Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Pierre Richard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pierre Richard. Afficher tous les articles

dimanche 13 octobre 2019

Les Naufragés de l'île de la Tortue - Jacques Rozier (1976)


Employé d'une agence de voyages à Paris, Jean-Arthur Bonaventure et son collègue « Gros-Nono » Dupoirier échafaudent un projet inattendu de séjour touristique : « Robinson, démerde toi – 3000 F, rien compris », c'est-à-dire l'occasion pour chaque client de revivre sur une île déserte l'expérience de Robinson Crusoé. La direction est enthousiaste et très vite, Jean-Arthur accompagné de « Petit-Nono », le frère de Gros-Nono, s’envolent pour les Antilles afin de préparer l’arrivée des premiers vacanciers. Le voyage, guère organisé, tourne bientôt à la déconfiture...

Après un nouveau long hiatus cinématographique (Du côté d'Orouët certes sorti en salle en 1973 fut en fait tourné en 1969) Jacques Rozier voit l’opportunité de signer son troisième long-métrage lorsque Claude Berri lui propose de le produire s’il tourne avec Pierre Richard. La présence de ce dernier (nouvelle superstar comique française depuis le succès de Le Grand Blond avec une chaussure noire (1972)) ne modifie guère la méthodologie spontanée si chère à Rozier. Les Naufragés de l’île de la Tortue emprunte la structure d’Adieu Philippine (1962) et Du côté d'Orouët avec son point de départ parisien joyeux et confus dont découle, le départ, le dépaysement et l’odyssée intime vers des contrées sauvages, désolées (et mentales). Seulement Les Naufragés de l'île de la Tortue radicalise cela avec un Pierre Richard constituant un véritable double de Jacques Rozier.

Un mensonge hasardeux de Jean-Arthur Bonaventure (Pierre Richard) à sa compagne débouche ainsi sur des rencontres et situations qui vont le mener aux antipodes de son modeste job d’employé d’agence de voyage. La scène d’ouverture résume finalement bien la chose, lorsque Bonaventure déroule machinalement à un client les modalités des croisières disponibles et que ce dernier témoigne d’envies plus simples, moins programmatiques. Ce besoin de sortir des clous, d’échapper à la routine, à l’organisation, est emblématique de l’approche de Rozier qui le figure dans l’idéal de son héros. Le film est une sorte d’anti Les Bronzés, portrait juste et satirique d’une société française dans le nouveau cadre vacancier normé du Club Med, à l’orée des matérialistes années 80. Jacques Rozier s’inscrit lui dans le sillon plus hippie et libertaire des seventies mais qui se confronte au fil du récit à la mentalité de la décennie suivante. Les participants à l’expédition sont ainsi imprégnés de cet esprit libertaire mais dans l’adversité retrouve la petitesse et l’appel du confort des Bronzés

La recherche calculée « d’autre chose » mène donc à l’échec, quand les personnages de « Petit Nono » (Jacques Villeret) ou Julie (Caroline Cartier) introduit à l’improviste ou par erreur dans l’aventure, s’y immerge avec audace. Bonaventure se situe entre deux eaux, parachuté là par les circonstances au départ puis cherchant de manière maladive et crispante pour ses comparses à vivre son expérience d’île déserte à la Robinson Crusoé. Cependant le drame comme la dynamique comique potentielle ne surgissent jamais dans une logique narrative classique. C’est le style Rozier qui capture et/ou provoque l’instantané, étire les moments pour pousser la prestation de ses comédiens vers une épure où les tics s’estompent dans ce saut dans l’inconnu (les magasins de pellicule tirés jusqu’au bout, le clap de fin inaudible). On devine à chaque moment la profonde spontanéité, voulue ou subie, qui a pu agrémenter le tournage et qui tout comme dans les autres œuvres de Rozier n’empêche par l’exceptionnelle recherche formelle.

Le réalisateur oscille entre filmage à hauteur des personnages et majesté somptueuse, les cadres et la photo scrutant les paysages dans un savant mélange d’ébahissement et d’inquiétude face à cet inconnu. Rozier se joue magnifiquement d’un aléas de production (Pierre Richard forcé de partir avant la fin du tournage pour aller sur son projet suivant) pour poursuivre cette veine improvisée dans un rebondissement (Bonaventure en prison) et une forme narrative différente, avec le journal en voix-off de Julie de la dernière partie. Le film sera malheureusement un échec commercial mais l’auteur nous offre là un de ses plus beaux voyages. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine

dimanche 11 mars 2012

Alexandre le bienheureux - Yves Robert (1967)

Alexandre est cultivateur dans une petite ferme française, mais sa femme le pousse à bout de force en lui imposant chaque jour une liste de travaux démesurée. Devenu brutalement veuf, il éprouve un grand soulagement et se sent libéré de son labeur : il décide de s'accorder un repos qu'il juge mérité, afin de prendre le temps de savourer la vie. Son comportement sème rapidement le trouble dans le petit village par l'exemple qu'il donne, et une partie des habitants décide de le forcer à reprendre le travail. Mais ils échouent, et Alexandre commence à faire des émules, qui s'essayent comme lui à la paresse.

Yves Robert signe avec Alexandre le bien heureux une magnifique ode libertaire à l'oisiveté et au rêve. On est au fond pas très éloigné sur le fond du Boudu sauvé des eaux de Renoir. Dans ce dernier un feignant notoire et heureux de l'être (Michel Simon) se voyait rattrapé par la normalité d'une existence domestique classique avant un magnifique pied de nez final. Yves Robert ne raconte pas autre chose, même si la structure est différente et que le cadre rural offre d'autres possibilités. Contrairement à Boudu, Alexandre (Philippe Noiret) ne connaît que par brèves intermittences les joies du farniente tant sa rugueuse épouse lui mène la vie dure.

L'hilarante première partie du film fonctionne ainsi au rythme des claquement de doigt de "La Grande" sortant constamment notre héros de ses rêveries dans un quotidien à l'organisation millimétrée (câlin du soir compris) où il est quasiment réduit au rang de bête de somme (Tu m'as épousé par ce que j'étais le plus fort !).

Françoise Brion entre regard bleu séduisant, ses traits sévères et ses attitudes militaires est parfaite et offre une opposition de choix à un Noiret dépeint comme un gros ours à la bonhomie contrariée. Yves Robert multiplie les gags et les astuces narratives (l'armoire bloquée un an) pour souligner l'existence sans joie d'Alexandre et les quelques moments de respiration sont d'une poésie décalée brillante comme lorsqu'il s'arrête de travailler pour observer les oiseaux.

Malgré de timides tentatives de rébellion envers son épouse tyran (génial gag avec le talkie-walkie) c'est le sort qui libèrera Alexandre lorsqu'il deviendra veuf. C'est alors un autre film qui débute, plus lent, bucolique et chaleureux lors qu'Alexandre décide enfin de tout arrêter, se reposer et vivre enfin pour lui. Là encore Yves Robert truffe le film d'idées ludiques (la demeure d'Alexandre truffé de gadget lui évitant de quitter son lit), la plus grande étant un extraordinaire personnage de chien (sûrement le héros canin le plus charmant avec celui du récent The Artist) à l'expressivité incroyable. Compagnon indéfectible, "homme" à tout faire et toujours partant pour les amusements, le chien sera également le seul clairvoyant et l'élément déclencheur lorsque la réalité voudra rattraper Alexandre.

Le film se pose ainsi en défi à la normalité, aux responsabilités qui en découlent et au fardeau qu'elle constitue. Les autres agriculteurs auront bon employer les stratagèmes les plus extravagants pour tirer Alexandre de sa torpeur (la fanfare nuit et jour grandiose !) au fond ils ne rêvent que de faire de même.

Philippe Noiret qui obtenait là enfin un premier rôle majeur prête merveille sa nonchalance et son regard lunaire à cet ours paisible qu'est Alexandre. Marlène Jobert en double fainéant au féminin excelle également de candeur ambiguë alors que les seconds rôles regorgent d'habitués passé et à venir d'Yves Robert : Jean Carmet, un tout jeune Pierre Richard, Jean Carmet ou encore un savoureux Paul Le Person en Sanguin.

Boudu refusait la prison domestique par un beau plongeon final, Alexandre fera de même par un "non" vibrant avant de disparaître dans le paysage campagnard ensoleillé de l'Eure-et-Loir dont Yves Robert aura su si bien filmer la langueur.

Sorti en dvd chez Studio Canal


vendredi 23 septembre 2011

On aura tout vu - Georges Lautner (1976)


François Perrin (Pierre Richard) , photographe désireux de se lancer dans le cinéma, a écrit avec son ami Henri, un scénario baptisé 'Le miroir de l'âme'. Ne trouvant aucun producteur, François confie le scénario au producteur de films pornographiques, Bob Morlock (Jean Pierre Marielle). Ce dernier transforme le film en porno et le baptise 'La vaginale'. Seulement, ce projet devient la source de conflit entre François et son amie Christine (Miou Miou)...

1972. Une plaquette de beurre, Marlon Brando et Maria Schneider se livrant à une étreinte furieuse, le scandale est lancé. En 1974, c’est le Emmanuelle de Just Jaecklin qui fait sensation, lançant pour une courte durée le cinéma érotique dans les salles grands public. Si les 60’s furent la décennie de la libération sexuelle, les 70’s seront celle de sa surexposition. Pas une grosse production où l’actrice principale ne tombe sans complexe le haut, voire plus et les scènes érotiques envahissent désormais le cinéma le plus grand public sans inhibition.

En France, la première incursion de cette donne dans le cinéma populaire se fera avec l’excellent Sex Shop de Claude Berri, vision du bouleversement quotidien des français face à des pratiques sexuelles désormais étalées au grand jour. Dans un registre plus auteurisant, le Maîtresse de Barbet Schroeder étalera également les pratique SM les plus déviantes sur grand écran.

C’est donc un sujet dans l'ère du temps qu’aborde Lautner, mais la farce scabreuse attendue est remplacée par une belle comédie diablement drôle et émouvante. Le couple Pierre Richard/Miou Miou est pour beaucoup dans la réussite du film, porté par un scénario astucieux de Francis Veber encore doué à l'époque. Le décalage de ces deux personnages pétris d'amour et d'innocence plongés dans le milieu du porno amène les instants les plus drôles et touchant du film. D'un côté Pierre Richard parfait dans son rôle habituel de doux rêveur lunaire (plus consistant ici car ayant un but) forcé par ambition de revoir ses velléités artistiques et d'avaler les couleuvres de Bob Morlock puis de l'autre Miou Miou débordante de charme et de candeur prête à jouer dans le fameux film pour le dissuader de le réaliser. Les moments où Pierre Richard découvre effaré les modifications apportées à son script (dont une scène de lecture dans un café où les positions sont expliquées allusivement) ainsi que sa découverte des mœurs décomplexées du porno (dont une scène de projection énorme de drôlerie) sont excellents à ce titre.

Lautner parvient à créer une vraie émotion avec des scènes potentiellement vulgaires comme ce moment bouleversant où Miou Miou est contrainte les larmes aux yeux d'auditionner en récitant du Molière nue. Le réel attachement ressenti pour les personnages et la tendresse de leur relation crée un vrai ancrage émotionnel au film (notamment une très belle scène finale) qui sur ses bases peut aisément se lâcher sur le reste.

Jean Pierre Marielle livre une prestation extraordinaire en Bob Morlock, forçant le trait sur le côté flambeur et odieux des producteurs de l'époque tout en gardant sa sympathie habituelle et s'octroie les dialogues les plus mémorables du film.

-Dans la dernière production américaine, il y a 1h28 de sexe pour 1h30 de film.
-Et les 2 mn qui reste ?
- Psychologie !

S’il ne néglige pas le côté haut en couleur de cette communauté, Lautner évite pourtant le procès d'intention (avouant dans les bonus du dvd qu'il allait voir les classiques de l'époque comme tout le monde) et s’amuse plutôt de l’aspect décalé et bon enfant qu’on y trouve (et rejoint en ce sens le futur Boogie Nights de Paul Thomas Anderson qui décrivait aussi les pionniers de l’industrie porno comme une grande famille). Une des scènes les plus réussies exprime d’ailleurs bien cette idée : Miou Miou déboule sur le plateau de tournage bien décidé à faire un scandale et découvre un Pierre Richard concentré sur son sujet, enfin réalisateur épanoui et donnant des directives sur son plateau. C’est finalement une manière de débuter comme une autre qu’il n’y a pas matière à juger.

Les interdictions au moins de 18 ans des lois Giscard feront à l’avenir tomber le porno dans la ghettoïsation et le sordide loin de la description qu’en fait ici Lautner. Hardcore de Paul Schrader en fin de décennie en montrera bien les dérives, la fête était finie. L’appât du gain suscité par le milieu est d'ailleurs idéalement mis en boite avec le rôle de la bourgeoise (jouée par la mère de Lautner René Saint Cyr souvent présente dans ses films) prête à investir quand elle découvrira les bénéfices potentiels, exigeant un film "bien raide" et "hardcore" (avec tout le décalage que peut créer le fait de voir dame distinguée s’exprimer ainsi) et annonçant les errements futurs.

Le film fut aussi l'occasion d'apprécier (outre Gérard Jugnot qui a un vrai rôle) les membres de la troupe du Splendid (Michel Blanc encore chevelu et Marie Anne Chazel entre autres) qui triompheront deux ans plus tard avec les Bronzés et auquel Lautner fut un des premiers a donner une chance, une scène étant même filmée au Splendid.

Petite curiosité d’ailleurs, le film a connu un quasi remake récemment avec le film espagnol Torremolinos 73 ayant la même trame et se déroulant à la même période, mais dont l’intrigue joue sur un mode plus dramatique.

Sorti en dvd chez Gaumont