Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 26 novembre 2014

Top Secret - The Tamarind Seed, Blake Edwards (1974)

Une employée du ministère de l'Intérieur britannique et un agent secret soviétique tombent amoureux durant un séjour à la Barbade. Mais leurs pays respectifs ne voient pas leur relation d'un bon œil. A défaut de les séparer, ils tentent de les utiliser afin d'obtenir des informations confidentielles.

Le début des années 70 constitue une période très particulière dans la carrière de Blake Edwards. La fin des années 60 l’avait vu s’atteler à des productions de plus en plus nanties et audacieuses mais qui pour la plupart allaient se solder par un échec commercial. Qu'as-tu fait à la guerre, papa ? (1966) et sa satire de la guerre arrive ainsi un peu trop tôt alors que les comédies pacifistes comme M.A.S.H. (1970) ou De l’or pour les braves (1970) rencontreront un grand succès dans un Hollywood plus ouvert à la contre-culture. L’aura de film culte de The Party (1968) se fera surtout dans le temps tant le film est singulier dans son approche comique à l’époque, et la comédie musicale flamboyante Darling Lili (1970) sera un échec cuisant car symbole du système de studio à bout de souffle alors qu’émerge le Nouvel Hollywood - au même moment un David Lean reçoit un accueil glacial injuste pour les mêmes raisons avec La Fille de Ryan

Edwards mettra pratiquement une décennie à s’en remettre, se relançant d’abord commercialement en ressuscitant la série des Panthère rose dont il enchaîne trois épisodes inégaux avec Le Retour de la Panthère rose (1975), Quand la Panthère rose s’emmêle (1976) et La Malédiction de la Panthère rose (1978). Pour le renouveau artistique, il faudra attendre le formidable Elle (1979) où il trouve la formule magique de la comédie adulte douce-amère qui fera le sel de ses riches années 80. Reste donc ce curieux moment du début des seventies où Blake Edwards se cherche, délaisse la comédie pure et s’aventure dans des genres inattendus pour lui avec notamment le western Deux hommes dans l’Ouest (1971), le thriller médical Opération clandestine (1972) et le film d’espionnage Top Secret (1973). Trois grandes réussites qui se solderont malheureusement à nouveau par des fours commerciaux, Deux hommes dans l’Ouest constituant même un souvenir douloureux car remonté par le studio ; Edwards en nourrira une rancœur tenace envers Hollywood qui s’exprimera dans le corrosif S.O.B. (1981).

On pense forcément à la série des James Bond avec ce générique de Maurice Binder accompagné d’une musique de John Barry, mais pourtant Top Secret dessine sa dualité entre espionnage et intrigue sentimentale dès cette ouverture. Le magnifique thème de Barry offre une tonalité romantique feutrée sur des jeux d’ombres du couple vedette tandis que l’arrière-plan rouge dresse le cadre inquiétant de l'environnement où va évoluer l’intrigue. C’est bien le monde de l’espionnage qui va s’introduire dans une histoire d’amour, qui débute de façon commune avec la rencontre entre l'Anglaise Judith Farrow (Julie Andrews) et le Russe Feodor Sverdlov (Omar Sharif) dans le cadre paradisiaque de la Barbade.

La romance est dans un premier temps perturbée par les fêlures de chacun : Sharif est un agent soviétique solitaire et désormais désintéressé de la cause tandis que Julie Andrews, secrétaire au ministère de l'Intérieur, sort d'une rupture douloureuse et ne s'est jamais pardonnée la mort de son mari quelques années auparavant. Entre eux se noue une étrange relation amoureuse platonique placée (élément crucial pour la suite) sous le signe de la sincérité malgré des natures diamétralement opposées. Déambulant dans de divins paysages exotiques, ils se livrent étonnement l'un à l'autre sur leurs différences culturelles, leur déconvenues personnelles et surtout ces doux sentiments qui semblent déjà les rapprocher. La séduction directe et entreprenante du Slave Feodor se heurte à la réserve de l'Anglaise Judith pas encore prête à se livrer, à souffrir de nouveau. Feodor, habitué à contenir ses émotions et à donner le change dans le monde du KGB où toute opinion divergente fait suspecter de trahison, va ainsi se révéler à cette femme qui à l’inverse est un véritable livre ouvert quant à ses émotions.

