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jeudi 15 août 2019

Once upon a time in... Hollywood - Quentin Tarantino (2019)


L’histoire se déroule en 1969, à Hollywood, au moment de l’apogée du mouvement hippie. Les deux personnages principaux sont Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), une ancienne star d’une série télévisée de western, et Cliff Booth (Brad Pitt), sa doublure cascade de toujours. Les deux hommes tentent de s’en sortir dans un Hollywood qu’ils ne reconnaissent plus. Mais Rick a une voisine très célèbre… Sharon Tate.

Quentin Tarantino avait livré avec Les Huit salopards (2016) son œuvre le plus âpre à ce jour. Après avoir célébré dans un cycle conceptuel, historique et révisionniste la revanche cathartique des opprimés (les femmes dans Death Proof (2007), les juifs d’IngloriousBasterds et les noirs avec Django Unchained (2012)) Tarantino rattachait soudain sa vision au réel de l’Amérique de Donald Trump dont il annonçait l’élection dans un huis-clos illustrant les clivages irréconciliables du pays. Après ces odyssées sanglantes, Once upon a time in Hollywood fonctionne comme un véritable recueillement intime pour le réalisateur. Pour les amateurs de cinéma de genre les moins curieux, la filmographie de Tarantino a souvent un caractère déceptif tant l’hommage servile (blaxploitation, film de commando, western, film d’arts martiaux) tourne court pour être sous les références refaçonnés à l’aune de son imaginaire.

 Cependant l’efficacité et le sens du spectacle faisaient toujours leur effet à travers les audaces et morceaux de bravoure. Cette fois Tarantino ne masque pas la nostalgie inhérente à son œuvre sous une épate accessible puisque celle-ci repose uniquement sur une année, une ville, et une ère de cinéma qui lui est chère. Cette année 1969 est un moment charnière pour lui car celui de son enfance, où s’est façonné son imaginaire et ses souvenirs dans cette ville de Los Angeles. C’est un attachement aussi à une culture populaire reposant sur la série B et les feuilletons télévisés, de l’artisanat et du savoir-faire des petites mains de genres prochainement en désuétude comme le western. Tarantino rattache ainsi cette nostalgie intime aux bouleversements bien réels qui ont fait basculer cette époque dorée. 

D’un côté nous avons donc le duo Rick Dalton (Leonardo Di Caprio)/ Cliff Booth (Brad Pitt) représentant ce Hollywood des seconds couteaux devant et derrière la caméra, et de l’autre Sharon Tate épouse de Roman Polanski symbolisant sa légende et son incarnation pop. En arrière-plan se profile la contre-culture dans son versant hédoniste et pacifiste mais aussi sa dégénérescence violente qui conduiront aux crimes de la Manson Family et le meurtre atroce de Sharon Tate. Cette ère schizophrène voit donc les mentalités (les mouvements anti Guerre du Vietnam) et les propositions de cinéma (l’avènement du Nouvel Hollywood 1969 étant l’année de Le Lauréat de Mike Nichols et d’Easy Rider de Dennis Hopper) changer, la fin de cette bulle enchantée étant toute aussi singulière. 

Loin des ruades d’antan, Tarantino nous promène donc dans une ballade paisible au sein de ce LA à la fois authentique et fantasmé. L’amitié entre le has-been Rick Dalton et le cascadeur déclassé Cliff Booth transcende leurs déclins professionnels respectifs qui sert l’art de la référence Tarantinesque. Le néophyte se laisse happer par l’ambiance (et les plus curieux iront comme toujours chercher les sources de ce festival de name-dropping) tandis que les connaisseurs jubileront aux évocations dialoguées (l’allusion aux pantalons moulants de Robert Conrad dans la série Les Mystères de l’Ouest), à l’atmosphère (les soirées de synonyme de réunions autours des grands feuilletons populaires comme Mannix ou FBI, extraits télévisés à la clés) ou report d’une élément concret dans la continuité tarantiniene (Burt Reynolds parti en Italie tourner Navajo Joe pour Sergio Corbucci devient Rick Dalton exilé en Italie jouer Nebraska Jim pour le même Corbucci). Les réalités s’entrechoquent tour à tour à de pures fins poétiques et méta comme lorsque le double de fiction Margot Robbie va regarder la vraie Sharon Tate au cinéma dans un Matt Helm, puis à des fins plus moqueuses et démythificatrices avec la confrontation entre Cliff Booth et Bruce Lee (les fans auront beau s’offusquer, on est sans doute plus proche là de certaines descriptions de l’attitude du Petit Dragon à l’époque). 

Tarantino parvient à susciter une vraie émotion dans son observation de Rick Dalton sur le déclin (géniale scène avec Al Pacino qui lui explique la dégringolade qu’il n’a pas su voir), ancienne star d’un simili Au nom de la loi (la série télévisée qui fit de Steve McQueen une star, mimétisme entretenu en faisant de Dalton un recalé de La Grande évasion de John Sturges) reculant désormais dans les génériques de feuilleton télévisés en guest de luxe et chair à pâté pour les jeunes loups. Le décalage du personnage avec son environnement artistique (son dédain du western spaghetti, sa proximité géographique avec son voisin Roman Polanski n’ayant d’égal que l’éloignement de leurs sphères cinématographiques) et social (son dédain des hippies) en fait un fossile où toute relative démonstration de la flamboyance passée est une victoire avec cette hilarante (et diablement touchante) réaction face aux compliments d’une fillette actrice.

 Si la figure de Sharon Tate fige ce glamour pop hollywoodien, le personnage le plus intéressant est celui de Cliff Booth magnifiquement interprété par Brad Pitt. L’acteur déploie une photogénie et une coolitude d’un autre temps (Di Caprio excellent propose malgré tout un registre fébrile, nerveux et comique déjà joué ailleurs) où il fait le lien avec le passé nostalgique et le présent inquiétant. Booth est à la fois là pour malmener les icônes (Bruce Lee donc), magnifier les oubliés (la rencontre poignante avec Bruce Dern) et accepter avec sourire et nonchalance sa propre extinction prochaine. Brad Pitt incarne la beauté solaire (et superbement vieillissante) qui a fait sa légende, la dimension inquiétante qui entoure ses meilleurs rôles (avec ce background sur l’assassinat de sa femme) et le facteur insaisissable qui peut tout faire basculer.

La reconstitution est minutieuse sans être tapageuse, Tarantino cherchant à nous immerger plus qu’à nous éblouir dans ce LA circa 1969. Il en va de même pour la bascule violente où le réalisateur ne cède pas à l’imagerie satanique fantasmée de Charles Manson et ses sbires. Ceux-ci sont des silhouettes folkloriques, séduisantes et parfois ridicules, mais dont le danger se concrétise progressivement au fil du zoom sur leur communauté. Tarantino sait faire vriller une atmosphère en un rien, la visite de Brad Pitt au sein du ranch hippie cédant presque au film d’horreur dégénéré à la Massacre à la tronçonneuse par la grâce de quelques plongées et silence lourd de menace.

La violence cathartique de Death Proof, Inglorious Basterds et Django Unchained avait servie à réparer les injustices de la grande Histoire avant d’être rattrapé par le réel à vif de Les Huit Salopards. En nous plongeant dans son moi le plus à fleur de peau, ce réel n’a plus prise sur Tarantino qui peut refaçonner l’Histoire du cinéma et celle de l’Amérique au service de son monde idéal. Le film le plus doux du réalisateur cède donc sur la toute fin à une de ses séquences les plus violentes à ce jour dans un refus féroce des évènements qui ont brisé son paradis. 

Après avoir osé tuer le diable (Hitler dans Inglorious Basterds) il s’agit de sauver une déesse et par là même une parenthèse enchantée qui change aussi la destinée de ses héros – libre au spectateur d’imaginer le futur plus radieux de Rick Dalton désormais en contact avec son prestigieux voisinage. Tarantino nous offre une œuvre-somme où les artifices ricanant s’estompent pour nous montrer l’adulte mélancolique qu’il est à l’ère de l'enfant rêveur qu’il fut.

En salle 

dimanche 28 février 2016

True Romance - Tony Scott (1993)

Clarence Worley est un vendeur de bandes dessinées de Détroit, amateur de films d'arts martiaux et grand fan d'Elvis Presley. À l'occasion de son anniversaire, il se rend dans un cinéma pour voir une trilogie de films de Sonny Chiba et rencontre par hasard une jeune femme nommée Alabama. Celle-ci finit par lui avouer être en réalité une call girl engagée par le patron de Clarence comme « cadeau d'anniversaire » mais le coup de foudre est réciproque et ils se marient le lendemain.

True Romance est autant un des sommets de la filmographie de Tony Scott que la pierre fondatrice de toute la réussite à venir de Quentin Tarantino. Encore employé de vidéo club rêvant de percer au cinéma, Tarantino vit en colocation avec son ami Roger Avary nourrissant les même ambitions. Avary a alors sous le coude un script de 80 pages nommé The Open Road qu’il a mis de côté pour une improbable adaptation du Surfer d’Argent. Tarantino lui demandera donc s’il peut prendre la suite ce que lui accordera généreusement Avary. Se cloitrant de long mois à cette réécriture, Tarantino reviendra avec un script monstre de 500 pages où se trouvent les grandes lignes de True Romance, Pulp Fiction et Tueurs nés. Les liens s’y feront à coup de narration alambiquée, de flashback et d’effets en tout genre mais Avary incitera Tarantino à recentrer l’histoire sur son cœur émotionnel, la romance entre Alabama et Clarence. Pour True Romance comme pour toutes ses œuvres des 90’s, Tarantino fera donc un travail d’élagage pour ne garder que le meilleur de ce script initial touffu. Le duo tentera sans succès de produire le film en indépendant pour 150 000 dollars mais se confrontera à sa méconnaissance du milieu hollywoodien. Le salut viendra du producteur français Samuel Hadida désireux de se lancer sur le marché américain et en quête d’un jeune scénariste au talent original. On lui recommande de rencontrer un Tarantino alors archiviste vidéo et quand Hadida lui demandera un exemple de son travail, il lui donnera le script de True Romance. Hadida subjugué à la lecture en rachète les droits et décide de le produire. Quelques bisbilles surviendront encore avant le tournage (l’interventionnisme des frères Weinstein initialement distributeurs américains du film qui amènera Hadida à le produire seul et miser sur les préventes internationales grâce à un casting fabuleux) notamment concernant le réalisateur. A l’origine destiné à William Lustig (excellent réalisateur de série B), le film échoit finalement à force de volonté à Tony Scott. Parrain de Tarantino lors d’un stage d’écriture à Sundance, Tony Scott s’amourache à son tour du script de True Romance et fera le forcing pour le réaliser. Ce n’est d’ailleurs pas pour déplaire à Tarantino, grand admirateur de Revenge (1990) où Scott se montra capable d’entremêler brutalité et romantisme avec brio. Le mariage Tarantino/Scott fonctionne d’ailleurs merveilleusement dès la splendide ouverture. 

Modeste employé d’un magasin de comics, Clarence Worley (Christian Slater) est une âme solitaire ne trouvant guère de compagne susceptible de partager sa passion pour Elvis ou Sonny Chiba, star des films d’arts martiaux japonais. Ce sera jusqu’à sa rencontre avec la pulpeuse Alabama, curieuse de ses hobbies et sincèrement attirée par lui. Malgré la révélation qui suivra leur nuit ensemble (elle est une call girl engagée par son patron), Scott parvient à capturer une candeur non feinte dans ce coup de foudre, que ce soit les regards perdus d’Alabama se sentant fondre pour ce qui ne devait être qu’un « client » ou les scènes d’amour à l’érotisme suranné (déjà le cas de Revenge aussi sur ce point). Du coup l’aveu renforcera le couple et rendra leur relation plus intense. Le script oscille constamment entre le rêve et le cauchemar, entre le conte de fée et la réalité d’une Amérique violente et dangereuse. 

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que l’on passe de la grisaille de Détroit à l’artificialité ensoleillée de Los Angeles, Tarantino transposant ses rêves d’ailleurs dans le parcours de Clarence. Clarence et Alabama constitue le reflet inversé des meurtriers de Tueurs nés (1994), poursuivit par le chaos plutôt que le semant. Purs produits de l’Amérique white trash dont on devine un passé difficile (la rencontre avec l’attachant père joué par Dennis Hopper) leur refuge sera le bonheur plutôt que la destruction mais il faudra en passer par bien des épreuves. Toujours dans cette tonalité de conte, Tony Scott alterne les figures de croquemitaine (Gary Oldman terrifiant et dont l’antre évoque une tanière démoniaque, Christopher Walken glacial et à la présence spectrale et James Gandolfini à la brutalité sadique) avec d’autres plus naïves quasis enfantines (l’apprenti acteur Michael Rappaport, l’hilarant fumeur de joint incarné par Brad Pitt) auxquels on peut ajouter des portraits au vitriol du milieu hollywoodien avec producteur cocaïnomanes et autre excentriques.

