Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 3 avril 2019

Tout sur ma mère - Todo sobre mi madre, Pedro Almodovar (1999)


Manuela, infirmière, vit seule avec son fils Esteban, passionné de littérature. Pour l'anniversaire de Manuela, Esteban l'invite au théâtre ou ils vont voir "Un tramway nommé désir". A la sortie, Manuela raconte à son fils qu'elle a interprété cette pièce face à son père dans le rôle de Kowalsky. C'est la première fois qu'Esteban, bouleversé, entend parler de son père. C'est alors qu'il est renversé par une voiture. Folle de douleur, Manuela part à la recherche de l'homme qu'elle a aimé, le père de son fils.

Après les tapageuses et provocantes œuvres qui le révélèrent dans les années 80, Pedro Almodovar avait amorcé une passionnante mue avec Talons aiguilles (1992) où son univers bariolé se teintait plus explicitement de mélodrame à travers une tumultueuse relation mère-fille. Tout sur ma mère poursuit cette tendance (qui aboutira à certaines de ses œuvres les plus profondes et matures dans les années 2000) et s’avère un de ses films les plus touchants.

Comme toujours avec Almodovar, un point de départ « simple » aboutit à une intrigue très dense et aux réflexions inattendues. Le sous-texte théâtral est le fil rouge qui servira de révélateur au protagoniste. Le titre Tout sur ma mère/Todo sobre mi madre est ainsi une référence au All about Eve de Joseph L. Mankiewicz que le personnage de Manuela (Cecilia Roth) regarde avec son fils Esteban (Eloy Azorín) au début du film. La mort tragique d’Esteban tue dans l’œuf le point de départ d’Eve (l’admirateur mourant en essayant d’approcher son idole) tout en en offrant en partie un remake lorsque Manuela va s’immiscer dans l’entourage de l’actrice Huma Rojo (Marisa Paredes). Manuela réalise ainsi le rêve avorté de son fils tout en satisfaisant une un rêve passé lorsqu’elle remplacera de façon inopinée une actrice de la pièce. Almodovar prend le squelette de la trame d’Eve où, plutôt qu’une ambition qui séparait et opposait les femmes entres elles, il laisse s’exprimer leur solidarité à travers leurs quêtes personnelles. 

La fiction dans la fiction sert ainsi de révélateur pour les héroïnes, actrices figurées ou explicites de leur destin à différents moments du récit. Manuela « joue » dès le début dans ses colloques sur la transplantation et endossera ensuite, sur scène et dans la vie divers « rôles » avant de se trouver. La religieuse Maria (Penelope Cruz) fuit une famille bourgeoise sinistre pour la religion, mais le contact avec les marginaux divers révèle encore un autre pan de sa personnalité. La romance tumultueuse entre Huma et sa partenaire junkie Nina (Candela Peña) offre elle un miroir déformant de la pièce Un Tramway nommé désir qu’elles jouent chaque soir, Almodovar exprimant la dimension torturée et destructrice d’un amour impossible. Les loges de théâtre synonyme de flatterie, duperies et conflit dans Eve deviennent pour Almodovar une alcôve de proximité, complicité et confidence qui se prolonge progressivement dans le monde extérieur où cette solidarité féminine est indispensable – la très triviale scène entre Huma, Agrado, et Maria dans l’appartement de Manuela.

Les relations amoureuses et familiales s’effondrent (parfois dans le simple oubli avec l’Alzheimer du père de Maria Rosa) et c’est cette amitié féminine qui constituera le véritable socle affectif du film. La quête, la cause du malheur et l’espoir peuvent se confondre en un seul prénom, « Esteban », une manière pour Almodovar d’explorer les jeux de la destinée et la complexité humaine. Cela se ressent dans sa façon toujours vivace et nuancée d’observer les figures marginales. 

Lola (Toni Cantó) sous le travestissement ne s’est pas délesté d’une certaine lâcheté masculine tandis qu’Agrado (Antonia San Juanen) surface le personnage le plus artificiel s’avère le plus authentique, le seul à ne pas se perdre dans des identités sexuelles, morales… La magnifique et hilarante scène d’improvisation au théâtre face à un public hilare fait ainsi office de profession de foi. Les dédales du récit n’ont ainsi qu’un unique but, l’ode à la femme et à ses divers rôles au cœur de la vie et de la fiction. Grand film. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé

mardi 14 juin 2016

Ma ma - Julio Medem (2016)


Magda est institutrice et mère d’un petit garçon de 10 ans. Elle a du mal à faire face à la perte de son emploi et le départ de son mari. Mais lorsqu’on lui diagnostique un cancer du sein, plutôt que de se laisser abattre, elle décide de vivre pleinement chaque instant. Elle profite de son fils, de son médecin bienveillant et d’un homme qu’elle vient à peine de rencontrer. De son combat contre la maladie va naître une grande histoire d’amour entre tous ces personnages.

Neuvième film de Julio Medem, Ma Ma poursuit la mue entamée par le réalisateur avec le précédent et superbe Room in Rome (2010). Depuis ces débuts, Julio Medem aura façonné une œuvre unique où le grand mélodrame s’orne d’élans mystiques, d’une esthétique outrancière et porté par un onirisme unique en son genre. Cette étrangeté s’exprime dans une veine plus terrienne et rugueuse dans ses premiers films (Vacas (1991), L’écureuil rouge (1993) et Tierra (1996)) avant de prendre son envol dans un romanesque questionnant la destinée de manière grandiose dans Les Amants du Cercle Polaire (1998) et Lucia et le sexe (2000). Marqué par le décès de sa sœur, Medem pousse cette outrance narrative et visuelle au point de non-retour dans Caotica Ana (2007). Portrait de femme intime et universel questionnant le présent comme les origines du monde, Caotica Ana était une œuvre totale et sans entrave où la grâce côtoyait le ridicule avec une audace de tous les instants. Conscient du pas franchi, Medem revenait à une épure radicale avec Room in Rome (2010), merveilleuse romance lesbienne en huis-clos où tous le romantisme et l’excentricité qui le caractérise se maintenait à l’échelle intime des quatre murs de d’une chambre d’hôtel.

