Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Nobuhiko Obayashi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nobuhiko Obayashi. Afficher tous les articles

mardi 25 juin 2019

The Little Girl Who Conquered Time - Toki o Kakeru Shōjo, Nobuhiko Obayashi (1983)


Yoshiyama est une étudiante qui voit sa vie bousculée par d'étranges rêves prémonitoires suite à sa perte de connaissance dans le laboratoire de son lycée. Elle confie alors son secret à son ami Fukamachi…

Nobuhiko Obayashi reste essentiellement connu (du moins pour le cinéphile occidental) pour House (1977), premier film furieux et inventif oscillant entre délire pop expérimental, conte gothique azimuté et troublant coming of age adolescent. Le réalisateur y déployait tout son passif dans le cinéma d’avant-garde dans un tout accessible et délirant à la fois. Par la suite Obayashi mènera une longue et intéressante carrière même si moins saluée que son coup d’éclat initial. Au Japon néanmoins Toki o Kakeru Shōjo est une œuvre au moins aussi populaire que House. Le film est l’adaptation d’un roman de Yasutaka Tsutsui, maître de la science-fiction japonaise et notamment connu pour le magistral Paprika (2007) que Satoshi Kon transposera d’un autre de ses ouvrages. Le film croise habilement la veine expérimentale d’Obayashi avec les thématiques SF autour du réel disloqué de Yasutaka Tsuitsui, les deux se rejoignant dans les questionnements adolescents du récit. 

Kazuko (Tomoyo Harada) est une lycéenne japonaise candide formant un triangle amoureux qui s’ignore entre l’attachant mais balourd Goro (Toshinori Omi) et le sensible Kazuo (Ryōichi Takayanagi). Les premières minutes nous donne quasiment les clés du mystère à venir avec cette scène poétique où Kazuko admire les étoiles en compagnie de Goro avant que Kazuo surgisse pour captiver l’attention de la jeune fille. Un Kazuo charmant de douceur qui s’éclipse pour aller cueillir des fleurs manquant de rater le train de retour d’expédition scolaire. Cette entrée en matière laisse croire que Obayashi n’a pas mis la pédale douce sur l’expérimentation formelle puis qu’en deux séquences on passe du noir et blanc à la couleur, du format 4/3 au 1.85, et que l’artificialité de ce ciel étoilé ainsi que les incrustation bariolée au fenêtre du train vont nous plonger dans un monde aussi délirant que House

Il n’en sera rien, l’ensemble demeure assez sobre et l’étrange ne s’invite que progressivement après que Kazuko ait perdu connaissance en respirant un curieux parfum de lavande en salle de chimie où elle traquait un intrus. Le récit croise alors un quotidien dont la paisibilité s’altère peu à peu pur Kazuko. Des accélérations inattendues ou effets de montages cut viennent zébrer les instants de vie anodins, faisant perdre pied à Kazuko. Ces dérèglements imperceptibles pour son entourage finissent par avoir des conséquences qui vont faire doute l’adolescente de sa raison puisqu’elle semble vivre de façon prémonitoire deux fois les mêmes journées. Obayashi joue à la fois de la répétitivité (les scènes de réveil dans un effet qui annonce le Un Jour sans fin d’Harold Ramis (1993)) et de l’imperceptible avec le comportement volontairement ou pas décalé de Kazuko au fil de sa prise de conscience. 

Elle est constamment prise de cours qu’elle puisse anticiper ou pas les évènements à son avantage : sauver Goro d’un incident, mieux répondre à l’interro surprise d’un professeur mal négociée initialement. Ce trouble permanent repose sur l’argument fantastique du film, mais aussi sur celui plus sentimental. Le bourru Goro est typique d’un adolescent de son âge dans sa maladresse et son naturel quand à l’inverse Kazuo semble le petit ami idéal, prévenant et attentionné mais semblant pourtant maintenir un certain recul alors qu’on pourrait basculer dans la romance. La réalité déréglée de Kazuko se conjugue ainsi à ce trouble amoureux et occasionne de beaux moments de romance suspendue. Le fait que la gêne de notre héroïne soit moins manifeste lorsque les évènements se rejouent en compagnie de Kazuo est d’ailleurs une forme d’indice… 

Obayashi tourne le film dans sa ville natale, baignant l’ensemble d’une atmosphère nostalgique et provinciale troublante autant due au réel qui échappe à Kazuko que d’éléments plus personnels et intimes pour le réalisateur. En effet, aux évènements anodins qui se rejouent pour Kazuko s’y ajoutent d’autres plus dramatiques autour de la solitude et du deuil à travers ce couple de vieillards seuls au monde ou ayant encore leur petit fils selon les niveaux de réalité. A l’apaisement concret avec un proche bien vivant succède alors un épilogue plus amer et mélancolique où le doux parfum des fleurs et les objets du disparu entretiennent la mémoire. 

C’est une forme d’apprentissage pour Kazuko qui à travers l’aventure dit un peu aussi adieu à son enfance pour devenir une jeune femme, le renoncement à un doux souvenir d’enfance jouant à la fois sur son cheminement intime et l’élément SF de l’histoire. Obayashi parvient à mener de front ces deux facettes qui culminent dans un étourdissant final où Kazuko remonte le temps pour revenir à l’incident initial. Le réalisateur use de photographies qu’il anime en stop-motion pour donner une dimension saccadée et mentale de ce voyage temporel enfin conscient où Kazuko revisite son enfance pour mieux la quitter. 

Les incrustations et quelques éléments animés sont certes un peu kitsch mais distille la même magie que dans House, l’extravagance et l’excentricité cédant à une pure approche émotionnelle ici. La jeune Tomoyo Harada dans son premier rôle au cinéma est absolument remarquable d’innocence et de fragilité, notamment dans l’ultime renoncement final. Obayashi signe là une œuvre culte largement exploitée par la suite, d’abord dans un téléfilm adaptant le roman en 1985, un nouveau film cinéma en 1997 (où Tomoyo Harada est la narratrice) et 2010 et surtout la suite/remake brillantissime (qui égale voire dépasse l’original) qu’est le film d’animation La Traversée du temps (2006) qui mettra la carrière de Mamoru Hosoda sur orbite.

Sorti en bluray japonais et en dvd anglais doté de sous-tires anglais 

 

mardi 21 août 2018

House - Hausu, Nobuhiko Obayashi (1977)


Une jeune lycéenne nommée « Angel » se rend à la maison de campagne de sa grand-tante malade, accompagnée de six de ses camarades de classe : Gari, Merodî, Kunfû, Makku, Suîto et Fanta. Les sept filles devront faire face à des évènements surnaturels.

Même en regard des standards « autre » particulièrement élevés du cinéma d’exploitation japonais des 70’s, House est un pur ovni inclassable. Il s’agit du premier long-métrage de Nobuhiko Obayashi, figure du cinéma d’avant-garde japonais des années 60 qui parvint en exporter les expérimentations dans une prolifique carrière dans le film publicitaire. L’imagerie décalée de ses spots devient ainsi familière au grand public japonais, au point d’inciter le président de la Toho (dont les studios servaient souvent à tourner ses films publicitaires) à lui proposer de signer un film pour le studio.

Il s’agit d’une période particulièrement difficile pour les studios japonais concurrencés par la télévision, et qui du coup se trouvent forcés pour attirer le public de proposer un spectacle que ne peut se permettre la petite lucarne. Cela entraînera les productions érotiques du Roman Porno/Pinku Eiga au sein de la Toei et la Nikkatsu notamment et en tout cas crée une brèche unique pour les cinéastes à l’univers visuel singulier. Lorsqu’il doit réfléchir au projet de film pour la Toho, Obayashi se souvient des idées issues de l’imagination fertile e sa petite fille : une maison hantée où son reflet dans un miroir l’aspirerait, ses long cours de piano où elle avait l’impression que l’instrument mangeait ses doigts… Les bases de House sont jetées et malgré le script incompréhensible, toute latitude est laissée au réalisateur.

Par sa folie ambiante, House pourrait laisser croire au produit foutraque partant dans tous les sens. C’est bien ce qu’il est certes, mais ce chaos n’en est pas moins étudié dans les moindres détails. Il y a chez Obayashi une vraie volonté de faire une œuvre « grand public » et plus précisément de ramener les adolescents dans les salles. Le film a donc une tonalité indéniablement pop, qui s’adapte et se transforme au gré des différents genres abordés par l’histoire : le teen movie romantique, la comédie absurde ou l’épouvante à travers un récit de maison hantée. La première partie introduisant les sept adolescentes par son ton mélange ainsi le romantisme suranné du drama et l’imagerie flamboyante du manga. Le passif publicitaire du réalisateur se ressent avec le sentiment d’avoir pour chaque séquence un spot avec son esthétique et humeur propres tout en se fondant au sein dans un ensemble narratif. Chaque plan doit frapper la rétine du spectateur d’une manière ou une autre. 