Omar Sharif par le bagout de son personnage parait souvent ambigu, le cynisme de sa vision du monde contredisant sa vraie croyance en son amour pour Judith. Julie Andrews à l’inverse exprime une candeur et une sincérité troublantes, incapable de donner le change en dépit de la distance et de la retenue affichées. Par ces tempéraments opposés, chacun trouve son complément chez l’autre et Blake Edwards signe en fait l’exact inverse de son Darling Lili. Dans ce dernier, l’histoire d’amour était toujours perturbée par la méfiance qu’entretenaient mutuellement les amants, le pilote américain joué par Rock Hudson et déjà Julie Andrews en agent double et simili Mata Hari officiant pour les Allemands.

La relation s’avérait mouvementée et tumultueuse car la volonté de manipulation se voyait rattrapée par de vrais sentiments naissants, dans un chaos jurant avec l’esthétique chatoyante du film. Top Secret, au contraire, oppose un amour pur, sincère et longtemps chaste qui constituera la seul lumière d’un environnement froid, uniforme (la Barbade dépourvue du moindre exotisme, Paris et Londres quasi anonymes et se devinant plus par le dialogue) et où tout le monde ment et dissimule un secret quelconque. On le sait, Blake Edwards a rencontré Julie Andrews sur le tournage de Darling Lili et l’a épousée peu après. A l’aune de cette information, on peut voir Darling Lili comme témoin de la confusion de l’amoureux incertain tandis que la paix qui traverse la romance de Top Secret est celle d’un amant confiant et apaisé.

L'histoire - adaptée du roman éponyme d’Evelyn Anthony paru en 1971 - prendra bien plus d’ampleur quand leurs professions, nationalités et blocs opposés rattraperont notre couple. Incapables d'imaginer une relation d'amitié, voire amoureuse, entre deux êtres issus de régimes antagonistes, les services secrets russes et anglais s'agitent pour empêcher ce lien puis en profiter afin de soutirer des informations. La sincérité jamais démentie du couple se poursuit de retour dans le monde réel, seul point d’ancrage dans la redoutable partie d'échecs qui se joue alors et qui convoque brillamment toutes les figures du genre (agent double, passage à l'Ouest, micros...) à travers les excellent seconds rôles que sont Anthony Quayle en chef du MI5 et Dan O'Herlihy en ambassadeur retors. 

Ces deux personnages figurent chacun à leur manière la paranoïa et le secret régnant dans cet univers du Renseignement. Quayle doute de tout et de tout le monde, cette méfiance le rendant quasiment omniscient et jamais pris au dépourvu par les revirements inattendus de certaines situations et de la part de certains protagonistes. Dan O'Herlihy avec son personnage d’ambassadeur justifie à lui seul cette paranoïa, son propre couple étant bâti sur un mensonge (il est homosexuel), si ce n’est son existence entière comme le montrera une révélation saisissante.

Epiés, suivis et traqués, les héros poursuivent dans le monde réel la magie du lien des premiers instants du film à travers l'alchimie palpable entre Sharif et Julie Andrews. Edwards les filme avec une grande pudeur, passant plus par les mots et sa mise en scène pour tisser leur lien puisque la dissimulation est constamment de mise pour donner le change à leurs pairs. L’ironie repose sur la manière dont les amants réussiront à poursuivre leur relation. En étant francs et en avouant à leurs supérieurs qu’ils se plaisent et souhaitent se voir, ils n’éveilleraient que la suspicion. Ils leur diront donc simplement ce qu’ils souhaitent entendre, Judith comme Feodor faisant croire chacun à leur camp qu’ils souhaitent faire de l’autre un agent double et pouvant alors se voir à leur guise. Feodor, habitué à ce jeu de dupes, s’en amuse même si les risques sont immenses tandis que l’expérience sera une révélation pour Judith, ne s’avouant jamais ses sentiments mais osant toujours aller plus loin dans la supercherie. 

Cette hésitation et cette crainte constante de s’ouvrir seront toujours balayées par la conviction de Feodor, puisqu’on aura deviné que la jeune femme n’avait eu que des partenaires défaillants et lâches auparavant. Le rapprochement du couple sera ainsi un long cheminement jusqu’à cet abandon total de Judith, Edwards usant des même motifs visuels - mais pour un résultat inverse - que dans Darling Lili pour illustrer ce sentiment de long échange ininterrompu par un montage poursuivant les bribes de conversation d'un lieu à un autre sans coupures. La tension sexuelle évidente se voit désamorcée par une même volonté de retenue envers la pudeur de Judith ; et lorsque Feodor lui propose vers la fin d'aller nager ou de (enfin) faire l'amour, la scène suivante montre l'après apaisé plutôt que la facile séquence charnelle attendue.

Pratiquement sans action (et assez laborieuse les rares fois où il y cède avec une fusillade finale brouillonne), la trame n’en est pas moins palpitante, rappelant La Lettre du Kremlin de John Huston où le suspense découle de la seule force du soupçon envers l’autre. Chambre d’hôtel isolée, alcôve de bureau et parcours de golf sont les lieux où les décisions fatidiques se prennent et où les pièges se referment dans une pure cordialité de façade. Le contexte de la Guerre Froide n'a d'ailleurs pas vieilli tant il n'est que prétexte à magnifier l’osmose entre Judith et Feodor (aucun rebondissement ne jouera jamais sur le doute de l'un sur l'autre), symbolisée par le leitmotiv de la graine de tamarinier. Les soubresauts de l’intrigue rendent aussi incertain l’avenir du couple que l’existence de la graine, supposée selon la légende ressembler à un visage humain depuis qu’un esclave a été pendu à tort sous l’une de ses pousses. 

La rêveuse Judith y croit tandis que le plus pragmatique Feodor n’y voit qu’un conte. L’apparition finale de la graine avec son contour atypique signifiera leur union indéfectible dans une magnifique scène de retrouvailles. Dans le même temps, le fossé avec ce monde de l’espionnage qu’ils ont quitté se creuse avec un ultime et marquant stratagème de tromperie. Top Secret est l'une des œuvres les plus méconnues de Blake Edwards, mais surtout un vrai joyau dans sa filmographie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

dimanche 3 juin 2012

Mayerling - Terence Young (1968)


1888. L'archiduc Rodolphe, prince héritier austro-hongrois, est entré en conflit, pour des raisons à la fois personnelles et politiques avec son père François-Joseph. Son mariage avec la princesse Stéphanie de Belgique ne le satisfait pas davantage que l'évolution du régime politique. Au hasard d'une promenade, il rencontre une jeune inconnue, Maria Vetsera, avec qui il entretient bientôt une liaison secrète ce que son père l'empereur et sa femme l'impératrice Elizabeth désapprouvent.

Mayerling est la seconde adaptation du roman éponyme de Claude Anet après celle d'Anatole Litvak en 1936 avec Charles Boyer et Danielle Darrieux. Les amours du prince Rodolphe et de Maria Vetsera par son issue tragique nourriront nombre de mystère et une aura romanesque que saura exploiter le livre et donc forcément les films se prêtant idéalement au mélo flamboyant. C'est bien sûr le cas dans cette version signée Terence Young, prestigieuse coproduction franco-britannique aux moyen conséquents et au casting imposant : Omar Sharif, Catherine Deneuve, James Mason en Archiduc et la grande Ava Gardner jouant une vieillissante Sissi.

Le film se fait donc le portrait de la nature sombre et dépressive de Rodolphe (Omar Sharif), la manière dont l'amour de Maria Vetsera l'en fera émerger avant d'être brisé par les conventions dues aux enjeux de pouvoir de la noblesse et du paraitre. La longue première partie nous montre donc un prince héritier dont le vrai sens de la vie est suspendu à l'attente du pouvoir encore solidement tenu par son père l'empereur François-Joseph (James Mason parfait d'autorité et de hauteur) qui l'éloigne de toute décision. Pour satisfaire cette frustration, Rodolphe se réfugie dans la défiance et l'excès que ce soit par son train de vie dissolu ou ses accointances avec des ennemis du régime comme ces comploteurs souhaitant rendre la Hongrie autonome face à l'Empire.

Rien n'importe réellement pour Rodolphe blasé de tout si ce n'est tromper son ennui et le film montre bien que orgie comme réunion secrète ne sont qu'une manière d'égayer (Rodolphe évitant les espions de son père pour dans la foulée s'afficher au grand jour) un quotidien fait de célébration, bal et devoirs ennuyeux divers. Omar Sharif déjà fort à son aise en héros slave dans Docteur Jivago trouve encore matière à s'occidentaliser (et éloigner l'image de Lawrence d'Arabie) avec cette belle interprétation de l'héritier des Habsbourg dont il exprime magnifique le tempérament dépressif.

