Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 22 novembre 2013

Coup de cœur - One From the Heart, Francis Ford Coppola (1982)

Un 4 juillet, deux habitants de Las Vegas, Hank et Franny, un peu usés par leur vie de couple, se séparent le jour anniversaire de leur cinq ans de rencontre et partent chacun de leur côté. Ils se retrouveront au bout de la nuit, après avoir fait chacun une rencontre.

Certains des meilleurs films de Francis Ford Coppola donnèrent souvent un entre-deux passionnant où se disputaient l’intime et le monumental, la modestie et la mégalomanie du réalisateur. La trilogie du Parrain sous le contexte criminel était ainsi une saga familiale, l’arrière-plan réaliste d’Apocalypse Now (1979) servait une odyssée intérieure hallucinée, la paranoïa du thriller Conversation secrète (1974) était le reflet du déséquilibre de son héros, et dans un tout autre registre Peggy Sue s’est mariée (1986) usait de son postulat extraordinaire pour un poignant portrait de femme. Malgré toutes leurs réelles qualités, il semblait parfois manquer un petit quelque chose aux célébrés mais plus uniformes Dracula (1992), tout en excès extravagants, ou Rusty James (1983), touchant mais sans doute un peu forcé dans son épure arty. Tout l’intérêt de Coup de cœur est d’entretenir constamment le doute quant à sa place dans la filmographie de Coppola. Tient-il de l’équilibre miraculeux des grands chefs-d’œuvre ou creuse-t-il un même sillon sans plus de richesse que sa prouesse technique ?

Le film arrive à un moment charnière de la carrière de Coppola. Le réalisateur s’était sorti miraculeusement du cauchemar Apocalypse Now (1979) où après le tournage rocambolesque et les péripéties que l’on sait, le succès fut au rendez-vous avec en point d’orgue une Palme d’or à Cannes. De cette aventure éprouvante naît chez Coppola à la fois une volonté de plus grand contrôle, et surtout d’un film plus intimiste avec cette ode à l’Amérique et cette histoire d’amour classique que constitue Coup de cœur. Ces aspirations s’avéreront contradictoires lorsque Coppola fera l’acquisition d’un immense studio à l’abandon de Los Angeles et y déplacera le siège de sa société de production American Zoetrope.

Renfloué par les recettes d’Apocalypse Now, il souhaite y produire non seulement Coup de cœur, mais aussi tous les futurs projets de la compagnie afin de nourrir son grand dessein d’une alternative crédible à la puissance des Majors. Le tournage est ainsi prévu entièrement en studio et le seul excès sera dans la reconstitution d’une rue de Las Vegas gorgée d’éclairages tapageurs et de néons. L’effervescence ambiante va pourtant nourrir la folie des grandeurs de Coppola et le projet de prendre des proportions monumentales avec ce parti pris s’étendant à tout le film.

Tout le faste déployé par Coup de cœur sert donc ici à nous baigner dans une expérience intime à travers la destruction puis la reconstruction du couple formé par Hank (Frederic Forrest) et Frannie (Teri Garr). L’intrigue se déroule à Las Vegas, cité de tous les artifices dont l’environnement surchargé peut autant nourrir le rêve que le cauchemar. Coppola procède donc à ce décalage au cœur du cadre du récit pour montrer les dissensions latentes de ses héros. Dans la séquence où ils se retrouvent dans leur maison, avant même que le moindre dialogue ne fasse découvrir la crise du couple, Coppola nous la fait comprendre par l’image.

Chacun arrive séparément et vaque à ses occupations comme s‘il vivait seul, les paroles de la chanson de Crystal Gayle contredisent ces retrouvailles tendres et la photo se nimbe de rouge durant la scène d’amour, couleur à la fois synonyme d’abandon aux sens mais aussi d’hypocrisie tout au long du film. Ici elle viendra donc illuminer une scène d’amour qui ne résoudra pas la dispute qui a précédé, plus tard elle nimbera le regard vide et teinté de regret de Frannie après sa première nuit avec Ray (Raul Julia).

Hank aspire à s’installer, donner une assise à son couple symbolisée par le cadeau d’anniversaire de leur rencontre : l’acte de propriété de leur maison. A l’inverse, ce toit ne semble être qu’une étape pour Frannie rêvant d’un ailleurs détaché du quotidien là aussi s’incarnant dans son cadeau : des vacances à Bora Bora. La séparation inéluctable verra leur voyage étrange le temps d’une nuit aux côtés de personnages chimères répondant mieux à leurs aspirations.

Le parcours, les rêves et les désillusions de chacun seront ainsi mis en parallèle dans un foisonnement visuel convoquant la comédie musicale ou encore le conte. Le latin lover mystérieux, incarné par un Raul Julia tiré à quatre épingles, est donc synonyme d’évasion pour Frannie. Loin des aspirations terre à terre de Hank, il est prêt à lâcher un job médiocre dans la minute pour passer la soirée avec elle, leur relation étant basée sur le mouvement perpétuel à travers deux extraordinaires scènes de danse, d’abord un tango aussi nerveux que langoureux et tout en jeu d’ombres puis une orgie dionysiaque en pleine rue où les corps s’entremêlent sur fond de disco.

Pour le plus réservé Hank, ce bonheur s’affirmera dans les traits juvéniles et innocents de Leila (Nastassja Kinski). Lassée de la vie agitée du monde du cirque, elle aspire à une même tranquillité que lui par son caractère doux et rêveur. Coppola nimbe leurs scènes d’une teinte bleutée qui les isole dans un monde féérique où rien n’importe plus que le regard de l’autre, magnifié sous toutes les coutures (le visage de Nastassja Kinski en perspective immense face à un Frederic Forrest subjugué). C’est un lieu de tous les possibles qui n’appartient qu’à eux, où les klaxons de voitures font office d’orchestre, où les étoiles filantes surgissent dans une nuit irréelle...

Tout au long du récit, Coppola nous aura pourtant bien signifié que le lien entre Hank et Frannie ne s’est jamais vraiment rompu. Les chansons dépeignent les mêmes états d’âme dans leurs aventures respectives, où au plus classique montage alterné le réalisateur substitue des fondus enchaînés à déflagration lente qui figent nos personnages ensemble à l’image pour des compositions de plan somptueuses convoquant le collage Pop Art.

L’expérimentation est ici au service de l’émotion et va déteindre sur cet environnement plié aux affres sentimentales des personnages, comme ce ciel aux textures changeantes lors du mouvement de grue qui voit Frannie quitter Hank une seconde fois. Comme cela a pu arriver souvent, l’innovation esthétique doit se conjuguer à un récit et des personnages simples, et c’est ce à quoi tend Coppola ici en mélangeant les techniques avec cette modernité s'ornant d'artifices plus anciens magnifiés comme le matte painting. Les traits tristes, le caractère mélancolique et emporté de Frederic Forrest le rendent immédiatement attachant et proche du spectateur en working class hero cherchant à cimenter sa relation.

Teri Garr suscite tout autant d’empathie par ses envies d’ailleurs, Coppola la magnifiant autant en vamp sexy désirable et à la robe écarlate telle qu’elle se rêve qu’en jeune femme à la beauté simple aimée de Hank. Si Raul Julia, aussi à l’aise soit-il, est un prétexte séduisant en forme de tentation, Nastassja Kinski et ses airs angéliques rendent cet amour de passage (élément confirmé par une astuce visuelle et narrative) fort touchant en une poignée de scènes qui constituent les meilleurs moments du film.

L’équilibre est cependant ténu et Coup de cœur n’est jamais loin par moments de basculer dans la virtuosité vaine où, malgré le parti pris sensoriel de l’ensemble de la direction artistique (des décors de Dean Tavoularis à la photo de Vittorio Storaro), l’esbroufe se ressent néanmoins dans ses mouvements de caméra complexe et son imagerie noyée de néons flashy. La magnifique bande-son de Tom Waits, entre hommage tonitruant à la comédie musicale et élans jazz élégants, ne peut totalement atténuer ce sentiment malgré l’esthétique réellement novatrice du film. Coup de cœur est ainsi un film très touchant mais imparfait, où Coppola s’est par instants perdu dans son impressionnante machinerie.

Le public sera d’ailleurs tout aussi décontenancé face à ce spectacle singulier, et après un tournage une nouvelle fois compliqué le film sera un échec retentissant précédé par une désastreuse campagne de presse. Michael Cimino avait clos l’hégémonie des réalisateurs avec l’échec de La Porte du Paradis (1980) et Coppola fut pendant un court instant en position de reconquérir ce pouvoir. Il n’en fut rien, ce qui sonnera le glas des rêves de grandeur d’American Zoetrope qui fermera une fois de plus ses portes tandis que Coppola passera comme il le dira sa quarantaine à rembourser les pertes de Coup de cœur. Reste un beau livre d’images, souvent poignant et toujours éblouissant, qui sera le dernier et définitif vestige du Nouvel Hollywood.

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé
 

dimanche 7 août 2011

Le Baiser de la femme araignée- Kiss of the Spider Woman, Hector Babenco (1985)


Huis-clos dans une cellule dans le contexte d’une dictature au Brésil. Molina, un étalagiste homosexuel arrêté pour détournement de mineurs, évoque chaque soir de vieux films romantiques à son compagnon d'infortune, Valentin, un prisonnier politique. Ils se lient d'amitié et entrent progressivement dans cet univers fantasmagorique.

Il y a parfois des sujets, des thématiques qui sont dans l’air du temps. On trouve ainsi des œuvres aux préoccupations voisines (même si les traitements diffèrent) qui apparaissent au même moment. C’est ainsi qu’en voyant Le Baiser de la femme araignée, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec son jumeau sorti en cette même année 1985, Brazil de Terry Gilliam. A première vue, peu de liens entre le drame de Babenco et l’utopie de Gilliam et pourtant les films parlent de la même chose : les refuges possibles face à l’oppression de la dictature. Gilliam offrait la quiétude et l’exaltation à son Sam Lowry à travers le monde des rêves et l’ivresse de l’amour comme seule étincelle de la cruelle réalité avant que le tout s’emmêle dans un ébouriffant final. Le Baiser de la femme araignée (adapté du roman de Manuel Puig) est dans cette même veine, croisant « réalisme » (le pays d’Amérique du Sud où se déroule l’histoire n’est jamais nommé) et pure rêverie.

L’histoire dépeint le rapport entre deux prisonniers partageant la même cellule et que tout oppose. Valentin (Raul Julia) est un prisonnier politique au sérieux et à la rigueur inflexible alors que Molina (William Hurt) est un homosexuel frivole et sautillant qui doit son incarcération à une affaire de mœurs. Les privations, la frustration et la solitude vont pourtant les rapprocher peu à peu et une amitié inattendue va se nouer. Le lien se crée par l’étonnant moyen d’évasion trouvé par un Molina qui mélange personnages et intrigues issus de ses souvenirs cinéphiles pour divertir son codétenu avec un film dans le film, rétro et poétique.

A l’insalubrité et l’exiguïté de la cellule répond donc un film d’espionnage élégant où se dessine une figure féminine fantasmatique incarnée par Sonia Braga. Elle est le lien des différentes réalités du film (les trahisons du film imaginaire répondant à une autre bien réelle comme il sera révélé), prêtant ses traits à l’amour perdu de Valentin ou encore celle de l’irréelle femme araignée. L’analogie avec Gilliam se retrouve dans le lien profond entre les deux hommes qui donne un sens à leur quotidien et va les pousser à tous les sacrifices l’un pour l’autre, tout comme Sam pour Jill. William Hurt offre une prestation sensible et fragile fascinante qui lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur et le Prix d’interprétation masculine à Cannes. Raul Julia est tout aussi subtil en activiste dont les failles se dévoilent peu à peu. Leonard Schrader qui avait rompu la collaboration avec son frère Paul (Mishima qu’il a co-scénarisé sera présenté à Cannes la même année) récolte enfin les lauriers avec un magnifique scénario tout en nuances.

Les questionnements sur la masculinité, la manière dont une cause politique se confond avec notre personnalité offrent des réflexions passionnantes. Même si avec le recul la dernière partie hors de la prison s’avère moins convaincante, la magnifique séquence de conclusion permet d’affirmer une dernière fois la filiation avec Brazil. Las des souffrances et des tourments de ce monde, Valentin va pouvoir voguer dans un ultime songe avec son amour retrouvé dans un autre plus paisible, celui de la femme araignée.

Sorti en dvd zone chez Carlotta dans une belle édition.