Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 6 août 2016

Plus fort que le diable - Beat the Devil, John Huston (1953)

Quatre escrocs européens (Peterson, «O'Horror», le Major Ross et Ravello) projettent de s'approprier un gisement d'uranium en Afrique. Ils sont associés à un aventurier américain ruiné, Billy Dannreuther, accompagné de sa femme. Dans un port italien où ils attendent leur bateau, ils font connaissance des Chelm, un couple de britanniques qui se prétendent héritiers d'une plantation de café.

Plus fort que le diable se situe dans la carrière de John Huston au moment où sa nature d’aventurier va réellement se refléter dans le choix de ses films. On se souvient en effet que Huston eut plusieurs vies avant sa réussite cinématographique : boxeur, journaliste, engagé dans la cavalerie mexicaine… Après le succès de l’inaugural Le Faucon Maltais (1941), Le Trésor de la Sierra Madre (1948) - situé dans ce Mexique auquel il était très attaché, tout comme Les Insurgés (1949) qu’il signe l’année suivante - sera pour un temps la seule illustration de sa nature bourlingueuse – dans la fiction du moins puisqu’il signa plusieurs documentaire marquants lorsqu’il fut mobilisé durant la Seconde Guerre Mondiale. Au début des années 50 la Chasse aux Sorcières incite cet homme de gauche à l’exil, tout comme les difficultés rencontrées à la MGM avec son dernier film La Charge Victorieuse (1951) qui subit quelques coupes. En allant tourner aux quatre coins du monde, Huston s’assure une relative tranquillité tout en nourrissant son attrait d’ailleurs. Cet ailleurs s’illustrera par les genres, les époques et les lieux de ces films suivant avec le Paris impressionniste de MoulinRouge (1952), l’aventure au propre comme au figuré d’African Queen (1951). Alors qu’on pouvait encore associer Huston à des genres bien marqué – en particulier le polar avec Le Faucon Maltais, Key Largo (1948) et Quand la ville dort (1950) - il gagne à ce moment ses galons de cinéastes inclassables. Plus fort que le diable avec son mélange des genres et ses ruptures tons est totalement représentatif de cette évolution.

Le film est l’adaptation du roman éponyme de James Helvick, duquel Huston incitera son ami Humphrey Bogart à acquérir les droits. Les sentiments à vifs d’un groupe de personnages forcés de cohabiter constituent un postulat familier pour le réalisateur qui va ici l’exploiter de manière décalée. La confection singulière du film sera pour beaucoup dans l’approche étonnante du film. Truman Capote de passage en Italie où vient de signer le scénario de Station Terminus (Vittorio De Sica, 1953) est recruté par Huston pour écrire quasiment au jour le jour le film. Cette méthode permet de donner de merveilleux contre-emploi aux stars Humphrey Bogart et Jennifer Jones, ainsi que d’exploiter au mieux l’excentricité des seconds rôles que sont Robert Morley, Peter Lorre ou encore Edward Underdown. Comme souvent avec Huston, la thématique de l’échec est moins important que le chemin, ici fort farfelu, qui y mène. Le destin sera moins la cause de cet échec annoncé que l’anticonformisme des personnages. L’aventurier américain ruiné Billy Dannreuther (Humphrey Bogart) est ainsi forcé de s’acoquiner à un quatuor d’affreux pour l’hypothétique acquisition d’un gisement d’uranium en Afrique. 

Ils doivent partager le bateau qui les y mènera avec le couple formé les anglais Gwendolen (Jennifer Jones) et Harry Chelm (Edward Underdown) eux aussi en route pour une hasardeuse affaire de plantation de café. La folie douce imprégnant les protagonistes va les mener à leur perte dans chacun de ces projets, avec une identité nationale au cœur de chacun de leurs errements. Billy Dannreuther cynique et désabusé semble prêt à accepter placide tous les désagréments pourvu qu’il puisse se refaire et est défini par ce capitalisme forcené. Harry Chelm par ses attitudes snob symbolise presque une caricature de l’aristocrate anglais exilé, tout en indécrottables habitudes – le fameux usage d’une bouillote - et regard hautain qui se verront mis à mal par une révélation sur ses origines. 
Enfin les acolytes sans nations sont les plus douteux, dissimulant tous un passé suspects, de l’allemand rebaptisé O’Hara (Peter Lorre) à l’américain adepte des thèses fascistes et nazie Major Jack Ross (Ivor Barnard) et l’imposant Peterson (Robert Morley) s’avèrent les plus dangereux, adeptes du meurtre sournois pour arriver à leur fin. John Huston tire leur nature inquiétante vers le grotesque, la diction glaciale de Peter Lorre paraissant maniérée jusqu’au ridicule tout comme la présence massive de Robert Morley s’avère pataude. La menace risible amorce ainsi déjà l’échec annoncé.

Tout l’intérêt de Huston repose sur les personnages inconsistants et qui se cherchent. Ce sera dans une moindre mesure Gina Lollobrigida, l’italienne rêvant d’un train de vie anglais et surtout Jennifer Jones qui cherche au contraire à le fuir dans les bras d’Humphrey Bogart. Méconnaissable teinte en blonde, Jennifer Jones campe une femme délurée mais remarquablement intelligente (les scènes où elle humilie son époux aux échecs, un sens de la répartie qui sauvera quelques situations) dont les penchants mythomanes mèneront toutes les ambitions à la catastrophe. Hormis La Folle Ingénue (1946) d’Ernst Lubitsch, l’actrice n’avait guère eut l’occasion de se montrer sous un jour aussi fantaisiste – son époux David O’Selznick veillait sans doute moins au grain que sur d’autres tournages - et enchante par sa nature imprévisible.

Humphrey Bogart dépassé et loin de ses emplois de dure à cuire semble tout autant se délecter, Huston amenant justement l’anticonformiste de son film par cet usage inattendu de ses stars. En arrière-plan, les pays traversés, de l’Italie à une contrée arabe inconnue fonctionnent sur cette même théâtralité décalée. Pour quelques jolis paysages, on retiendra surtout cet équipage italien au rythme nonchalant et cet officier arabe que l’on peut soudoyer en lui faisant miroiter une rencontre avec Rita Hayworth. Tout n’est que farce où l’inconséquence de la nature humaine mène au désastre, mais dont le cheminement farfelu aura été source de nombreux rires. Et ironiquement c’est au plus idiot que Huston fait remporter la mise dans ce génial jeu de massacre.


Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Rimini 

 

lundi 6 juin 2016

Le Masque de Dimitrios - The Mask of Dimitrios, Jean Negulesco (1944)


Dimitrios est un criminel retrouvé assassiné sur une plage d’Istanbul. Un écrivain de romans policiers en villégiature se prend de passion pour ce mystère et tente de rassembler des éléments d’enquête à travers toute une partie de l’Europe. Il ne cesse de rencontrer des personnes peu recommandables qui ont croisé le chemin de Dimitrios, souvent pour leur malheur. L’écrivain est bientôt rejoint dans son périple par un certain Mr. Peters qui semblait bien connaître le défunt. Mais les raisons de ce dernier sont obscures...

Le Masque de Dimitrios est le second film hollywoodien de Jean Negulesco et ce film noir tortueux s’inscrit dans un registre différent de sa filmographie à venir, où on l’associe plutôt au mélodrame (le superbe Johnny Belinda (1948), La Mousson (1955)) ou les comédies enlevées que sont Comment épouser un millionnaire (1953) et Papa longues jambes (1955). Comme tout bon réalisateur hollywoodien de l’âge d’or, Negulesco donna dans tous les genres et surtout aurait pu voir son nom associé de façon plus marquée au polar. Lorsque la Warner le sollicite pour choisir un roman à adapter en vue d’un film noir, Negulesco se porte sur Le Faucon Maltais de Dashiell Hammett. Choix approuvé par le studio avec pour seul inconvénient de privilégier John Huston à la réalisation. Ce dernier bon prince aiguille Negulesco sur un autre roman noir à fort potentiel, Le Masque de Dimitrios d’Éric Ambler paru en 1939.

La structure en flashback n’est d’ailleurs pas sans rappeler Le Faucon Maltais, mais les enjeux tardent un peu plus à se concrétiser dans le film de Negulesco tout en ayant cette même aura de mystère. La fascination et la candeur de l’écrivain Leyden (Peter Lorre) n’a d’égale que l’infamie de Dimitrios (Zachary Scott) dont il remonte la longue piste des méfaits à travers l’Europe, entre victimes et anciens acolytes trahis. Une aura maléfique et quasi mythologique de ce génie du mal se dessine donc par sa seule évocation et quelques répliques marquantes. I've known many men, but I've been afraid of only one, Dimitrios. Negulesco oscille entre les tons et les genres au fil des retours en arrière et de l’ascension criminelle de Dimitrios : film de gangsters brutal à Istanbul, espionnage international à Belgrade, drame sentimental manipulateur à Smyrne. Visuelle l’ensemble dénote donc du film noir classique, la quasi comédie des scènes au présent (le jeu affecté de Peter Lorre, certaines rencontres pittoresques) se conjuguant à la profonde noirceur des flashbacks avec un Dimitrios constituant le fil rouge sinistre du récit.

Negulesco trouve toujours la petite idée narrative et/ou esthétique qui marque chaque étape de l’enquête. La fatalité tragique du film noir semble s’abattre sur l’acolyte innocent de Dimitrios, condamné à mort pour le crime d’un autre et qui est écrasé par la sentence par le travelling avant sur son visage, le tribunal éclairé comme dans un cauchemar par Arthur Edeson. La douleur de l’amour bafoué se ressentira ensuite quand on comparera les traits séduisants de Faye Emerson en flashback et prématurément marqués et vieilli au présent après la rencontre fatidique avec Dimitrios. L’épisode à Belgrade donne lui dans le raffinement et le luxe en forme de piège implacable pour le malheureux Karol Bulic (Steven Geray).

La sophistication de ce cadre européen participe à l’atmosphère inhabituelle de l’ensemble et ramène Jean Negulesco et Peter Lorre à leur jeunesse et origines respectivement roumaines et autrichiennes. Zachary Scott est remarquable, passant de la petite frappe féroce au dandy élégant et manipulateur, toujours guidé par ce regard froid et impitoyable qui le rend glaçant de bout en bout. L’énigme s’épaissit dans la dernière partie avec le personnage de Sydney Greenstreet (qui lance le duo régulier qu’il formera avec Peter Lorre durant huit films) et sa bonhomie inquiétante, poursuivant Dimitrios de sa rancœur tenace jusqu’à un final haletant mais moins inventif que ce qui a précédé. Une belle réussite qui en appellera une autre avec la même équipe dans Les Conspirateurs, autre suspense rondement mené.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

 

jeudi 25 février 2016

Passage pour Marseille - Passage to Marseille, Michael Curtiz (1944)

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le capitaine Freycinet (!) raconte l'histoire de Jean Matrac à un correspondant de guerre intrigué par le comportement de cet homme taciturne. Matrac, journaliste français opposant aux accords de Munich, a été condamné au bagne et déporté à l'Île du Diable. Il s’évade avec quatre autres prisonniers qui s'enfuient dans une barque et sont recueillis en plein océan Atlantique par le navire du capitaine Freycinet voguant vers Marseille. C’est à son bord qu’ils apprennent par la radio que la France a capitulé et demandé l’armistice. Et la création du Gouvernement de Vichy, ouvertement collaborationniste.

A première vue avec son dépaysement et son patriotisme exacerbé, Passage to Marseille semble être une tentative de redite du classique Casablanca dont on retrouve nombre de participants devant (Humphrey Bogart, Peter Lorre, Claude Rains) et derrière (Michael Curtiz of course !) la caméra. Même s'il ne retrouve pas tout à fait la puissance romanesque de Casablanca, le film s'avère captivant et trouve sa propre identité. Cela se ressent par sa narration alambiquée qu'on imagine plutôt dans un film noir avec ces flashbacks s'emboitant dans d'autres flashbacks (un film comme Le Médaillon (1946) de John Brahm utilisera le procédé de manière vertigineuse). Curtiz introduit cette idée d'enchâssement révélant une vérité de manière visuelle au début du film. Un correspondant de guerre ((John Loder) vient réaliser un reportage dans une campagne anglaise paisible qu'en apparence puisque de nuit elle se transforme en aérodrome de l'aviation française de Résistance où les écuries deviennent hangar d'avion et les meules de foin des tours de contrôle. Fasciné par la détermination du taciturne mitrailleur Jean Matrac (Humphrey Bogart) le journaliste va donc se faire conter son histoire, ce dernier s'entremêlant à celle des compagnons de route.

Le film respecte ainsi la structure du roman Men Without Country de Charles Nordhoff ici adapté. On passera ainsi d'une impressionnante ouverture en pleine bataille aérienne à un haletant huis-clos en pleine mer puis un oppressant passage dans l'humidité poisseuse de la prison à ciel ouvert de l'île de Cayenne. Cette progression dramatique maintient l'attention par ses révélations sur le background des personnages mais aussi la thématique autour de l'essence de l'identité française et du patriotisme. Les plus exaltés seront des parias condamnés qui voient dans cet amour du drapeau une chance de rédemption. La caractérisation des protagonistes par Curtiz est limpide, sommaire (la brute épaisse, le bonimenteur roublard joué par Peter Lorre) mais s'appuyant plus sur le contexte que l'exploration trop fouillée de chacun, ce qui fonctionne parfaitement tout en dressant certaines personnalité attachantes comme Grand-père (Vladimir Sokoloff ) le condamné tragique et héroïque de Cayenne. Le personnage d'Humphrey Bogart effectue un parcours inverse, passant du patriote exalté mais brisé par un régime français tournant mal et désormais individualiste face à cette France qui l'a tant déçu.

Les aléas de tournages (Bogart qui faillit céder sa place à Jean Gabin à cause d'un différend avec Jack Warner puis englué durant tout le tournage par son divorce et son remariage avec Lauren Bacall) ne permirent pas de suffisamment définir le revirement de son personnage, tout comme sa relation avec son épouse jouée par Michelle Morgan (castée en compensation justement du rôle manqué de Casablanca finalement interprété par Ingrid Bergman). Néanmoins le patriotisme frontal fonctionne très bien dans le huis-clos, les parias revanchards s'opposant à une aristocratie militaire plus malléable et toute prête à se ranger derrière les allemands et le Régime de Vichy. La narration alambiquée compense les aspects qui aurait pu paraître simpliste avec une progression linéaire et propose un haletant suspense qui culmine dans un spectaculaire final où par un acte discutable Bogart ranime l'ambiguïté qui manquait précédemment à son personnage. Le drapeau tricolore dressé bien haut et la Marseillaise puissamment entonnée parvient même à se mêler à une émotion plus intime dans la très belle scène finale.

Un spectacle rondement mené par un Curtiz signant un produit soigné et teinté de fulgurances visuelles dont il a le secret (l'évasion dans les ténèbres du dortoir baigné dans la photo de James Wong Howe est un modèle du genre), pas Casablanca certes mais une belle réussite.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

samedi 3 janvier 2015

Casablanca - Michael Curtiz (1942)

A Casablanca, pendant la Seconde Guerre mondiale, le night-club le plus couru de la ville est tenu par Rick Blaine, un Américain en exil. Mais l'établissement sert également de refuge à ceux qui voudraient se procurer les papiers nécessaires pour quitter le pays. Lorsque Rick voit débarquer un soir le dissident politique Victor Laszlo et son épouse Ilsa, quelle n'est pas sa surprise de retrouver dans ces circonstances le grand amour de sa vie...

L’organisation métronomique du système studio aura permis de produire bien des chefs d’œuvres de l’âge d’or Hollywoodien. Pourtant parfois lorsque la machine se dérèglait et la production se faisait plus chaotique, la somme de talents à leur zénith permettait de produire des classiques devant autant au génie qu’à de multiples heureux accidents. Casablanca est de ceux-là. Au départ, Casablanca n’est qu’une production Warner parmi tant d’autres destinées à  alimenter l’effort de guerre alors que les Etats-Unis sont fraîchement engagés dans la Deuxième Guerre Mondiale. Au départ, il y a la pièce de théâtre inédite Everybody Comes to Rick's écrite en 1938 par Murray Burnett et Joan Alison. Les auteurs s’étaient inspirés de leurs voyages en Europe durant les années 30 où ils purent assister aux conséquences de la montée du nazisme et notamment au sort des réfugiés à Vienne. 

La pièce est rachetée près de 20 000 dollars par la Warner et en confie la production à Hal B. Wallis qui la resitue dans le cadre plus exotique de Casablanca et bien sûr dans le contexte de la Deuxième Guerre Mondiale d’autant que la ville est désormais contrôlée par le régime de Vichy. L’adaptation sera complexe, confiée au départ aux jumeaux Julius J. et Philip G. Epstein qui l’imprègnent de leur ironie, tous les dialogues les plus piquants étant de leur cru. Après leurs départ du projet c’est le scénariste Howard Koch qui en renforce la dimension morale et politique et Casey Robinson (spécialiste des mélodrames avec Bette Davis dont le superbe L'Étrangère (1940)) y mettra la dernière main afin de rendre l’histoire d’amour plus touchante, on lui doit notamment la scène de flashback à Paris. 

En dépit d’autres suggestion du studio (Ronald Reagan réserviste ne peut participer, Ann Sheridan) Hal B. Wallis impose un Humphrey Bogart qui depuis quelques rôles quitte les emplois d’hommes de main menaçant pour s’imposer comme lead notamment dans Le Faucon Maltais (1941). Un changement (afin de renforcer la dimension cosmopolite de la ville de Casablanca) faisant de l’héroïne une étrangère fera envisager Michèle Morgan à la production avant le choix d’Ingrid Bergman. De même William Wyler, première idée de réalisateur laisse la place au grand maître d’œuvre de la Warner Michael Curtiz, seul capable d’apporte la cohérence à cet édifice fragile. En tout cas pour chacun des participants, Casablanca  qu’un film de plus dans l’attente d’un projet plus prestigieux, notamment pour Ingrid Bergman qui s’apprête à tourner la très ratée adaptation d’Hemingway Pour quisonne le glas (1943).

La superbe scène d’ouverture dépeint avec concision le chaos mondial d’alors et notamment le sort des réfugiés fuyant le nazisme obligé d’effectuer un véritable périple à travers l’Europe (et la France occupée entre autres) pour pouvoir gagner les Etats-Unis. Dernière étape avant de gagner Lisbonne synonyme de passeport pour l’Amérique, la tentaculaire, cosmopolite et dangereuse ville de Casablanca. La réalisation de Curtiz se fait alerte, la caméra mobile et virtuose pour capturant l’urgence et le danger de ces étrangers en transit coincés dans la ville. La mort est au rendez-vous de cette France faussement libre mais appliquant les consignes allemandes. Deux choix s’imposent donc dans ce contexte et représentée par les personnages principaux. Pour survivre Rick Blaine (Humphrey Bogart) adopte un cynisme désintéressé symbolisé par son club du Rick's Café Américain, espace où se mélange sans complexe résistants, officiers allemands, police française où clandestin jouant leur passage au jeu. 

Humphrey Bogart est parfait dans ce registre froid et désabusé, distillant à chaque interlocuteur un égal détachement. Au détour de quelques dialogues on devine qu’il n’en a pas toujours été ainsi par le passé où s’engagea réellement, s’opposant aux fascistes en Ethiopie et en Espagne. Nous découvrirons bientôt ce qui l’a rendu si hermétique à la cause lorsqu’arrive à Casablanca Ilsa (Ingrid Bergman) accompagné de son époux Victor Laszlo, évadé des camps et symbole vivant de la résistance au nazisme. Tout l’opposé de Rick en somme mais pourtant quelques années plus tôt ils vécurent une brève et passionnée romance à Paris, interrompue par l’invasion allemande et la disparition brutale d’Ilsa. 

Les enjeux politiques et l’atmosphère du film va peu à peu se plier aux états d’âmes du couple. La photo stylisée de  Arthur Edeson sera ainsi par ces teintes sombres synonyme d l’intimité retrouvée ou éteinte de Rick et Ilsa. Ce voile ténébreux se fait plus ténu dans les séquences de flashbacks jetant comme un présage funeste à cette relation dont le romantisme est encore baigné de la lumière d’un Paris encore libre. A l’inverse les séquences du présent nous plongent réellement dans une obscurité très travaillée où les entrefilets de lumière signifient l’espoir pas totalement éteint de voir le couple renouer. Les transitions offrent ainsi de fulgurants moments de mise en scène comme lorsque Rick s’amorce le flashback d’un Rick abattu, le travelling avant semble prendre un temps d’arrêt, comme si Rick refusait de laisser ressurgir ces souvenirs douloureux puis l’imagine s’illumine pour nous replonger dans le passé. L’apparition d’Ingrid Bergman toute de blanc vêtue dans la pénombre du club poursuit ainsi cette idée, une lueur dans le noir et un espoir dans ce nid de rancœur et d’incompréhension.

A travers cette esthétique, Curtiz traduit les ambivalences et contradictions des personnages les plus intéressants. L’officier nazi incarné par Conradt Veidt voire même Paul Henreid en résistant parfait sont tout d’un bloc négatif ou bienveillant. A l’inverse le policier français incarné par Claude Rains s’avère pragmatique et insaisissable jusqu’au bout et bien sûr notre couple par l’incompréhension et les non-dits passe des états d’amour/haine constants. Humphrey Bogart n’a jamais été plus sensible et romantique, chaque réplique cinglante révélant peu à peu ses fêlures. Quant à Ingrid Bergman, sa sensibilité à fleur de peau bouleverse, reflet inversé de Bogart dont le torrent d’émotion s’imprègne constamment sur le visage angélique.

Le score de Max Steiner saura illustrer ces nuances notamment par les variances tour à tour oppressantes, torturées ou caressantes de la chanson As tears goes by. Le morceau n'a pas été écrit pour le film (écrit en 1931 par Herman Hupfled pour une comédie musicale) mais devint le leitmotiv du récit tissant le lien passé et/ou rompu des amants. Steiner détestait la chanson et envisageait de la changer mais la scène où Ingrid Bergman fredonne le morceau ne pouvait être retournée car celle-ci avait coupé ses cheveux pour la coiffure garçonne de Pour qui sonne le glas. Un heureux hasard, un de plus.

Dans le chaos du tournage, le scénario réécrit sans cesse ne comportait pas de fin définitive. Un handicap pour les comédiens mais une bénédiction pour le film puisque l’indécision et les conflits du triangle amoureux s’avéraient tout aussi incertains, se traduisant naturellement dans leur jeu (Ingrid Bergman ne sachant qui aimer puisque le scénario n’a pas résolu son dilemme). L’une des plus belles fins de l’histoire du cinéma aura donc été écrite en toute hâte mais parvient dans l’expression de son message politique à traduire un romantisme désespéré qui sera le seul vrai point retenu par le spectateur bouleversé par cette séquence d’adieu à l’aéroport. Le succès du film s’inscrit donc dans son époque (les troupes américaines débarquant en Afrique du Nord presque simultanément à la sortie) mais les émotions qu’ils procurent s’avèrent éternelles. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner

vendredi 8 juillet 2011

L'Inconnu du 3eme étage - Stranger on the Third Floor, Boris Ingster (1940)


Le reporter Michael Ward est le témoin clé du procès qui s'ouvre contre Joe Briggs, accusé de meurtre. Jane, la fiancée de Michael, croit en l'innocence de Joe Briggs et parvient à le faire douter sur son rôle dans ce procès. Tourmenté par des rêves dans lesquels il se voit accusé de meurtre, il commence à culpabiliser...

Souvent qualifié de premier authentique film noir réalisé à Hollywood, un film très inégal et un peu poussif mais pas dénué de qualités. On retrouve effectivement plusieurs éléments qui deviendront des figures imposées du genre, tels la voix off (ici très maladroitement utilisée et donc envahissante) traduisant l'état mental du héros et surtout l'influence de la psychanalyse et l'expressionnisme allemand, qui culmine lors d'une mémorable séquence de rêve, meilleur moment du film.

Le héros fait un cauchemar où il se voit accusé du meurtre de son voisin qu'il détestait et où le piège se referme de manière tout aussi injuste que pour l'homme contre qui il a témoigné en début de film, les situations rêvées renvoyant de manière plus outrée et terrifiante à celle bien réelle que l'on a vu précédemment pour le condamné, avec juge indifférent pressé d'en finir et jurés distraits dont l'opinion est déjà toute faite. Tout cela est malheureusement très lourdement amené et l'intrigue vraiment poussive avec ses gros raccourcis faciles et sa conclusion bâclée (on ne se félicitera pas de la courte durée cette fois ci).

Ce qui sauve le film, c'est l'interprétation, notamment celle d'un Peter Lorre pitoyable et terrifiant à la fois, comme lors du face à face final bien inquiétant avec la fiancée du héros. Sa présence renforce l'effet de transition avec l'expressionnisme allemand (de nouveau un rôle de psychopathe pour lui) mais annonce aussi le futur du genre, ses rôles à venir, notamment dans Le Faucon Maltais de Huston. De même pour l'excellent Elisha Cook, ici en « accusé à tort », qu'on retrouvera bien plus tard dans L'Ultime Razzia. Pas vraiment mémorable, mais une curiosité à voir pour son aspect relativement fondateur, même si manque clairement l'aspect urbain requis pour en faire un vrai film noir.

Sorti en dvd zone 2 français aux éditions Montparnasse

Extrait de la fameuse scène de rêve, j'ai peur de dévoiler la seule vraie bonne raison de voir le film d'ailleurs !