Le professeur
Harrington, qui dénonçait les activités démonologiques du docteur Julian
Karswell, a trouvé la mort dans un étrange accident de voiture. Son collègue,
le savant américain John Holden, venu à Londres participer à un congrès de
parapsychologie, enquête sur sa disparition...
Rendez-vous avec la
peur est pour Jacques Tourneur l’occasion de renouer avec le cinéma
fantastique. Le réalisateur avait marqué le genre de son empreinte au sein de
la RKO où, sous la férule du producteur Val Newton il signa des classiques tel
que La Féline (1942), Vaudou (1943) ou encore L’Homme-léopard (1943). Entre-temps,
Tourneur avait su faire montre de son talent dans des genres très divers, du
western (Le Passage du canyon (1946))
au film noir (La Griffe du passé (1947))
en passant par le film d’aventures (La Flèche et le flambeau (1950), La Flibustière des Antilles (1951)). Ce retour aux sources se fera par l’intermédiaire
du producteur Hal Chester, qui aura depuis de longues années cherché à adapter
le roman de Montague R. James, Casting
the runes.
Dans ses œuvres RKO Tourneur aura teintée sa vision de
fantastique d’ambiguïté, les évènements surnaturels baignant toujours dans un
mélange de psychanalyse, de mythologie et de superstitions caractérisée par son
utilisation du hors-champ qui laissait libre cours à l’imagination et l’interprétation.
Tourneur croit pourtant réellement aux forces occultes et le sujet de Rendez-vous avec la peur lui permet une
approche plus frontale. Le fantastique est plus ouvertement admis au sein du
récit, hormis dans le jusqu’auboutisme cartésien du héros John Holden incarné
par Dana Andrews. Celui-ci est un professeur enquêtant sur la mort d’un de ses
collègues qui tentait de démasquer Julian Karswell (Niall MacGinnis) un
pratiquant de magie noire. Les réelles aptitudes démoniaques de Karswell vont
pourtant mettre à mal le scepticisme de Holden. La progression du récit est
donc une longue descente dans les ténèbres où par sa mise en scène et son sens
de l’atmosphère Jacques Tourneur ébranle toutes les certitudes.
La scène d’ouverture est un summum de terreur, lorsque le
trop encombrant professeur Harrington (Maurice Denham) est assailli et
sauvagement tué par le démon. L’angoisse sera née de la tension inexpliquée
agitant Harrington progressivement prolongée par l’environnement, ce sous-bois
sombre et isolé, cette caméra furtive donnant le sentiment d’être épié. C’est
alors que peut se manifester l’innommable, cette créature surgie du fond des
âges et des ténèbres pour dévorer celui sur qui pèse la malédiction. L’effet
est saisissant avec cette forme nuageuse blanche prenant la silhouette d’une
créature infernale, illuminant la nuit de son éclat infernal et avançant avec
une lenteur implacable. Cela aurait dû suffire pour nous glacer le sang mais
Hal Chester imposa pour cette ouverture (ainsi que pour la fin du film) un gros
plan de la créature assez grotesque mais qui ne suffira pas à atténuer l’effroi
de la scène.
Après pareille entrée en matière, le scénario nous fait
découvrir cette fois le processus depuis le début. Holden à son tour victime de
la malédiction lancée par Karswell va devoir dépasser son incrédulité alors que
sa perception est altérée par la menace et qu’il découvre un envers trouble à
son univers bien rangé. Tourneur se montre subtil pour illustrer la perte de
repère de son héros, la faisant passer par des dialogues faussement anodins (le
fait qu’il ait froid alors que son entourage a chaud) et surtout par cet
équilibre subtil permettant la double interprétation.
Les moments grands
guignols (la séance de spiritisme grotesque et glaçante à la fois dont un
dialogue fameux servira à la chanson Hounds
of love de Kate Bush) alternent ainsi avec des effets visuels sobres (la
vue de Holden qui se trouble) faisant toujours hésiter quant à la tournure
étranges des évènements. Holden est-il réellement confronté à l’indicible ou
sous sa belle assurance sa raison bascule ? Holden est bien le seul à ne
pas croire au surnaturel quand tous les protagonistes, amis (la ravissante Peggy
Cummins dont la beauté étrange ajoute à l’atmosphère) comme ennemis y
souscrivent.
La vraie folie est-elle son refus d’y adhérer qui le mènera à sa
perte ou au contraire de l’accepter, faisant de l’ensemble du récit une lente
bascule dans la démence. Tourneur joue à merveille sur les deux tableaux même
si son penchant pour l’étrange est plus ouvertement prononcé que dans ses
autres films. Les moments les plus terrifiants se partagent ainsi entre
angoisse, effroi ambigu et grotesque : la tempête provoquée par Karswell,
le chat devenant une créature bestiale dans l’ombre d’une pièce et bien sûr le
démon s’annonçant à Holden dans le dédale d’une forêt oppressante.
Tout le film est traversé d’un malaise latent, tant dans la
mise en image (magnifique photo de Ted Scaife) que par la fébrilité des
personnages. Cela concernera aussi le mémorable méchant qu’incarne Niall
MacGinnis, intimidant mais aussi intimidés par les forces occultes avec
lesquelles il est finalement aussi condamné à jouer. Le final est ainsi dosé de
main de maître par Tourneur, la malédiction reposant sur un McGuffin amenant
tension et humour dans l’ultime confrontation mais où l’ultime apparition du
démon (toujours un peu trop visible mais au pouvoir évocateur certain) vient
nous ramener à une vraie terreur primal. Holden préfèrera ne pas s’assurer de
ce qui s’est passé dans l’épilogue, plus pour préserver sa santé mentale que
par un scepticisme qui n’est plus. Le mal existe, et sous des formes qu’il ne
vaut mieux pas rencontrer.
Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side