Cette dualité jouera aussi ce mélange de douceur et d’éclairs de violences sanglants. Ce n’est que de la fange, du sang et des larmes que peut surgir la beauté notamment le féminisme si cher à Tarantino. Si Clarence est attachant dans son aisance feinte, Alabama (superbe Patricia Arquette) est le vrai pivot du couple face danger. Prenant une rouste en serrant les dents face à la brute James Gandolfini, c’est aussi elle qui sauve et « ressuscite » son homme lors du final apocalyptique et qui endosse la voix-off de narratrice. C’est une figure de matriarche solide qui s’ignore encore. 

Tony Scott tout en suivant à la lettre le script de Tarantino aura fait le film sien en en ôtant toute distance, cynisme et nihilisme. Tout en mettant en scènes les débordements de violence, il n’oubliera jamais de maintenir cette aura bienveillante autour de ses personnages (ce moment furtif où Michael Rappaport qui vient de remporte un rôle hésite puis décide d’accompagner Clarence dans sa transaction finale). Du coup son seul changement sera un happy-end différend de la conclusion trop noire de Tarantino car il s’était attaché aux personnages et voulait les quitter heureux. Une belle réussite qui sera pourtant un échec à sa sortie mais qui a plus que gagnée une aura culte depuis.

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

mardi 19 janvier 2016

Les Huit Salopards - The Hateful Eight, Quentin Tarantino (2015)

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons.

Huitième film de Quentin Tarantino, Les Huit salopards est une de ses œuvres les plus surprenantes et audacieuses. Le film constitue en apparence une sorte de digest Tarantinien où le réalisateur concentre divers éléments ayant fait le sel de sa filmographie : huis-clos en forme de jeu de massacre évoquant l’inaugural Reservoir Dogs (1992), le genre western irriguant toute sa filmographie à nouveau abordé après Django Unchained (2013), casting d’habitués (Tim Roth, Samuel L. Jackson, Michael Madsen, Zoé Bell) déclamant une logorrhée plus prépondérante que jamais et la référence culte qui va bien avec l’ombre du The Thing (1982) de John Carpenter planant dans l’atmosphère enneigée paranoïaque et les emprunts de la bande-son. De plus après la poursuite en voiture ultime ou le combat d’arts martiaux le plus virtuose entre autres, Tarantino se lance un nouveau défi technique avec un tournage dans le format monumental et oublié du 70 mm, le tout pour un récit se déroulant pour l’essentiel entre les quatre murs d’une cabane exiguë. Un programme qui sent bon l’autosatisfaction et qui laisserait penser que pour la première fois l’auteur se répète. Ces craintes vont assez magistralement voler en éclat. 

Depuis les années 2000 Tarantino aura entamé un passionnant cycle méta où il s’interroge sur le pouvoir du cinéma et sa capacité à nourrir nos pulsions primaires à travers la thématique de la vengeance. Kill Bill Volume 1 (2003) donne ainsi le versant le plus jubilatoire et référencé (films de la Shaw Brothers, chambarra au féminin de Meiko Kaji, films de yakuza…) de ce thème de la vengeance avant un retour sur terre plus désenchanté dans Kill Bill Volume 2 (2004). Sous sa légèreté, son hommage au slasher et son concept ludique, Boulevard de la mort (2007) constitue une vraie œuvre de transition où le film fait déjà du cinéma une arme contre une forme de tyrannie, le machisme. La testostérone motorisée et meurtrière incarnée par Kurt Russell après avoir décimé des victimes innocentes dans la première partie trouvait à qui parler avec les jeunes femmes dures à cuire et cascadeuse de la seconde, leur lien au cinéma en faisant des êtres aptes à  tenir tête au tueur.

Tarantino allait plus loin en vengeant les génocides et barbaries de la grande Histoire dans Inglourious Basterds (2009) et Django Unchained (2012) où les juifs et les esclaves prenaient une cathartique et jubilatoire revanche sur les nazis et les esclavagistes américains. Des grands succès où l’on accusait pourtant Tarantino de flatter les bas-instincts des spectateurs, quand bien même les indices d’un propos moins manichéen se laissaient deviner (la folie meurtrière du Bear Jew n’a pas exactement le même effet que la punition finale complice de Christopher Waltz dans Inglourious Basterds, et le méchant le plus retors de Django Unchained est un noir). 

Les Huit Salopards tout en concentrant dans une certaine épure tous les motifs Tarantinien va être à la fois une réponse, un prolongement et un pendant inversé du cheminement des œuvres précédentes. Dans des Etats-Unis post Guerre de Sécession, les circonstances vont réunir en pleine tempête de neige différents archétypes faisant office d’instantané du pays. Le chasseur de prime John Ruth « The Hangman » (Kurt Russell) est supposé représenter le bras impitoyable de la justice, lui qui doit son surnom à sa volonté d’amener ses proies bien vivantes au gibet pour qu’elle soient pendues en bonnes et dues formes. Le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson) ancien gradé de l’armée nordiste et érudit correspondant de Lincoln semble lui être un symbole d’un pays prêt à l’émancipation des noirs tandis qu’à l’inverse Chris Mannix (Walton Goggins) fils de renégat sudiste représente au contraire cette Amérique arriérée et raciste. 

Les trois protagonistes se rencontrent par hasard et partagent une diligence où au gré de la conversation, leur attitude (la brutalité de John Ruth envers sa prisonnière Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh)), la révélation de leur pédigrée (le tableau de chasse sinistre de Marquis Warren) et caractère (la bonhomie, l’accent sudiste chantant et la gouaille de Chris Mannix le rendant étonnamment sympathique) vont commencer à fissurer ces archétypes initiaux. Une fois coincés dans cette cabane, les personnages vont croiser un autre archétype avec le général sudiste Sanford Smithers (Bruce Dern) lui aussi tiraillé entre un passif sanglant et une certaine vulnérabilité par la quête de son fils disparu. Enfin, en lieu et place de la maîtresse d’auberge Minnie on trouvera trois mystérieux protagonistes figurants d’encore plus grossiers archétypes (le mexicain (Demián Bichir), l’anglais éloquent (Tim Roth) et le plouc taciturne (Michael Madsen)) possiblement complices pour faire évader Daisy Domergue.

L’aspect whodunit est rondement mené par Tarantino et sert d’argument pour nous introduire à une fable impitoyable. Délestée de cause et de personnages positifs pour la servir, la violence illustre ici la haine pure et simple d’une société américaine à vif. La tournure des évènements et les révélations rendront les protagonistes d’une monstruosité équivalente. Marquis Warren sous le maniement du verbe aura rendu la pareille d’une manière ignoble à la cruauté de l’homme blanc (l’ignominie étant psychologique ou concrète selon la véracité d’un saisissant flashback, l'éloquence suffisant à capter l'attention de l'assistance), changeant le regard sur lui pour finalement en faire un avatar dégénéré du si cool et chevaleresque Django du film précédent. Pire, cette vilénie s’avère nécessaire dans l’enfer que semble être cette Amérique pour l’homme de couleur, le MacGuffin de la lettre de Lincoln changeant le regard des supposés plus tolérants (voir la remarque cinglante d’un John Ruth désabusé). Tarantino fait voler en éclat son regard sur les victimes, l’ambiguïté latente dont il teintait ses « revanches » cinématographique n’ayant plus cours. 

Le racisme trouve une réponse abjecte avec Marquis Warren et toute velléité de féminisme s’estompe devant la véritable harpie qu’incarne une extraordinaire Jennifer Jason Leigh. Tout comme le « noir » perd son statut d’opprimé par sa propre monstruosité, la « femme » nous partage entre rire coupable et dégout face aux outrages qu’elle subit et le sadisme dont elle est capable. Cette approche frontale en forme de jeu de massacre recèle d’ailleurs plusieurs couches qui rendent le tableau plus sombre encore. Le chapitre quatre nous révélant les évènements précédant l’arrivée des voyageurs sèment ainsi le chaud et le (très) froid. On a la surprise de découvrir que la tenancière était noire tout en se souvenant d’un rebondissement ayant révélé sa haine des mexicains, le progressisme et le rejet de l’autre s’incarnant dans ce qui apparait pourtant comme le personnage le plus doux et innocent du film.

Le format 70mm dans les extérieurs majestueux évoque un monde vide et en désolation avec ce paysage neigeux et immaculé à perte de vue dont le seul bastion de vie est un terreau de haines insurmontables. Le score d’Ennio Morricone n’a rien de celui d’un western classique et n’existe que pour exprimer la tension sourde et les rancœurs, Tarantino empruntant certaines des pistes les plus inquiétantes et glaciales du maestro italien (et inutilisées par Carpenter) issues du score de The Thing pour traduire ce sentiment de déshumanisation et cette paranoïa. Le réalisateur en jouant sur les focales et la profondeur de champs unit ou divise les protagonistes au gré des évènements, sa caméra arpente le décor dont il fait une métaphore en miniature des conflits idéologiques et personnels qui se jouent. Personnage à part entière cet environnement s’étend ou se resserre pour figurer le fossé ou le lien profond de la haine qui imprègne la pièce et ces occupants. 

Le film s’avère particulièrement oppressant et déplaisant tout en montrant un Tarantino à son sommet stylistique. La musicalité des dialogues à travers le jeu sur les accents, l’emphase des joutes verbales et les gimmicks (la récurrence interrogative et menaçante Are you got it ?) sont un véritable délice pour l’oreille avec des interprètes à l’onctueuse éloquence comme Samuel L. Jackson, Walton Goggins et un Kurt Russel génial et tout en éructations agressives. Même une interprétation au premier abord faible célèbre en fait le génie de Tarantino avec un Tim Roth qui semble faire du sous Christopher Waltz par sa préciosité mais qui participe en fait au jeu de faux-semblant et à la théâtralité assumée de l’ensemble. Une théâtralité d’ailleurs célébrée dans le chapitre quatre qui se conclut en faisant endosser à chacun son rôle, en mettant littéralement la « scène » en place pour les nouveaux arrivants et le spectateur. 

C’est ce plaisir du conteur qui rend le film ludique en dépit de sa profonde noirceur, tel ce génial panoramique arpentant le décor lors de la scène du café empoisonné (clin d’œil évident à la légendaire scène du test sanguin de The Thing) où tout s’équilibre miraculeusement dans la tension : le jeu vicieux de Jennifer Jason Leigh, le mouvement savamment étudié de la caméra, le jeu sur la profondeur de champ avec les possibles buveurs du breuvage et l’explosion gore laissant éclater les macabres effets. C’est sans doute le film le plus violent du réalisateur, avec des débordements sanglants donnant dans la pure comédie noire outrancière mais figurant également un mal profond à expulser (d’ailleurs Tarantino ne recycle-t-il pas un autre thème de Morricone issu de L’Exorciste II (1977) de John Boorman ?) ou dans lequel baigner avec délice telle une Jennifer Jason Leigh aux allures de Carrie dans la dernière partie.

C’est à croire que la naïveté et la croyance qui guidaient les revanches cinématographiques, historiques et sociales de ses derniers films s’étaient brisées sur l’écueil de son engagement récent et bien réel contre les brutalités policières envers les noirs aux Etats-Unis. La société américaine à couteaux tirés du film n’est finalement qu’un reflet de celle d’aujourd’hui où le policier à la gâchette fébrile face au noir forcément dangereux, où ce noir naît dans la haine de l’uniforme et où la population revendique son droit à s’armer librement comme l’y autorise le 2e amendement. Le final cinglant fait d’ailleurs de cette violence le seul lien surmontant les clivages (puisque le symbole apaisé qu’était la lettre de Lincoln s’avérera factice), le noir et le sudiste raciste appliquant une justice sommaire avec une jubilation commune. Cette fois pourtant, Tarantino est indéterminé entre le bourreau et la victime quant au plus monstrueux. Un vrai grand film, déplaisant, rugueux et d’un profond pessimisme sur la nature humaine. 

En salle