Danny Boyle signe un pur film culte et générationnel avec ce
Trainspotting qui électrisa le cinéma
anglais des années 90. Il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de l’écrivain
écossais Irving Welsh, une chronique de l’ennui ordinaire de la jeunesse d’Edimbourg
et de leurs menus larcins dictés par leur addiction à l’héroïne. Son fidèle
producteur Andrew Macdonald aiguille Danny Boyle sur le potentiel du roman et
le réalisateur par son approche du sujet convaincra Welsh de lui en céder les
droits. L’auteur jusque-là sollicité pour des transpositions sérieuse et
misérabiliste est séduit par la dimension « ludique » et grand public
du scénario de John Hodge. L’un des grands changements sera de donner un fil
conducteur plus consistant en recentrant complètement la narration sur Renton
(Ewan McGregor) tout en conservant l’aspect tranche de vie junkie du roman où
de courts chapitre dépeignait le quotidien des personnages.
Irving Welsh fut parfois accusé par ses détracteurs de
donner une image monstrueuse, méprisante et condescendante des classes
ouvrières qu’il entendait défendre. Il entendait montrer une société capitaliste
80’s où le consumérisme et l’individualisme ordinaire en appel à un repli sur
soi dépassant la notion de pauvreté ou de richesse. Le personnage de Renton en
est une illustration parfaite. L’absence de perspective, la grisaille d’Edimbourg
et un quotidien sans but amène vers ce repli par les détours opiacés de l’héroïne.
Le monologue d’ouverture du héros dépeint ainsi tout un monde de responsabilité
adulte et pénible qu’il cherche à fuir :
Choose Life. Choose a
job. Choose a career. Choose a family. Choose a fucking big television, choose
washing machines, cars, compact disc players and electrical tin openers. Choose
good health, low cholesterol, and dental insurance. Choose fixed interest
mortgage repayments… Choose a starter home. Choose your friends. Choose
leisurewear and matching luggage. Choose a three-piece suit on hire purchase in
a range of fucking fabrics. Choose DIY and wondering who the fuck you are on
Sunday morning. Choose sitting on that couch watching mind-numbing,
spirit-crushing game shows, stuffing fucking junk food into your mouth. Choose
rotting away at the end of it all, pissing your last in a miserable home,
nothing more than an embarrassment to the selfish, fucked up brats you spawned
to replace yourselves. Choose your future. Choose life...
Cette tirade désabusée est contrebalancée à l’image sur fond
de Iggy Pop par la cavalcade de Renton venant de commettre un délit de plus
pour financer son addiction, visage dément, émacié et hagard. Avant de lâcher
la raison de cette fuite en avant :
But why would I want
to do a thing like that? I chose not to choose life. I chose somethin' else.
And the reasons? There are no reasons. Who needs reasons when you've got
heroin?
L’héroïne est donc pour ces misérables le moyen le plus
court de nourrir cet individualisme à défaut d’autre chose, Boyle narrant par
quelques vignettes bien senties à quel point là repose la seule exaltation des
protagonistes. Contrairement au Requiem
for a Dream (2000) de Darren Aronofsky ne jouant que sur l’aspect descente
aux enfers de l’addiction, Trainspotting
est sans doute une des visions les plus justes des hauts et des très bas que
procurent l’existence de junkie. La vraie vie n’est synonyme que de
frustrations matérielles, de compromissions sentimentales (le saisissant
montage alterné de la nuit agitée et des lendemains qui déchantent de Tommy,
Renton et Spud, hilarant et pathétique) et de soumissions à l’ordre des choses -
Spud sabordant un entretien d’embauche pour continuer à toucher tranquillement
ses allocations. L’héroïne n’exige rien de vous, offre un plaisir saisissant,
immédiat et dilate le temps et l’espace pour vous absoudre de toute
responsabilité, de tout tracas. Retrouver cette sensation d’oubli éphémère
nécessite ainsi toute l’énergie et la volonté du junkie comme le montrera un
montage brillant de délinquance urbaine sordide sur fond de Nightclubbing d’Iggy Pop.
La force de Danny Boyle est justement ce ton jouant avec les
hauts et les bas de l’addiction. L’imagerie surréaliste des trips de Renton
entremêle constamment la grâce et la crasse avec dans une même séquence « les
pires toilettes d’Ecosse » et une vision apaisée et rêveuse du monde
dissimulée sous une cuvette de WC. Le réel ne possède pas ces aspérités et est juste
grisâtre et déprimant, voir cette sortie en campagne avortée et l’occasion d’une
tirade mémorable de Renton sur la honte d’être écossais. La narration
percutante rend au départ ces montées et descentes très ludique, tant par le
contraste de situations sources de jubilation et gags fabuleux (le réveil des
plus scatologiques de Spud) que par la caractérisation des personnages. Spud
(Ewen Bremmer qui joua le rôle de Renton dans l’adaptation théâtrale du roman
qui précéda le film) gentiment benêt et ahuri, Sick Boy ses tirades
existentielles et sa passion pour Sean Connery et même le sociopathe Begbie
(extraordinaire Robert Carlyle accro lui à la violence), tous constituent des
figures hautes en couleurs et malgré tout attachantes à leurs étranges
manières.
L’addiction croissante de chacun dilue pourtant toute cette approche,
l’autre comptant toujours moins que l’étourdissant oubli du prochain fix qui
fera oublier tous les drames. Boyle ose quelques moments assez insoutenables
avec la mort d’un nourrisson et une éprouvante scène de sevrage. Il offre
également la plus belle scène de sa carrière avec cette d’overdose portée par
le Perfect Day de Lou Reed, le
sentiment d’échappée se faisant morbide et poétique grâce à une belle idée
formelle – Renton s’enfonçant dans la moquette dont il conserve la vision tout
au long de son bad trip.
Cette survie miraculeuse en forme de résurrection amorce le
virage de la dernière partie. Ayant gouté les joies d’une existence cossue
londonienne, Renton trouve une autre voie pour nourrir son égo. L’esprit clair, il comprendra que le lien à
ses anciens amis ne tenait qu’à une cuillère réchauffée et une seringue
enfoncée dans la chair pour faciliter la trahison finale. Quand les joies du
consumérisme tendent leur bras, l’individualisme n’a plus besoin d’endosser le
désespoir symbolisé par l’héroïne mais peut enfin embrasser les joies d’une vie
bourgeoise. La tirade finale faisant écho à l’ouverture n’est plus un rejet,
mais une acceptation :
Now I'm cleaning up
and I'm moving on, going straight and choosing life. I'm looking forward to it
already. I'm gonna be just like you. The job, the family, the fucking big television.
The washing machine, the car, the compact disc and electric tin opener, good
health, low cholesterol, dental insurance, mortgage, starter home, leisure
wear, luggage, three piece suite, DIY, game shows, junk food, children, walks
in the park, nine to five, good at golf, washing the car, choice of sweaters,
family Christmas, indexed pension, tax exemption, clearing gutters, getting by,
looking ahead, the day you die.
Dans la fange comme dans le possible luxe, l’homme est seul
et uniquement préoccupé par lui-même (même si un élément final atténue un peu
la vision cynique) dans une noirceur que Danny Boyle reprend d’Irving Welsh
mais qui prolonge son propre Petits Meurtres entre amis (1994) inaugural. Il en
faudra du chemin pour parvenir au conte lumineux et positif de Slumdog Millionaire (2009).
Sorti en dvd zone 2 français chez Universal














