Nomi (Elizabeth
Berkeley) arrive fauchée, de nuit, à Las Vegas où elle entend faire carrière
comme danseuse. Elle est prise sous l’aile de Molly (Gina Ravera), couturière
qui l’accueille dans sa caravane. D’un strip-club miteux, elle gravit les
échelons jusqu’au premier rôle du Stardust, évinçant au passage Cristal Connors
(Gina Gershon), celle qui protège sa place en couverture depuis leur rencontre,
sous les yeux de Zack Carey (Kyle MacLachlan), amant et employeur commun.
Showgirls est sans
doute le film de Paul Verhoeven qui se rapproche le plus de la veine
provocatrice de sa période hollandaise. Il y offre à la fois une relecture de
son Katie Tippel (1983, où une prostituée
s’élevait dans les hautes sphères de l’aristocratie hollandaise du 19e
siècle), le propos féministe de La Chairet le sang (1985) tout en réinterprétant un mythe cinématographique de sa
terre d’adoption américaine à savoir le All
About Eve (1950) de Joseph L. Mankiewicz. Verhoeven retrouve Joe Eszterhas,
son scénariste de Basic Instinct
(1992) et va choisir Las Vegas, cité de tous les excès, comme cadre de son
brûlot. C’est là qu’arrive Nomi (Elizabeth Berkley) aspirante danseuse fauchée
et bien décidée à réussir. Dès l’introduction, Verhoeven impose à la fois la
volonté farouche de son héroïne et le monde de prédateurs qui l’entoure.
Prise
en stop et lourdement draguée par son chauffeur, Nomi calme d’emblée ses
ardeurs en lui exhibant son cran d’arrêt. On devine par cette seule attitude
toute la jeunesse white-trash difficile de l’héroïne, même si cet instinct de
survie ne suffira dans la ville du péché où elle perd son argent aux machines à
sous et est dépouillée de ses rares bagages dès son arrivée. C’est dans la
solidarité et la complicité féminine que naîtront les seuls refuges et
possibilité d’ascension, par l’amitié sincère de Molly (Gina Ravera), par
amusement et probable attirance lesbienne pour la danseuse vedette du Stardust Cristal Connors (Gina Gershon).
Nomi va lutter contre l’avilissement et la soumission qui régissent toute
possibilité de réussite féminine.
Comme souvent chez Verhoeven, le corps est l’arme la plus
précieuse pour la femme qui après avoir été humiliée va apprendre à l’utiliser.
Les premières scènes où Nomi officie dans des strips sordides font de son corps
nu un pur objet, un morceau de chair à la merci des regards libidineux et des
remarques désobligeantes des mâles en rut peuplant les lieux. Chaque victoire
de Nomi la verra ainsi surmonter cette jungle machiste en jouant de sa volonté
de fer. Sa trajectoire est lancée lorsqu’elle inversera le rapport de force
quand elle devra faire une danse privée à Zack Carrey (Kyle MacLachlan)
directeur du Stardust. Par sa gestuelle aussi guerrière que langoureuse et sa
sexualité agressive, elle profite de l’immobilité forcée du client pour guider
la montée du désir et dans une posture finalement masculine « baiser »
et faire jouir Zack.
L’effet sera encore plus saisissant lorsque les deux
coucheront réellement ensemble lors de la scène de la piscine. Les
retrouvailles dans la villa de Zack se font à l’initiative de Nomi, tout comme
le choix de la piscine pour leur ébats et cette fois pourtant libre de ses
gestes il est plaqué contre le rebord et à nouveau littéralement « baisé »
par Nomi arborant une un mouvement de va et vient ainsi qu’une expression du
plaisir subite et égoïste toute masculine. La scène est une pure redite des
amours de bain entre Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer dans La Chair et le sang où celle-ci « possédait »
également son amant et reprenait le pouvoir après avoir été humiliée
précédemment par un viol – schéma du récent Elle
également.
Toute la réussite de Nomi reposera sur cette défiance
constante par laquelle elle s’accroche à son rêve par le chemin qu’elle a décidé.
Traitée comme du bétail lors d’une audition cruciale, elle jouera le jeu jusqu’à
l’humiliation de trop et tournera le dos, y gagnant sa place et le respect en
prime. Le propos de Verhoeven est plus féministe que moralisateur et il
parvient par des choix habiles à éviter le manichéisme. Ainsi sous leur aspect
suintant et leur répugnant public, les premiers clubs de strip-tease où officie
Nomi révèle des une faune pittoresque, une vraie camaraderie entre les
danseuses et une forme de figure paternelle bougonne avec le patron joué par
Robert Davi. A l’inverse le prestigieux Stardust déploie une scénographie
glamour kitsch et au queer tape l’œil où, comme le soulignera un dialogue, les
danseuses se vendent tout autant mais à une clientèle plus nantie. Dans la
coulisse point d’amitié mais des rivalités et des sentiments à vifs d’une
violence physique et psychologique glaçante avec la relation amour/haine de
Nomi et Cristal en point d’orgue.
L’étalage de mauvais gout, de détail scabreux (Nomi laissant
James Smith « vérifier » qu’elle a ses règles et ne peut coucher avec
lui) et de sexualité frontale - mais jamais excitante - façonne un monde-film
où l’artificialité grotesque de la ville se reflète constamment dans la monstruosité
et le vide des protagonistes. Verhoeven gère l'espace selon trois approches, soit en plaçant ses personnages dans un trop-plein de tout (décors, couleurs, costumes), soit à l'inverse en vidant l'arrière-plan pour les laisser isoler, questionner leur sincérité et oser parfois une certaine émotion suspendue et solitaire où l'on prend de la hauteur, observe le tumulte à distance - Nomi méditant sur les toits ou regardant avec envie la scène en ébullition du Stardust.
Nomi est la seule – avec Molly et ses études de
couture - à poursuivre son rêve jusqu’au bout malgré les chemins de traverse
figurant ainsi la volonté féminine. Verhoeven en donne certes l’envers néfaste
dans les rivalités entre danseuses – et ailleurs avec les instincts meurtriers
d’une Catherine Trammel dans Basic
Instinct ou par le jeu dangereux que mène Jennifer Jason Leigh dans La Chair et sang – mais l’on est loin de
la vacuité de tous les personnages masculins, guidé par leur seule libido et si
apte à renoncer, l’ultime et pathétique entrevue avec le chorégraphe James
Smith (Glenn Plummer) achevant les illusions de Nomi.
C’est là qu’elle
vacillera presque, cédant réellement à la facilité et la malveillance pour
toucher au but mais un rebondissement traumatisant viendra placer l’amitié plus
haut que l’ambition. La vengeance finale fait de ce corps séducteur et trompeur
une arme de soumission non plus par le seul sexe mais par la vraie humiliation
physique où la femme domine définitivement l’homme. Toujours aussi vaillante,
Nomi quitte la cité du péché celle des rêves, Los Angeles, avec un épilogue qui
boucle la boucle. Assez paradoxalement par rapport à un Basic Instinct où les accusations de machisme étaient relativement
plus justifiable, Showgirls recevra
un accueil catastrophique de la part d’une critique n’ayant pas dépassé la
première couche de stupre vulgaire pour y voir le propos de Verhoeven (l’erreur
serait pire encore avec Starship Troopers
(1997)). Plein d’humour, le réalisateur ira fièrement chercher ses Razzie Awards
et doit savourer aujourd’hui la réhabilitation du film. Seule la carrière d’une
fabuleuse Elizabeth Berkley ne s’en remettra pas.
Ressorti en salle depuis peu et sinon sorti en dvd et bluray chez Pathé











