Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!
Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi
L'action se déroule durant la "London Season" de Londres, une
institution multiséculaire débutant après la fête de pâques pour se
terminer en aout et durant laquelle toute la bonne société britannique
socialise lors de bals, diners, ou courses hippiques. A l'aéroport Lord
Jimmy Brodbent accueille Jane, sa fille d'un premier mariage, élevée aux
États-Unis. Elle fait la connaissance de sa belle-mère Sheila, une
jeune femme élégante, futile et mondaine. Jane ayant 18 ans, Sheila
décide de la faire débuter dans la société élégante avec présentation à
la cour. Mais Jane n'apprécie ni les soirées mondaines ni les partis
potentiels, à son goût trop guindés, que lui présente sa belle-mère.
Mais Jane, au grand désappointement de sa belle-mère, s'éprend d'un
musicien italo-américain à la réputation sulfureuse.
The Reluctant Debutante sort la même année que Gigi
et bien que plus mineur explore également dans un cadre européen la
découverte de l'amour d'une jeune fille pour Minnelli. Le film adapte la
pièce éponyme de William Douglas-Home jouée en 1955, l'auteur signant
d'ailleurs également le scénario en collaboration avec Julius J.
Epstein. Dans l'ensemble le film a bien du mal à se départir de cette
origine théâtrale même si le raffinement des décors et les atmosphères
chatoyantes - décors de Jean d'Eaubonne, costumes de Pierre Balmain
entre autres - maintiennent néanmoins les standards esthétiques de
Minnelli.
L'intérêt repose plutôt sur le propos du film qui mêle
les traditionnels doutes parentaux face à l'émancipation sentimentale de
leur enfant mais aussi une critique acérée de la haute société
londonienne. Jane (Sandra Dee) américaine par sa mère rejoint son père
anglais (Rex Harrison) à Londres et fait la rencontre de sa nouvelle
épouse Sheila (Kay Kendall). Ces retrouvailles après deux ans amène une
appréhension à la fois pour le père confronté désormais à une vraie
jeune femme, et pour Sheila cherchant l'affection de sa belle-fille. La
transition et les liens pourront ainsi se nouer grâce à la "London
Season", rite de passage où les jeunes filles découvrent le monde à
travers les bals, les rencontres avec les garçons de bonne famille (et
futurs époux potentiels) et le tout sous le chaperonnage attentif de
leur parents.
Même si l'on peut regretter que le film ne s'attarde pas
plus dans le détail des différents codes de ce rituel, Minnelli en
capture néanmoins avec humour le rythme effréné et harassant
(particulièrement dur à suivre pour le père joué par Rex Harrison) mais
aussi la répétition et l'ennui pour Jane. Le titre importe plus que la
conversation dans les rapprochements espérés par les parents, le
scénario moquant tout autant la vacuité des jeunes hommes (David Fenner
et sa conversation ne dépassant pas les problèmes de circulation) que
celle de la mère superficielle et ambitieuse jouée avec délectation par
Angela Lansbury.
Sous la légèreté le propos s'avère tout de même
assez cinglant. La simple rumeur suffit à disqualifier le modeste David
Parkson (John Saxon) dans sa conquête de Jane quand l'ouvertement
libidineux David Fenner (Peter Myers) est absout de tous ses actes, dont
un moment assez dérangeant où il harcèle Jane sous le regard
bienveillant de Sheila. Tout à sa légèreté, le film n'approfondit
cependant pas assez (peut-être est-ce le cas de la pièce passée au
lissage hollywoodien) ces aspects qui auraient pu donner plus de force
dramatique à l'ensemble.
Le but ici est surtout d'offrir un
divertissement pétillant mais si le charme et la fragilité de Sandra Dee
opèrent, les moments de lourdeurs ne manquent pas (l'interminable scène
nocturne dans l'appartement) et sorti de sa beauté ténébreuse, John
Saxon (loin de ses futurs rôles de dur à cuire) est assez transparent et
fait plutôt office de Louis Jourdan du pauvre. Cela en atténue les
émois de l'héroïne et le dilemme amoureux face à un prétendant si terne.
Pas un mauvais moment donc mais un Minnelli très mineur (mais resté assez populaire au point d'avoir son remake en 2003) tout de même.
Dans une chambre, un
homme reprend conscience. Frappé d’amnésie, il entreprend, avec l’aide d’un
spécialiste, d’exhumer son passé. Mais ce qu’il découvre n’est pas vraiment
agréable. Marié à une ravissante et tendre femme, il comprend avec effroi que
ce passé est bien trouble et que marié maintes fois, on le recherche
activement...pour polygamie !
Les duettistes Sidney Gilliat et Frank Launder auront
souvent questionné dans leur filmographie commune l’inconséquence féminine
comme la perte de repères masculine. Dans Waterloo Road (1945), une épouse s’émancipe par l’adultère auprès d’un rustre
(Stewart Granger) en l’absence de son époux (John Mills) mobilisé et ne
reviendra à celui-ci qu’une fois qu’il aura su se montrer « un
homme » en défiant son rival. L'Étrange Aventurière (1946) montre une activiste irlandaise (Deborah Kerr) se perdre
dans sa haine de l’envahisseur anglais pour finalement tomber dans les bras de
l’ennemi sous les traits de Trevor Howard. A l’inverse le diptyque Cette sacrée jeunesse (1950)/ Les Belles de St. Trinian (1954) montre
les codes masculins déréglés par une présence envahissante du « sexe faible »,
que ce soit par la mixité (Cette sacrée
jeunesse) ou la franche rébellion féminine (Les Belles de St. Trinian). Dans chacune de ces œuvres, Sidney
Gilliat et Frank Launder ne cèdent jamais à un féminisme facile et évite de
basculer dans un machisme douteux. Pour les femmes, les hommes sont des figures
à bousculer mais où la libido conduit à des concessions contradictoires (L'Étrange Aventurière). Les hommes
voient en elles des objets de séduction autant qu’un phénomène envahissant et
incompréhensible (la métaphore étant explicite dans Cette sacrée jeunesse et Les
Belles de St. Trinian).
Cette confusion mutuelle et signe de la complexité humaine
sert à merveille Un mari presque fidèle
dont le déroulement restera toujours inclassable entre un machisme possible et
un moralisme bousculé. Rex Harrison incarne un amnésique se réveillant sans
repères dans une chambre d’hôtel au Pays de Galles. Pris en main par un
psychanalyste (Cecil Parker), l’homme remonte le fil de son passé pour se
découvrir une agréable existence bourgeoise avec maison luxueuse, épouse
photographe (Kay Kendall) et un emploi prestigieux au ministère. Toute cette
façade va être mise à mal avec la découverte d’une autre vie conjugale, cette
fois plus populaire auprès d’une tempétueuse émigrante italienne (Nicole Maurey)
et de son envahissante famille. Les deux foyers relèvent du cliché dans leur
style respectif, la sophistication aristocratique anglaise de l’un s’opposant à
l’avalanche de poncifs « méditerranéens » de l’autre (grand frère
protecteur et menaçant, famille qui tient forcément un restaurant…).
Le point
de rapprochement se fera par les épouses respectives se signalant chacune à
leur manière par leur nature schizophrène. Monica l’épouse bourgeoise impose au
départ une figure émancipée et indépendante mais devant la mémoire défaillante
de Rex Harrison s’abandonne à une attitude capricieuse agaçante pour en
définitive lui céder. Lola l’épouse « prolo » apparaît en artiste de
cirque littéralement catapultée depuis un canon lors d’un numéro, là aussi
comme une métaphore d’autonomie. Mais une fois de plus ce visage libéré s’estompe
pour une pleurnicherie désolante face au décidément irrésistible Rex Harrison,
mais cette fois par une colère « à l’italienne » avec jet d’objet et
bagarre pour au final la même issue de l’étreinte auprès de son homme. Chacun
de ces conflits s’apaise par l’image d’une porte, soit qui se ferme avec
Monica, soit que l’on ne peut ouvrir avec la poignée défaillante de la chambre
de Lola.
La femme symbolise autant la volupté que la prison dorée pour l’homme
par ce motif et ainsi tout le dilemme de Rex Harrison. Inutile de répéter ce
dispositif pour Sidney Gilliat lorsqu’on découvrira tous les autres mariages
cachés du héros polygame, l’association d’idée et l’imagerie suffisant à
dessiner les mêmes contradictions chez les autres épouses. Dans la dernière
partie Rex Harrison se trouve ainsi autant oppressé par cette institution du
mariage (le procès où il est jugé pour sa polygamie) que par la passion
irraisonnée de ses épouses, le regard énamouré vers son banc d’accusé et comme
le soulignera un dialogue, prête à lui revenir malgré ses actes.
Rex Harrison était le choix idéal pour exprimer les
ambiguïtés de ce rôle. L’acteur aura su incarner l’icône romantique virile et
tendre dans L’Aventure de Madame Muir
(1947), le goujat intéressé dans The
Rake’s Progress (1945, déjà pour Sidney Gilliat), l’homme dépassé dans
l’excellent Infidèlement votre (1948,
Preston Sturges) et plus tard le manipulateur dans Guêpier pour trois abeilles (1967, Joseph L. Mankiewicz). Tout cela
correspond au vrai homme à femmes qu’était Rex Harrison, marié six fois et
notamment mêlé à un sordide scandale hollywoodien. Alors qu’il était marié à
Lilli Palmer, il eut une liaison avec l’actrice Carole Landis qui se suicida
après une nuit en sa compagnie et où on le soupçonna d’avoir tardé à appeler les
secours.
Cet épisode mettra pour un temps un terme à sa carrière hollywoodienne
mais Harrison saura jouer de cette image dans le choix de ses rôles, tant au
cinéma avec les titres cités mais également au théâtre où Terrence Rattigan
écrira en 1973 la pièce In Praise of Love directement inspirée
de son troisième mariage avec Kay Kendall – Harrison y jouant carrément son
propre rôle. Ange séducteur et démon destructeur à la ville comme à l’écran,
Harrison est capturé dans toute sa complexité par le scénario de Sidney Gilliat.
Le héros est certes horrifié par ce qu’il découvre de lui-même, mais comme le
démontrera la plaidoirie ses agissements sont ceux d’un autre homme puisqu’il
ne retrouvera jamais la mémoire.
Sous la repentance, Rex Harrison demeure ce
bourreau des cœurs qui fera même craquer son avocate - nouvelle répétition du
leitmotiv précédemment évoqué, le magistrat psychorigide (Margaret Leighton)
cédant à la groupie en pamoison. La vraie morale de l’histoire réside dans la
vision profondément pessimiste du lien conjugal, lieux de soumission pour les
femmes et d’étouffement pour les hommes. Le machisme des uns et l’émancipation
des autres n’y changeront rien, les contradictions entre les aspirations du
corps de l’esprit et de la morale exprimant bien toute la complexité des
affects humains.
Un chef d'orchestre en
est persuadé : sa femme le trompe ! Alors qu'il dirige un concert, il imagine
trois manières de la tuer, au gré de l'inspiration que lui apportent les
musiques de Rossini, Wagner et Tchaïkovski. La salle est en délire : jamais le
chef d'orchestre n'a semblé aussi habité par sa partition ! Ne reste plus qu'à
mettre le crime en pratique....
La question du fantasme et de son impossible réalisation est
un thème central de la comédie américaine des années 50. C’est le mari en quête
d’aventure de Sept ans de réflexion (1955), Jerry Lewis se rêvant un alter-ego irrésistible dans Docteur Jerry et Mister Love (1963) ou
le quidam ordinaire affublé du sex-symbol Jayne Mansfield dans La Blonde explosive (1957). Preston
Sturges est pour beaucoup dans cette tendance, lui qui aura exploré la question
narrativement dans Les Voyages de Sullivan (les velléités de mélodrame du héros
réalisateur s’opposant aux attente de comédie de son public) mais aussi visuellement
en introduisant les codes du cartoon dans le cinéma live. Au début des années
50, Preston Sturges est au creux de la vague. Il a quitté avec pertes et fracas
la Paramount, le studio lui ayant donné sa chance et où il jouissait d’une
liberté totale. Loin de ce cocon, l’association malheureuse avec Howard Hughes
et des œuvres moins inspirée font mettre à mal le crédit de Preston Sturges.
Darryl Zanuck, patron de la Fox et grand admirateur de Sturges (tout son
travail de scénariste à la Paramount et si cette dernière avait refusé de lui
donner sa chance à la mise en scène il était prêt à le faire) lui donnera alors
carte blanche pour ce qui sera son dernier vrai grand film, Infidèlement Votre.
Cette idée du fantasme irréalisable qui court de manière
sous-jacente dans toute son œuvre (les aspirations héroïque du jeune homme de Héros malgré lui(1944), les rêves de fortunes
du couple de Christmas in July (1940), l’idéal artistique du cinéaste des Voyages
de Sullivan), Sturges l’applique littéralement dans le script très
conceptuel d’Infidèlement Votre. Le
chef d’orchestre Alfred de Carter (Rex Harrison) apprend que son épouse (Linda
Darnell) le trompe. Fou de rage, il rumine en plein concert trois manières de
la tuer, la méthode et l’atmosphère de ses fantasmes variant au gré d’une
partition où alternent Rossini, Wagner et Tchaïkovski. L’idée du film date de
1932 où Preston Sturges encore simple scénariste constata l’influence qu’avait
la musique d’ambiance sur son écriture. Le réalisateur y ajoute foule
d’éléments inventifs dans une première partie caractérisant avec drôlerie le
mari jaloux.
Sturges fait de son héros un anglais marié à une américaine qui
est également une femme plus jeune. Cette différence d’âge et de culture amorce
progressivement des motifs de ressentiments lorsque l’époux se pensera trompé.
Rex Harrison lui apporte une préciosité excessive et hilarante, autant dans
l’expression de son amour que plus tard de sa haine. Il faut voir l’attitude
théâtrale et les grands airs qu’il prend lorsqu’on ose lui amener les rapports
de filature confirmant l’adultère de son épouse. Par des coups du sort
hilarants, ce fameux rapport qu’il refuse de lire lui revient constamment,
jusqu’à ce qu’il finisse par en connaître le tragique contenu.
Pas de
grande scène de ménage ou de colère envers son épouse, sa jalousie va prendre
au contraire un tour tout aussi maniéré. Sturges oppose le raffinement européen
à la vulgarité du Nouveau Monde, les renvoyant dos à dos avec brio. De Carter
est anglais, artiste et cultivé. L’antithèse de son beau-frère August (Rudy
Vallee) américain froidement matérialiste (une scène le montrant compter son
argent en pleine nuit enfonce le clou) et ignare. C’est le second qui lance la
filature par un détective privé de la femme de son beau-frère qu’il soupçonne
d’infidélité, un moyen efficace et pragmatique pour lui tandis que cela est
d’une vulgarité sans bornes pour un De Carter poussant des cris d’orfraie
lorsqu’il apprend la nouvelle.
Dès lors la jalousie ordinaire mais entouré de bassesse de
l’américain s’oppose à celle plus raffinée et pédante de l’anglais (les
remarques désobligeantes de De Carter sur les américains sont légions sous la
plumes acerbe de Sturges) qui ne peut que fantasmer la réparation de l’outrage
dans une mise en scène grandiloquente. La caméra de Sturges traverse la salle
de concert pour s’attarder sur la gestuelle passionnée de De Carter avant de
littéralement plonger dans son regard et ses pensées meurtrières, le rêve peut
commencer.
La comédie noire drôle et sautillante est de rigueur sous les notes
du Sémiramis Rossini, le ton se fait pesant et funèbre dans
le mélodrame forcé baigné du Tannhäuser
et le tournoi des chanteurs à la Wartburg de Wagner et carrément tourmenté
et désespéré avec Francesca da Rimini
de Tchaïkovski. Mari meurtrier face une épouse « femme fatale » dans
le premier fantasme, compréhensif et résigné dans le second et suicidaire dans
le dernier, De Carter offre trois visages où il tient sa revanche de façon
toujours plus outrancière.
Il en ira autrement lors de la concrétisation où les lois de
la gravité reprennent leur droit avec une chambre d’hôtel saccagée, les
enregistreurs disposent d’un mode d’emploi incompréhensible et où l’interlocuteur
n’arbore pas la même attitude théâtrale. De Carter sera constamment
décontenancé par ces éléments réel qui contredise la flamboyance des fantasmes,
le plus grand d’entre eux étant évidemment l’infidélité de son épouse. Toujours
aussi cabot, notre héros s’en sort avec une envolée dont il a le secret et
Sturges de teinter son final romantique d’une grinçante ironie.
Écrivain à succès, Charles Condomine
organise, avec sa nouvelle femme Ruth, un dîner en compagnie d’une
voyante excentrique. À la fin du repas, les convives se rassemblent
autour d’une séance de spiritisme que tous croient ratée. Mais ce
soir-là, Charles est hanté par le fantôme de sa première femme, Elvira,
ce qui suscite la plus grande jalousie chez Ruth…
Avant-dernière collaboration avec Noel Coward avant le classique Brève Rencontre (1945), Blithe Spirit
est l'occasion d'une délicieuse incursion dans la comédie pour David
Lean. L'intrigue offre une sorte de détonante screwball comedy mâtiné de
surnaturel avec un drôle de triangle amoureux entre le monde de vivant
et l'au-delà. Charles Condomine (Rex Harrison) écrivain à succès décide
avec son épouse Ruth (Constance Cummings) d'inviter le médium
excentrique Madame Arcati (Margaret Rutherford) pour une séance de
spiritisme servant à lui donner matière quant au sujet de son prochain
livre.
La soirée prend un tour amusant et moqueur vis à vis des
excentricités du médium mais la séance supposée ratée a laissée des
traces. Elvira (Kay Hammond), l'épouse décédée sept ans auparavant de
Charles a ainsi fait sa réapparition, bien décidée à enquiquiner sa
remplaçante.
Passé la stupeur et le doute initial, le film assume
de plein pied son argument fantastique et amuse de bout en bout. On
jouera d'abord sur la rivalité entre les deux épouses, Elvira étant une
délicieuse langue de vipère ectoplasmique au charme décontracté tandis
que la légitime Ruth est-elle une boule nerf rongée par la jalousie. La
complicité retrouvée entre Charles et Elvira alterne avec les échanges
orageux avec Ruth et donne l'occasion de mettre en valeur les bons mots
de Noel Coward dont cette réplique cinglante de Rex Harrison censurée
lors de la sortie américaine.
If
you're trying to compile an inventory of my sex life, I feel it only
fair to warn you that you've omitted several episodes. I shall consult
my diary and give you a complete list after lunch./Si
ce que tu essayes de faire c'est dresser l'inventaire de ma vie
sexuelle, pour être honnête avec toi je me dois de te prévenir que tu as
omis plusieurs épisodes. Je vais consulter mon journal et je te
donnerai une liste complète après le déjeuner.
Lean donne
une énergie et un charme constant à l'ensemble, par le jeu
sur les dialogues se chevauchant et suscitant le quiproquos entre le
trio de héros et l'intrigue sait constamment rebondir dans des
directions inattendues. Le triangle amoureux laisse ainsi place à une
réflexion plus amère sur le couple où les reproches sur le quotidien ont
autant place avec entre les époux fantômes que ceux bien vivant. Rex
Harrison excelle toujours en dandy amusé de ses femmes se déchirant pour
lui, se préparant déjà au futur Guêpier pour trois abeilles (1967) de Mankiewicz.
Il a le beau rôle avant que l'excellent épilogue
prenne un tour plus féministe qui le forcera à tenir un peu plus compte
des sentiments de sa/moitié(s), dans ce monde ou dans l'autre. Visuellement c'est également un régal d'atmosphère british avec une
photo pastel de Ronald Neame donnant un aspect factice et désuet
volontaire avec ce décor studio stylisé renforçant la présence incongrue
des fantômes à la texture verte plongés dans ce déluge de couleurs
désaturées et de beaux jeu d'ombres. Les effets spéciaux seront
d'ailleurs récompensés d'un Oscar. Un très bon moment.
Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta dans le coffret consacré à la période anglaise de David Lean et pour les anglophone le bien plus complet coffret anglais doté de sous-titres anglais.
Le 3 septembre 1939 à Prague — juste avant la déclaration de guerre —, le professeur Axel Bomasch, inventeur d'un procédé de blindage, ne voulant pas que sa trouvaille tombe aux mains de l'Allemagne nazie, parvient à s'enfuir à Londres, mais laisse derrière lui sa fille Anna, arrêtée par la Gestapo et envoyée en camp de concentration. Là, elle rencontre Karl Marsen, prisonnier comme elle. Ils parviennent à s'évader et à gagner Londres à leur tour. Par l'intermédiaire d'un agent des services secrets britanniques, Gus Bennett, la jeune femme retrouve son père, mais Karl, en réalité un officier nazi, kidnappe les Bomasch qui sont transférés à Berlin. Gus se rend alors dans la capitale du Reich, sous l'identité d'un officier allemand du Génie — il est germanophone —, pour tenter de ravir Anna et le professeur à la Gestapo et de les ramener en Angleterre... Un Reed très mineur mais pas désagréable puisque si l'on ressent aisément ses objectifs de film de propagande la décontraction et le rythme enlevé de l'ensemble offre un bon moment. On peut même parler d'exercice Hitchcockien revendiqué puisque l'accumulation des péripéties invraisemblables rappelle grandement les extravagances dont le Maître du Suspense se plaît à truffer ses intrigues. Plus précisément c'est à Une Femme disparaît que l'on pense ici puisqu'on en retrouve l'interprète principale Margaret Lockwood, le cadre du train et surtout le duo de scénaristes Sidney Gilliat et Frank Launder qui en signent une intrigue voisine où ils replacent même le duo de personnages comiques Charters et Caldicott incarné par Basil Radford et Naunton Wayne.
L'intrigue dépeint donc une course poursuite et un jeu de faux semblants entre nazis et anglais pour s'assurer les connaissances d'un savant tchèque et de sa fille. Si le début alignant les images oppressantes de la mainmise nazie progressive sur l'Europe donne dans la gravité, c'est vraiment par sa tonalité presque légère que le film surprend. D'abord par la double face de ses héros masculins, Paul Heinreid avec son allure athlétique a tout du héros en puissance avant que l'on déchante grandement à son sujet et à l'inverse Rex Harrison tout en décontraction paraît bien inoffensif en agent dissimulé en chanteur populaire.
Ce relâchement de l'ensemble peut également jouer contre le film puisque tout les éléments sont là pour susciter un suspense au cordeau et que finalement la tension ne se fait guère sentir malgré quelques rebondissements bien amenés.
On se raccrochera donc au rythme enlevé (il y aurait de quoi nourrir au moins 2 ou 3 films avec ce qui se déroule ici en 90 minutes), la mise en scène élégante de Reed (qui a bénéficié de gros moyens le temps de quelques séquences spectaculaires ou de décors impressionnants comme les maquettes de l'usine tchèque, l'intérieur du QG de la Gestapo) et d'un Rex Harrison épatant en espion précieux et insouciant (pour un peu James Bond n'est pas loin dans certaines de ses attitudes).
Le final spectaculaire en téléphérique fait son petit effet (malgré là encore cette mollesse et manque de tension qu'on peut déplorer) annonçant une scène proche du futur Quand les aigles attaquent et conclu de manière satisfaisante cette production peu mémorable (dans ce mélange de tension et de second degré Reed fera bien mieux plus tard notamment Notre Homme à la Havane) mais sympathique.
Sorti en dvd zone chez Critérion et doté de sous-titres anglais
Au début des années 1900 en Angleterre, une jeune veuve, Lucy Muir, étouffant à Londres auprès de sa belle-mère et sa belle-sœur, décide de louer le cottage Les Goélands dans la station balnéaire de Whitecliff. Elle s'y installe avec sa fille Anna et sa fidèle servante Martha. La maison est hantée et, dès le premier soir, elle surprend l'apparition fantomatique de l'ancien propriétaire, un capitaine de la marine bougon et espiègle mais inoffensif du nom de Daniel Gregg.
Les chefs-d’œuvres, ce n’est pas ce qui manque dans la filmographie de Joseph L. Mankiewicz. La maestria et l’intelligence du Limier, le cynisme de L’Affaire Cicéron, le constat amer de All About Eve... le cinéaste aura promené ses thèmes de prédilection dans tous les genres avec un même brio, comme le prouvent les tentatives de péplum avec Cléopâtre et de western sur l’excellent Le Reptile, réalisés en fin de carrière. Mankiewicz fut un des premiers réalisateurs de l’âge d’or hollywoodien à arborer la panoplie complète de « l’auteur » tel que le définissaient les critiques des Cahiers du Cinéma, toujours responsable de ses très ambitieux scénarios et le plus souvent producteur (sa fonction première avant de passer derrière la caméra) de ses films.
Et pourtant, sublime paradoxe, c’est sans doute L’Aventure de Madame Muir qu’il faudrait voir comme son plus beau film, alors que celui là même va à l’encontre de tous ses principes. C’est une commande (chose encore acceptée par Mankiewicz, dont c’est seulement le 3e film), le scénario n’est pas de lui mais de Philip Dunne (qui s’est fait connaître précédemment avec celui de Qu’elle était verte ma vallée) et le pitch fleure plus le roman de la collection Arlequin que les grands sujets généralement abordés par Mankiewicz. Et pourtant, l’intelligence des choix du réalisateur et les apports d’un vrai travail collectif vont donner une œuvre unique et à l’influence considérable.
L’Aventure de Madame Muir, c’est deux films bien différents, selon la piste privilégiée par le spectateur grâce à un scénario aux multiples degrés de lecture. Dans un premier temps, on peut donc indéniablement y voir un grand film sur la solitude. Plusieurs indices tout au long de l’histoire suggèrent clairement que le Capitaine Gregg serait totalement le fruit de l’imagination de Lucy Muir.Les premières manifestations occultes arrivent seulement après qu’elle ait vu son portrait ; plus tard, les réactions de ses interlocuteurs au langage peu châtié du Capitaine se tourneront vers elle, tandis que, de manière plus insidieuse, la réalisation même de Mankiewicz appuie aussi cette interprétation.
La composition des plans, des cadrages lorsque les deux personnages sont ensemble à l’image est particulièrement parlante. Dans les gros plans ou plans américains sur Lucy Muir au centre de l’image, le Capitaine Gregg apparaît souvent légèrement en retrait, sur le côté, tel un mauvais génie venant régulièrement accompagner les pensées de l’héroïne. De la même façon, les entrées et sorties de champ du Capitaine sont dépourvues d’effets spéciaux (alors qu’un fondu où un effet de transparence paraît approprié pour appuyer l’aspect fantastique) et reposent uniquement sur le montage, toujours en rapport avec le déroulement de l’histoire et coupant toujours un dialogue ou moment clé.
Le début du film montre Lucy Muir s’extirpant difficilement de l’emprise de sa belle-famille pour enfin vivre sa vie comme elle l’entend ; mais à cette époque, pour une femme seule, cette liberté a un prix. C’est donc au récit de l'émancipation de cette jeune femme que l’on assiste, au niveau matériel, à travers ses difficultés financières, humain, lorsqu’elle tombe dans les bras du manipulateur George Sanders et évidemment psychologique, avec le personnage du Capitaine. Ce dernier apparaît régulièrement dans les moments de doute de Gene Tierney, la soutient sous ses airs rugueux, en lui dictant ses mémoires, chassant sa belle-famille venue la harceler et devinant ses pensées les plus intimes. Au final, c’est une béquille psychologique à Madame Muir qui peut finalement s’effacer lorsque tout ira mieux pour elle et ne réapparaîtra que bien plus tard, lorsqu’elle se trouvera au seuil de sa vie.
Les variations visuelles accompagnant les différents états de Lucy Muir valident cette option. La magnifique photo de Charles Lang se fait ainsi sombre avec un habile jeu de contraste sur le noir et blanc dans la première partie, éclairée et élégiaque lorsque Madame Muir cède au charme de George Sanders, puis douce et apaisée dans la dernière partie. Comme le dit Gene Tierney à sa fille qui souhaite la voir s’installer avec elle, vers la fin du film, on peut se sentir seule au milieu des gens qu'on aime et au contraire être très entourée dans son monde intérieur. Une bien belle réponse qui vaut tous les discours.
L’autre film, sans doute celui que l’on préfère tous voir, est une merveille de comédie romantique, sans doute l’une des plus belles et poignantes jamais réalisées. Mankiewicz avait déjà œuvré dans le film gothique avec sa première réalisation, Le Château du Dragon (déjà avec Gene Tierney). Une belle réussite qui souffrait uniquement de la comparaison avec le Rebecca de Hitchcock, vers lequel il lorgnait un peu trop. Ce film aura donc permis à Mankiewicz de se frotter au genre et c’est en toute confiance qu’il aborde L’Aventure de Madame Muir. Dans un récit cette fois ouvertement surnaturel, le réalisateur parvient à créer une merveille d’ambiance gothique et fantastique dans la première partie. Les jeux d’ombres sont constamment surprenants, que ce soit soit la fausse première apparition du Capitaine, dont le visage éclairé dans l’obscurité révèle finalement son portrait, ou celle bien réelle où, après avoir essayé d’effrayer Lucy, il surgit véritablement de l’ombre après avoir été provoqué par cette dernière. Avant cela, il se sera manifesté sous forme de silhouette bienveillante observant ses nouveaux voisins d’un œil amusé.
On bascule ensuite dans la pure comédie à travers les échanges vifs et enflammés des deux héros, la douce et prude Gene Tierney se frottant au tempérament orageux d’un Rex Harrison survolté. Un moment particulièrement plaisant, tant on devine l’attirance mutuelle s’affirmer dans cette opposition de caractères. Ayant toujours rêvé de grande romance et d’aventure, Lucy Muir voit dans le Capitaine une figure fascinante et dangereuse, tandis que celui-ci, après une vie passée à bourlinguer à travers le monde et courir les femmes de mauvaise vie, trouve en elle une distinction et un charme auxquels il n’a jamais goûté. Un des passages les plus savoureux restant celui où Gene Tierney, tapant sous la dictée du Capitaine les mémoires de celui-ci, refuse d’écrire un mot qu’elle juge trop ordurier. Après négociations, elle cède et finit par taper les quatre lettres sur sa machine à écrire, pour une des premières (si ce n’est la première) et parmi les plus subtiles apparitions du terme « fuck » dans le cinéma américain.
Problème : malgré la communion des esprits, le Capitaine Gregg reste bel et bien mort et Lucy Muir va trouver le réconfort auprès du séducteur mais retors George Sanders (qui retrouvera Mankiewicz pour le rôle à Oscar de journaliste manipulateur de Eve), au grand désespoir du marin. La séparation est inévitable et nous offrira une scène d’adieu déchirante, où le Capitaine Gregg s’efface de la mémoire de Lucy pour la laisser vivre sa vie.
Mais ce n’est rien à côté de l’épilogue, amené par une des meilleures illustrations du temps qui passe, lors de séquences de plages où une planche de bois s’effrite lentement à travers les décennies. Lucy, ayant rendu son dernier souffle, retrouve sa jeunesse pour rejoindre le Capitaine et le couple de vivre enfin son amour pour l’éternité, débarrassé des contraintes terrestres au terme d’une dernière image somptueuse. On saluera un des scores les plus aboutis de Bernard Herrmann, qui a su saisir toutes les nuances du scénario et offre en prime un thème principal des plus entêtant et envoûtant.
Succès relatif à l’époque et régulièrement dans l’ombre des autres grands chefs-d’œuvres de Mankiewicz, l’héritage du film est aussi insidieux que considérable. De Ghost à Une Question de Vie Ou de Mort de Powell, pour toutes les histoires d’amour entre le réel et l’au-delà, et des Innocents à La Maison Du Diable, pour tous les films gothiques avec une femme au trouble psychologique, Les Autres de Alejandro Amenabar constituant l’incarnation la plus récente du genre. Quoiqu’il en soit, il reste un des plus beaux films du monde, assurément.
Sorti en dvd zone 2 français mais je recommande bien plus le collector zone 1 rempli de bonus et d'information intéressantes...