défait de Marthe et François s'opposant à la liesse les entourant. Un effet encore renforcé par la terrible scène finale où un François brisé observe les célébrations de la paix, symbole du triomphe du collectif sur les destins individuels.

Le film remportera un succès à l'échelle de son scandale et sera fustigé par l'opinion bien-pensante y voyant l'exaltation de l'adultère et l'ode à l'antimilitarisme. L'un des faits marquant sera notamment le départ de l'ambassadeur de France en cours de projection durant le festival de Bruxelles où Gérard Philippe recevra le prix d'interprétation masculine (qui lancera sa grande carrière de jeune premier). Un des grands films d’Autant-Lara, toujours aussi inspiré pour bousculer les conventions de l’époque.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

samedi 30 août 2014

Man of Steel - Zack Snyder (2013)

Un petit garçon découvre qu'il possède des pouvoirs surnaturels et qu'il n'est pas né sur la Terre. Plus tard, il s'engage dans un périple afin de comprendre d'où il vient et pourquoi il a été envoyé sur notre planète. Mais il devra devenir un héros s'il veut sauver le monde de la destruction totale et incarner l'espoir pour toute l'humanité… Superman va devoir affronter deux autres survivants de la planète Krypton, le redoutable Général Zod, et Faora, son partenaire.

Superman (1978) de Richard Donner avait représenté la première grande et ambitieuse adaptation de comics de super-héros. Le film avait trouvé l’interprète idéal avec Christopher Reeves, les valeurs positives du personnage étaient totalement respectées et Richard Donner avait réussi à capturer la dimension mythologique mais aussi la proximité et la nature d’exemple/modèle associée à Superman avec son imagerie americana et ses péripéties spectaculaire. Le film allait représenter pour toutes les transpositions futures le canon de ce que devait être l’adaptation parfaite (le premier Spider-Man (2002) de Sam Raimi est entièrement calqué sur sa structure notamment) mais serait également un modèle indépassable pour toutes les futures visions du personnage. Des bisbilles de production allait faire évincer Richard Donner de Superman II (1980) pour un résultat dispensable signé Richard Lester (Donner n’aurait sa revanche que bien plus tard avec director’s cut plus conforme à sa vision puisqu’il avait en grande partie tourné la suite avant l’arrivée de Lester qui élimina sa contribution) qui ferait pourtant bien pire avec le ridicule Superman III (1983), la saga se concluant avec le nanar Superman 4 (1987).

Durant les années suivantes Batman (1989) et Batman Returns (1992) de Tim Burton ferait oublier l’Homme d’acier qui trouverait refuge à la télévision pour les visions moyennement palpitantes de Loïs et Clark et Smallville. Superman Lives constituerait un retour manqué au cinéma, le projet de Tim Burton destiné à sortir en 1998 étant finalement gelé par la Warner car trop couteux. Superman Returns (2006) de Bryan Singer ramènerait enfin le personnage en salle mais en dépit de belles images ce ne serait qu’une suite/variation du film de Richard Donner dans une déférence ennuyeuse et stérile. Warner décide donc de faire table rase de cet opus et de reprendre la franchise à zéro en en confiant les rênes à Christopher Nolan qui sut si bien ressusciter Batman avec Batman Begins (2005) et surtout The Dark Knight (2008). Simplement au scénario (avec David S. Goyer) et la production, Nolan fera appel à Zack Snyder, responsable des spectaculaires et ambitieuses adaptations des comics 300 (2006) et Watchmen (2009) pour réaliser la refonte que sera Man of Steel.

Le film sera donc un détonant mélange des styles Nolan et Snyder. Le cheminement spirituel de Superman, la construction en flashback de la première partie rappelant Batman Begins et le sérieux papal de l’ensemble évoque forcément Nolan mais le spectaculaire démesuré et finalement les thèmes du film lorgnent bien plus du côté de Snyder. Après le déroutant Sucker Punch (2011), Zack Snyder avait atteint un point de non-retour dans son esthétique tapageuse et avait promis de se réinventer avec son film suivant, cela participant à la rénovation profonde du mythe de Superman dans ce Man of Steel qui bouscule les acquis du personnage.

Tout le film tourne autour du statut d’étranger, d’être différent de Clark Kent/Superman qui cherchera sa place dans un monde où ses pouvoirs le mettent à part. Dès la spectaculaire ouverture sur la planète Krypton, le thème est posé. Les kryptoniens par leur volonté de contrôle excessif ont épuisé les ressources de leur planète qui se meurt et ont vu leur race décliner à cause de leur société pratiquant l’eugénisme génétique où chaque être est prédisposé à une fonction. Jor-El (Russell Crowe) comprenant que Krypton est perdue met au monde un fils de manière naturelle et décide le faire fuir vers la Terre dans une variation comics de l’Ancien Testament et de Moïse. Ce fils conçu sans manipulation génétique sera ainsi libre de sa destinée et de ce qu’il souhaite devenir, ses pouvoirs démesurés (due à la gravité différente de la planète Terre et de son soleil) lui permettant peut-être de servir de guide aux humains pour qu’ils ne commettent pas les mêmes erreurs que Krypton. 

A l’inverse le Général Zod (Michael Shannon) est un kryptonien suivant avec ferveur ce pour quoi il a été façonné, défendre krypton quoiqu’il en coûte. On constatera les ravages de ce dogme lors de l’ouverture où son fanatisme se confronte à la sagesse de Jor-El mais surtout lors de sa tonitruante arrivée sur Terre où il va traquer Clark et chercher à brutalement assujettir la planète. Superman/ Clark Kent acquiert donc ici une dimension nouvelle puisque son existence lui a laissé le droit à une incertitude qui courra une bonne partie du récit.

Les flashbacks montreront de quelle manière sa nature d’étranger l’isole, notamment l’adaptation difficile de son métabolisme durant l’enfance où le monde entier est une agression pour ses sens hypersensible. Ce sera ensuite un questionnement quant à l’usage de ses dons où son instinct d’entraide se confrontera toujours à la peur du regard des hommes pour ce qui est différent. Le scénario revisite ainsi de manière passionnante la relation de Clark et son père terrien Jonathan (Kevin Costner) qui cherchera constamment à contenir ses dons, estimant qu’il n’est pas assez mûr pour assumer le regard du monde sur sa vraie nature. 

Il lui apporte (au prix de sa vie) un sens de la mesure et de la modestie tout humain quand la rencontre avec Jor-El lui fera enfin accepter son destin de messie (là ce seront de lourde allusion au Nouveau Testament, Clark ayant 33 ans et multipliant les poses christiques en Superman) surpuissant. Une approche juste tant les premiers sauvetages de Clark  sont des reflets de son caractère irrésolu avec des bienfaits se disputant à des réactions à vif où il peine à contenir (notamment face aux provocations des brutes ordinaires) ses émotions.

Forcément avec pareille approche l’esthétique du film est loin de la tonalité lumineuse de l’opus de Richard Donner ou du décalque maladroit de Bryan Singer. Plus ténébreux et introspectif, le film reprend les motifs americana associé à Clark Kent et verse parfois dans un contemplatif lorgnant sur Terence Malick. La photo de  Amir Mokri adopte une lumière grisâtre où il faut voir le point de vu de Clark sur ce monde où il ne se sent pas à sa place et ce n’est que quand il acceptera et assumera son statut de héros, qu’il ressentira ce lien à la Terre et la volonté de la sauver que son environnement lui apparaîtra bienveillant et pourra être baigné de lumière. 



La première scène de vol est ainsi un grand moment et signe la première étape de ce changement, la seconde étant lorsqu’il se présentera au monde pour répondre au défi de Zod (avec une apparition toute christique dans les airs et les rayons immaculés du soleil) puis le dépassement de soi final où il stoppera la dévastatrice machine à gravité. Chacune de ces étapes est magnifiée par le superbe thème d’Hans Zimmer. Loin du tonitruant et inoubliable thème de John Williams, celui de Zimmer reflète la tonalité introspective de la première partie du film avec son motif de piano simple prenant de plus en plus d’ampleur et de puissance épique tandis que l’humain Clark Kent et le kryptonien Kal El deviennent enfin le meilleur des deux mondes, le héros Superman.

Chacun des films de Zack Snyder montrait des héros acculés et derniers rempart face une un ennemi illustrant une évolution forcément mauvaise. Ce seront les humains en luttes contre les zombies dans L’Armée des morts (2004), bien sûr les spartiates combattant l’envahisseur perse dans 300  ou les super-héros de Watchmen cherchant à sauver un monde imparfait menacé de destruction par un ennemi visionnaire et mégalomane. Man of Steel amène un développement étonnant à cette idée puisque c’est cette fois le méchant qui endosse ce statut de garant de la tradition (Zod) et le gentil qui symbolise cette évolution et ce mélange (Superman) plus forcément vu comme néfaste. 

Le Royaume de Ga'hoole (2010) et Sucker Punch avait amorcé cette bascule puisque le statu quo, l’ordre établi et le dogme y était vu comme une tare (les chouette militaires aux velléités totalitaire du premier, la lobotomie de l’hôpital psychiatrique du second) en oppostion aux aspirations de libertés des héros. 

Zod est donc un méchant captivant car sûr de son fait et déterminé, Michael Shannon lui apportant un charisme et une présence sacrément menaçante. Pourtant par sa conception génétique préétablie c’est également un être unidimensionnel suivant aveuglément le dogme et la fonction pour laquelle il a été façonné. Tout le contraire de Clark Kent qui aura douté, tâtonné et finalement trouvé sa voie en Superman. Cette facette prend un tour puissant dans la dernière partie soulignant leur différence, Zod par sa formation militaire s’adaptant et acquérant les mêmes pouvoirs que Superman en un temps record alors qu’il avait fallu toute une vie pour les maîtriser à Clark.

Visuellement le film est sans doute l’illustration la plus spectaculaire de la puissance démesurée de Superman, les anciens films n’ayant pas la technologie pour l’exploiter à son maximum. Snyder abandonne les ralentis iconiques qui ont fait sa gloire pour adopter un étonnant style « sur le vif » dans le filmage de l’empoignade de ses surhommes. On a constamment l’impression d’avoir un temps de retard, comme si la caméra avait du mal à suivre la rapidité de mouvement insensés des personnages dans l’idée de traduire de quelle manière l’œil humain serait incapable d’englober l’ensemble des informations s’il se trouvait face à des êtres d’un tel pouvoir. 

 Cela fonctionne magnifiquement, notamment grâce au charisme des acolytes de Zod dont une Faora (Antje Traue) à la présence glaciale et au regard hautain envers ces faibles humains, Snyder lui donnant une aura de puissance tout simplement dévastatrice. Le combat de titans à Smallville est un grand moment, laissant enfin Superman déployer sa force mais aussi se montrer sous un jour positif à la méfiance des humains qui l’accepteront alors. Les marivaudages et le jeu de dupes avec Loïs Lane (Amy Adams) ont complètement disparus puisque celle-ci devine d’emblée son identité et elle sera tout au long du film e référent permettant à Clark d’exprimer ses failles, sa sensibilité.

Le film est donc très spectaculaire, peut-être trop dans sa dernière partie (on se demande ce qu’il restera à détruire pour la suite annoncée), Snyder se montrant sans doute trop généreux et créant un léger déséquilibre avec la belle introspection de la première partie. Du coup la manière de vaincre Zod (après un long combat à la Dragon Ball Z – décalque japonais de Superman à l’origine la boucle est bouclée – où les buildings s’effondrent) est quelque peu radicale pour brutalement interrompre le récit mais a le mérite d’établir la frontière que Superman ne franchira plus et établir définitivement le canon du personnage. Une réinvention brillante et un des meilleurs films de Zack Snyder dont la furie aura été judicieusement dosée par Nolan. 

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Warner

vendredi 29 août 2014

L'Héroïque Parade - The Way Ahead, Carol Reed (1944)


Un groupe de conscrits est mobilisé dans l'infanterie durant la Seconde Guerre mondiale. Pour commencer, ils apparaissent comme une bande d'incapables, mais leur sergent et leur lieutenant ont confiance en eux et en font une équipe efficace. Une fois dans le feu de l'action en Afrique du Nord, ils prennent conscience des réalités de la guerre…

 L’Héroïque Parade est un film de guerre qui s’inscrit dans la politique de propagande du cinéma britannique initiée par Churchill et partagée entre œuvres va t en guerre patriotiques et divertissements plus légers. L’Héroïque Parade appartient bien sûr à la première catégorie mais comme nombres de productions anglaises de l’époque aux mêmes objectifs – le plus illustre étant le Colonel Blimp (1943) de Michael Powell et Emeric Pressburger -  parvient à dépasser ce statut initial pour trouver une vraie identité. L’idée du film naît de trois personnalités artistiques à l’époque mobilisée par l’armée. Carol Reed est ainsi incorporé depuis 1942 et affecté au département psychiatrie où il s’occupe des soldats rongés par la peur du front. Il décidera donc de mettre à profit ses compétences pour produire un court-métrage destiné à rassurer ces traumatisés et présenter l’armée sous un jour plus bienveillant. Ce sera The New Lot (1943) où il s’associe à l’écrivain Eric Gambler et à un Peter Ustinov acteur/dramaturge encore débutant. Le film accompagne cinq recrues issues de milieux différents et capture leurs impressions durant leur période de formation. L’œuvre aura un tel impact qu’il sera décidé de l’étirer en long-métrage avec la même équipe, Carol Reed à la mise en scène, Eric Gambler et Peter Ustinov à l’écriture mais aussi certains acteurs du court qu’on retrouve comme  John Laurie et Raymond Huntley. Le principe sera le même, accompagner un groupe de personnages de milieu, âges et caractères différents faisant leurs classes et qui au bout du chemin ne formera plus qu’un corps uni et solidaire sous l’uniforme.

Le récit s’ouvre en 1939, avant l’engagement anglais dans le conflit mais où cette atmosphère de guerre plane dans l’air et crée un sentiment d’attente angoissée au sein de la population. Reed nous introduit ainsi les futurs mobilisés dans leurs milieux et métiers respectifs : garçon de ferme, agent dans une station-service, chauffagiste du Parlement, vendeur en magasin. A leur échelle, chacun est déjà touché par ces bouleversements en germes qui aboutiront tout naturellement à leur mobilisation dans une ellipse nous menant en 1941. La caractérisation des protagonistes se fera constamment dans l’action et le mouvement pour témoigner de leurs évolution, que ce soit leur rencontre dans le train en route pour la caserne, le labeur des exercices et manœuvres militaires, les voyages à travers le monde et enfin l’expérience du front dans la toute dernière partie.

Ce n’est pas ce dernier élément qui intéresse Reed et ses scénaristes. L’Héroïque Parade se focalise en effet sur le parcours spirituel et collectif de cette unité d’infanterie légère (et imaginaire) du Duc de Glendon. Le scénario évoque bien sûr d’autres films de formation militaire mais dans la plupart la finalité est le champ de bataille quand Reed ne cesse de retarder ce moment et détourne avec tendresse des structures façons Les Quatre Plumes Blanches (1939) avec ce groupe de vieillards vétérans de l’unité raillants ces jeunes soldats loin de leur bravoure d’antan. Au lieu de les contredire en nous plongeant dans le pur film de guerre, Reed le fait en nous montrant comment le vrai courage naîtra du fait de se fondre dans un ensemble fiable, qu'on aime et prêt à tous les sacrifices pour ses frères d’armes.

 Arrachés à leurs foyers pour une guerre dont les enjeux les dépassent, nos recrues passeront par divers états dont la rébellion et la méfiance avant d’être réellement unis. Le casting contribue énormément à l’empathie ressentie pour cette unité. Stanley Holloway plutôt associé à la comédie – dont quelques joyaux Ealing comme Champagne Charlie (1944), Passeport pour Pimlico (1949) ou Tortillard pour Titfield (1953) – et au music-hall apporte tout son charme bougon à l’attachant et soupe au lait chauffagiste Brewer.

On trouve aussi un jeune coq en quête de figure d’autorité avec Jimmy Hanley et les rapports sociaux s’estompent entre les anciens subalternes et employeurs joués par Hugh Burden et Raymond Huntley. Ces archétypes entretiennent une proximité chaleureuse, à la fois universelle et unique tant leurs diversités reflètent la population anglaise qui se reconnaît à travers eux et leur quotidien bouleversé. Cette bienveillance se manifeste également envers les figures d’autorités avec l’intransigeant mais dissimulant un grand cœur Sergent Fletcher (William Hartnell) et un David Niven transpirant l’humanité en Lieutenant Perry.

Si le film semble bien éloigné des thrillers d’espionnage qui ont fait le succès littéraire d’Eric Ambler – de nombreuses fois adaptés d’ailleurs comme Le Masque de Dimitrios (1944) de Jean Negulesco, Voyage au pays de la peur (1943) de Norman Foster ou encore Intrigues en Orient (1943) de Raoul Walsh – l’auteur se spécialisera au cinéma dans le film de guerre avec de grandes réussites comme La Mer Cruelle (1953) ou La Flamme Pourpre (1954). La construction rigoureuse de la narration et sa montée en puissance lui doivent beaucoup. Peter Ustinov évite lui à l’ensemble de sombrer dans le tract de propagande froid et sans âme et on reconnaît sa verve truculente dans les bons qui scellent la camaraderie au sein de l’unité. Les deux se retrouveront d’ailleurs bien plus tard pour un immense succès avec l’adaptation du roman d’Ambler Topkapi qui vaudra un Oscar su second rôle masculin à Ustinov.

La dernière partie consistera à mettre en application ces préceptes à l’épreuve du feu durant la campagne d’Afrique du Nord. Là encore, le film déjoue les structures classiques puisque le terrain sera surtout l’occasion d’éprouver cette camaraderie nouvelle dans l’attente. Si riposter dans le feu de l’action relève d’un instinct de survie plus naturel, savoir patienter, guetter et attendre un danger et ennemi hypothétique sans perdre ses moyens demande d'autres qualités. Mais ces hommes ont appris à se connaître et se respecter et chaque instant de vide sera l’occasion de mettre à profit ces liens pour ne pas cogiter et s’impatienter.

On ne cèdera au spectaculaire que le temps d’un impressionnant naufrage de destroyer et d’un intense face à face au portes du désert où l’ennemi est une figure abstraite (autant par les torpilles coulant le destroyer que les soldats allemands à la silhouette fantomatique). C’est pourtant bien les moments de vie anodins partagés dans ce village, la complicité avec les autochtones (dont un Peter Ustinov dans un petit rôle de tenancier de bar), les parties de fléchettes et les chansons que l’on retiendra. La facette patriotique ne transparait finalement que par l’absence de vrai drame puisque tout le monde survivra à sa brève expérience du combat. Le générique de fin où les ombres de soldats défilent dans la brume est donc idéalement représentative de L’Héroïque Parade, la vie commune et l’épreuve du feu nous l’a prouvé, ces hommes ne font plus qu’un dans un ensemble vaillant et solidaire.


Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

Extrait

mercredi 27 août 2014

Révélations - The Insider, Michael Mann (1999)


Lowell Bergman, célèbre journaliste d'investigation et producteur de l'émission "60 minutes", reçoit un dossier envoyé par un employé anonyme de Philip Morris. Y sont décrits les méfaits de la nicotine et la dépendance qu'elle crée. Bergman contacte Jeffrey Wigand, un scientifique travaillant pour Brown et Williamson, le troisième fabricant de cigarettes des Etats-Unis. Ils vont ensemble faire éclater l'un des scandales les plus retentissants de l'histoire du tabac.

Heat (1995) avait constitué pour Michael Mann un véritable aboutissement artistique. Toutes les recherches esthétiques ainsi que le sillon thématique du réalisateur dans toutes ses tentatives précédentes (Le Solitaire (1981), Le Sixième Sens (1986) au cinéma et les trois premières saisons de Deux Flics à Miami et Les Incorruptibles de Chicago à la télévision) trouvaient leurs plénitude avec le polar ultime que constituait Heat. Mann était bien conscient de l’impossibilité d’aller plus loin dans son genre roi et ne reviendrait au polar qu’en 2004 avec Collateral pour amorcer une mue esthétique inaugurant un nouveau cycle captivant avec Miami Vice (2006) et Public Enemies (2008). Avant cela, Mann devait se réinventer, lui qui n’avait quitté les rives du polar qu’à deux reprises pour un échec dans le fantastique (La Forteresse Noire (1983)) et un grand succès avec le film d’aventure Le Dernier des Mohicans (1992). 

Avec The Insider, Mann s’attaque ainsi au « film-dossier » avec cette illustration d’un des plus grands scandales de santé et médiatico -financier de l’histoire américaine contemporaine. Le scénario d’Eric Roth transpose l’article The Man Who Knew Too Much de Marie Brenner paru dans Vanity Fair en mai 1995. On y découvrait le drame de Jeffrey Wigand, scientifique et ancien dirigeant de Brown et Williamson, troisième fabricant de cigarette du pays. Découvrant que ses employeurs laissaient sciemment des agents addictifs au tabac cancérigènes dans leur produit, Wigand suite à son renvoi avait dénoncé les faits devant la justice et dans le cadre de l’emblématique émission d’information de CBS, 60 Minutes. Problème, la puissante l’industrie du tabac allait tenter par l’intimidation et tous les recours juridiques possibles de l’empêcher de parler et de le discréditer. Il lui faudrait notamment tout le soutien de Lowell Bergman, producteur de l’émission qui allait l’accompagner tout au long de ce combat et mettre à son tour sa carrière en danger pour faire éclater la vérité. C’est le parcours parallèle des deux hommes qui intéresse Mann qui signe là une œuvre d’un surprenant mimétisme à Heat.

Comme souvent chez Mann, le destin ou la malchance n’a que peu d’influence dans le déroulement des évènements et seule compte la détermination des hommes à atteindre leur but. On a là deux professionnels au sommet dans leur domaine d’activité mais contrairement à Heat, leur grandeur ne se révèle pas dans un déroulement identique. Ce sera d’abord le talent et la capacité de prise de risque de Lowell Bergman (Al Pacino) qui sera mise en avant avec cette séquence d’ouverture le voyant aller négocier un entretien avec chef du Hezbollah. Cet engagement et volonté sont naturels chez lui et font partie de son métier. Mann laisse ce courage en suspens dans la caractérisation de Jeffrey Wigand (Russell Crowe), adoptant le point de vue de sa personnalité plus retenue et secrète. Ce courage existe en germe en lui mais le scénario ne le révèle que progressivement, escamotant notamment les raisons de son renvoi de Brown and Williamson au début alors que c’était déjà à cause de son opposition à leurs agissements en interne. 

Si ces dangers sont une évidence et font partis du métier de Bergman, Wigand est confronté à un bien plus grand dilemme moral. Sa fidélité à la compagnie et aux clauses de confidentialités assure la sécurité financière à sa famille mais en tant que scientifique il ne peut supporter de laisser sous silence un tel problème de santé nationale. Le jeu nerveux d’Al Pacino s’oppose ainsi à la retenue et l’effacement de Crowe avec un personnage habitué à capter la lumière et un autre se faisant violence pour y accéder. La photo de Dante Spinotti adopte ainsi des teintes qui rendent toujours plus abstraite la présence de Wigand, quand ce n’est pas la mise en scène et les cadrages de Mann l’isolant dans les différents décors et bien sur le jeu de Russell Crowe avec son dos vouté, son phrasé murmuré et le teint blafard. L’acteur a poussé de façon impressionnante la ressemblance avec le vrai Jeffrey Wigand, y compris  la chevelure blanche et les costumes gris pâle qui le fondent dans les environnements urbains métalliques du film. Tout cela contribue à illustrer son isolement et sa solitude, y compris dans son propre foyer où sa femme ne supportera pas la pression et la perte de ses avantages.

Chaque échanges et situation contribuera pourtant à montrer la détermination de cet homme. Lowell Bergman n’est que le déclencheur et l’accompagnateur d’une quête de justice qui lui est propre et pour laquelle il sera prêt à prendre tous les risques. Michael Mann délaisse l’esthétique élégante et sophistiquée de ses polars mais n’adopte pas encore non plus le style brut de Collateral et Miami Vice. Il en offre un habile compromis (ce sera la même chose avec le biopic à venir Ali (2001) avec une mise en scène entièrement soumise aux émotions de ses personnages. Ainsi les menaces et l’intimidation de l’industrie du tabac n’a jamais été prouvée dans la réalité mais une fois la machine enclenchée, le climat paranoïaque et claustrophobe nous fait ressentir tout l’anxiété de Wigand.

Le poids de la responsabilité pesant sur ses épaules s’exprimera aussi par ses plans de grue en plongée avant son témoignage à la cour du Mississipi où il sait que sa vie va basculer définitivement. Russell Crowe est incroyablement subtil pour faire passer toute cette palette de sentiments, l’apaisement du devoir accompli et l’angoisse de ce qui l’attend s’exprimant à un degré équivalent dans son attitude après son témoignage tandis que les envolées de Lisa Gerrard renforcent cette dimension de tragédie en marche. Une épreuve qui sera de longue haleine, tout ce qui était resté sous-jacent devenant soudainement palpable dans les risques encourus : la solitude exprimée par la mise en scène devient concrète avec sa femme qui le quitte, la paranoïa se justifiant par la campagne de discrimination médiatique dont il fera l’objet. Pire, son entretien à sensation pour 60 Minutes ne sera plus diffusé pour d’obscurs enjeux financiers liés au rachat CBS.

Un des thèmes récurrents chez Michael Mann est la capacité d’abandon  ses héros, prêts à tout perdre pour aller au bout de leurs idées. James Caan sacrifie son désir de famille précisément pour la sauver dans Le Solitaire, la traque ou l’odyssée criminelle est finalement plus forte que l’amour dans Heat. Dans Révélations, Wigand nous sera finalement apparu le plus droit et noble par les dangers rencontrés, bien plus que celui que l’on a cru à tort être son mentor, Lowell Bergman. Ce dernier va suivre un parcours en tout point parallèle à Wigand et sera confronté aux mêmes interrogations. C’est la perte de ses illusions quant aux mondes des médias, la vérité et même l’audience qu’elle pourrait drainer se sacrifiant à de bas intérêts financiers et commerciaux. 

Le parcours initiatique de Wigand s’exprimait par la manière dont il s’estompait à l’image sous le poids des épreuves, celui de Bergman à l’inverse par la façon dont il s'y impose par son énergie. Al Pacino est formidable d’intensité (et a mis la pédale douce sur le cabotinage de Heat tout en véhiculant la même énergie) et son activité, son phrasé en ébullition s’oppose constamment à la présence figée de ses congénères soumis et/ou corrompus pensant avant tout à leur carrière. Mann évite tout manichéisme tout en dénonçant ces travers, notamment avec le personnage de Mike Wallace (Christopher Plummer) prêt à poursuivre jusqu’à une certaine limite, celle qui menace son poste, mais qui le regrettera amèrement. Malgré quelques ellipses accélérant un peu les évènements, les procédés d’investigations, de manipulation et de renversements médiatiques (positif comme négatif) sont remarquablement traités par qui fait passer avec limpidité une masse énorme d’informations.

Dans tout cet imbroglio, le lien ténu et la confiance unissant les deux héros n’est jamais perdu de vu. C’est particulièrement vrai dans la plus belle scène du film où les personnages dialoguent par téléphone vers la fin. Wigand brisé par la cabale médiatique semble prêt à commettre l’irréparable quand Bergman l’appelle. Des milliers de kilomètres les séparent. La plage et l’océan entourant Bergman s’oppose à la chambre d’hôtel exiguë et désordonnée de Wigand. Les silences lourd de sens d’un Wigand résigné répondent aux vociférations de Bergman lui intimant de ne pas se laisser aller. Le courage qui a failli briser l’un galvanise l’autre, ils comprennent qu’ils ne sont pas seuls (Mann reprenant pour Pacino le type de plan large où il isolait Crowe pour renforcer le lien) et mèneront leur quête à son terme quoiqu’il en coûte. Certainement une des plus grandes séquences de la carrière de Mann. Constater une injustice, l’exprimer et s’aliéner de son milieu pour cela, tel est le parcours que devra aussi effectuer Bergman. Exposer son humanité, sa vulnérabilité est souvent source de perte irrépressible chez Mann tout au long de sa filmographie. Al Pacino et Robert De Niro le faisaient en s’affrontant dans Heat et l’issue ne pouvait qu’être dramatique. Révélations exprime une idée proche mais en s’unissant dans leur mise à nu et en servant une cause juste, Wigand et Bergman atteignent la grandeur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Touchstone et trouvable en blu ray all zone doté de sous-titres français

mardi 26 août 2014

Le Privé - The Long Goodbye, Robert Altman (1973)


Le détective Philippe Marlowe n’a pas de chance. Pendant qu’il accompagne son ami Terry Lennox au Mexique, la femme de celui-ci est retrouvée morte. De retour à Los Angeles, Marlowe est bouclé pour complicité de meurtre, puis relâché lorsqu’on apprend le suicide de Lennox qui a rédigé des aveux. Bien décidé à innocenter son ami défunt, Marlowe se lance dans une enquête effrénée qui le conduira à côtoyer un alcoolique notoire, un gardien de parking spécialiste en imitations ringardes, un caïd patibulaire et toute une galerie de personnages plus cinglés les uns que les autres. Mais pire que tout : le chat de Marlowe s’est fait la malle…

Dans la logique démystificatrice du Nouvel Hollywood émergeant durant les années 70, Robert Altman se sera plu à déconstruire les genres et les icônes dans ses grands films de l’époque. Le film de guerre prend un tour potache et chaotique dans M.A.S.H. (1970) et le mythe de l’Ouest s’effondre dans la vision antihéroïque de John McCabe (1971). Avec The Long Goodbye, Altman va s’attaquer au héros mythique de Raymond Chandler, le détective privé Philip Marlowe immortalisé à l’écran par Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil (1946) de Howard Hawks. Plutôt qu’une adaptation fidèle et un film noir rétro façon Chinatown (1974) de Roman Polanski, Altman va opter pour une transposition moderne du roman éponyme de Chandler. L’accueil critique sera tiède à la sortie du film, avec comme reproche principal la trahison de l’esprit de Chandler à travers la prestation d’Elliott Gould loin du modèle viril et charismatique imposé par Bogart.

Le vrai problème n’est pourtant pas Marlowe, mais l’environnement contemporain dans lequel il évolue et où les préceptes définissant le personnage n’ont plus lieu d’être. C’est précisément ce qui intéresse Altman, ce décalage permanent de Marlowe avec son époque et dans une intrigue où il aura constamment un temps de retard. Le réalisateur l’exprime dès le départ dans la scène d’ouverture voyant Marlowe se réveiller et longuement essayer de nourrir son chat, échouant à le duper quant à la présence de sa terrine favorite. Le matou ne s’en laisse pas compté et quitte la maison pour ne plus reparaître du film, une manière de moquer ironiquement la perspicacité de Marlowe qui sera mis à mal tout au long du récit. L’intrigue est assez nébuleuse et tourne autour de la disparition mystérieuse puis du suicide trouble de Terry Lennox, ami de Marlowe accusé d’avoir assassiné son épouse. Ne croyant pas en la culpabilité de son ami défunt, notre héros mène l’enquête qui l’amènera à côtoyer le couple destructeur formé par l’écrivain alcoolique Roger Wade (Sterling Hayden) et son épouse Eileen (Nina Van Pallandt).

Altman nous offre en fait une photographie de cette Amérique des 70’s où la droiture de Marlowe est un vestige du passé jamais en accord avec la décadence contemporaine. L’ensemble du film est un renvoi permanent entre le paradis perdu du passé et la dégénérescence et la perte d’idéaux du présent. Ce passé glorieux est le plus souvent associé à la légende hollywoodienne où Altman place des clins d’œil cinéphile distancié comme ce gardien se plaisant à (mal) imiter les stars oubliées de l’âge d’or et que seul Marlowe parvient à reconnaître. Le cadre tape à l’œil du temple de la superficialité qu’est la Californie n’est ainsi pas innocent et montrera ainsi les travers des idéaux du présent. L’appel à l’hédonisme et aux utopies hippie est ainsi raillé avec les voisines dénudées, adepte du yoga et de la fumette de Marlowe. 

L’institution du mariage et du couple s’avère un véritable enfer de violence et d’incompréhension avec les personnages de Sterling Hayden et Nina Van Pallandt. Seul domine la valeur de l’argent et de la cupidité représenté par le mafieux juif Marty Augustine (Mark Rydell) pas avare de contradiction puisque la même séquence le voit se plaindre de ne pas avoir pu se rendre à la synagogue avant de défigurer gratuitement sa petite amie quelques minutes plus d’un coup de bouteille dans un traumatisant débordement de violence. 

La photo de  Vilmos Zsigmond évoque un cauchemar vaporeux en se délestant de toute l’imagerie lumineuse et ensoleillée associée à la Californie. La plage est un mirage lointain dans les scènes de jour et un lieu de mort dans les passages nocturnes notamment. Ce flou est aussi entretenu par la mise en scène peu conventionnelle d’Altman avec son montage déroutant, ces dialogues filmés d’un point de vu extérieur au propre comme au figuré tel cet échange du couple vu en parti à travers le reflet d’une vitre. Tous les symboles d’une Amérique/Californie fière et glorieuse sont là mais sous un jour décadent, illustrant parfaitement l’état d’esprit d’un moment où le pays vit une sorte de retour sur terre et désillusion quant aux grands engagements d’antan. 

Philip Marlowe n’a cependant lui pas changé et c’est la figure des années 40 qui traverse le récit désabusé face à un monde qu’il ne reconnaît plus. Les petits mots d’esprit qui faisait mouche dans les films noir classiques tombent tous à plat ici (Marlowe narguant la police lors de son interrogatoire), les adversaires de Marlowe sont plus désarçonnés par sa nonchalance que par sa vivacité de corps et d’esprit. Elliott Gould avec ses allures ahuries semble toujours comme découvrir pour la première fois toutes les bizarreries et excentricités de son époque se présentant à lui et qu’il salut par son leitmotiv blasé It’s ok with me. Il restera pourtant notre point d’ancrage tout au long du film car le seul poursuivant encore des valeurs justes.

L’humour du personnage naît de son décalage mais jamais de son cynisme et son attitude bienveillante (la scène où il bloque une rue pour ne pas écraser un chien) dénote toujours avec l’absence de scrupules de tous les autres protagonistes. Le but même de son enquête est guidé par la plus noble des causes, l’amitié à son ami dont il ne peut croire en la culpabilité. Lorsque cet ancrage sera à son tour mis à mal, sa réaction sera toute aussi sincère et directe dans un final surprenant où il se met enfin en action et use de son arme. Dès lors il peut partir et disparaître à l’horizon dans la superbe image finale, esquissant un pas de danse à la Chaplin puis s’estompant comme le fantôme qu’il est désormais dans un monde devenu fou. Sous l'aspect décalé et rigolard, Le Privé est une oeuvre désenchantée et d'une grande mélancolie.

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Potemkine