Malgré les moyens conséquents le film s'avère étonnamment peu flamboyant. Les décors et costumes en imposent par le sens du détail et l'ampleur de l'ensemble mais si on ne peut qu'apprécier la débauche de cette reconstitution on est rarement vraiment éblouit par rapport au canon hollywoodien. Terence Young réserve en fait la lumière aux passages romantiques entre Rodolphe et Maria tous somptueux et de plus en plus grandioses : la première rencontre sautillante dans une fête foraine, le premier rendez-vous nocturne dans les appartements de Rodolphe, les retrouvailles à Venise, la retraite à Mayerling, le bal et le tragique final....

Tous les autres moments semblent écrasés par une chape de plomb quant à l'imagerie (la photo blafarde d’Henri Alekan), l'interprétation (magnifique Ava Gardner en souveraine détachée et mélancolique qui a apaisée ses souffrances dans la fuite) ou l'arrière-plan où il est largement suggéré que les malheurs sont issus d'une malédiction pesant sur les Wittelsbach de Bavière (les références à Ludwig).

Le destin funeste est donc en marche et il s'agit donc de profiter de cette romance avant que tout ne s'arrête. C'est là que Terence Young se montre le plus inspiré avec des séquences visuellement splendide où le réalisateur instaure des motifs répétitifs se répondant à différent moments du film (le cadrage dans l'embrasure d'une porte au sortir du bal identique à celui de la rencontre nocturne, le mouvement de caméra final dans la chambre répondant à celui d'une scène d'amour).

L'échange de regard entre Rodolphe et Maria depuis leur balcon respectif alors qu'ils assistent à l'opéra Giselle (qui annonce le drame à venir avec son thème de l'amour plus fort que la mort) offre une des plus belles scènes, tout comme l'arrivée d'Omar Sharif à Venise derrière Deneuve peignant dans un plan à la composition superbe.

Tout n'est pas parfait loin de là et l'ennui guette souvent dans la description de cette monarchie atrophiée, le rythme ne s'emballant jamais vraiment et le traitement des enjeux politiques du moment restant très en retrait malgré quelques dialogues intéressant. Tout se plie à la force de cette histoire d'amour où la dernière partie s'orne d'une grande tristesse. L'affirmation du couple à la face du monde lors du bal final signe sa légitimité et sa fin prochaine malgré l'audace.

L'union que tous leur refuse ne pourra se faire que de la plus désespérée des manières lors d'un touchant final. Omar Sharif est fabuleux le visage éteint et le regard perdu et Catherine Deneuve symbolise une sorte d'idéal de jeune héroïne romantique dévouée et sacrificielle. Sans être totalement un classique du genre un beau film néanmoins qui ne peut que combler l'amateur de mélo.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

mardi 4 octobre 2011

Opération Opium - The Poppies Are Also Flowers, Terence Young (1966)


Des inspecteurs américains traquent des trafiquants de drogue qui s’approvisionnent en fleurs de pavot en Iran. Grâce aux autorités iraniennes, ils procèdent au marquage radioactif d'une cargaison afin qu’elle les mène aux responsables du réseau. C’est en Italie que les inspecteurs retrouvent la piste du convoi…

A première vue, rien ne semble distinguer cet Opération Opium de la vague de films d‘espionnage pop (et auquel le Coin du cinéphile se pencha en son temps) produits dans le sillage des James Bond : belles jeunes femmes courtes vêtues, décors luxueux, contrées exotiques et atmosphères colorées. Se suivant avec plaisir et sans ennui, le film est un honnête divertissement désuet, typique de son époque, mais guère inoubliable. L’intérêt est ailleurs et la vision s’avère bien plus excitante quand on connaît la nature étonnante de son processus de production.

Opération Opium a en effet la particularité d’être le seul film de cinéma produit par l’ONU. Comme nous l’explique judicieusement l’excellent module en bonus, le film naît de la volonté d’un responsable de l’ONU de montrer de manière pédagogique à travers des fictions les différentes missions remplies par l’organisation. Originellement destiné à la télévision pour laquelle trois téléfilms seront réalisés (dont un par Mankiewicz en personne), Opération Opium aura l’insigne honneur de sortir en salle par la volonté de son réalisateur Terence Young, qui va mettre tous les atouts de son côtés. Young est surtout connu pour avoir mis en scène trois des premières et meilleures aventures de James Bond, Dr No, Bons baisers de Russie et plus tard Opération Tonnerre.

C’est précisément le créateur de James Bond, Ian Fleming, qui lui donne le sujet idéal en s’inspirant du motif d’un de ses livres, où des policiers rendaient radioactifs des diamants afin de remonter la filière d’un réseau de trafiquants. Young remplace les diamants par l’opium pour traiter du travail de l’ONU dans la lutte anti-drogue. Problème : le sujet est finalement trop ambitieux et demande un budget bien plus élevé qu’une simple production télévisée. Qu’à cela ne tienne, le bouche à oreilles des agents les plus influents d’Hollywood parvient à constituer finalement un casting monstrueux venu participer gratuitement au film pour la bonne cause. Défilent donc sous nos yeux pour des rôles plus ou moins consistants Omar Sharif, Trevor Howard, Angie Dickinson, Yul Brynner, Marcello Mastroianni, Eli Wallach et bien d’autres.

Une fois ses données connues, le regard aguerri distingue progressivement divers éléments qui dénotent de la production d’espionnage standard. Terence Young oblige, les éléments bondiens sont omniprésents entre le générique façon Maurice Binder, l’élégance et le luxe ambiant ainsi qu’une nerveuse bagarre dans un train lorgnant sur celle mythique entre Bond et Red Grant dans Bons Baisers de Russie. Sous cette futilité se dévoile une touche de gravité inhabituelle trahissant les attentes de son commanditaire prestigieux.

On n'est ainsi pas loin du film de propagande didactique lorsque la caméra s’attarde longuement sur ces junkies, un échange absolument pas naturel entre les héros nous donnant les chiffres de l’escalade de la toxicomanie aux Etats-Unis. La construction du film surprend également en sacrifiant violemment son héros au deux tiers de l’intrigue de manière inattendue, ornant l’ensemble d’un voile de noirceur qui l’éloigne du divertissement léger apparent.

Sorti en dvd zone 2 franais chez Carlotta

mercredi 19 janvier 2011

La Vallée Perdue - The Last Valley, James Clavell (1971)


Au XVIIe siècle, l'Europe est ravagée par la guerre de Trente ans. En 1641, tandis qu'il fuit les pillages, les meurtres et la peste, Vogel (Omar Sharif), un homme instruit que l'affrontement entre catholiques et protestants laisse indifférent, découvre une vallée qui semble avoir miraculeusement échappé aux massacres et à la famine. Peu après, un groupe de mercenaires, dirigé par «le Capitaine» (Michael Caine) arrive dans la vallée. Vogel les convainc d'épargner la ville et ses habitants, en retour de quoi ils pourront passer l'hiver dans la région.

La première image du film est un crucifix se divisant en deux pour se transformer en guerriers s’affrontant à l’épée. Cette ouverture donne le ton (en plus de signaler l’influence des films de samouraï sur James Clavell), portée par la musique ténébreuse aux accents médiévaux de John Barry pour bien nous signifier que la religion ne sera ici que source d'affrontements. A l’époque de la sortie du film, les deux principales zones de conflits dans le monde sont l’Irlande du Nord et le Moyen-Orient, où le motif religieux sert de prétexte à d’autres intérêts moins avouables mais c'est de manières symbolique et universelle toute forme de confrontation de cet ordre dont il est question. La Vallée perdue, adapté d’un roman de J.B. Pick, se fait donc l’écho de ce contexte et sous son aspect de film historique et d’aventure, son propos s’avére encore tristement contemporain aujourd’hui.

A la tête de ce projet à haut risque, on trouve James Clavell, une des personnalités les plus singulières du cinéma anglais de cette période. Clavell entre dans la catégorie de ces cinéastes baroudeurs à la John Huston, ces hommes qui ont vécu mille et une vies et bourlingué à travers le monde avant d’intégrer le milieu du cinéma. Jeune officier durant la Seconde Guerre Mondiale, il passe de longs mois dans les camps de prisonniers japonais. Cette expérience éveillera son intérêt pour l’Asie et nourrira toute son œuvre à venir. Tout d’abord écrivain, il sera l’auteur de grands succès tel que King Rat (directement inspiré de son expérience de prisonnier de guerre) et surtout Shogun, récit historique narrant la découverte du Japon par un aventurier européen. La série adaptée de ce dernier (avec Richard Chamberlain) et produite par Clavell au début des années 80 remportera un grand succès. Clavell connaîtra une première consécration en 1963 lorsqu’il cosignera le scénario de La Grande Evasion où une nouvelle fois son parcours apportera force et véracité aux situations. Ce petit aperçu montre le goût du réalisateur pour les entreprises aventureuses et complexes qui trouve son aboutissement dans La Vallée Perdue, sa dernière réalisation (au sein d’une filmographie mince mais précieuse) pour le cinéma, film dans lequel il semble avoir le plus donné de lui-même.

Le film aborde une période historique rarement traitée au cinéma : la Guerre de Trente ans. Une ère sombre et sanglante durant laquelle la zone regroupant l'ancien Empire romain germanique a perdu le tiers de sa population. Dès les cauchemardesques premières minutes suivant l’errance du personnage d'Omar Sharif, c’est l’enfer de ce monde barbare et sans espoir qui s'offre à nos yeux. Famines, villages massacrés, viols, charniers de cadavres victimes de la peste, Clavell multiplie les images apocalyptiques montrant l’horreur dont l’Homme est capable.

Le contraste est d’autant plus saisissant lorsque l'action s'installe dans la vallée, jardin d'Eden abondant et oublié. Ce contexte paradisiaque n’est pourtant qu’illusion, là encore les mêmes problèmes persistent à une échelle plus réduite. La seule force de régulation demeure l’armée de mercenaires commandée par Michael Caine, installée de force dans la vallée pour l’hiver à l’abris des combats. L’histoire dépeint les tensions dues à la difficile cohabitation entre les soldats et une population rurale totalement dominée par un terrifiant prêtre fanatique incarné par Per Oscarsson.

Plusieurs situations révoltantes démontrent la mainmise de celui-ci sur les esprits faibles, l’usage qu’il en fait servant plus à asseoir son emprise mise à mal et assouvir ses penchants sadiques. Ainsi un vieux patriarche définira son rapport avec Omar Sharif tour à tour amical et hostile selon l’humeur du curé. Pire encore, il acceptera d’offrir sa fille en pâture aux soldats concupiscents en échange de l’absolution pour elle. Pourtant, même là, la religion s'avère un instrument de pouvoir et de manipulation, le prêtre étant téléguidé par Gruber, véritable maître de la vallée, conforté dans son statut par la piété et la crainte des paysans.

Clavell offre des questionnements passionnants sur le rapport à la religion à travers ses deux personnages principaux. Michael Caine trouve un de ses plus grands rôles en soldat cynique revenu de tout et ne croyant plus en rien. Capable des pires écarts de violence, c’est un fou de guerre tout à fait à l’aise dans ce cadre où la force prime. Le scénario et la prestation subtile de Caine l’humanisent pourtant peu à peu en dévoilant légèrement ce passé qui l’a rendu si glacial. Il semble également retrouver une forme de sérénité et de paix spirituelle au contact des gens simples de la vallée et grâce à la romance qu’il entretient avec une des femmes.

Partagé entre ses instincts violents et cette quiétude inattendue, le Capitaine (son nom ne sera jamais connu, renforçant le mystère qui l’entoure) s’avère une figure particulièrement fascinante. Omar Sharif quant à lui retrouve avec Vogel un rôle de doux rêveur à la Docteur Jivago, intellectuel au-delà des clivages, perdu dans une époque obscure et dont les certitudes sont ébranlées par la barbarie qui l’entoure.

Dans un récit autant imprégné de l’obscurantisme religieux, le fait d’avoir deux héros similaires et totalement différents à la fois donne une tonalité étonnante. Vogel et le Capitaine sont les deux revers d’une même pièce, des hommes brisés qui ont tout perdu mais trouvant des ressources bien différentes pour répondre à leur tourments. Vogel fonctionne constamment dans la fuite et le doute, tandis que le Capitaine affiche une détermination inébranlable dans ses élans meurtriers. Clavell se garde pourtant bien de privilégier une de ces voies, l’attentisme de Vogel et la brutalité du Capitaine leur étant autant bénéfiques que néfastes selon les circonstances. Les échanges entre les deux personnages, leurs rapport au prêtre fanatique constituent des moments d'une profondeur surprenante dans ce type de grand spectacle.

Le massacre d'ouverture, la défense du village face à Hansen ou encore le siège d'un château lors du final sont des morceaux de bravoures impressionnants, dotés d’un beau souffle épique et parfaitement mis en scène. C’est paradoxalement dans les moments calmes et moins démonstratifs que Clavell brille le plus. L’éphémère harmonie entre les soldats et les villageois offre un bel apaisement à la furie ambiante avec notamment l’amitié entre un enfant soldat et une fillette du village. En retrait de l’action et sans dialogue, cet aparté parvient à émouvoir en quelques courtes scènes, tout en regards et gestes tendres. S’il y a un avenir possible à cet enfer, c’est par ceux-là qu’il doit passer, semble nous dire le réalisateur. Pas de retour possible pour les adultes qui ne dévieront par de leur destin lors d’une conclusion poignante dans une forêt brumeuse au petit matin. Le Capitaine paiera le prix fort pour son goût du combat, Vogel fuira vers de meilleurs auspices tandis que les habitants de la vallée retourneront à leur autarcie désormais précaire.

Grand spectacle puissant et complexe, La Vallée perdue fait partie de ses chefs-d’œuvre tombés dans l’oubli à réhabiliter d’urgence.


Sorti uniquement en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous titres français


lundi 3 janvier 2011

Docteur Jivago - Doctor Zhivago, David Lean (1965)


Le docteur Jivago est enrôlé de force dans l'armée au début de la révolution d'Octobre. Commence un long exode qui le sépare de la femme qu'il aime. Ce médecin russe idéaliste sera ballotté dans les remous de l'histoire, entre une vie conformiste auprès de son épouse et une passion aventureuse avec sa maîtresse.

Docteur Jivago est probablement la plus belle épopée romanesque hollywoodienne depuis Autant en Emporte le Vent. La matière du roman de Boris Pasternak offre à David Lean l'occasion de renouer avec l'esprit romantique de ses premières oeuvres comme Brève Rencontre qu'il va pouvoir mêler à son nouveau statut de maître du grand spectacle acquise avec ses précédents films, les multi récompensés Le Pont de La Rivière Kwai et Lawrence D'Arabie. On va donc naturellement retrouver des facettes de ces différentes oeuvres condensées dans Jivago : l'histoire d'amour impossible, le couple adultère coupable, la toile de fond historique, le souffle épique... Pourtant qu'on ne s'y trompe pas, loin d'être une redite, Docteur Jivago est au contraire un accomplissement, la quintessence de la verve romanesque de David Lean.

Passé l'introduction entre Yevgraf (Alec Guiness) et la supposée fille de Yuri et Lara où des éléments clé du récit nous sont dévoilés, le flashback s'amorce et dès la première séquence de l'enterrement de la mère de Yuri, Lean exprime le lyrisme qui animera le film . Presque indifférent au cercueil de sa mère qu'on met sous terre, Yuri est distrait par la musique du vent frappant les arbres, du mouvement de leurs branches lorsque s'amorce délicatement et pour la première fois le thème de Maurice Jarre, illustrant parfaitement l'esprit rêveur de son héros. Tout l'art de Lean est dans cette scène pas forcément utile narrativement mais tellement parlante sur la nature profonde de Yuri.

La petite et la grande histoire s'entrecroisent à travers les destinées personnelles de Yuri (Omar Sharif) et Lara (Julie Christie) dans une Russie où bien qu'encore étouffée la révolte gronde. Le parcours des héros se mêle ainsi admirablement aux grands évènements en cours lorsque Yuri assiste révulsé à la violente répression d'une manifestation pacifique lors du "Dimanche Rouge" (que le scénariste Robert Bolt avance volontairement dans le temps par rapport à l'Histoire à des fin dramatique) tandis que parallèlement Lara tombe dans les filets de Komarovski (Rod Steiger) opportuniste sans scrupule. De même le futur et impitoyable dissident Strelnikov n'est encore qu'un jeune idéaliste amoureux de Lara.

L'ouverture sur Yevgraf aura servi à nous l'introduire comme guide dans les soubresauts historique et idéologique de l'époque, mais c'est surtout pour nous montrer le fossé entre l'esprit libertaire de Yuri et la rigueur s'instaurant alors qu'il intervient en voix off. Lean parvient en effet par une suite de tableau saisissants à montrer quasiment sans dialogues l'enchaînement d'évènements conduisant à la révolution. C'est d'abord l'enfer des tranchées du conflit 14-18 qui prolonge leur privations du quotidien puis le moment où sonne le vent de la révolte lorsque des officiers tirés à quatre épingle défiles parmi un régiments en guenilles. C'en est trop de cette arrogance et la rancoeur et la frustration engendre un foudroyant massacre. En arrière plan de ces hauts faits, Yuri et Lara respectivement médecin et infirmière de guerre vont enfin se faire face et irrémédiablement se rapprocher.

Omar Sharif peut sembler un curieux choix pour un poète russe et l'intéressé sera le premier surpris lorsqu'il se verra proposer le rôle titre (après le refus de Peter O' Toole échaudé par le tournage éprouvant de Lawrence D'Arabie) alors que lui visait celui de Pacha Antipov/Strelnikov finalement tenu par Tom Courtenay. Julie Christie en pleine ascension après Darling obtiendra elle son plus fameux rôle à ce jour avec Lara (le producteur Carlo Ponti tentera vainement de proposer sa femme Sophia Loren). L'alchimie entre eux est palpable, Sharif offrant le parfait mélange de douceur et de détermination de Yuri Jivago tandis que Julie Chrisitie (qui n'a jamais été plus belle qu'ici) est poignante en amoureuse résignée à être le jouet des évènements. Dans une moindre mesure, Geraldine Chaplin dans son premier grand rôle cinéma est idéalement lumineuse en épouse dévouée de Yuri.

Le tournage s'étalera sur plus d'un an entre la Finlande et l'Espagne (le moment où l'on aperçoit les montagnes de l'Oural étant en fait les Pyrénées) où sera reconstitué Moscou dans un faste et un gigantisme digne des ambitions démesurées de David Lean. Malgré la teneur de récit à grand spectacle populaire, ce dernier ne masque d'ailleurs rien de la violence de l'odyssée pleine de bruit et fureur que fut la Révolution Russe. Les séquences de misères humaines à grande échelles où s'étalent la famine, la privation et la maladie sont particulièrement éprouvante notamment un voyage en train insalubre amenant un des instants les plus révoltant. Lors de la scène où une femme cour après le train avec son bébé, la cascadeuse glissa et eu les jambes broyées sous les rails.

Lean conserva la scène en coupant le moment fatidique au montage (mon qu'en connaissance de cause on devine malgré l'enchaînement habile tourné plus tard pour la transition) à l'indignation de son équipe. D'un point de vue plus psychologique, l'esprit de dénonciation et calomnie permanente, l'idéologie prenant le pas sur l'humanité et l'esprit revanchard des anciens opprimés devenu tyrans à leur tours met à mal l'utopie communiste et le film sera même interdit en Russie jusqu'en 1994.

Dans cette époque chaotique, le seul refuge pour les héros l'amour et Lean atteint là des sommets de romantisme filmés. Le moment le plus frappant est bien évidemment la scène du champ de jonquilles (symbole récurrent de la romance un bouquet occupant constamment le décor lors de leurs rencontres et qui là illustre donc l'épanouissement absolu de leur passion pour leur retrouvailles) pour laquelle 4000 fleurs fut importées des Pays-Bas pour être replantés sur le lieu de tournage. C'est pourtant vers la fin du film qu'on atteint le sublime lorsque Yuri et Lara conscient que leur histoire est en sursis se réfugient à Varykyno.

Jusqu'ici on aura jamais entendu les poèmes tant célébrées de Yuri. Pourtant, lorsqu'il reprend la plume pour son ode à Lara, l'exaltation du jeu d'Omar Sharif, l'émotion de Julie Christie qui n'imagine pas que ses belles lignes parle réellement d'elle et la musique majestueuse de Maurice Jarre forme un tout par la grâce de la mise en scène de Lean et nous font réellement ressentir la beauté des vers de Yuri. Ce sont ceux de la passion absolu d'un homme pour la femme de sa vie.

Dès lors peu importe la cruelle conclusion de cette ultime rencontre qui nous arrachera une dernière larme, à l'instar des poèmes désormais réhabilités de Yuri leur histoire est immortelle. Même s'il s'en rapprochera grandement avec La Fille de Ryan à venir, jamais Lean ne retrouvera totalement une telle grâce l'accueil critique hostile (malgré un triomphe commercial et 5 Oscars) le rendant de plus en plus rare derrière la caméra.

Sorti dans une magnifique édition chez Warner (et bientôt annoncé en bluray je crois) mais vous l'avez tous déjà comment ça non ?