Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 29 septembre 2014

De l'or en barre - The Lavender Hill Mob, Charles Crichton (1951)

Un sujet de Sa Majesté, vivant heureux dans une ville du Brésil, raconte comment il fit fortune: modeste employé de banque, convoyeur de lingots, il rencontre un jour Pendlebury qui approvisionne la France en petites tours Eiffel. Une idée lumineuse jaillit des cerveaux des deux compères.

De l’or en barre fait partie du combo magique de films sortis entre 1949 et 1951 qui contribueront à associer définitivement Ealing à la comédie avec d’autres titres mémorables comme Passeport pour Pimlico (1949), Whisky à gogo (1949), Noblesse oblige (1949) et L’Homme au complet blanc (1951). Le studio avait certes déjà signé quelques comédies mémorables auparavant comme Champagne Charlie (1944) mais ce n’était qu’un genre parmi d’autres comme le drame, le film de guerre ou le film historique. Ealing en tant que temple de la comédie britannique devra grandement notamment au scénariste T.E. B. Clarke. Celui-ci sera responsable du script mémorable de Passeport pour Pimlico et aura déjà tenté le mélange entre récit policier et humour avec Hue and Cry (1947). Alors qu’il est supposé signer le scénario du très sérieux polar Pool of London (1951), l’idée de The Lavender Hill Mob germe dans l’esprit de T.E. B. Clarke avec l’idée d’un hold-up audacieux orchestré par des quidams ordinaire. Emballé par l’idée, le patron d’Ealing Michael Balcon lui fait abandonner Pool of London pour développer ce postulat. Le scénariste révisera son premier jet – où la deuxième partie voyait les lingots d’or passer de main en main et s’éloigner des voleurs initiaux – pour concentrer l’intrigue sur les pérégrinations des apprentis criminels qui seront incarnés par Alec Guinness et Stanley Holloway devant la caméra de Charles Crichton.

Le film s’ouvre au Brésil où Mr Holland (Alec Guinness) mène une véritable vie de pacha, bien de sa personne et prodigue avec son entourage auquel il distribue les billets pour la moindre amabilité. La narration en flashback nous le fait découvrir bien moins à son aise un an plus tôt, modeste employé de banque et tatillon convoyeur de lingot. A l’extérieur, un être insignifiant, ennuyeux et sans ambition, source de moquerie ou de bienveillance déplacée pour son entourage se résumant à ses collègues, sa logeuse et ses colocataires. A l’intérieur, Holland bouillonne et ne rêve que de dérober ces lingots en formes de tentation insaisissable qui lui permettrait de s’offrir une nouvelle vie loin de cette grisaille. L’occasion va lui en être donnée lorsqu’il aura comme nouveau colocataire Pendlebury (Stanley Holloway) patron d’une usine fabriquant des Tours Eiffel de  plomb pour la France. Dès lors, il va convaincre son nouvel ami d’user de sa fonderie pour transformer les lingots en Tour Eiffel faisant passer le butin inaperçu, et recruter les deux malfrats plus aguerris Shorty (Alfie Bass) et Lackery (Sydney James) de les aider. 

Après avoir contredit l’apparence et les pensées de Holland dans l’intention, le script concrétisent ce fait lorsque sous l’apparence austère notre héros s’enhardit en tant que cerveau criminel. Nous y aurons été préparés de manière amusante lors de ces moments amusant où Holland nous découvrons son goût pour les romans policiers de gare qu’il lit à sa vieille colocataire dans un slang des plus gouailleur. Le crescendo est constant pour révéler la malice du personnage, le regard se faisant plus vif derrière ses épais verres de lunettes pour convaincre Holloway dans une merveille de dialogue en sous-entendus de mener leur entreprise criminelle. L’autosatisfaction tranquille de l’épilogue brésilien s’amorce déjà là avec ce sourire plein d’assurance quand il reprend le titre qu’un acolyte lui a attribué. Yes, I’m the boss

Le seul reproche que l’on pourra faire au film, c’est de tranquillement dérouler son programme sans réellement offrir de surprise. Un tel sujet aurait pu donner un résultat bien plus subversif entre les mains d’un Cavalcanti ou Robert Hamer et ainsi pousser plus loin l’ambiguïté que dégage le jeu d’Alec Guinness. Ce n’est pas là l’intérêt de Charles Crichton – qui attendra la pré-retraite et le sursaut tardif de Un Poisson nommé Wanda (1988) pour oser emmener la comédie dans un registre plus agressif et moins bon enfant – qui cherche surtout à exploiter avec la plus grande efficacité les moments de comédie lorsque le plan dérape. 

Si le hold-up en lui-même n’a rien de particulièrement virtuose dans son déroulement, les conséquences seront l’occasion de quelques mémorables morceaux de bravoures. La dernière partie est ainsi placée sous le signe de la course-poursuite, nos héros faisant tour à tour office de poursuivants et poursuivis. Pour la première option, ce sera une traque haletante après des Tours Eiffel en or mise sur le marché par erreur, occasionnant une descente tourbillonnante de la vraie Tour Eiffel dans une scène aussi vertigineuse que délirante où l’abattement de Guinness et Holloway fait merveille. 

La seconde prouesse sera une fuite à pied puis en voiture du duo pourchassé par la police où Crichton convoque autant le comique de situation – les quiproquos où Holland embrouille la police en usant de la radio – que le pur splapstick dévastateur lorgnant sur Buster Keaton et annonçant les Blues Brothers avec son carambolage épique. Là aussi tout à sa frénésie Crichton ne s’attarde pas plus sur les moments qui auraient pu rendre l’ensemble plus grinçant comme lors que Holloway et Holland dupent des fillettes pour récupérer les Tour Eiffel égarées et traque celle n’ayant pas voulu leur céder la sienne. Le spectacle est échevelé et plaisant mais manque toujours ainsi un peu de consistance. Tout cela est résumé dans les dernière images où le génial côtoie le conventionnel. 

On jubilera ainsi de voir Holland échapper à ses poursuivants en arrêtant tout simplement de courir pour retrouver l’insignifiance qui sut si bien le rendre invisible à autrui. Le final où cette subversion se voit maladroitement rattrapée par la morale – si au moins l’on avait eu le panache et l’ironie de L’Affaire Cicéron (1955) au final voisin ce serait mieux passé – est nettement moins réussi par contre. Pas la meilleure comédie Ealing donc mais un vrai bon moment néanmoins et un des films les plus populaires du studio qui vaudra Oscar du meilleur scénario à T.E.B. Clarke.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

dimanche 28 septembre 2014

Le crime, c'est notre business - The Split, Gordon Flemyng (1968)


McClain un gangster afro-américain, revient à Los Angeles après deux ans d'absence. Il retourne habiter chez Elly, son ex-femme et prend contact avec Gladys, une ancienne complice qui lui propose d'organiser un hold-up. Il s'agit de voler la recette d'un grand stade de Los Angeles pendant un match de football. Il ne reste plus qu'à recruter des complices, de préférence des professionnels du crime. Un quatuor, trié sur le volet, est donc engagé. Le jour dit, l'opération se déroule sans anicroche et McClain dépose le butin dans l'appartement de son ex-femme.

Le succès du Point de non-retour (1967) de John Boorman va entraîner durant les années suivantes de nombreuses adaptations de Donald Westlake/Richard Stark et plus particulièrement de son personnage emblématique Parker. Cette figure imposante et emblématique du polar hard-boiled semble particulièrement malléable aux attentes des réalisateurs mettant en scène ses aventures tant les visions en diffèrent – et le baptisent d’un autre nom que Parker pour mieux se l’approprier. Le plus mémorable restera définitivement Lee Marvin dans le Boorman, brutal et taciturne, Robert Duvall saura être plus opaque et menaçant encore dans l’excellent Échec à l’organisation (1973) tandis que Mel Gibson reviendra au côté nerveux et obsessionnel de Marvin dans Payback (1999) et qu’un Jason Statham se montrera plutôt convaincant dans le revanchard mais trop léger Parker (2013). The Split (adapté du Parker Le Septième paru en 1966) n’est pas la plus connue des adaptations mais certainement une des plus mémorable.

On retrouve la dimension mystérieuse de Parker ici renommé McClain (Jim Brown) lorsque notre héros faire son retour à LA sans que l’on ne sache rien de son passé (sort- il de prison ?). Là il va retrouver son ex-femme Elly (Diahann Carroll) lui en voulant encore de privilégier son mode de vie criminel à leur relation. McClain n’en a cure, surtout lorsque son ancienne complice Gladys (Julie Harris) va le mettre sur une affaire juteuse à savoir un hold-up sur les recettes d’un match de football un jour de match. On retrouve le schéma classique de repérage des lieux, recrutement des acolytes et préparation du casse mais celui-ci prend un tour particulièrement jubilatoire ici. 

McClain va en effet tester les aptitudes de ses partenaires en les recrutant « en situation » : Il va donc aller coller une rouste à son futur homme de main (Ernest Borgnine), flanquer la peur de sa vie sur une route escarpée à son pilote (Jack Klugman), tendre un piège particulièrement vicieux à son perceur de coffre (Warren Oates) et mettre à mal les réflexes de son tireur d’élite (Donald Sutherland). En dépit du score funky de Quincy Jones, on ne ressent jamais le côté « à la cool » et détendu qu’on retrouve souvent dans le caper movie mais plutôt une vraie tension de série noire, notamment par le vrai danger et l’imprévisibilité que semble représenter les comparses (Sutherland semble être un psychopathe en puissance, Oates ne cache même pas son racisme, Borgnine est intimidant par son seul regard). Cette ambiguïté fonctionne également pour McClain qui manipule allégrement son ex-femme, complice involontaire et qui retombe dans ses bras lors d’une longue séquence romantique dont le scintillement ensoleillé n’est qu’une illusion.

Gordon Flemyng (ayant surtout officié à la télévision notamment sur Le Saint et Chapeau Melon et Bottes de Cuir) offre une mise en scène nerveuse et alerte où il parvient à retrouver ce qui faisait la force du film de John Boorman. On a ainsi constamment l’impression de se trouver dans une sorte d’envers de LA, un monde criminel sous-terrain et dangereux répondant constamment à l’imagerie de Californie touristique. Un magasin de jouet dissimule en fait une arrière-boutique où l’on achète des armes lourdes, un hangar désaffecté des voitures volés et méfiance si une ravissante blonde vient vous draguer dans un bar miteux car ses filets n’ont rien de bienveillant. La scène de casse est un modèle du genre, filmée au cordeau et sans virtuosité inutile car le procédé est aussi simple qu’astucieux. 

C’est plutôt l’après et le partage du butin tournant mal qui va se révéler captivant. Tous les éléments disséminés dans la première partie se trouvent là transcendés, la fatalité ou la malchance n’ayant pas grand-chose à voir avec le virage dramatique du récit. Cet aspect LA underground dissimulant des monstres se vérifie de la plus brutale des manières (la mort sanglante de la petite amie de Brown) avec une menace sous-jacente que l’on n’aura pas vu venir, cet envers du décor troublant les figures de justices (le flic incarné par un Gene Hackman loin de Popeye Doyle) et libéreant les instincts les plus primaires entre les complices avec la disparition du butin. 

Le suspense et les alliances sont complètement relancés avec l'apparition de Gene Hackman, Flemyng amorçant les revirements avec une efficacité rare (90 minutes qui vont droit au but) culminant lors d’un gunfight tendu à bloc dans une gare désaffectée appuyant le ton crépusculaire de l’ensemble. Casting aux petits oignons (où un Jim Brown sobre et charismatique n’a pas à rougir et fait un Parker très honorable) et déroulement astucieux pour une petite merveille de polar urbain. 

Sorti dans la collection Warner Archives, all zone mais dépourvus de sous-titres 

samedi 27 septembre 2014

Hélène de Troie - Helen of Troy, Robert Wise (1956)



Le prince troyen Pâris quitte son royaume pour porter un message de paix au roi Ménélas de Sparte. Mais, lors d'une tempête, le mât de son navire se brise et l'entraîne en tombant dans les flots. Pâris échoue sur une plage de la côte grecque où Hélène, la femme de Ménélas, le trouve à bout de force. Elle le soigne en secret et ils ne tardent pas tomber amoureux. Avant de rencontrer Ménélas, Pâris doit se plier aux coutumes et affronter Ajax dans un combat singulier dont il sort brillamment vainqueur. Ménélas voit aussitôt en lui un dangereux adversaire doublé d'un grand rival et le fait emprisonner. Hélène, surprise alors qu'elle préparait l'évasion de son amant, s'enfuit avec lui à Troie. Sa trahison, outre qu'elle bafoue Ménélas, déclenche immédiatement un énorme mouvement offensif des Grecs qui s'embarquent pour aller attaquer Troie.

La mode du péplum étant à son apogée à Hollywood en ce milieu des années 50, on ne s’étonnera pas de voir l’usine à rêve se pencher sur le poème d’Homère au potentiel romanesque et spectaculaire immense. L’adaptation d'une fidélité très relative au texte va pourtant rester grandement en surface avec un point de vue principalement focalisé sur le couple Hélène/Paris. L'aspect maudit du couple, leur amour innocent totalement dépassé par les enjeux et la culpabilité qu'ils ressentent à provoquer ce conflit monumental, tout cela est introduit avec brio. Avec pareil parti pris, la personnalité de Paris se voit quelque peu modifiée et s'il garde sa dimension romantique on passe du bellâtre peureux du livre à un guerrier redoutable et charismatique qui se voit attribuer des hauts faits dont il n'est pas l'auteur dans l'œuvre d'Homère (le meurtre de Patrocle). Jacques Sernas et Rossana Podesta en Hélène, par leur beauté et leur photogénie incarnent  parfaitement ces icônes romanesques en dépit de leur jeu limité.

Là où le bât blesse c'est que le couple (qui aurait dû être une façade pour des questionnements plus profonds) éclipse totalement les autres personnages mythiques de L'Iliade qui auraient amenés une facette dramatique plus consistante. Les Grecs sont dans l'ensemble de gros méchants bien caricaturaux (hormis Ménélas et Ulysse mais on a trop vu Thorin Hatcher en méchant pour être convaincu par son interprétation d’autant qu’il semble un peu trop vieux pour le rôle) notamment Achille réduit à la grosse brute arrogante par le pourtant doué Stanley Baker et quelques personnages mémorable comme Diomède ou Ajax sont quasiment absents. Les Troyens sont un peu plus fouillé notamment Priam mais Hector est vraiment sous-traité et la scène du fameux duel avec Achille se suit de manière bien plus détachée que dans l'adaptation récente de Petersen où ce même moment était grandiose.

L’autre grand défaut de l'adaptation est son ton vraiment très terre à terre, toute la dimension philosophique et mythologique de la bataille, la quête de gloire et d’immortalité, les hommes tout cela est complètement absent (une des grandes force de la version de Petersen encore sans céder au kitsch) même si la croyance en les Dieux et leurs influences est plutôt bien exploité sans qu’ils apparaissent pour autant à l'écran.

La mise en scène de Robert Wise mettra tout le monde d’accord par contre et aurait mérité un script plus ambitieux.  Cinémascope monumental, décors mastodontes et figurants à perte de vue servent des morceaux de bravoure extraordinaires : le premier assaut des Grecs sur les remparts de Troie est d’une rare puissance et intensité, la fête orgiaque des troyens en honneur du cheval de bois lorgne vers les plus beaux excès de DeMille et l'affrontement final Ménélas/Paris est très efficace et nerveux.
Pas forcément une adaptation réussie donc mais un spectacle impressionnant qui devrait ravir l’amateur de péplum s’il oublie L’Iliade

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

jeudi 25 septembre 2014

L'Homme au complet blanc - The Man in the White Suit, Alexander Mackendrick (1951)

Sid Stratton est chimiste. Des recherches le conduisent sur la voie d'une découverte susceptible de révolutionner l'industrie textile : le tissu inusable et insalissable. Afin de tester sa découverte, il se fait embaucher dans les filatures et parvient à s'introduire dans les services de recherche. Grâce à l'appui d'Alan Birnley, un gros industriel, la découverte de Stratton semble tout d'abord être un succès. Mais les magnats du textile et les syndicats ouvriers entreprennent bien vite d'empêcher l'exploitation d'une invention dans laquelle ils ne voient qu'une dangereuse menace pour leur industrie.

Dès son premier film Whisky à gogo (1949), Alexander Mackendrick s’était avéré un des réalisateurs les plus virulents et politisés du studio Ealing dans ce récit de résistance alcoolisée d’un village écossais face à l’envahisseur anglais. Cette facette se ferait plus brillante encore avec cet excellentt Homme au complet blanc où il fait montre d’une plus grande maîtrise et signe un de ses chefs d’œuvre. Mackendrick avait longtemps envisagé de traiter d’un film sur le domaine de l’invention et de la science où il évoquerait les travers du monde de l’industrie. Sa première idée serait d’évoquer l’arme atomique mais il ne trouverait jamais le ton idéal dans les scénarios envisagés. L’étincelle viendra en lisant la pièce inédite et dormant dans les tiroirs de son cousin Roger MacDougall qui lui offre la trame et le cadre idéal à ses attentes même s’il la remaniera considérablement (au point de décevoir les spectateurs de théâtre connaissant le film quand la pièce sera enfin jouée en 1954) et y inventera quasiment le personnage d’Alec Guinness. Le résultat donnera une fable visionnaire et cinglante sur le capitalisme moderne.

L’histoire nous dépeint les soubresauts que causera dans l’industrie du textile l’invention du chimiste Sid Stratton (Alec Guinness) qui invente rien moins que le tissu inusable et insalissable. Le ver est dans le fruit dès l’ouverture, nous montrant un Stratton exploitant en sous-marin les ressources des usines où il est engagé à des postes bien plus modeste afin de poursuivre ses recherches. Les grands patrons de l’industrie nous sont alors déjà montrés au mieux comme des incompétents découvrant sans en connaître la teneur le laboratoire secret de Stratton et les énormes dépenses qui en découlentr. Au pire et sous cette stupidité, ce sont de vils calculateurs dont chaque action n’est motivée que par le profit, à l’image de l’odieux Corland (Michael Gough) fiancé intéressé délaissant Daphné (Joan Greenwood) dès que la possible association commerciale avec son père (Cecil Parker) sera caduque.

Stratton est ainsi un électron libre et rêveur uniquement préoccupé par ses recherches et qui ne trouvera pas plus sa place parmi les ouvriers. Mackendrick place d’ailleurs cette classe populaire dans des stéréotypes complémentaires à ceux des nantis. Les riches sont refermés sur eux-mêmes et leur seul soucis de l’argent, les ouvriers sont certes plus compétents dans ce qu’ils font mais font montre d’un même repli avec une obsession syndicale et des formules gauchistes prémâchées, à l’image du tea time imposé à Stratton par une collègue. Mackendrick n’aura pas été cherché bien loin l’inspiration pour les figures de l’usine, le patron interprété par Cecil Parker étant tiré du patron d’Ealing Michael Balcon et l’ouvrier syndicaliste sur Sidney Cole, producteur du film et très porté sur les droits des travailleur au sein du studio. La catastrophe est donc déjà en marche même si Stratton trouvera une interlocutrice plus attentive avec Daphné, personnage le plus lucide du film et sachant écouter et comprendre la portée de ses recherches.

 Alec Guiness est une fois de plus formidable dans son interprétation de ce personnage naïf, obsessionnel et touchant dans son autisme le détachant complètement des réalités du monde qui l’entoure. Mackendrick tout en le rendant très attachant dans sa nature quasi enfantine n’en est pas moins critique envers son héros qui ne mesure pas les conséquences de son invention, uniquement obnubilé par le résultat. Son attitude noble sera ainsi baignée d’une légère ambiguïté lorsqu’il refusera les pots de vins des industriels du textile pour enterrer son invention, la vraie vertu incorruptible se disputant à son caractère obsessionnel. 

Il s’avère d’ailleurs incapable de communiquer avec le monde extérieur, ne pouvant expliquer la nature de ses recherches que dans un charabia scientifique incompréhensible inaudible pour les patrons qui n’auront de cesse de le congédier et il faudra la vulgarisation et l’appel du profit de Daphné envers son père pour qu’il y trouve enfin un intérêt. Auparavant une scène de comédie au timing et à l’ironie irrésistible nous aura montré l’étendue de l’immobilisme et de la notion de classe paralysant l’Angleterre d’alors. 

Cecil Parker recherchant activement l’auteur des dépenses cachées de son usine congédie dans le même temps celui qui en est l’auteur et cherche à le voir, par pur snobisme. Il finira par le soutenir enfin le temps de réjouissants gags où l’usine est transformée en blocos vivant au rythme des explosions causées par les expériences de Stratton. Pourtant dès que le résultat s’illustrera à travers un costume blanc immaculé et faisant de Stratton une figure pure et innocente, l’entité de l’industrie en constituera le parfait négatif avec le cortège funèbre des magnats menacés et plus particulièrement Sir John Kierlaw (Ernest Thesiger) arborant une allure de vautour. Un même et bien humain égoïsme va finalement lier nantis et classe populaire, la satisfaction personnelle prenant le pas sur le progrès et l’intérêt collectif quand les deux s’associeront pour détruire cette invention qui menace leurs revenus. 

La course poursuite finale bascule dans une forme de féérie cauchemardesque où Stratton fuit dans l’obscurité de la ville où son costume étincelle tandis que les ombres malveillantes de ses ennemis se font monstrueuses et spectrales. Stratton y gagne même en grandeur lors d’un court moment de lucidité où l’un des rares personnages s’étant montré bienveillant et désintéressé avec lui (sa logeuse jouée par Edie Martin) le fustigera car son tissu insalissable lui fera perdre ses revenus de lavandière. Guiness atteint une émotion aussi profonde que subtile à ce moment, permettant à Mackendrick de dessiner des contours bien moins manichéens qu’attendus à son récit. 

Même si l’on devine que le réalisateur penche vers les plus démunis – les patrons s’avérant définitivement monstrueux dans cette scène où ils envoient presque Joanne Greenwood moyennant finance se prostituer pour convaincre Stratton de lâcher prise – cela ne se fera jamais au détriment d’une finesse constante. La conclusion cinglante célèbre l’immobilisme du collectif plutôt que le progrès par l’individu, même si l’ultime scène amusée nous montre que les génies n’ont pas dit leur dernier mot pour dérégler l’ordre établi.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal