Dans les années 1930, une jeune
gouvernante britannique tente en vain d'être envoyée en Chine comme
missionnaire. Elle travaille donc à Londres en économisant petit à petit
pour se payer son billet de train vers la Chine. Grâce à son patron,
elle est attendue dans une auberge tenue par une vieille missionnaire
dans la campagne retirée du nord de la Chine. Arrivée là-bas, elle gagne
le respect des gens et devient inspecteur des pieds, pour surveiller
que les pieds des petites filles ne soient plus bandés.
Le succès d'
Anastasia
(Anatole Litvak, 1956) avait permis à Ingrid Bergman de retrouver le
succès et les faveurs d'Hollywood (Un second Oscar de la meilleur
actrice à la clé et un Golden Globe) après une mise à l'écart de sept
ans à cause de son union à scandale avec le réalisateur italien Roberto
Rossellini. La star allait renouer pour un nouveau grand succès avec le
producteur Buddy Adler dans cette
Auberge du sixième bonheur. Le film est le biopic (adapté de l'ouvrage
The Small Woman
de Alan Burgess) de Gladys Aylward, missionnaire anglaise installée en
Chine au début des années 30 et vraie icône locale pour les actions
humanitaire qu'elle mena dans le pays dont un fameux exploit qui fit sa
légende quand en 1938 elle guida cent orphelins chinois à travers les
montagnes en pleine invasion japonaise. Ce destin pourtant suffisamment
hors-norme passe à la moulinette hollywoodienne pour plus de romanesque
avec le scénario aux choix discutable de Isobel Lennart.
Déjà le choix
d'Ingrid Bergman cède à la volonté d'avoir une star attrayante, la
blonde et grande actrice suédoise étant à l'opposé de la petite (d'où le
titre de la biographie
The Small Woman),
brune et typiquement anglaise Gladys Aylward connue pour son accent
cockney prononcé. Les longs mois de sacrifices et d'économie de Gladys
Aylward pour rejoindre la Chine passe en une ellipse où on la voit
vaguement travailler pour un patron bienveillant qui la recommandera à
une amie installée dans le pays.

C'est à travers une même ellipse
abusive que le long et périlleux voyage en transsibérien défile en un
clin d'œil (quand en vérité du fait des relations compliquées entre la
Russie et la Chine elle dû descendre bien avant l'arrivée et finir le
voyage en partie à pied), le train l’amenant pile à destination sans
autres difficultés. Enfin, le personnage vit une histoire d'amour avec
chinois, enfin plutôt un eurasien joué par Curt Jürgens tandis que
Robert Donat (pour ce qui sera son dernier rôle) grimé jouera un
mandarin local pour bien céder à toutes les conventions possibles. Tous
ses changements vaudront la colère de la vraie Gladys Aylward, aussi
indignée par ses aménagements de la réalité que par le choix d'Ingrid
Bergman sur laquelle elle pose le même regard moralisateur que l'opinion
américaine pour son passé.

Pourtant une fois acquise toute ces
facilités le film s'avère réellement prenant et réussi car réussissant à
cerner le sens de la dévotion de Gladys Aylward grâce à la prestation
habitée d'Ingrid Bergman. L'aspect toujours discutable d'un des
objectifs des missionnaires visant à convertir les "âmes égarées" dans
le christianisme est bien présent mais habilement contourné. Gladys a
vécu en Angleterre une existence sans éclat de domestique mais a tout au
long de cette période ressenti un appel vers l'ailleurs et plus
précisément la Chine, une terre qu'elle fera tout pour rejoindre.
Pourtant sa modeste condition sera un obstacle même pour cette âme
dévouée, la mission chinoise anglaise refusant sa candidature car elle
n'est pas "assez qualifiée".

Fixée à son objectif, elle rejoindra donc
la Chine par ses propres moyens mais une fois sur place et après le
décès de son mentor Jeannie Lawson (Athene Seyler) et là encore les
autorités locales lui refuseront tout aide, sa mission étant vouée à
l'échec car elle n'a pas assez d'expérience, elle n'est pas assez
qualifiée. Gladys apparait ainsi comme une figure fragile mais
déterminée d'abnégation, si convaincue de sa destinée qu'elle saura en
convaincre les autres. La condescendance du missionnaire pensant
"civiliser" les autochtones n'est pas la sienne car elle connaît ce type
de mépris et comme le soulignera un dialogue, s'il y a une plaie à
bander, des démunis à nourrir ou un enfant à soigner elle sera là et
sans poursuivre d'objectifs qui la dépasse.

Cet humanisme désintéressé
la verra adoptée rapidement par les chinois, lui faisant réussir les
tâches impossible lui étant confiée pour la décourager comme lorsqu'elle
sera nommée Inspecteur des pieds et traversera les villages pour
convaincre les familles de mettre fin à la tradition de bander les pieds
des jeunes filles. Ingrid Bergman incarne parfaitement cette image
idéalisée de bienveillance et de gentillesse, le scénario évitant d'en
faire une sainte en faisant passer souvent cela par l'humour. On sourit
notamment à cette scène où elle adopte un bébé abandonné, Curt Jürgens
lui reprochant son manque d'expérience en la matière pour découvrir en
rentrant chez elles qu'elle a déjà fondé une petite famille d'enfant
recueillis.

Même l'histoire d'amour décriée est finalement amenée
pour humaniser le personnage. C'est une humanisation mutuelle
d'ailleurs, Curt Jürgens s'étant fermé à tout émotion pour se dévouer à
sa tâche militaire va se trouver ébranlé peu à peu dans sa froideur par
l'énergie d'Ingrid Bergman. Elle aussi oubliant qu'elle reste une femme
avec des désirs et sentiments au-delà de sa mission s'affirmera peu à
peu dans sa féminité, acquérant beauté aux yeux de Jürgens qui la verra
autrement. Cette beauté supposé se révéler progressivement est un beau
thème aussi même si très relatif avec une actrice aussi avenante
qu'Ingrid Bergman.

Néanmoins malgré l'entorse à la réalité la romance
parvient à être touchante quand chacun dépasse le rôle qu'il s'est donné
pour s'ouvrir à l'autre. Le havre de paix se voit souillé par l'arrivée
de la guerre, Mark Robson étant plus inspiré pour faire craindre la
menace des japonais que pour l'exprimer, les scènes de bombardements
étant assez convenues alors qu'on tremble vraiment lors de la longue et
harassante marche finale. L'exotisme factice du film pointe aussi avec
ses intérieurs studios criards et ses extérieurs filmés au Pays de
Galles donc on repassera pour le dépaysement sans compter que tout le
monde parle anglais (mais avec une idée narrative intelligente pour le
justifier et se passer de sous-titres). Malgré les scories un joli film
donc qui sera un des grands succès commerciaux de 1958.
Sorti en dvd zone 2 français chez Fox