Le gros plan de la scène photographique d‘ouverture se baigne d’une teinte colorée, la photo diaphane et les ralentis nouent par l’image l’amitié innocente de Angel (Kimiko Ikegami) et Fantasy (Kumiko Ohba). L’arrière-plan de ciel couchant factice amplifie ensuite le mélodrame lorsqu’Angel rencontre dans le théâtral décor d’appartement sa future belle-mère. Enfin les accélérés incongrus et les jump-cuts introduisent le maladroit Mr Togo (Kiyohiko Ozaki) sur lequel il ne faudra pas trop compter dans les épreuves à venir. Le liant se fait par l’omniprésence de ce chat, au cœur de l’action, en arrière-plan ou simple ombre qui influence les personnages et les guident vers cette mystérieuse demeure en campagne.

Chaque éléments s’avère minutieusement étudié pour faire osciller le film entre le cliché et l’étrange la bande-son pop et sirupeuse. On pense notamment à la caractérisation des sept adolescentes dont le nom et l’allure vestimentaire définit le tempérament : la mélomane Melody/Merodi (Eriko Tanaka), l’intellectuelle Prof/Gari (Ai Matsubara), la rêveuse Fantasy, la bagarreuse Kung Fu/ Kunfû (Miki Jinbo), l’innocente Angel, la vorace Mac/Makku (Mieko Satō) et la douce Sweetie/Suîto (Masayo Miyako). Cette simplification est inhérente aux archétypes revisités du conte (sept protagonistes au caractère tranchés comme les sept nains de Blanche-Neige) et servira ainsi une nouvelle fois par la seule image à expliquer comment leurs tempéraments les feront résister ou céder à la menace surnaturelle. Arrivé dans la maison, le réalisateur croise les clichés du film d’horreur (la fâcheuse tendance des personnages à systématiquement se séparer) à des situations délirantes. L’atmosphère de pure épouvante gothique occidentale introduit pourtant des créatures issues du folklore japonais, notamment ce yōkai dont la tête surgit d’un puits (ce qui l’associe à Okiku dans le bestiaire yōkai) pour mordre les fesses de sa victime. 

La peur, la surprise et l’absurde s’entremêlent ainsi constamment dans l’approche d’Obayashi qui multiplie les ruptures de ton – cette transition où la tête d’un vendeur de nouille surgit dans le plan. La peur se révèle de manière insidieuse et toute poétique avec le reflet d’un miroir renvoyant l’innommable, ou dans un macabre burlesque comme ces bouts de doigts jouant une mélopée infernale au piano. L’élégiaque (l’allure immaculée et fantomatique d’Angel) de la peur traditionnelle cède à l’apocalypse expérimentale où Obayashi mélange les techniques entre animation, psychédélisme et gore décomplexée. La faiblesse de ces jeunes filles réside dans la pureté de leur amitié, le souci d’être ou de se placer sous l’aile de l’autre les rapprochant de ce qui a fait de leur tourmenteuse (Fascinante Yōko Minamida pourtant bien plus jeune que le rôle, loin des Mizoguchi ou Imamura chez qui elle a débutée) un être déçu par l’amour et finalement démoniaque. 

On peut d’ailleurs rapprocher les destins des personnages féminins dont l’attente vaine d’un amour/sauveur masculin (grotesque dans son pendant moderne et joliment nostalgique par ce flashback façon film muet) transformera en succubes vengeresse. Le prince charmant sur son beau destrier blanc est un fantasme ou un souvenir embelli, mais aussi le père absent dans la réalité pour Angel. La belle tirade finale fait ainsi de l’amour le sentiment le plus éternel, mais aussi la malédiction la plus insurmontable. Un vrai film culte qu’on peut soupçonner avoir été vu par un certain Sam Raimi tant il anticipe son Evil Dead (1982).

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez Eureka