Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 24 septembre 2018

Le Grand passage - Northwest passage, King Vidor (1940)


New Hampshire, 1759. Les guerres franco-britanniques battent leur plein. Langdon Towne et Hunk Mariner s’engagent dans les Rangers, et participent à une expédition particulièrement périlleuse qui consiste à détruire un village indien. Mais ils devront affronter autant les hommes que la nature pour survivre...

A la fin des années 30, le western n’est pas encore un genre prestigieux et majeur du cinéma hollywoodien. La Piste des géants de Raoul Walsh (1930 et premier rôle majeur de John Wayne) est un échec commercial qui cantonne le western à la série B et la donne ne sera changée qu’avec l’immense succès de La Chevauchée fantastique de John Ford (1939). Néanmoins le western ne devient un genre dominant et au rythme e production industrielle qu’au début des années 50, décennies qui en constitue l’âge d’or classique. En attendant le western navigue entre les deux extrêmes de la série B fauchée et de la superproduction fastueuse. Dans cette veine nantie les films se doivent d’être auréolés d’une forme de prestige, que ce soit par l’évocation d’une figure mythique comme Jesse James dans Le Brigand bien-aimé (1940, Henry King), la mégalomanie d’un producteur dans Duel au soleil (1946, King Vidor) ou reposer sur une grande adaptation littéraire comme Autant en emporte le vent (1939, Victor Fleming). Le Grand passage réunit à peu près tous ces critères et notamment la source littéraire lucrative puisqu’il s’agit de l’adaptation du roman Northwest Passage, best-seller de Kenneth Roberts paru en 1937. 

Roberts était spécialisé dans la fiction américano-historique (Guerre d’indépendance, guerres franco-britanniques…) où il mettait en valeur des figures héroïques méconnues et/ou oubliées. