Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 28 octobre 2016

Les Caprices de Marie - Philippe de Broca (1970)

Marie, la ravissante fille de Léopold Panneton, patron du café et maire du village, doit se présenter à un concours de beauté local. Son père ne veut rien entendre. Sa mère, soutenue par d'autres habitants d'Angevine, prend sa défense. Marie hésite au moment de partir car elle aime Gabriel, l'instituteur, un garçon timide qui n'ose pas se déclarer. Elle est élue «Reine de la Mer», dans un petit port normand. Au même moment, un milliardaire installé sur son yacht apprend que sa quatrième femme l'a quitté et se met sur le champ en quête d'une nouvelle fiancée...

Les Caprices de Marie poursuit l'illustration truculente de la France rurale abordée par de Broca dans son trépidant Le Diable par la queue (1968). Dans ce dernier la ville s'invitait à la campagne avec le malfrat incarné par Yves Montand bientôt gagné par le charme rural et l'excentricité des autochtones. Les Caprices de Marie inverse le postulat avec la ravissante Marie (Marthe Keller) rêvant de quitter le village et d'explorer le monde, l'occasion se présentant peut être en participant à un concours de beauté local. De Broca va d'abord nous enchanter avec la langueur de cette vie où chaque plaisir du quotidien (une partie de pêche, un verre au soleil...) se fait au rythme des pérégrinations de Marie dont tous les villageois masculins sont amoureux. On s'amuse des personnalités hautes en couleurs, du père aux penchants gauchistes incarné par Jean-Pierre Marielle, François Périer en chef d'orchestre lunaire, Fernand Gravey en militaire retraité. La truculence des acteurs rend les personnages très attachant et donne un penchant plus naïf que libidineux à leur attachement pour Marie dont la jeunesse et la beauté avive leur tendresse plutôt que leurs sens.

Il n'y a que le seul célibataire du village, l'instituteur Gabriel (Philippe Noiret) qui semble résister aux charmes de Marie, où du moins ne pas l'afficher alors que c'est finalement celui dont l'attention compte le plus pour la jeune femme. La photo ensoleillée de Jean Penzer magnifie le superbe environnement rural dont en lui conférant une certaine facticité dans le choix des couleurs vives ornant l'architecture des demeures et créant ainsi un effet "maison de poupée". Philippe de Broca use de belles idées formelles pour signifier l'attirance des personnages, notamment cette magnifique scène où l'orchestre disparait pour ne plus laisser voir que Gabriel et son violoncelle aux yeux aimant de Marie lors du concert nocturne dans le kiosque du village.

Marthe Keller déjà si charmante dans Le Diable par la queue (premier film avec de Broca dont elle tombera amoureuse) allie ici séduction, désinvolture craquante et inconséquence féminine attachante. Philippe Noiret incarne un personnage au croisement de ses interprétations de La Vie de Château (1965, Jean-Paul Rappeneau) et Alexandre le bienheureux (1967, Yves Robert), tout en mollesse paisible imprégné de ce cadre campagnard. Seulement si Rappeneau force l'endormi à se démener et Yves Robert à se complaire dans sa paresse, Philippe de Broca reste dans l'entre-deux où l'on sent bien Gabriel amoureux, empoté mais aussi résigné face aux rêve d'ailleurs de marie qu'il ne veut pas contredire. Chez de Broca c'est toujours au rêveur de faire le chemin vers ceux qu'il aime (Les Jeux de l'amour et Le Farceur notamment) ou au contraire choisir de se perdre dans sa fantaisie perpétuelle (L'Amant de cinq jours (1961), Le Roi de cœur (1968), Un monsieur de compagnie (1964)...).

Le rythme du film avance ainsi en trois temps. D'abord celui du milliardaire américain Mac Power (Bert Convy), éreintant et tapageur. Il ne voit au départ en Marie qu'un objet destiné à en remplacer un autre (une nouvelle épouse destinée à éteindre les feux de la presse sur un ex volage) avant d'en tomber sincèrement amoureux en croisant enfin une femme non vénale qui lui résiste. Mac Power est un pendant des personnages extravagants incarnés par Jean-Pierre Cassel chez de Broca, le charme à la française étant remplacé par un sens du spectacle "à l'américaine" où il déploie son immense fortune pour impressionner et séduire Marie. Le deuxième temps est celui de Marie, charmée d'avoir enfin un prétendant aussi spectaculairement entreprenant mais l'héroïne sera constamment en attente, même dans l'imminence d'une cérémonie de mariage toujours retardée, espérant que Gabriel osera franchir le pas. C'est ce dernier qui donne le troisième temps, à la traîne au propre (la catastrophique course de vélo) comme au figuré quand il rate toute les occasions de se déclarer à Marie, le rythme propre à de Broca semblant toujours trop rapide pour la placidité du personnage.

