Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 21 octobre 2019

Les Inconnus dans la maison - Henri Decoin (1942)


Hier avocat célèbre, maître Hector Loursat de Saint-Mars vit retiré dans sa vaste demeure et a sombré dans l'alcoolisme. Abandonné par son épouse, il ne s'est pas occupé de sa fille, Nicole. Une nuit, une détonation retentit dans la maison. Hector voit une ombre s'enfuir et découvre le cadavre d'un homme dans son grenier. La victime est un repris de justice du nom de Gros-Louis. Nicole et les jeunes gens qu'elle fréquente sont interrogés par les enquêteurs...

Les Inconnus dans la maison est l’œuvre qui permet à Henri Decoin de se réinventer dans un registre plus sombre alors qu’on l’associait plus volontiers aux sautillantes comédies signées avec son ex épouse Danielle Darrieux. Alfred Greven rachète les droits du roman éponyme de Simenon (paru en 1938) pour la Continentale, animé de motif douteux. L’issue du roman fait ainsi du coupable un juif, Simenon par ce choix (mais sans sombrer dans l’abjection d’un Céline ou d’un Rebatet auteurs de vrais pamphlet antisémite) rejoignant le zeitgeist de la société française d’alors. Decoin se montre immédiatement intéressé par le projet mais va justement s’opposer à Greven en voulant gommer la caractérisation juive du coupable. Il n’accomplira qu’en partie ce souhait puisque le personnage à l’écran (dont nous tairons le nom pour ceux n’ayant pas lu le livre) est suffisamment « typé » pour permettre ce genre d’association douteuse, ce qui vaudra au film une brève interdiction après-guerre (et des bidouillages où certaines scènes seront redoublées pour définitivement effacer cet élément raciste) et quelques complications pour Decoin.

Le scénario est un des premiers travaux réellement remarqué d’Henri-George Clouzot qui accentue la critique de la bourgeoisie de Simenon, préparant sans doute déjà Le Corbeau (1943). La caméra survole la ville en ouverture, accompagnée d’une voix-off caustique qui s’insère dans des foyers nantis pour une description acerbe. Parmi eux celui de Loursat (Raimu), ancien ténor du barreau ayant sombré dans l’alcool depuis qu’il a été quitté par sa femme. L’attitude d’ivrogne hébété n’a que faire du regard désespéré de sa fille Nicole (Juliette Faber), de l’irrespect d’une domestique méprisante ou de l’état de délabrement de la maison. Seul compte l’oubli qu’apportera la griserie du prochain verre. Le monde se rappelle cependant à lui quand un meurtre sera commis au sein de sa propre demeure. Si la charge de Clouzot se porte sur la décadence des adultes, l’intérêt de Decoin va plutôt sur le dépit des enfants. 

Il s’attarde longuement sur les cadres familiaux étouffant où les parents vous ignorent (Nicole et Loursat), vous étouffent (Edmond (Marc Dolnitz) ou vous méprisent. Decoin qui s’est notamment épanouit par le sport est très sensible à cette thématique d’une jeunesse livrée à elle-même (c’est l’un des sujets de Battement de cœur (1940)) s’attarde ainsi longuement sur la dynamique entre le groupe d’ami. La scène finale de procès approfondira sur quoi repose les maux intime de chacun mais la caractérisation de Clouzot, même quand elle semble prendre des atours légers, revêt cette idée d’un épanouissement raté qui a pu pousser au crime : les penchants suicidaires de Manu (André Reybaz), la couardise maladive de Destrivaux (Jacques Denoël), le bégaiement d’Amédée (Marcel Mouloudji). L’ambition et le souci de la réputation seuls guident les adultes, élément parfaitement représenté par les deux figures de la justice que sont le procureur Rogissart (Jacques Baumer) et le juge Ducup (Jean Tissier) qui par leur faconde truculente accentue la virulence du propos. 

Il s’agit pour eux d’étouffer au plus vite l’affaire où le coupable ne peut être que le plus modeste de la bande, et dont on regrettera le suicide raté qui « aurait arrangé tout le monde ». Sous sa démarche hésitante et ses airs ahuris, c’est bien Loursat le plus lucide sur la corruption du monde qui l’entoure, et en particulier sur lui-même. Decoin développe une atmosphère étouffante ou tout le récit se déroule en intérieur (ou extérieur factice comme la fameuse ouverture sur la ville, l’entrevue entre Loursat et Manu dans une ruelle) représentant une alcôve qui emprisonne les faibles et où se complaisent les forts. Loursat est par ses attitudes et son franc-parler est le seul grain de sable de ce cadre normé. Lorsqu’il retrouve ses habits d’avocat et l’espace oublié de la cours d’assise, sa verve peut renaître tandis que la mise en scène de Decoin se déploie dans toute son ampleur expiatoire. Les travellings arrière sur le pupitre des témoins dominé par les juges, les plongées sur la cour et les gros plans saisissant sur les spectateurs, tout cela semble mettre à nu l’hypocrisie et sortir les protagonistes de leur entre soit. La magnifique plaidoirie de Loursat explicitera par les mots ce que Decoin avait déjà traduit par l’image.

La critique s’avère universelle et toujours pertinente aujourd’hui (sur une jeunesse sans but qui se perd dans le crime) mais s’avérera irrecevable dans le contexte de l’époque. Tolérable pour de mauvaises raisons durant l’Occupation car financé par une société allemande, le propos du film est antifrançais de la même manière que Le Corbeau durant l’épuration. Decoin mettra quelques mois à s’en remettre après-guerre mais c’est clairement ce film qui amorce ses grandes réussites à venir dans un registre bien plus sombre. Loin des passions d’alors, Les Inconnus dans la maison reste l’une des adaptations les plus réussies de Simenon. 

Sorti en dvd et bluray chez Gaumont 

vendredi 20 mars 2015

Faisons un rêve - Sacha Guitry (1936)

Un avocat séduit une femme mariée et passe la nuit avec elle. Le lendemain matin, le mari arrive au bureau de l'avocat, affolant l'épouse infidèle, mais sans raison : lui aussi a découché et sollicite un alibi...

En cette année 1936 et sous l'influence de sa jeune épouse Jacqueline Delubac, Sacha Guitry trouve enfin ses marques dans le cinéma pour lequel il se sera montré si méfiant auparavant. Il s'avérera aussi prolifique qu'au théâtre en signant quatre films comptant parmi ses plus grandes réussites, tous adapté de ses pièces : Le Nouveau Testament, Le Roman d'un tricheur, Mon père avait raison et Faisons un rêve. Ce dernier transpose justement une pièce écrite en 1916. Si notamment Le Roman d'un tricheur avec témoigné pour Guitry d'une certaine jubilation à exploiter toutes les possibilités narratives et visuelles de l'outil cinématographique, Faisons un rêve revient à une influence plus typiquement théâtrale. Sur le papier on a un triangle amoureux de boulevard femme/amant/mari assez typique et le film est une célébration du verbe virtuose de Guitry à la mise en scène assez statique. Le plaisir est donc ailleurs dans cette réussite.

Passé un prologue mondain où l'on croisera du beau monde au casting (Arletty, Michel Simon...), le récit se resserre pour un brillant jeu de dupe sur le couple. Ce sera d'abord celui du couple légitime du mari (Raimu) et de la femme (Jacqueline Delubac). Venu rendre visite à leur ami avocat (Sacha Guitry) absent, l'époux et sa femme par leurs réactions et dialogues à double-sens laissent deviner leurs infidélités imminentes (le "rendez-vous" du mari) ou possible (l'épouse tiquant à la rumeur de liaison de l'avocat) dans un brillant échange. La bonhomie et la truculence de Raimu fait merveille face à l'élégante malice de Jacqueline Delubac.

A l'image de cet échange, toutes les relations de couple seront affaire de domination où le plus fantasque prendra l'avantage. Ce sera le cas pour Jacqueline Delubac face à Sacha Guitry lorsqu'elle le laisse se perdre dans une logorrhée maladroite lorsqu'il lui déclare sa flamme et surtout quand elle surgira par surprise après la longue séquence du téléphone où ce dernier nous offre un grand numéro comique seul à l'écran en amoureux angoissé dans l'attente de sa dulcinée. Il prendra sa revanche au matin par ses saillies mordantes alors que Jacqueline Delubac est inquiète d'avoir découché (la réplique sur la tartine provoquant le fou rire à coup sûr) mais aussi par sa raillerie subtil de ce mari dont il faut se débarrasser.

L'harmonie des couples ne peut fonctionner que quand le danger est écarté et qu'ils peuvent s'adonner librement à leurs passion. D'un coup l'ironie latente se dissipe pour la fantaisie romantique quand les amants rejouent leur premier réveil commun manqué et le final endiablé promesse de volupté. L'énergie, l'esprit et le charme de l'ensemble finit par totalement en faire oublier le côté statique, un très bon moment.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont