Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 6 avril 2015

L’Aventurier du Rio Grande - The Wonderful Country, Robert Parrish (1959)

Martin Brady, qui a abattu l'assassin de son père, a fui le Texas pour le Mexique, où il est devenu le "pistolero" des frères Castro, dont l'un d'eux, Cipriano, devient le gouverneur de la province qui jouxte le Rio Grande. Alors qu'il achemine des armes vers l'autre Castro, le général Marcos, le cheval de Brady fait une embardée et retombe sur lui. La jambe fracturée, Brady est immobilisé durant deux mois dans un fort de l'armée fédérale américaine. Là, il lie connaissance avec la belle Ellen Colton, l'épouse du commandant. Ce dernier voudrait l'employer à son service afin d'obtenir des renseignements sur la position des Apaches dans la région et sur les intentions des frères Castro.

Robert Parrish offre à Robert Mitchum un de ses plus beaux rôles avec ce western atypique. A l’origine on trouve le beau roman de Tom Lea The Wonderful Country dont Robert Parrish découvre avant même son écriture. Alors qu’il monte La Corrida de la peur (1951) de Robert Rossen et adapté d’une œuvre de Tom Lea, Parrish échange avec l’auteur qui lui fait le récit de ce qui sera The Wonderful Country. Captivé par cette histoire, Parrish n’aura de cesse d’en titrer un film une fois le livre paru d’autant qu’il aura réussi à entamer une carrière de réalisateur entretemps. Cela lui prendra sept ans avec quelques péripéties comme le désistement de Gregory Peck qui s’était engagé à jouer et produire le film. Après le refus d’Henry Fonda, Parrish se rabat sur celui qu’il venait de diriger sur le film d’aventures L’Enfer des tropiques (1957), Robert Mitchum. La star s’engage à son tour à produire également le film et le projet peut enfin prendre forme avec un tournage au Mexique dans la région de Durango.

The Wonderful Country est un western introspectif, un récit d’errance à la fois intérieure et physique matérialisée par cette frontière que constitue la rivière du Rio Grande. Coupable d’avoir plus jeune abattu l’assassin de son père, Martin Brady (Robert Mitchum) dû fuir au Mexique pour vendre ses services au plus offrant à savoir les frères Castro qui domine le pays. Paria recherché dans son pays et éternellement vu comme un étranger, un « gringo » au Mexique, Brady est un être qui se cherche, nulle part à sa place. Contraint de brièvement traverser le Rio Grande et retourner aux Etats-Unis pour transporter des armes il se brise la jambe par accident et se retrouve coincé sur place.

Il va ainsi reprendre gout à la vie, retrouver son humanité et rêver d’une autre existence mais son passé violent va le rattraper. Cette reconstruction sera d’abord physique. Dans la scène d’ouverture, Parrish filme Mitchum dont la silhouette se confond avec celle de ses comparses mexicains sans que l’on distingue ses origines différentes. Brady s’est laissé happé par cette terre d’adoption au point d’y abandonner son identité et même de se laisser aller à une certaines déchéance physique dont il est inconscient. Sa longue convalescence et le regard des autres lui fera prendre conscience de son état, la guérison passant aussi par une hygiène et un souci de soi nouveau pour lui. 

Dégageant désormais une aura différente, il devient le citoyen américain qu’il n’aura jamais pu être et est sollicité par les autorités pour les aider dans leur lutte face aux apaches de la frontière mexicaine. Il reste pourtant pour eux un pistolero à la solde des mexicains et c’est le regard de Ellen Colton (Julie London déjà dans l’excellent Libre comme le vent (1958) autre western de Parrish) épouse de l’officier de garnison (Gary Merrill) dont il est amoureux qui servira réellement de déclencheur moral pour lui. Pour la première fois, il est vu autrement que par la crainte ou le profit qu’éveille sa dextérité au pistolet, mais comme un homme. Ayant déjà sacrifiée son couple à un homme dévoué à son devoir de soldat, Ellen saura déceler et éveiller l’humain sensible et aimant sous les attitudes bourrues de Martin. Robert Mitchum est excellent, traînant sa nonchalance teintée de mélancolie avec brio et se montrant vulnérable comme rarement. Son personnage immobilisé d’entrée est à contrecourant du héros de western classique car dans l’impossibilité d’exister par l’action. 

Moteur des bas-instincts qu’il essaie de refréner, la violence n’est que sporadique tout au long du film Parrish exprimant l’agitation qui anime ses personnages par les acteurs bien sûr mais par le rôle de l’environnement. Inspiré par les descriptions du roman de Tom Lea mais aussi par ses peintures et illustrations (Lea originaire d’El Paso étant d’ailleurs plus connu pour son travail de peintre que pour ses écrits), Parrish donne un tour métaphorique et crépusculaire à son décor avec cette rivière aux rives symboles de son hésitation, de sa dualité. Par le soin apporté au décor et à la réalité historique, Parrish exprime d’emblée l’absence de manichéisme et d’opposition entre Etats-Unis et Mexique. 

Le meilleur et le pire des deux contrées offre un miroir de ce que le héros est prêt à leur offrir. Il peut ainsi reprendre gout à la vie, tomber amoureux et nouer de nouvelles amitiés aux USA mais aussi y abattre un homme à la première provocation. Il peut être le bras armé des Castro (dont l’un est campé par Pedro Armendriz) mais aussi aimé du peuple (son ami dans l’armée mexicaine, la famille qui l’accueille dans sa fuite). Il en va de même pour la romance où le regard aimant de Julie London reste chaste dans la contrainte morale américaine mais dont le corps s’abandonne passionnément à Martin dans le tumulte mexicain.

Faute de choisir, Brady est condamné à une damnation et errance éternelle où se répète inlassablement le cycle de violence et de fuite. Les évènements agités le pousseront à s’impliquer et choisir son camp pour qu’il puisse enfin trouver sa place. La dernière partie plus nerveuse laisse à Parrish l’occasion de montrer sa virtuosité (incroyable course poursuite dans une plaine avec des travellings fluides ainsi qu’une nervosité et énergie où on sent son passé de monteur) même si c’est bien en posant les armes que Brady remportera sa plus belle victoire. Superbe idée aussi de manifester cette bascule avec le seul élément qu’il aimait vraiment dans ce Mexique, son cheval. Un beau western, loin des clichés habituels qu’on peut trouver dans la représentation du Mexique et qui fait montre d’une atmosphère très originale. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis

lundi 2 juin 2014

Libre comme le vent - Saddle the Wind, Robert Parrish (1958)

Steve Sinclair est un tireur repenti et coule maintenant des jours paisibles dans son ranch "Double S". Son jeune frère, en revanche, ne s'est pas retiré de la vie tumultueuse des affrontements aux revolvers et se vante d'être un roi de la gâchette. Ayant fait la connaissance de la belle Joan Blake, chanteuse dans un saloon, il vient présenter à son frère sa future fiancée.

Un superbe western qui participe au souffle novateur du genre en cette fin des années 50 avec des œuvres comme Le Gaucher d'Arthur Penn sorti la même année. Avec Robert Parrish cette mutation se fait moins démonstrative que chez Penn, s'inscrivant au cœur d'un récit subtil et intense. Le film traite d'un conflit fraternel entre l'aîné Steve Sinclair (Robert Taylor) et son cadet Tony (John Cassavetes), tous deux dirigeant un ranch dans une vallée paisible. Ancien hors-la-loi repenti, Steve a élevé son frère et fait plus figure de père de substitution dans sa volonté de calmer la fougue de Tony. Robert Taylor sa présence taciturne et son stoïcisme offre un parfait contrepoint adulte et stable à la prestation de John Cassavetes imprégnée de la méthode où il fait preuve d'un agitation permanente dans le phrasé et l'attitude, d'un besoin enfantin d'attirer les regards. On ressent dans cette attitude chez Tony est besoin maladif de d'épater, d'égaler puis de surpasser son frère aîné qu'il admire.

 Cela sera visible lorsqu'il amènera de la ville sa fiancée Joan Blake (Julie London) mais finalement dans l'Ouest le meilleur moyen de se distinguer, de susciter la crainte et l'admiration de tous, c'est par son brio à la gâchette. L'attitude psychotique qu'il a de s'exercer au tir avec son nouveau revolver montrera qu'il suffira d'une occasion pour éveiller ses bas instincts. Celle-ci se présentera lorsqu'un redoutable tueur (Charles McGraw) viendra se venger de Steve et que Tony sous prétexte de protéger son frère ressentira pour la première fois le gout du sang en réussissant à le tuer. Un premier forfait réussi par pure chance (la formidable scène d'introduction inspirée des Tueurs de Robert Siodmak (et de la nouvelle d'Hemingway évidemment) ayant capturée toute la dangerosité et la menace de Charles McGraw), ce dont Tony est conscient sans se l'avouer mais le mal est fait son bouillonnement intérieur a trouvé sa raison d'être en recherchant jusqu'au bout cette adrénaline mortelle.

John Cassavetes s'inscrit dans la veine de ces personnages juvénile, psychotiques et imprévisibles qu'on trouve dans les westerns de cette période comme le Paul Newman du Gaucher ou le Robert Wagner du Brigand bien-aimé (1957). Des êtres qui amènent un malaise et une instabilité dans le genre par des actions reposant plus sur une psychologie torturée qu'un objectif déterminé et un trame classique. Tony s'oppose ainsi à tous les autres protagonistes à l'inverse en quête de cette stabilité, nécessaire suite à un passé qu'on devine pour chacun douloureux. Steve par cette vie d'éleveur souhaite définitivement tourner le dos à son passé de tueur. Joan recherche quant à elle une existence décente et calme après avoir chanté dans les saloons les plus sordides.

Dennis Deneen (Donald Crisp) rêve lui de faire de cette vallée un havre de paix et abhorre la violence qui lui a coûté un fils. Parrish amène cette même conviction au poignant personnage secondaire de Clay Ellison (Royal Dano), ancien soldat nordiste cherchant une terre où enfin s'établir avec sa famille. Ce type de héros perdus, en recherche d'attache, sont typique de Robert Parrish notamment Robert Mitchum dans L'Aventurier du Rio Grande, Gregory Peck dans La Flamme pourpre (1954) ou les exilés de L'Enfer des tropiques (1957). Le réalisateur accorde à chacun une belle séquence intimiste où s'exprimera avec sobriété cette blessure à cicatriser, ce manque à combler. On pense aux échanges entre Robert Taylor et Julie London ou en quelques mots ils sauront reconnaître leur fêlures mutuelles et se rapprocher (tout cela sans vraie scène d'amour le lien se faisant implicite), l'arrivée nocturne et l'attitude digne de Clay Ellison chez Dennis Deneen. Tony est trop jeune, trop dangereux et fougueux pour avoir de tels attentes et sèmera le chaos sans se soucier de personne.

Parrish fait remarquablement s'équilibrer ces volontés divergentes entre quiétude et anarchie. Les scènes de violence sont sèches et douloureuses, contrebalancées par des moments contemplatifs où se dévoile une science du décor impressionnante avec ce scope embrassant le panorama de cette vallée verdoyante et de son arrière-plan montagneux. L'introspection côtoie la furie la plus prononcée d'une scène à l'autre (l'échange apaisé entre Taylor et Julie London directement suivie par l'agression du camp d'intrus par Tony), ces désirs antinomiques finissant par s'entremêler dans le duel final où la prairie inondée de fleur sert de cadre à un affrontement fratricide inéluctable. Le film surprend d'ailleurs jusqu'au bout par l'issue de ce duel avec un anti climax inattendu et poignant. Un captivant western.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side