On s'amuse beaucoup du choc des cultures, notamment un Marielle plus fier et franchouillard que jamais qui résiste tant bien que mal à l'outrance de Mac Power. L'erreur de ce dernier sera de vouloir par ses moyens s'approprier Marie et son environnement, source d'une folle comme seul de Broca est capable avec la rencontre physique entre le village français et l'urbanité new yorkaise. Les soirées mondaines, les boites de nuit hippie et les salles de boxe bruyante ne peuvent rivaliser avec les tranches de vie réjouissantes du début de film. De Broca reprend cependant le leitmotiv des deux films jumeaux que sont Le Roi de Cœur et Le Diable par la queue, le charme des excentriques finissant par opérer ici avec notre américain cessant soudain de s'agiter pour comprendre la vraie place de celle qu'il désire.

C'est au rêveur de prendre conscience et choisir, de Broca parvenant à délester "l'étranger" de son caractère caricatural (l'américain parlant fort, achetant tout et se croyant partout chez lui) pour le rendre plus attachant lors du beau final où Marie dépasse également ses aspirations superficielles. La principale qualité mais aussi le seul vrai défaut du film repose sur son rythme effréné (une ellipse en hélicoptère nous emmène du village à New York en un clin d'œil) inscrit les élans des personnages dans le mouvement perpétuel sans lourdeur psychologique mais qui empêche aussi de s'installer la mélancolie suspendue qui fait toute la force émotionnelle des grands films de de Broca. Cela n'en reste pas moins un opus enlevé, très original et injustement méconnu dans la filmographie du réalisateur.

 Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Gaumont

lundi 23 novembre 2015

L'Amant de cinq jours - Philippe de Broca (1961)

Amant de Madeleine de Seaulieu, patronne d’une maison de haute couture, Antoine rencontre Claire, la meilleure amie de celle-ci. Antoine, entretenu par Madeleine, se fait passer pour riche, alors que Claire, mariée à un archiviste, fait croire qu'elle est la femme d'un diplomate que ses occupations absorbent à longueur de journée, mais à qui elle doit son samedi et son dimanche. Les jours passent dans la facilité, elle vivant dans son rêve, et lui, échappant à l'accaparement tyrannique de Madeleine.

Philippe de Broca avait développé un univers personnel et ludique à travers ses deux premiers films Les Jeux de l’amour (1960) et Le Farceur (1960), porté par son double cinématographique d’alors Jean-Pierre Cassel. L’acteur par son personnage séducteur, sautillant et immature y incarnait merveilleusement les thématiques chères à de Broca sur la fuite du réel vers un monde de rêve. L’Amant de cinq jours est sans doute la plus belle réussite de la collaboration entre Jean-Pierre Cassel et de Broca mais c’est pourtant un film que le réalisateur n’aimait pas. Ce refuge dans le rêve constituera toujours une issue positive dans toute la filmographie de de Broca, quitte à saborder son intrigue par une pirouette narrative comme dans Un Monsieur de compagnie (1964) ou de transformer un dénouement supposé tragique en triomphe avec le chef d’œuvre Le Roi de cœur (1966). L’Amant de cinq jours semble être une des rares fois où de Broca confronte ce tempérament rêveur à une vraie noirceur, ce qui peut expliquer son désamour pour le film.

Quand souvent  la légèreté et l’insouciance du fantasme est synonyme de refuge pour de Broca, c’est ici la résultante d’une peur profonde pour chacun des personnages. Madeleine (Micheline Presle), directrice d'une maison de haute couture voit dans son amant juvénile et entretenu Antoine (Jean-Pierre Cassel) l’illusion de sa beauté et jeunesse pourtant déclinante. Claire (Jean Seberg) jeune mariée mère de deux enfants projette également sur Antoine qu’elle croit riche la flamboyance absente de son quotidien ordinaire. On pourrait même y ajouter son époux Georges (François Périer), si perdu dans ses ouvrages et son gout pour l’Histoire qu’il n’en remarque pas l’infidélité d’une épouse trop souvent absente du foyer. 

Paradoxalement, Jean-Pierre Cassel, tout en réitérant une performance bondissante et enjouée incarne finalement le personnage le plus lucide et en quête de réel. Les après-midi avec Claire sont des esquisses de passion trop brèves qui s’arrêtent quand il est l’heure de rejoindre mari et enfant ou lorsqu’arrive la fin de semaine. Les weekends avec Madeleine offre un vague semblant de vie de couple alors qu’en semaine elle est bien trop occupée pour être en sa compagnie. Antoine comble les vides affectifs de ses deux amantes tout en étant lui-même dans une frustration affective perpétuelle. Et c’est précisément en essayant d’y remédier qu’il risquera de tout perdre.

Avant d’en montrer les limites, de Broca amène ainsi toute la flamboyance romantique dont il est capable lors des scènes de couple. Dans l’alcôve de l’appartement, la fantaisie côtoie le rapprochement charnel le plus tendre lorsqu’après avoir improvisés une danse écossaise, Antoine effeuille avec une infinie délicatesse une Claire conquise et le dévorant des yeux. On touche le sublime lors de leurs première nuit ensemble, là encore amusement et passion amoureuse s’entremêlant. Un passage tumultueux sur les champs de cours précède ainsi une sublime traversée nocturne de Paris en péniche, la danse du couple alternant avec des vues les immeubles endormis brièvement éclairés. 

La magnifique musique de George Delerue parvient à traduire la candeur de ces instants tout en exprimant une profonde mélancolie traduisant leur nature éphémère. Cela annonce les lendemains qui déchantent où chaque personnage verra son fantasme cruellement se retourner contre lui. Madeleine voit ainsi Antoine l’abandonner pour une Claire plus jeune. Celle-ci voit la réalité la rattraper avec un amant lui promettant une redite de sa vie terne en souhaitant vivre réellement avec elle et par ses propres moyens.

Jean Seberg compose un personnage indigne sur le papier mais touchant dans sa quête d’absolu, fut-il factice. Claire délaisse mari et enfant sans remord tant qu’est maintenue l’illusion, poursuivant sa liaison avec Antoine même quand elle connaîtra la vérité sur la source de ses revenus. Les sentiments de la jeune femme sont indéfectibles tant que subsiste le contour du rêve quant à l’inverse ceux d’Antoine seront tout aussi solides face au mensonge (Claire se vantant d’une pseudo-vie de grande bourgeoise) mais pour emmener leur romance vers le réel. En restant fidèle à ses préceptes, de Broca dessine donc un drame cruel ou cette fuite dans le rêve perd tous ses atours facétieux pour constituer une prison qui s’ignore. 

François Périer (touchant de tendresse aveugle et/ou résignée) en époux aimant et capable de pardonner maintient l’illusion d’un foyer uni et Madeleine (magnifique Micheline Presle qui campera une beauté fanée avec plus de grâce encore dans Le Roi de cœur) se trouvera sans doute un autre amant juvénile pour se rassurer. C’est pourtant bien le sort du couple phare qui bouleverse. Antoine dans la solitude de sa garçonnière et surtout Claire qu’on devine prête à céder à une autre promesse d’ailleurs clinquant et l’éloignant de tout choix douloureux. Plutôt que de nous faire échapper à une réalité douloureuse, les rêves laissent échapper un bonheur à portée de main. Un paradoxe qui explique le reniement de de Broca mais qui constitue toute la beauté du film. 

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez TF1 vidéo 

mardi 16 juin 2015

Un monsieur de compagnie - Philippe de Broca (1964)

Antoine Mirlifor, qui rêvait qu'il travaillait en usine, se réveille soulagé en constatant qu'il pêche auprès de son grand-père dont la philosophie est fondée sur la paresse. Mais le vieillard meurt, laissant seul et sans argent son petit-fils, qui ne doit plus compter que sur lui-même. Il use donc de son charme auprès des femmes pour les séduire et auprès des riches pour vivre à leurs crochets. Mais il tombe amoureux d'Isabelle.

Un monsieur de compagnie vient conclure la fructueuse collaboration entre Philippe de Broca et Jean-Pierre Cassel, le second ayant constitué un véritable double cinématographique du premier à travers son personnage de doux rêveur dans Les Jeux de l'amour (1960), Le Farceur (1960) et L'Amant de cinq jours (1961). Ce troisième film en commun est très librement adapté du roman éponyme d'André Couteaux par de Broca et Henri Lanoë. Alors que Les Jeux de l'amour et Le Farceur restaient des œuvres de factures modestes et artisanales, Un monsieur de compagnie par sa luxuriance visuelle (technicolor, tournage international) semble une fusion entre le de Broca première manière et celui des cartons au box-office que furent Cartouche (1962) et surtout L'Homme de Rio (1964). Le plébiscite public des titres avec Jean-Paul Belmondo marquera d'ailleurs la rupture avec Cassel au succès plus modeste. Un monsieur de compagnie n'est pas tout à fait à la hauteur des meilleurs films des deux périodes mais s'avère d'un charme fou.

Antoine Mirlifor (Jean-Pierre Cassel) est un jeune homme élevé par son grand-père dans un véritable culte de la paresse, de l'hédonisme et des plaisirs simple. Cette existence paisible s'exprime dans l'ouverture bucolique tandis que le monde réel ne se dévoile que par le cauchemar lorsqu'Antoine s'imagine travailler en usine. A la mort de son grand-père, notre héros se retrouve pourtant sans le sous mais ne va pas renoncer pour autant à sa philosophie de la paresse. L'ensemble du film constitue ainsi une suite d'épisode/sketch le voyant vivre des expériences d'oisiveté auprès de différents protagonistes, milieux sociaux et cadres géographique qu'il fuira à toutes jambes dès que l'ombre d'une responsabilité viendra le rattraper. Jean-Pierre Cassel plus souriant et sautillant que jamais profite donc de tout et de tout le monde : conquêtes féminines crédules et/ou légère, bienfaiteurs nantis et naïf... L'acteur virevolte, sourire en coin et culot à revendre pour s'amuser au gré des rencontres.

Il faut bien tout le charme de l'acteur donner envie de suivre un personnage au final assez antipathique et qui abuse de la joyeuse troupe d'excentrique qui va croiser sa route. Le casting fait merveille avec Jean-Pierre Marielle en vendeur gouailleur et débrouillard qui va se faire voler sa petite amie, Jean-Claude Brialy génial homme-enfant aristocrate amateur de train ou encore Adolfo Celli riche italien pétri d'admiration pour celui en qui il voit un fils spirituel.

Visuellement Philippe de Broca constitue un monde de rêve entre la bd (le Montmartre annonçant presque Amélie Poulain dans son scintillant fétichisme), la maison de poupée (le technicolor façon boite de Quality Street de Raoul Couard) et le dépliant touristique lors de l'épisode italien, le tout parsemée d'idée folles comme la chambre transformée en cabine couchette.

Les jeunes filles sont jolies et légères (Annie Girardot, Sandra Millo, Irina Demick ...), le moindre protagoniste rencontré idéalement bienveillant (le policier italien qui en oublie son amende), cette idée fonctionnant même par l'ellipse (Antoine se réfugiant sous le parapluie d'un passant dont il se trouve seul possesseur dès la séquence suivante). La seule ombre au tableau serait donc sans doute notre héros qui pourra vaguement faire sourire en abandonnant une conquête, fera tiquer en brisant le cœur "ferroviaire" de Brialy et se montrera bien cruel en suggérant avoir possédé toutes les filles de l'homme qui l'hébergeait généreusement. Leur tort est d'avoir voulu le ranger, l'enfermer dans une case, en un mot le faire grandir.

Le seul fil rouge de ces péripéties est la rencontre récurrente d'une énigmatique et charmante jeune fille blonde (Catherine Deneuve au sommet de sa beauté virginale) dont chaque apparition est marquée par un somptueux thème de Georges Delerue. C'est sa poursuite plus ou moins consciente qui mène les pérégrinations d'Antoine et ce n'est qu'en l'ayant enfin rattrapée qu'il ressentira pour la première fois les manques de son existences dans son rapport à elle. Ce n'est par une nantie dont il peut soutirer quelques billets, ni une délurée qui cédera facilement à ses avances.

Il ne peut qu'être lui-même mais s'avère une coquille vide qui n'a rien à lui proposer. Exister à ses yeux c'est s'installer et se ranger aux contraintes de la vie "normale" mais c'est alors renier ce principe d'existence oisive. Un choix complexe pour lequel de Broca botte en touche par une pirouette narrative désinvolte qui boucle la boucle. Pas forcément le meilleur de cette grande période du réalisateur mais un très bon moment.

Sorti en dvd et bluray chez Gaumont

dimanche 22 juin 2014

Le Roi de Cœur - Philippe de Broca (1966)


Fin 1918, les Allemands abandonnent Marville après l'avoir piégé en y cachant une bombe. Un soldat britannique, Charles Plumpick, est chargé de localiser la machine infernale et de la désamorcer avant qu'elle n'explose. Sur place, il découvre une cité bien évidemment désertée par ses habitants, à l'exception des pensionnaires de l'asile d'aliénés. Ceux-ci l'accueillent à bras ouverts ; ils reconnaissent en lui leur « roi de cœur. Plumpick se laisse séduire par ses nouveaux compagnons mais n'en oublie pas sa mission pour autant.

L'une des thématiques récurrentes de la filmographie de Philippe de Broca et en particulier dans ces premières œuvres, c'est la fuite du réel et de ses tracas pour une légèreté et un amusement perpétuel. Les personnages excentriques se réfugient ainsi dans l'oisiveté, la séduction, le marivaudage ou l'aventure dans des œuvres aussi diverses et bariolées que Les Jeux de l'Amour, Cartouche (1962), Le Farceur (1960) ou L'Homme de Rio avec le De Broca farfelu et insaisissable première manière mais aussi Le Magnifique (1973), L'Africain (1983) ou Le Cavaleur (1979) dans sa veine plus populaire qui suivra. Le réalisateur va encore plus loin avec Le Roi de Cœur où il fait littéralement l'éloge de la folie dans ce qui est souvent considéré comme son chef d'œuvre mais qui constituera aussi un de ses plus cuisants échecs commerciaux.

L'histoire se déroule à durant la Première Guerre Mondiale dans le village français de Marville sous occupation allemande où l'envahisseur sentant le vent tourner décide de partir mais non sans avoir piégé les lieux d'une bombe qui doit tout détruire le lendemain à minuit. L'armée britannique prévenue à temps décide d'envoyer son élément le moins qualifié mais qui a le mérite d'être le seul à parler français, Charles Plumpick (Alan Bates). Surprise une fois arrivé sur place pour notre soldat, le village est désert si ce n'est les troupes allemandes en embuscade et la seule aide qu'il peut espérer est celle des pensionnaires de l'asile local. Ils vont transformer la ville en immense terrain de jeu, insouciants au danger qui les menace, au grand dam de Charles. Le message du film peut se résumer en deux moments clés. Tout d'abord celui où Alan Bates traqué par les allemands se réfugie dans l'asile et se voit forcé de se mêler aux pensionnaires déjantés en s'autoproclamant "roi de cœur" afin de ne pas être démasqué. 

Il échappe à une mort certaine tout en étant adopté par les pensionnaires qui prendront ce titre au pied de la lettre pour en faire réellement le souverain de ce royaume des fous. L'autre scène cruciale nous introduisant dans cet univers décalé sera celle où Micheline Presle jouant une malade anonyme découvre sa blouse d'hôpital, ses traits pâles et fatigués en se regardant dans un miroir et opère à coup de maquillage et de costume une saisissante transformation en la bien plus flamboyante Madame Eglantine, extravagante tenancière de maison close. La folie semble par ces deux exemples constituer une protection face à un monde trop laid et dangereux, que ce soit par un subterfuge qui ne demande qu'à se concrétiser pour Alan Bates où un déguisement et une armure plus "consciente" de la part de Micheline Presle.

Alan Bates (dont les premiers rôles anglais ne laissaient pas supposer un tel gout de la fantaisie on aurait plutôt imaginé un Albert Finney) est absolument parfait en roi de cœur, partagé entre une nervosité le rattachant au réel et à sa mission et un regard lunaire où l'on devine une bienveillance puis une certaine envie envers l'insouciance de ces compagnons azimutés. Philippe de Broca fait reposer l'ensemble sur un suspense artificiel où Charles cherche l'emplacement du détonateur de la bombe dans le village mais le vrai enjeu est bien sûr de voir notre héros adopter la cause et philosophie de vie des fous. 

La description totalement loufoque et bd des deux armées entre clichés locaux et totale incompétences (les trois soldats lancés à la suite de Alan Bates géniaux d'idiotie et de couardise) désamorce tout notion de danger et rend cette folie latente poreuse, annonçant le final azimuté. De Broca replace enfin dans un contexte moderne la Fête des Fous (grande fête païenne et parfois religieuse du Moyen Age, où chacun se plaisait à endosser un rôle et inverser les statuts sociaux en place dans la réalité) où les malades adoptent dans un grand tourbillon de fantaisie le rôle de notables déjantés du village. 

Le casting est extraordinaire et s'en donne à cœur joie dans l'excès et les performances outrancière : Michel Serrault en coiffeur précieux (et qui semble préparer les écarts de La Cage aux folles), Pierre Brasseur en général Géranium, Jean-Claude Brialy élégant et distingué duc de trèfle ou encore un hilarant Julien Guiomar en homme d'église, le bien nommé Monseigneur Marguerite. A travers le personnage d'Alan Bates, le regard sur les fous se fait distant, amusé puis attendri, notamment par le personnage à la troublante candeur joué par Geneviève Bujold. Sous le charme dès le premier regard, Charles comme pour signifier sa résistance au lâcher prise de la folie douce voit chaque moment intime avec Coquelicot (Geneviève Bujold) interrompu par une péripétie quelconque. 

Le rythme finit par se ralentir, l'arrière-plan guerrier se fait oublier et l'ensemble de plonger dans une douce fantaisie. Le regard se fait lointain une dernière fois lorsque Charles à l'occasion de sauver sa peau mais se refuse à abandonner les fous à leur sort. Des fous qui dans leur égarement gardent pourtant une certaine lucidité quant à leur temps et espace d’expression lorsqu’il ne suivent pas Charles à l’extérieur de la ville et comprennent à la fin que la fête est finie en rentrant d’eux même à l’asile sur l’entêtant thème principal de Georges Delerue qui alterne mélancolie et envolées pétaradantes avec brio.

Visuellement de Broca délivre une de ces œuvres les plus abouties. Les compositions de plan sont absolument somptueuses, laissant s'exprimer un surréalisme décalé dans sa nature anachronique et où peut s'inviter de pur moments de poésie à l'image de cette scène où Coquelicot rejoint le bâtiment où se trouve Charles en traversant une rue en trapèze. On retrouve souvent ce côté aérien qui faisait l'attrait du Farceur, voyant le héros surplomber les toits de cette ville fantôme (et le Paris désert des aurores pour le Jean-Pierre Cassel du Farceur) de toute sa légèreté d'esprit.

Le cadre de Senlis avec ses ruelles anciennes, ses remparts gallo-romains et médiévaux et sa cathédrale gothique sont magnifiquement mis en valeur par de Broca, la photo de Pierre Lhomme nous plongeant dans une atmosphère bariolée et rêvée offrant des confrontations déroutante avec le réel lorsque surgissent les engins militaires dans cet espace. 

On devine également l'amour que portait très certainement le réalisateur à La Kermesse héroïque (1935) de Jacques Feyder dans sa façon de désamorcer les clivages par la farce et la bonne humeur par le final paillard et dionysiaque avec les soldats britanniques. Mieux vaut cette folie euphorique que la violence perpétuelle des hommes semble nous dire de Broca, l'asile constituant un inattendu foyer et havre de paix dans la magnifique conclusion. Assumant pour la première fois la production d'un de ses films dans cette œuvre très personnelle, le réalisateur sera très marqué par son échec public dont il offrira une relecture plus "acceptable" avec Le Diable par la queue (1968). Pourtant le film sort l'année suivante au Etats-Unis où il connaîtra une bien plus grande reconnaissance et deviendra un film culte, connaissant même une transposition en comédie musicale.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 mais l'édition est épuisée et dure à trouve à prix acceptable, sinon c'est également disponible en dvd zone 1 MGM dans un dvd assez moyen (et sinon le film semble entièrement sur youtube en dernière solution)

lundi 9 juin 2014

Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Philippe de Broca (1965)


Arthur, jeune milliardaire blasé, semble s'ennuyer, mais se retrouve ruiné sur un coup du destin. Son précepteur lui conseille de prendre une assurance vie au profit de sa fiancée et de lui même. Arthur va être victime de nombreuses tentatives de meurtre, et en oublie sa déprime.

Après le triomphe commercial de L'Homme de Rio (1964), une suite en est bien évidemment attendue mais Philippe de Broca craignant d'être catalogué s'y refuse. A la place il préfèrera retrouver son premier double cinématographique Jean-Pierre Cassel dans Un monsieur de compagnie (1964), poursuivant l'esprit de leur brillantes collaboration sur Les Jeux de l'amour (1960), Le Farceur (190) et L'Amant de cinq jours (1961). Le film sera malheureusement un échec commercial, forçant le réalisateur à revenir à au registre de L'Homme de Rio.

Plutôt qu'une suite, De Broca préfère très librement adapter le roman de Jules Verne Les Tribulations d'un Chinois en Chine où il intégrera tous les éléments du succès initial, retrouvant Jean-Paul Belmondo, le producteur Alexandre Mnouchkine et bien sûr son scénariste Daniel Boulanger. Seul absent de taille Jean-Paul Rappeneau qui avait pourtant eu un rôle majeur par sa rigueur narrative coutumière dans la construction parfaite de L'Homme de Rio. Film signé à contrecœur, Les Tribulations d'un Chinois en Chine sera une redite du succès de 1964 où tout est repris dans un excès indigeste : plus de moyens, plus d'exotisme, plus de cascades, plus d'humour nonsensique. Il manque cependant l'essentiel, l'implication.

La réussite de L'Homme de Rio était une affaire d'équilibre. Les courses poursuites endiablées étaient entrecoupées des respirations comico-romantique entre Jean-Paul Belmondo et Françoise Dorléac. Les méchants grotesques prêtant à rire était contrebalancé par un Jean Servais glaçant qui ramenait le tout à un premier degré où le danger et l'imprévu continuait à guider l'aventure. Il en va de même pour les cascades où les exploits reposaient avant tout les capacités physiques exceptionnelles de Belmondo. Ici tout est placé à l'aune de l'excès et de la surenchère hystérique qui lasse rapidement le spectateur. L'enjeu moins "concret" que L'Homme de Rio (un sauvetage et une chasse au trésor) méritait pourtant un traitement plus subtil avec ce héros milliardaire suicidaire qui en orchestrant sa propre mort va retrouver gout à la vie.

Belmondo parait bien désintéressé par cet enjeu dramatique, exprimant le mal être du personnage en tripotant sa mèche de cheveux et en adoptant des moues affectées. Il est bien sûr plus convaincant dès qu'il est dans le mouvement mais le rythme infernal du film en fait plus un pantin désarticulé qu'un personnage auquel on s'attache et dont on a envie de suivre les aventures. En face Ursula Andress n'est guère convaincante, manquant de finesse et d'espièglerie, un peu forcée dans la légèreté.

De Broca commet également l'erreur de traiter sur le même ton rigolard et déjanté la menace du film, que ce soit celle finalement factice de la première partie ou celle plus concrète de la fin avec pour résultat une absence totale de sentiment de danger alors que le héros est poursuivi par une horde de tueurs surarmés. Le recyclage de Tintin est des plus maladroits et grossiers aussi avec les similis Dupont et Dupond joué par Paul Préboist et Mario David (supplantant parfois le bien plus intéressant majordome à la Nestor joué par Jean Rochefort), des atmosphères à la Tintin au Tibet mais sans l'émotion de l'album d'Hergé.

La seule réelle satisfaction sera donc la patte esthétique de De Broca toujours aussi brillante. Le tournage entre le Népal à Katmandou, à Hong Kong puis en Malaisie fut une aventure en soi et ce dépaysement et exotisme se ressent largement à l'écran. Cadrages parfait mettant en valeur les vues de la baie de Hong Kong, vue aérienne du Népal traversé en ballon, scène d'amour sur une île de l'archipel de Langkawi, les rares moments contemplatifs sont de pures merveilles pour les yeux.

Si l'accumulation rend l'ensemble indigeste, prise séparément les scènes d'actions et les nombreux gags qui les parsèment font montre d'une inventivité bluffante. On pense à ce moment où Rochefort et Belmondo sont suspendus à un pont en bois par les chemises de la valise de Bebel formant un nœud ou encore cette folle poursuite (qu'un certain Jackie Chan a certainement dû voir) où notre héros s'agrippe à un échafaudage en bambou tout en affrontant une dizaine d'adversaires. Toutes ces réelles qualités sont malheureusement au service d'un certain vide dont le succès certes réel sera bien moindre que celui de L'Homme de Rio qui aura fait deux millions d'entrées de plus. Premier vrai simili ratage de De Broca, Les Tribulations d'un Chinois en Chine est condamné à rester dans l'ombre de son illustre modèle.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez TF1 vidéo

Extrait

vendredi 27 décembre 2013

L'Homme de Rio - Philippe de Broca (1964)


Une statuette brésilienne de la civilisation maltèque est volée au musée de l'Homme. Elle faisait partie d'un ensemble de trois statues, ramenées par trois explorateurs : le professeur Catalan (Jean Servais) qui travaille au musée de l'Homme, le professeur Villermosa tragiquement disparu et André de Castro, un riche homme d'affaires brésilien. Le professeur Catalan est enlevé devant le musée. Le deuxième classe Adrien Dufourquet est témoin de l'enlèvement de sa fiancée Agnès, fille d'un célèbre ethnologue. Il part à sa recherche, qui le mène au Brésil...

La fantaisie de Philippe de Broca s'était exprimée sur ses premiers films dans une veine encore imprégnée de la Nouvelle Vague. Sans réellement s'inscrire dans le mouvement, sa manière de dynamiter la romance et le marivaudage classique (Les Jeux de l'Amour et Le Farceur (1960)) s'inscrivait dans une même volonté moderniste. Avec Cartouche (1962), grand film d'aventures historique, on pouvait deviner le virage plus populaire qui allait libérer ces œuvres suivante. L'Homme de Rio établit ainsi un pont idéal entre le De Broca des débuts et celui plus ouvertement grand public de la suite de sa carrière où l'énergie arty de la Nouvelle Vague se télescope à un horizon plus vaste, à l'évasion et la grande aventure.