Ma Ma retrouve cet équilibre miraculeux qui caractérise un Medem plus assagi, dosant ses effets pour déployer sa bizarrerie. Tout le cinéma de Medem peut être considéré comme une ode à la femme : mère, amante et épouse s’incarnent à travers des héroïnes belles, fougueuses et déterminées arborant la grâce plantureuse de divinités. C’était un des éléments de l’intrigue de Caotica Ana avec un féminisme ancestral et une des bases de Ma Ma puisque l’histoire germe chez Medem après avoir observé une sculpture de Thomas Schütte au Musée d’Art de Düsseldorf.  Cette œuvre nommée "Bronze frau nº 6"  représente une femme en bronze, rampant dans la douleur et semblant porter une masse de vie et une masse de mort en elle. La femme comme pivot du monde, donnant la vie et endossant la mort, voilà ce que représente Magda (Penélope Cruz) dans Ma Ma. Mère de famille séparée, Magda apprend avec stupeur qu’elle est atteinte d’un cancer du sein avancé. Le film va alors se diviser en deux parties pour montrer sa réaction face à la maladie. C’est paradoxalement quand il reste un espoir de guérison que le ton se fait le plus sombre.

Cherchant à protéger son jeune fils Dani (Teo Planell), Magda s’isole et assume seule la souffrance et la déchéance physique de la chimiothérapie. Le ton ne verse pourtant jamais dans le drame lourd, la volonté de Magda amenant des instants de légèretés inattendus à travers la complicité avec le gynécologue Julián (Asier Etxeandia). L’onirisme cher à Julio Medem montre l’héroïne comme s’évader en elle-même pour surmonter les épreuves, que ce soit par le montage ponctué de flash-forward furtifs qui dilue l’impact de chaque mauvaise nouvelle ou renforce la détermination de Magda. On pense à la scène de l’annonce de son mal qui s’alterne avec le moment où elle va assister au match de foot de son fils, accentuant sa détermination à vivre. Ces motifs s’immiscent dans la narration propre du film où sont activés par une fuite volontaire du réel de Magda s’abandonnant à son monde intérieur d’un mouvement de la tête. La photo de Kiko de la Rica arbore un désaturation bleutée et clinique qui pourrait sembler rendre l’ensemble sinistre mais l’éclat du regard de Pénelope Cruz, accrochée à la vie avec force, surmonte tout. Mieux, elle irrigue de son courage la douleur insurmontable d’Arturo (Luis Tosar), un homme qu’elle a rencontré par hasard et qui a tout perdu.

La seconde partie sera plus positive, solaire et apaisée alors que pourtant la rémission est impossible. Souvent avec Medem la volonté de vivre se symbolise par le fait de se raccrocher à une image, on pense aux visions de l’héroïne endeuillée de Lucia et le sexe. Cette image se révèle dès l’ouverture avec cette fillette blonde s’avançant dans un paysage enneigé sans que l’on en comprenne encore l’explication. Elle reviendra plus tard sous forme de photo pour signifier à Magda ce qui peut l’aider à tenir, et ce qu’elle peut laisser à ses proches. Ami, compagnon et fils, l’entourage de Magda dans le film est uniquement masculin - les seules autres femmes sont des figures évanescentes mais toujours protectrices, la douce infirmière anonyme et muette et Natasha. Amie, amante et mère, Magda par sa force morale répondra au manque de ses hommes en étant cette femme totale et absolue rêvée par Julio Medem. Elle les illumine et rend meilleurs par sa présence et prolongera cette grâce en leur donnant une autre figure féminine à idolâtrer et qu’ils devront servir à leurs tour de leur protection, amour et bienveillance.

Pénelope Cruz par sa silhouette charnelle et maternelle à la fois, par sa vulnérabilité mêlée de puissance, était évidemment le choix idéal et on s’étonne que la collaboration avec Medem arrive si tard tant elle est la plus pure incarnation de son idéal féminin. Elle est de chaque plan et constamment magnifiée par la caméra du réalisateur, non pas comme une sainte mais comme une femme dont l’aura céleste ne s’exprime que dans une idée de déesse bienveillante et nourricière. Medem ose toute les audaces visuelles pour capturer ses émotions, notamment un plan de son cœur battant en plein coït qui s’il pourra sembler too much sur le moment, trouve tout son sens quand il sera repris lors d’un final bouleversant. 

La maternité, soit l’une des facettes qui définit le plus la féminité – mise à mal avec l’ablation mammaires subie par Magda et qui symboliquement l’éloigne un temps de son fils – embellit la beauté de Magda alors que la fin est pourtant si proche. Ce n’est qu’après avoir endossé cette maternité jusqu’au bout que la vie daignera quitter son corps, paisiblement. L’analogie héroïque et salvatrice s’exprime à travers la culture – l’extrait du final du Cid d’Anthony Mann –, le mythe et l’intime où Magda endosse littéralement le rôle de Gaia, la déesse de la maternité. Aux hommes de sa vie de se montrer digne d’elle en son absence en étant à leur tour ami, père et frère lors de la touchante scène finale.

En salle