Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 14 juin 2018

Stoker - Park Chan-Wook (2013)


Après la mort de son père dans un étrange accident de voiture, India, une adolescente, voit un oncle dont elle ignorait l’existence, venir s’installer avec elle et sa mère. Rapidement, la jeune fille se met à soupçonner l’homme d’avoir d’autres motivations que celle de les aider. La méfiance s’installe, mais l’attirance aussi…

Vertigo (1958)  fut pour Park Chan-Wook un véritable choc qui éveilla sa vocation de cinéaste. Il y avait donc comme une évidence à le voir enfin s’essayer à l’exercice Hitchcockien avec Stoker qui est son premier film américain. Le modèle ici sera plus précisément L’Ombre d’un doute avec ici un postulat voisin où une jeune fille va se confronter à la présence néfaste d’un charismatique membre de sa famille. Stoker remet pourtant l’idée au goût du jour thématiquement et formellement. L’Ombre d’un doute illustrait la découverte de l’existence du mal par l’innocente Theresa Wright, découvrant le monstre que dissimule l’oncle adoré (Joseph Cotten) dans une forme de souillure de l’imagerie americana en arrière-plan. Stoker n’évoque pas la découverte du mal, mais plutôt sa révélation et son apprentissage pour la jeune India (Mia Wasikowska). 

Dans sa « trilogie de la vengeance » (Sympathy for Mister Vengeance (2002), Old Boy (2003) et Lady Vengeance (2005)), Park Chan-Wook articulait des drames qui poussaient ses protagonistes à s’abandonner malgré à ce mal avec des conséquences tragiques pour eux. Dans Stoker la dimension de thriller à tiroir déleste l’intrigue de ce motif tout en laissant entendre en filigrane que l’oncle Charlie (Matthew Goode) est impliqué dans la mystérieuse disparition du père d’India. Cependant la vengeance n’a rien à faire dans le cheminement de la jeune fille et le scénario ne tient pas sur un twist que l’on voit largement venir. Ce qui intéresse le réalisateur c’est la notion de passage à l’âge adulte d’India qui passe par cette révélation et délectation du mal. 

Tant qu’elle reste cette enfant apeurée, tout ce qui tient du monde extérieur revêt des contours menaçant notamment les garçons qui la tourmentent au lycée. Tout cela passe par une notion sensorielle et la gestion du décor dans la mise en scène de Park Chan-Wook. India découvre et subit les évènements à distance comme une enfant apeurée comme l’attirance entre sa mère (Nicole Kidman) et l’oncle Charlie, ce dernier devenant quasi omniscient pour toujours surprendre notre héroïne en faute. Park-Chan Wook appuie cet aspect ou bouleversant les notions de temporalité et de lieu (le premier face à face impossible où pour s’isoler avec India, Charlie semble se trouver dans deux pièces en même temps) puis tout simplement de logique rationnelle quand Charlie surgit tel un ange-gardien démoniaque quand India sera en difficulté.

Cependant Charlie n’est pas qu’une présence menaçante, mais aussi séduisante pour India. Le spectre de l’inceste plane sans être franchi (nul doute que dans une production coréenne le tabou aurait été effectif vu le sens de la provocation habituel du cinéaste) et est d’ailleurs latent avec le père défunt comme il est plusieurs fois souligné. La tension sexuelle règne le temps d’un duo au piano ou d’autres instants de proximité mais c’est bien dans l’accomplissement du mal qu’elle est symboliquement consommée. Park Chan-Wook joue de la notion de point de vue pour nous offrir deux interprétations possibles dans une scène qui amorce la mue d’India. 

Lorsqu’elle manque d’être violée par un camarade de lycée en forêt, le montage joue sur l’ambiguïté avec l’arrivée salvatrice de Charlie. Dans un premier temps il stoppe l’action et laisse sa nièce se défouler sur son agresseur ficelé mais encore bien vivant. Un second flashback nous montrera pourtant le violeur tué aussi sec par strangulation par Charlie. C’est la réaction lors du retour au présent qui fait basculer le tout. Park-Chan Wook adopte une imagerie et un jeu affecté pour India afin de nous signifier qu’elle a subit le meurtre comme une forme de viol et doit s’en laver sous la douche dont le jet se confond avec les larmes de la jeune fille. Lorsque le flashback révèle sa nature ambiguë, c’est la jouissance de la violence commise qui se devine dans la réaction d’India se masturbant au souvenir de son acte sous la douche.

L’oncle Charlie n’a fait qu’éveiller au mal sa nièce déjà ouverte à la chose (tous les flashbacks de chasse). La mise en scène fétichiste du décor gothique de la maison – mais également vestimentaire voir l’importance du changement d’une paire de chaussure - ne pèse plus sur l’héroïne mais se déploie avec elle, notamment dans de fabuleuse idée de transition au montage (la chevelure peignée de Nicole Kidman devant les épis d’un champ où chassait India et son père). S’abandonner à ses bas-instincts ne mène plus à une déchéance comme dans les précédents Park Chan-Wook mais à la renaissance et l’émancipation. La chrysalide est devenue est papillon sanglant et le mal semble comme héréditaire. Un belle leçon de maîtrise où le réalisateur reste lui-même malgré le cadre de production différent, même si on déplorera une certaine froideur. Cependant toutes les bases sont posées pour le flamboyant Mademoiselle (2016) à venir. 

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Fox

vendredi 26 mai 2017

Mademoiselle - Ah-ga-ssi, Park Chan-wook (2016)


En pleine colonisation japonaise en Corée, dans les années 1930, la riche japonaise Hideko (Kim Min-hee) embauche la jeune servante coréenne Sook-hee (Kim Tae-ri) dans un gigantesque et sombre manoir appartenant à son oncle tyrannique ; elle ignore que cette dernière ourdit des plans maléfiques organisés avec un escroc (Ha Jeong-woo) qui se fait passer pour un comte japonais.

Park Chan-wook s’était imposé auprès du public et de la critique par un style singulier, entre sentiments à vifs et cynisme, entre nihilisme et mélodrame, le tout porté par un mélange détonant d’humour à froid et de propos social. Tous ces éléments culminaient dans la fameuse « trilogie de la vengeance » (Sympathy for Mister Vengeance (2002), Old Boy (2003), Lady Vengeance (2005)) qui consacra le réalisateur mais à l’issue de laquelle il devait se réinventer. Romantisme et folie douce baignent ainsi un déroutant Je suis un Cyborg (2007), le romantisme noir de Thirst constitue un de ses sommets et la première expérience américaine de Stoker (2013) fait preuve d’une maîtrise et d’un fétichisme formel de tous les instants. Toutes ces recherches annoncent ainsi le sommet qu’est Mademoiselle dans un captivant renouveau.

Le film adapte le roman Du bout des doigts de Sarah Waters dont il transpose l’intrigue dans (comme nombre de grosse production coréennes récentes) la Corée sous colonisation japonaise des années 30. Un choix tout sauf dû au hasard puisque cette présence de l’envahisseur (un arrière-plan plus qu’un élément concret de l’intrigue) symbolise le rapport dominant/dominé et la quête d’identité qui guide le récit. Les deux « méchants » masculins, le comte (Ha Jeong-woo) et le pervers Kouzuki (Jo Jin-woong) ont renié concrètement ou facticement leur identité coréenne pour assouvir leurs pulsions pour le stupre ou le luxe. Pour ce faire ils vont soumettre deux « instruments » féminin, la servante Sook-hee et l’héritière japonaise Hideko (Kim Min-hee) et les entraîner dans ce jeu de faux-semblant où elles vont se perdre à leur tour quant à leurs identités et leurs sentiments. Le scénario à tiroir dessine une arnaque virtuose ou l’enchâssement de mensonges, traitrises et manipulation se dispute constamment au rapprochement progressif entre Sook-hee et Hideko. Ce sont des figures jumelles dont les points communs se dessinent entre les mailles du complot ourdi : deux orphelines de mère, farouchement individualiste et façonnées par les hommes pour satisfaire leurs désirs physiques comme matériels.

Park Chan-wook par l’extrême sophistication de son décorum gothique, fusion fétichiste entre les cultures japonaises et occidentales, dresse ainsi par l’image ce voile du paraître. Les deux premières parties du film renvoient dos à dos Sook-hee et Hideko dans leur duperie, chaque dialogue, situation et attitude trop ostentatoire renvoyant à l’arnaque en cours - dont le principe même (interner ou feindre d’interner une riche pour toucher son héritage) révèle le contexte machiste de cette société. Un espace ténu se dessine pourtant dans cet édifice de l’arnaque, où les deux héroïnes vont se rapprocher. Park Chan-wook l’exprime par un trouble érotique fait de promiscuité physique dans ce rapport maîtresse/servante (la scène du bain et de la dent), par une sincérité se révélant sous le mensonge et à l’inverse une attirance suscitée par l’image factice renvoyée à l’autre.

Hideko par sa gentillesse, son innocence et sa présence éthérée finit ainsi par émouvoir Sook-hee regrettant de la livrer en pâture au Comte. De même Hideko entrevoit la vérité des sentiments de Sook-hee jalouse et abattue, et voit en elle la seule vraie compagne qu’elle n’ait jamais eue à sa solitude. Le montage cinéma tire plus vers l’efficacité du film d’arnaque et ne révèle vraiment sa dimension romanesque qu’à mi-parcours alors que la version longue esquisse par un érotisme plus prononcé (le regard de Sook-hee s’attardant sur les seins d’Hideko durant la scène de bain) ou séquences prolongées, qui tissent une incertitude plus que la pure duplicité.

Les deux premières parties complètent ainsi le portrait des deux héroïnes par une narration ludique et tragédie romantique flamboyante. Déchirée entre leurs ambitions et leurs amours naissant, et le réalisateur donne avec brio un sens multiple à des scènes renvoyant à ce questionnement au fil du récit. La grande scène lesbienne se dote ainsi d’un érotisme piquant et rieur tant que l’on n’adopte qu’un point de vue. Lorsque la vision sera complète la sensualité initiale devient une passion fiévreuse et irrépressible dans un déluge des sens où la mise en scène de Park Chan-wook capture l’ardeur intense de ses actrices. A l’inverse lorsque le calcul ressurgit, la meurtrissure n’en sera que plus profonde dans la scène où Sook-hee renvoie Hideko dans les bras du comte. La séduction initiale peut justifier, même dans ce contexte extraordinaire, l’avancée masquée de chacune mais quand l’amour véritable sera avoué les héroïnes se devront d’être sincères et s’unir dans leur dessein. 

C’est une manière pour Park Chan-wook de faire la différence avec l’expression du désir bien plus calculée et tordue chez les protagonistes masculins. Les scènes de lecture d’Hideko la ramènent au statut d’objet de lubricité des auditeurs hommes, en faisant une maitresse les assujettissant de sa seule intonation de voix mais finalement malgré tout le jouet de leur fantasme en allant jusqu’à mimer les positions dépeintes avec un automate. Tout dans le passif des héroïnes les renvoient à fonction de satisfaire les hommes dont la libido façonnent la personnalité du sexe faible. L’excitation que ressentent les hommes par procuration et artifices, les amantes l’auront ressenti dans leur chair.

La troisième partie du film complète ainsi le tableau, endossant le souffle romanesque où Sook-hee et Hideko unissent enfin leurs forces. L’étouffant décor du château voit ses symboles de pouvoir balayés (le serpent accueillant les visiteurs dans la bibliothèque, la littérature érotique détruite), Park Chan-wook élargissant enfin le cadre, laissant voir les extérieurs où cavalent le couple (sur un magnifique thème romantique de Jo Yeong-wook). La claustrophobie reste désormais l’apanage des hommes dans un épilogue étouffant renvoyant à l’ironie et au sadisme du Park Chan-wook d’antan. Cette liberté se déploie totalement dans une dernière scène discutée. Le réalisateur choisit le romanesque plutôt que le féminisme et donne donc tout au long du film dans une imagerie ne renvoyant pas à la simple sexualité lesbienne, mais à la passion amoureuse au sens large. Dès lors tout le film renvoie à ce qu’il dénonce (l’emprise du regard masculin sur la sexualité féminine fantasmée) tout en le contredisant. 

La différence est que Park Chan-wook adopte le regard du cinéaste et narrateur pour déployer son point de vue forcément masculin, sans pour autant en écraser ses héroïnes et en exprimant leur émancipation. La scène finale révèle donc le fantasme biaisé tout comme la liberté retrouvée d Sook-hee et Hideko. L’instrument de punition masculine devient le jouet sexuel de ces dames dans une étreinte lascive, puis la caméra de Park Chan-wook les abandonne à leur plaisir pour un ciel lunaire signe de leur perspectives désormais infinies.

Sorti en dvd zone 2 français chez M6 vidéo