Le film naît au départ d'un projet d'adaptation de Tintin auquel est associé De Broca (après le départ d'Alain Resnais initialement envisagé) mais le réalisateur constate vite les limites d'une transposition littérale des cases de Hergé et jette l'éponge. Plutôt qu'une vraie adaptation, il réfléchira à un récit original où il pourra mêler son propre ton à l'énergie et le style des aventures de Tintin. Un séjour à Rio en compagnie de Jean-Paul Belmondo pour la promotion de Cartouche impose immédiatement ce cadre dans son esprit pour le futur film et après une longue écriture en compagnie de son collaborateur habituel Daniel Boulanger et son ami Jean-Paul Rappeneau pas encore passé à la réalisation, L'Homme de Rio va progressivement voir le jour.

L'influence de Tintin est manifeste, que ce soit en terme visuel, narratif ou d'idées scénaristiques. Le vol d'ouverture de la statuette, la silhouette du voleur et le décor du musée de l'Homme ramène d'emblée à L'Oreille cassée. Les enlèvements et plus tard la quête des statuettes et la malédiction qui les entoure lorgne bien sûr vers le diptyque Les Sept boules de cristal/ Le Temple du Soleil.

Le plus bel emprunt sera cependant cette énergie trépidante et vitesse du récit et de la même manière qu'Hergé pouvait nous emmener d'une Europe grisâtre aux contrées les plus exotiques en deux pages et maintes péripéties, De Broca quitte Paris pour le soleil du Brésil en vingt minutes d'introduction idéales.

Dans une ligne claire narrative parfaite, toutes les informations et la caractérisation des personnages se fait dans un mouvement perpétuel jubilatoire. Cela va du plus explicite (le passé des savants, les trois statues) au plus subtil (le regard furtif et légèrement concupiscent de Jean Servais sur Françoise Dorléac qui permet de vaguement se douter de la suite à son sujet) et on devine la patte de Jean-Paul Rappeneau déjà si habile pour marier anarchie et construction rigoureuse. Le couple Jean-Paul Belmondo/Françoise Dorléac apporte la touche romantique vacharde et adulte qui rend l'ensemble si pétillant.

Plutôt que le mièvre Tintin, Belmondo serait plutôt plus proche d'un Capitaine Haddock juvénile avec ce héros franchouillard et râleur voué à deux seul but, sauver sa fiancée et être rentré à temps de sa permission à Paris.

C'est vraiment dans ce film que naît "Bebel", le héros casse-cou et gouailleur mais plutôt que le rouleur de mécanique indestructible des années à venir, sa silhouette frêle et élastique apporte vraiment ce côté bd/cartoon irrésistible le faisant se relever de toute les chutes, riposter aux adversaires autrement plus imposant. Françoise Dorléac est adorable en demoiselle en danger capricieuse et les échanges orageux du couple en pleine action son un régal de bout en bout.

De Broca nous promène dans un Brésil 60's envoutant dont il visite avec autant de brio l'urbanité moderne (avec son lot de bâtiment aux designs high tech) que les plus grouillant et festifs milieux populaires mais aussi une nature dépaysante et bariolée (le côté bd n'étant pas oublié là non plus tel ce crocodile factice attendant Belmondo lors de son atterrissage en parachute.).De Broca multiplie les péripéties et environnements avec une inventivité rare, ne fatiguant jamais grâce à des respirations comiques ou gags en pagaille (la voiture rose à étoiles vertes !).

Ce mouvement perpétuel reprend également le principe de ligne claire qui guide le script. On constatera que dans sa poursuite effrénée, il suffira toujours à Jean-Paul Belmondo de foncer droit devant lui pour rattraper les méchants ravisseurs de Françoise Dorléac.

A moto, en voiture, à pieds ou en avion, Bebel ne fait que suivre une ligne droite où même lorsqu'il les perd de vue, ceux qu'il recherche se retrouveront forcément tôt ou tard dans son champ de vision. Cela souligne la détermination de notre héros et inscrit une fois de plus le film dans cette facette bd où l'on est destiné à se retrouver quelques cases plus tard.

Un univers de tous les possibles où le réalisateur ose les transitions les plus incohérentes (la séquences des lianes à la fin) et les faux-raccords en pagailles sans que cela ne gêne tant l'on sent que c'est l'énergie et le mouvement qui compte (ces expérimentations évoquant justement la Nouvelle Vague). Comme toujours, ce côté foutraque alterne avec la vraie élégance et recherche formelle dont est capable De Broca avec ces compostions de plan splendides des décors où déambule notre couple et la photo ensoleillée de Edmond Séchan.

Le dépaysement est total et le bonheur constant tout au long du de cet Homme de Rio qui inspirera tant Spielberg pour Les Aventuriers de l'Arche Perdue et que De Broca conclut sur une note sobre et amusée idéale sur les notes enfin apaisées de George Delerue qui peut laisser s'exprimer sa mélancolie.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo