Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 23 mars 2015

Heavens Above - John et Roy Boulting (1963)

Un aumônier de prison, un peu naïf mais bienveillant, est nommé pasteur à la place d'un ecclésiastique de la haute société. Sa croyance reposant sur le pardon et la charité, le met en contradiction avec les habitants de la ville. Toutes ces bonnes œuvres vont engendrer des complications.

Heavens Above vient conclure le grand cycle de comédie des frères Boulting qui tout au long des années 50 passèrent au vitriol différents pans de la société anglaise avec un mordant certain. Ce regard acide se manifesta dès les premières œuvres des cinéastes, fustigeant l’isolationnisme anglais dans Thunder Rock (1942) et dressant un portrait très sombre de l’Angleterre d’après-guerre dans Le Gang des tueurs (1947). C’est cependant lorsqu’ils se mettront à la comédie que le succès se fera immense et la critique plus cinglante encore. La corruption, la bêtise et le corporatisme d’institutions emblématiques passent ainsi sous le regard impitoyable du duo dans un grand éclat de rire : l’armée dans Ce sacré z'héros (1956), le syndicalisme dans Après moi le déluge (1959), la justice avec Ce sacré confrère (1957) et enfin la diplomatie sur Carlton-Browne of the F.O. (1959). Dans chacun des films, le schéma est le même et voit un naïf voire benêt intégrer ces institutions et y semer la zizanie par son innocence et sa méconnaissance de leur système corrompu. Heavens Above fonctionne selon la même structure mais la satire semble cette fois avoir laissé place à une plus grande noirceur. En apparence le scénario s’attaque certes à l’église mais dresse finalement un regard profondément désabusé sur la nature humaine.

La scène d’ouverture nous présente la ville imaginaire d’Orbiston Parva, un microcosme reflet d’un monde où toute spiritualité a disparu. La voix-off d’entertainer nous présentent les vrais dieux qui régentent la cité, ceux du capitalisme. Les symboles de ce capitalisme reprennent à des fins publicitaires les préceptes religieux, la Sainte Trinité devenant les trois vertus de l’antidépresseur Tranquilax et le paradis n’étant convoqué que pour se porter chance à la loterie locale. Les églises de la région ont intégrées ce principe et se livrent une féroce concurrence, entre la fibre nationaliste de l’église anglicane ou celles prônant la religion punitive promettant l’enfer au pêcheur, les créneaux sont nombreux. 

L’idolâtrie concerne plutôt les nantis locaux, la famille Despard qui a truffée la ville de reliques de leur glorieux passé. Un « messie » désintéressé va pourtant venir troubler cet ordre établi, John Smallwood (Peter Sellers). Homonyme d’un collègue initialement destiné à ce presbytère, Smallwood va donc passer d’aumônier de prison à ecclésiastique de cette ville bourgeoise. Tout est fait pour souligner la nature humble de Smallwood, l’ensemble du film constituant un chemin de croix amusé puis violent destiné à appuyer sa « sainteté ». Arrivé à la gare sous une pluie torrentielle, c’est un camion poubelle qui le ramène à sa nouvelle demeure. Ayant glissé dans un tombeau fraîchement creusé, c’est également crasseux qu’il se présentera au très snob comité de la paroisse. Smallwood n’a pourtant que faire de ces signes extérieurs, ce qui l’intéresse est de révéler le meilleur de l’âme de ses paroissiens.

La première partie conjugue les premières actions de Smallwood et la réaction outrées de l’institution religieuses embourgeoisée et corrompue tentant de l’éliminer. Dénonçant l’égoïsme de ces concitoyens, Smallwood choque en nommant un noir bedeau ou en installant chez lui une famille de miséreux menacée d’expulsion. Les manœuvres de l’église – menées un Cecil Parker symbole de cette corruption et ayant nombres de réplique savoureuse – et leur échec seront sources de gags et quiproquos  mémorable dont les Boulting ont le secret. Le sacerdoce de notre héros bouscule alors simplement l’église mais va bientôt ébranler la société tout entière, lui causant alors de vrais ennuis. L’altruisme et la générosité ne font pas bon ménage avec le monde capitaliste, Smallwood par distribution de denrées gratuites pour les démunis bouleversant l’économie locale. Il en menace même les fondements puisque l’arrogante Lady Despard (Isabel Jeans) touchée par la grâce va dilapider son patrimoine pour ces bonnes œuvres, la vente de ses actions provoquant la méfiance des marchés.

Le film évite pourtant cette dualité réductrice, le dessein de Smallwood ne pouvant réussir dans un monde où la corruption et l’individualisme dépasse la dimension même de classe sociale pour n’être qu’un mal généralisé. La famille Smith recueillie par notre héros s’avèrera une bande filous « affreux, sales et méchants » vivant aux crochets des aides sociales, toujours prêtes pour un mauvais coup et surtout au détriment de leur bienfaiteur. La générosité de Lady Despard reposera plus sur l’espoir d’un au-delà que  sur un réel souci des autres. L’analogie entre la tendresse qu’elle donne à ses chiens et les sans-abris -  eux-mêmes crasseux, profiteurs et anonymes - qu’elle loge est d’un terrible cynisme. Smallwood n’avait pas prévu la nature profondément mauvaise de l’Homme, indifférente à son milieu. 

Le cadre même de cet esprit de bienfaisance s’avère ainsi gangréné par la malveillance ordinaire : les ménagères se crêpent le chignon pour des victuailles gratuites sous une bannière « Aimez- vous les uns les autres », les Smith escamotent la marchandise en vue de marché noir et les familles riches envoient leur chauffeur en guenille pour profiter de l’aubaine. Alors que dans les productions Ealing les singularités d’une communauté en faisait une entité unie face au monde extérieur, l’esprit altruiste de Smallwood isole la ville et divise ces habitants rattrapés par la loi du marché. Dès lors les anciennes divisions et l’intolérance ordinaire s’en trouvera exacerbée, « l’autre » quel qu’il soit étant toujours le responsable idéal.

La satire s’estompe pour le vrai pamphlet, le rire laissant place au dépit – Ian Carmichael habituel benêt/naïf des Boulting n’a du coup qu’un rôle fugace, incarnant l’autre Smallwood plus conciliant. La prestation de Peter Sellers sauve pourtant l’ensemble du nihilisme qui guette l’ensemble. On se souvient souvent de l’acteur pour ses prestations comiques schizophrènes – Lolita, Docteur Folamour – mais il sut souvent, notamment chez les Boulting composer des prestations dramatiques habitées à comme l’ouvrier syndicaliste de Après moi le déluge. Ici il se déleste de tout artifice pour une interprétation réellement sincère. Le comique naît de son optimisme béat face à la corruption ambiante et l’émotion persiste également par sa bienveillance inébranlable envers son prochain pourtant si décevant – ce sourire retrouvé dans sa demeure mise à sac simplement en ramassant le jouet oublié d’une fillette. 

La perte de son père en 1962 et les discussions avec un prêtre qui s’ensuivirent auraient orienté cette option de jeu chez Peter Sellers qui tient l’un des rôles les plus touchant de sa carrière. La dimension  christique de Smallwood va se poursuivre sans le décalage comique initial. Faisant à une foule haineuse refusant le message d’entraide qu’il lui offre, Smallwood sera lynché mais aura aussi littéralement droit à son Ascension dans une conclusion surprenante. L’humour plus diffus laisse ainsi place à une profondeur et une émotion plus marquée qu’auparavant, les Boulting signant un pendant anglais plus désabusé de L’Extravagant Mr Deeds –autre bienfaiteur rejeté – de Frank Capra. Un de leurs meilleurs films.

Sorti en dvd zone 2 chez Tamasa

Extrait


mardi 8 octobre 2013

The Party - Blake Edwards (1968)

Un acteur indien, nommé Hrundi V. Bakshi, est recruté par un studio hollywoodien pour jouer un soldat indigène dans un remake de Gunga Din. Lors du tournage, cet homme très maladroit détruit un des décors très coûteux du film. Le producteur très fâché contre le comédien de second ordre demande qu'on le note sur une liste noire. Suite à une erreur-quiproquo du studio, Hrundi se retrouve invité à la fête annuelle du studio, à Hollywood. Pendant la fête, le comédien accumule les gaffes mais n'est pas le seul...

Blake Edwards et Peter Sellers faisaient une entorse à leurs saga de La Panthère Rose avec ce chef d'œuvre comique et sommet de leur collaboration. The Party est un film sous influence assumée tout en étant une comédie au traitement radical et quasi expérimental. On se souvient de quelle manière Peter Sellers au départ second rôle (la vraie star étant David Niven) avait littéralement vampirisé le premier volet de La Panthère Rose (1963) et faisant sienne la saga dès l'épisode suivant avec le génial Quand l'inspecteur s'emmêle (1964). Cette fois Blake Edwards façonne un écrin à la (dé)mesure de sa star avec un scénario minimaliste (faisant à peine 63 pages le réalisateur se vantant que c'est le plus court sur lequel il ait jamais travaillé) et prétexte à laisser s'exprimer le génie de Sellers.

Ce dernier compose ici un personnage bien différent de son mythique Inspecteur Clouseau. Celui-ci était un monument de bêtise égocentrique que la conscience de son génie tout relatif amenait à commettre les pires bévues en toute assurance. Cette fois il sera le bien plus innocent Hrundi V. Bakshi, acteur indien dont la maladresse fonctionne plus sur le motif du poisson hors de l'eau et constamment inadapté à son environnement. On en a un exemple dès l'extraordinaire scène d'ouverture où son excès de zèle enlise littéralement le tournage en cours alors qu'il se refuse à arrêter de jouer du clairon. C'est avec la même candeur qu'il exaspère définitivement le réalisateur dont il vient de détruire accidentellement le décor et qui lui promet de le rayer du métier en demandant innocemment : "Même à la télévision ?"

L'idée est donc de plonger ce gaffeur insouciant dans le cadre le plus superficiel et hypocrite qui soit, une soirée mondaine hollywoodienne que sa sincérité et maladresse va dynamiter. Après avoir montré dans l'ouverture de façon spectaculaire les dégâts que peut causer malgré lui Bakshi, Edwards joue avec brio sur la retenue et l'attente une fois la "party" entamée. La demeure futuriste typiquement 60's à l'architecture improbable et aux gadgets en pagailles offrira un terrain de jeu idéal où Edwards exploite toutes les ressources comiques possibles.

Cela va de la simple maladresse de Bakshi (la perte de chaussure d'entrée), sa fantaisie enfantine (le fameux "birdie num num" ou l'épisode ou il manipule le tableau de contrôle de la maison) et les éléments physique qui semblent diaboliquement ligués contre lui, occasionnant certains gags aussi extraordinaire qu'inattendus (le rouleau de papier toilette se déroulant indéfiniment).

Peter Sellers (qui avait déjà incarné un indien dans le très moyen Millionnaire de Anthony Asquith) peinturluré et accent prononcé est absolument génial de timing comique et compose un personnage très attachant dont Edwards se plait à souligner la dimension enfantine par de multiples idées qui le place constamment à la marge : l'arrivée dans sa minuscule voiture à trois roue (hommage à la voiture de Monsieur Hulot dans Les Vacances de Monsieur Hulot), le coucou lancé loin des lieux de la catastrophe qu'il vient de provoquer, cette table de dîner où il se retrouve à hauteur limitée ou encore sa manière décomplexée de s'incruster dans les conversations guindées comme un gamin cherchant à se faire des copains, sans parler d'un hilarante et incontrôlable envie d'uriner.

Blake Edwards bien que n'ayant pas encore connu ses fameux déboires à Hollywood annonce déjà le ton corrosif de sa satire S.O.B. (1981) avec le portrait peu reluisant fait de cette communauté ici. Courbettes, hypocrisie ou encore producteur trop entreprenant souhaitant emmener les starlettes jusqu'à leur lit, l'atmosphère pourrait être bien plus sordide sans l'humour. La présence de Bakshi sert donc de dynamiteur, contaminant progressivement l'ensemble, du serveur profitant de la moindre occasion pour s'en jeter un à la maîtresse de maison frisant la syncope à la moindre contrariété pour nous mener au final anarchique entre mousse éléphant et hippie dans une joyeuse hystérie.

Bakshi va pourtant trouver une âme aussi pure que la sienne dans ce cadre avec la douce Michelle Monet (Claudine Longet), apprentie chanteuse pas loin d'être brisée par ces codes du paraître mais qui trouvera un soutien idéal avec notre héros. Là encore la maladresse, l'emprunt et la fantaisie de leurs échanges contribue à en faire des enfants déplacés dans un cruel monde d'adulte que leur alliance défiera, chassant la solitude pour Bakshi et le sentiment d'exploitation pour Michelle. Le film contribuera d'ailleurs grandement à la notoriété de la française Claudine Longet qui entamera une jolie carrière musicale par la suite et nous envoute ici le temps d'un divin Nothing to lose. C'est elle qui donne de la consistance à Bakshi qui nous apparaît naïf mais certainement pas simplet (et finalement très respectueux pour les indiens*) comme le montre la défense qui prendra de Michelle face à l'odieux réalisateur ou sa réaction outrée face à l'éléphant maquillé.

Bien que sous influence (Tati essentiellement) The Party ne ressemble à rien de connu. Edwards ose un rythme languissant bien loin de la comédie survoltée attendue (sans musique extra-diégétique si ce n'est celle des musiciens à l'écran), use d'un découpage sobre exploitant plus la largeur et la profondeur de son décor (ou comme chez Tati encore l'attention est de mise tant on découvre de nouveaux gags et péripéties dissimulés dans un recoin de l'image à chaque vision) et laisse graduellement s'insinuer la folie.

L'interprétation de Sellers est si grandiose qu'il n'y a même pas besoin de lâcher les chevaux trop vite, le spectateur est souvent plié de rire AVANT le gag en lui-même simplement par les mines ahuries de Bakshi et l'attente de sa prochaine bêtise, les préliminaires avant la catastrophe. La prouesse est telle que le final apocalyptique est presque moins drôle que la première partie sobre où on guette chaque dérèglement. Le résultat, un des chefs d'œuvres d'Edwards et un des films les plus drôles jamais réalisés.

  
*La première ministre indienne Indira Gandhi reprenant à son compte une des maximes de Bakshi In India we don't think who we are, we know who we are! lorsque le méchant réalisateur lui lancera un Who do you think you are quand il défendra Claudine Longet de ses assauts.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

vendredi 26 avril 2013

Never Let Go - John Guillermin (1960)


Les choses semblent aller de plus en plus mal pour John Cummings. Ses rapports avec sa femme Anne se dégradent et son travail de représentant de commerce lui rapporte peu. Il ne sait pas comment payer la voiture qu'il vient d'acheter. Comble de malchance, celle-ci lui est aussitôt volée et il n'est pas assuré. N'obtenant pas d'aide de la police qui au contraire l'accuse du méfait, il décide d'enquêter lui-même. C'est là qu'il recroise le chemin Lionel Meadows, qui n'est autre que le concessionnaire qui lui a vendu le véhicule, et découvre que ce dernier est un voleur, particulièrement violent, de voitures...

Avant les mastodontes plus (Le Crépuscule des Aigles, La Tour Infernale) ou moins (l'affreux remake de King Kong et sa suite) mémorables qui firent son succès, John Guillermin mena une solide carrière dans le cinéma britannique et réalise carrément un petit classique méconnu du film noir avec ce teigneux Never Let Go dont il signe également le scénario. Le pitch simplissime nous amène vers un océan de noirceur avec un brio rare. John Cummings (Richard Todd) brave représentant de commerce voit sa vie basculer le soir où lui est volée sa voiture.

Cette perte matérielle va prendre des dimensions dramatiques terribles pour plusieurs raisons. Cummings en grande difficulté dans sa profession comptait énormément sur son véhicule pour améliorer son efficacité, cette même voiture qu'il avait acquis au prix de grand sacrifice financier et pour laquelle il n'a pas souscrit d'assurance. La scène d'ouverture nous aura révélé que le vol a été commis par des petites frappes téléguidées par le concessionnaire même qui lui a vendu le véhicule, le très dangereux Lionel Meadows (Peter Sellers).

Richard Todd campe un quidam insignifiant et faible qui va pourtant s'acharner à récupérer son bien avec une abnégation maladive. Mine frêle et visage apeuré, le personnage n'a que cette volonté pour lui tant il passe le film à subir les humiliations physiques et verbales les plus diverses, par les malfrats qu'il traque, par la police négligeant ses demandes, par son patron et surtout par sa femme. Pour tous, il n'est qu'un perdant, une quantité négligeable constamment sous-estimé. On comprend ainsi peu en peu le vrai enjeu de l'intrigue, au-delà de la voiture c'est sa fierté que cherche à reconquérir John Cummings.

Face à lui, Peter Sellers loin de ses rôles comiques campe un très inquiétant malfrat qui derrière ses airs suave dissimule une violence froide surgissant sans prévenir de manière explosive. La progression du récit inverse peu à peu le rapport de force, Cummings prenant de l'assurance dans son harcèlement de Sellers qui perd pied et sombre dans la paranoïa. L'intrigue répète les face à face entre eux qui se font de plus en plus tendus jusqu'à un final hargneux qui laisse exploser sa violence avec une rare intensité.

Guillermin mène avec une grande efficacité l'ensemble notamment par les personnages secondaires soignés qui étoffent grandement l'histoire que ce soit l'épouse anxieuse de Cummings jouée par Elizabeth Sellars ou le couple de jeunes paumés avec la maîtresse de Sellers et le chef des voleurs. Ce qui surprend c'est l'incroyable brutalité du film porté par un terrifiant Sellers qui malmène femmes, animaux ou vieillard sans remord.

La montée en puissance finale sur le score jazzy tendu de John Barry débouche sur un mano à mano féroce entre Sellers et Cumming à coup de chaînes, barre de fer et tessons de bouteille. Cela est cependant amené avec une grande finesse qui évite complètement le piège de l'éloge de l'autodéfense. La libération par la violence n'arrive qu'en ultime recours et est aussi brève qu'intense, laissant leurs rôles aux autorités tout en redonnant son honneur au héros.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et VCI et doté de sous-titres anglais

jeudi 29 mars 2012

Après moi le déluge - I'm alright Jack, John Boulting (1959)


Le naïf Stanley Windrush revient de la guerre avec une seule ambition : réussir dans les affaires. Cependant, à sa grande consternation, il s'aperçoit bien vite qu'il lui faut démarrer au bas de l'échelle et gravir les échelons un par un pour arriver à ses fins, et qu'aussi bien la direction que les syndicats se servent de lui dans leur lutte pour le pouvoir.

Les frères Boulting signent une corrosive et jubilatoire satire qui comme la plupart de leurs films met en boite la société britannique des années 50. I'm alright Jack est en fait la suite de Private's Progress que les frères réalisèrent trois ans plus tôt et les deux films sont adaptés du diptyque de roman Private Progress/Private Life écrit par Alan Hackney qui contribue également ici au scénario. Le premier film était lui une satire de l'armée et on retrouve les acteurs de ce dernier Ian Carmichael, Dennis Price, Richard Attenborough, Terry-Thomas et Miles Malleson qui reprennent leur rôle tandis que plusieurs dialogues font référence à ce précédent volet. Cette fois, ce sera le monde du travail qui sera largement égratigné.

Le film s'ouvre les images de liesse des anglais alors que se termine la Deuxième Guerre Mondiale. Parallèlement à cette joie, on assiste à la retraite du vieux magnat Sir John Kennaway (Peter Sellers grimé qui inaugure sa manie des doubles rôles) pour un repos éternel après une vie bien remplie comme nous l'explique la voix off malicieuse. On ne l'a pas encore saisi mais avec lui c'est toute la volonté de travail et d'abnégation du peuple britannique qui s'envole aussi comme l'illustre la séquence suivante. Une ellipse nous amène au début des années 50 et si la voix off continue à vanter ironiquement les mérites du travail, les images la contredisent avec une caméra qui passe de paysage industriel fait de cheminée d'usine à... la campagne d'un camp de naturiste oisif !

On découvre alors notre héros, Stanley Windrush (Ian Carmichael) jeune homme désireux de faire carrière dans le monde de l'industrie. Seulement Stanley est un benêt doublé d'un gaffeur compulsif et les premiers entretiens ne se passent pas exactement bien, entre un entretien chez un fabricant de lessive où il pose toute les questions qui fâchent et surtout un hilarant passage dans une biscuiterie où seront causés pas mal de dégât. Dépité, Stanley est alors contacté par son oncle Bertram Tracepurcel (Dennis Price) et son ancien camarade de régiment Sidney De Vere Cox (Richard Attenborough) pour venir apprendre le métier en tant que simple ouvrier dans leur usine de fabrication de missile. L'acte est moins noble qu'il n'y paraît puisqu'ils comptent sur Stanley pour venir semer la zizanie malgré lui parmi les syndicats tatillons et leur permettre de faire une plus-value alléchante sur une de leur affaire en cours.

Si les patrons en prennent pour leur grade par leur avidité et leurs manipulations, le script réserve tout son fiel au monde syndical. Le naïf Stanley découvre ainsi des pratiques étranges entre les parties de cartes derrière les containers en pleine journée de travail, un directeur d'usine planqué (Terry-Thomas habitué des Boulting) et peu regardant qui cède au moindre caprice du délégué syndical Fred Kite (Peter Sellers).

Le moment le plus savoureux arrive lorsque minuté à son insu, Stanley provoque l'ire de ses collègues pour avoir fait trop rapidement son travail et instauré ainsi des standards plus assidus. On rit bien fort dès la scène suivante où Terry-Thomas tente de justifier l'abnégation de cet embarrassant ouvrier :

He's a new man. He hasn't got used to the natural rhythm of the other workers.

Le jeu de massacre est irrésistible notamment dans la description des tire-au-flanc que constituent les salariés de l'usine, prêt à se soulever comme un seul homme pour justifier leurs droits (à la fainéantise). Vue l'ironie constante (même l'histoire d'amour avec une pulpeuse Liz Frazer tourne vite au ridicule), Peter Sellers n'en a que plus de mérite à réussir à faire exister son personnage de syndicaliste acharné, le seul à être sincère même si guidé de manière maladive et compulsive par ses convictions.

 Le personnage est certes tourné plus d'une fois en ridicule (ce moment où il bombarde le malheureux Stanley de conseil de lecture gauchiste à base de Lénine et autres agréments...) mais est sincère et touchant dans cet engagement politique qui est sa raison d'être. Peter Sellers dans un de ses premiers rôles majeur fait fi de toute l'excentricité qu'on lui connaît pour une prestation sobre et attachante.

Sous la drôlerie, le film délivre un terrible constat d'échec sur un pays sclérosé, usé par les privations de la guerre et se réfugiant désormais dans le confort et l'immobilisme. Les riches ne cherchent qu'à engranger le profit au mépris de toute morale et les classes ouvrières ne désirent plus qu'en faire le moins possible. L'avenir du pays semble désormais sans vision, sans projet et surtout sans grand homme pour les mener.

C'est donc le plus simplet qui fera sonner la révolte dans une conclusion féroce qui le voit malheureusement pour lui le contraint à rentrer dans le rang, la notoriété en plus. Ian Carmichael est excellentissime en grand candide de l'enfer de l'entreprise (et les Boulting sont décidément très doué pour ce type de personnage voir Terry-Thomas en ambassadeur idiot hilarant dans l'excellent Carlton-Browne of the F.O.) et tout le reste du casting est à l'avenant. Faire autant rire avec un message si déprimant c'est un sacré talent, une grande comédie !

Sorti en dvd zone 2 anglais et dépourvu de sous-titres anglais

Extrait

lundi 13 février 2012

Lolita - Stanley Kubrick (1962)


Humbert Humbert, professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l'été dans le New Hampshire. À cette occasion, il se présente chez Charlotte Haze, une veuve en mal d'amour qui, jouant les enjôleuses et les érudites, lui fait visiter sa maison et lui vante tous les avantages de la chambre à louer. C'est uniquement parce qu'il découvre l'existence de la jeune fille de Charlotte, Dolorès (surnommée « Lolita »), dont il tombe amoureux et pour rester auprès d'elle qu'Humbert louera la chambre puis épousera la mère.

Lolita sonne comme la déclaration d'indépendance de Stanley Kubrick où tous les éléments se mettent en place pour en faire le réalisateur démiurge et tout puissant que l'on connaît. Bien que bénéficiant déjà d'une renommée certaine, Kubrick après la réussite de L'Ultime razzia aura été constamment le jouet d'éléments non désirés dans le processus créatif de ses films suivant. Cela pu être le cas parfois pour le meilleur lorsque Kirk Douglas lui impose la fin pessimiste correspondant à la réalité des faits (quand Kubrick encore naïf souhaitait inclure une happy-end pour assurer un plus grand succès) sur Les Sentiers de la Gloire mais on retiendra surtout un Spartacus qui aussi brillant soit-il est bardé de compromis frustrants pour Kubrick (soumis à la volonté de son tout puissant producteur Kirk Douglas encore) et aussi La Vengeance au deux visages où après une longue préparation il est congédié par Marlon Brando qui réalisera lui-même le film. Enfin auréolé d'un certain pouvoir après le succès de Spartacus, Kubrick se lance donc un défi qui s'il le relève lui conférera enfin l'autonomie à laquelle il aspire. Et quel meilleur challenge que l'adaptation du roman le plus controversé de son temps ? Une audace astucieusement relevée dans l'accroche de l'affiche à l'époque : How did they ever made a movie of Lolita ?

La réussite du film tient en la parfaite compréhension que Kubrick aura de l'essence du livre. Aussi perverse, malsaine et choquante soit-elle, le récit est celui d'une histoire d'amour ou plus précisément d'une passion. Passion à sens unique d’Humbert Humbert tombé fou amoureux d'une fillette de douze ans qui lui fera perdre la tête. Vladimir Nabokov plaçait ainsi le lecteur dans une très dérangeante position où on partageait le désir et les pulsions coupables d'un pervers, mais aussi la nostalgie et la détresse d'un amoureux abandonné. L'écriture à la première personne brillante de Nabokov nous rendait cet Humbert tour à tour railleur, calculateur et imbu de lui-même mais aussi grandement pitoyable et pathétique.

Dès lors le choix d'un acteur aussi subtil et raffiné que James Mason est une idée de génie et Kubrick (sur un scénario de Nabokov qui adapte lui-même son livre mais que le réalisateur remaniera profondément) va dans ses changements par rapport au livre constamment creuser ce sillon. La longue introduction du livre qui décrivait les origines de la perversion de Humbert Humbert à travers sa première vie en Europe est éliminée pour entrer dans le vif du sujet. L'assassinat de Clare Quilty qui formait la conclusion sur papier sert désormais d'introduction pour ressentir la douleur et la détermination de cet homme prêt à faire payer celui qui lui a volé l'amour de sa vie. Les longs monologues enflammés de Nabokov sont résumés à cette seule scène qui résume tout : Humbert Humbert a aimé et a perdu.

La vraie histoire peut alors commencer et montrer ce qui a conduit à cette violente ouverture. Kubrick se délecte à dépeindre cet environnement pavillonnaire peuplés de médiocres notamment la visite de la pension par Humbert (James Mason) où Shelley Winters fait merveille en rombière faussement raffinée et en quête de mari. Divers moments caustiques de cet acabit viendront ternir le vernis propret de cet environnement notamment les avances grossière que subit Humbert de la part des personnages féminins frustrés et vieillissant qui traversent le film : Shelley Winters bien sûr, Mrs Farlow durant la scène de bal, le professeur de piano ou encore une voisine dans la dernière partie.

Mais Humbert n'a d'yeux que pour Lolita dont Kubrick signe une première apparition fantasmatique à souhait, entre candeur et séduction. Sue Lyon est excellente pour traduire cette ambiguïté avec une féminité largement affirmée par les formes de son corps svelte mais dont les traits trahissent la jeunesse, autant nymphe que gamine.

C'est d'ailleurs le seul moment où elle apparaît aussi ouvertement érotisée à quelques exceptions près (ce moment plutôt sensuel ou Humbert lui passe du vernis sur les orteils, la tension érotique durant la scène de la chambre d'hôtel) puisque ce côté fantasmé est entièrement soumis au regard concupiscent de James Mason. On perd d'ailleurs totalement de cette dimension dans la dernière partie lorsque le désir assouvi Lolita lui échappe progressivement.

Malgré les coupes nécessaires et la censure évidente (notamment une Sue Lyon quinze ans et plus femme que le personnage du livre âgé de douze ans), Kubrick respecte l'empathie malsaine instaurée par Nabokov où sans scènes explicites le stupre est largement présent. On retiendra notamment ce regard de Mason levant les yeux de son journal avant qu'un zoom arrière révèle qu'il observe Lolita en train de faire du Hula hoop, ou encore lorsqu'il se stimule au lit avec Charlotte Haze en observant en coin un photo de Lolita.

Le sommet est atteint lors de la longue séquence dans la chambre d'hôtel (là encore Kubrick atténue par rapport au livre où Humbert tente carrément de droguer Lolita pour la posséder) où Lolita explique à Humbert les "jeux" qu'elle pratiquait avec les garçons en camp de vacances. Les détails sont chuchotés mais le fondu au noir où on passe de la parole à la pratique est lourd de sens. Le lecteur du livre aura même réagi lors d'un dialogue en amont où Lolita explique au téléphone à sa mère qu'elle a perdu son pull neuf "dans les bois".

Autre grande inspiration, le choix de Peter Sellers en de Clare Quilty. Dans le livre, Nabokov en fait un rival distant et quasi invisible qu'on évoque plus qu'on ne voit hormis lors de la conclusion meurtrière. Kubrick conserve cet idée en la pervertissant puisque l'ouverture en flashback détermine le rôle qu'il va jouer dans l'histoire et que malgré ses apparitions disséminées et parfois grimé (le psychologue scolaire Dr. Zempf où il exerce son accent allemand avant Docteur Folamour) on reconnaît toujours Peter Sellers qui cabotine à cœur joie. James Mason entre réelle détresse amoureuse et dégoût offre une très grande prestation où il parvient à toucher lors de cette ultime entrevue avec Lolita où il la suppliera une fois de plus en larmes de repartir avec lui.

C'est sans doute un des films les plus pessimistes de Kubrick, un de ceux où son peu de fois en la nature humaine se ressent le plus. On a d'un côté les intellectuels (Humbert, Quilty) bardés de perversions et de l'autre les êtres ordinaires dépeint comme médiocre (Charlotte Haze) ou quelconque lorsqu'on retrouvera Lolita adulte à la fin.

Hors du regard d'Humbert, elle nous sera apparue comme n'importe quelle adolescente mâcheuse de chewing gum et buveuse de soda, plus jolie et espiègle que la moyenne. Ce qui la distingue, c'est l'amour exclusif et contre-nature d'un homme. C'est aussi ce qui distingue le livre et le film, la description d'une passion aussi sincère qu'inacceptable. Kubrick se sera sorti du piège avec brio et au passage trouvé une nouvelle terre d'accueil dans cette Angleterre où il s'exila le temps du tournage et qu'il ne quittera plus.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner


jeudi 9 février 2012

Carlton-Browne of the F.O. - Roy Boulting et Jeffrey Dell (1959)


Durant les cinquante années passées, un accord international avait assuré à la Grande-Bretagne sa domination sur une petite île du Pacifique : un accord passé inaperçu… jusqu'à ce que la mort du roi du petit territoire en question rappelle cet état de fait à Whitehall, au Ministère des Affaires étrangères. Ainsi décide-on d'envoyer sur place Cadogan de Vere Carlton-Browne dans le but de rétablir des relations amicales…

Carlton-Browne of the F.O. est une satire jubilatoire digne du meilleur de Ealing. L'association des frères Boulting (aux rôles interchangeables de producteurs, scénaristes et réalisateurs selon les films) est d'ailleurs un trademark tout aussi marquante que Ealing durant les années cinquante où ils sortiront plusieurs classiques de la comédie anglaise comme I'm All Right Jack, Lucky Jim ou ce Carlton-Browne of the F.O.. Le sujet est des plus savoureux : par l'intermédiaire d'un vieil ambassadeur oublié par sa hiérarchie, la Grande-Bretagne découvre l'existence de l'Etat de Gaillardia, petite île du pacifique où elle bénéficie d'avantage économiques.

Problème, le roi de Gaillardia meurt victime d'un attentat et tout se voit remis en question, les britanniques subissant désormais la concurrence des américains et des russes pour les faveurs locales et le profit des richissimes minerais de l'île. L'incompétent Carlton-Brown (Terry Thomas) installé à l'habituellement oisif poste de Responsable des Territoires Divers (grâce aux relations familiale de son père) se voit dépêché sur les lieux bien malgré lui.

La farce est féroce et fait feu de tout bois. Les occidentaux passent pour d'immenses profiteurs cyniques prêts dans la plus pure tradition coloniale à s'approprier une terre et des richesses qui ne sont pas les leurs. Les réunions de cabinet sous couvert d'humour sont plutôt glaçante, tout comme l'accord communs des Nations Unies qui permet aux Etats d'investir et d'exploiter Gaillardia sous couvert de crainte de révolution. Le script fait de Gaillardia une sorte de république bananière corrompue à la Tintin ou Peter Sellers en conseiller fourbe et ambitieux offre un grand numéro comique avec un accent sud-américain outrancier dont il a le secret. Terry-Thomas en benêt improvisé ambassadeur est tout aussi irrésistible de bêtise et très attachant sous ses airs ahuris.

Carlton-Brown représente un certain cliché de l'anglais insulaire jamais sorti de son île et à son désavantage en toute circonstance, tandis que les autres personnages anglais (le ministre des affaires étrangères joué par Raymond Huntley, le Colonel Bellingham qui accompagne Carton-Brown) illustrent eux le travers inverse de celui se croyant en terrain conquis partout où il pose les pieds. Les dialogues tordant et les gags énormes s'enchaînent sans discontinuer : l'arrivée de Carlton Brown à l'aéroport de Gaillardia et la misérable parade locale qui l'attend, l'écroulement des tribunes lors des festivités nationales, le français folkorique et improvisé pour s'adresser aux autochtones, les jeux de dupes avec les russe et les américains...

Le film est sauvé du cynisme total par une jolie histoire d'amour entre le prince héritier Loris (Ian Bannen charmant) et la concurrente présentée pour lui disputer le trône Ilyena (Luciana Paluzzi dont on souvient pour la plantureuse et féroce James Bond girl qu'elle fut dans Opération Tonnerre plus tard). Au milieu de toute cette ironie, leur romance apporte une respiration bienvenue et une certaine touche Hollywoodienne (Vacances Romaines n'est pas loin) dans la nature des quiproquos les rapprochant.

Message acerbe, humour grinçant et idées loufoques en pagailles le tout avec sens du rythme certain (malgré la densité de l'intrigue tout est bouclé en 88 minutes), un excellent film. Les Boulting (dont on a déjà évoqué l'excellent The Family Way de Roy sur le blog) encore une belle filmographie à explorer.

Sorti en dvd zone 2 anglais et dépourvu de sous-titres

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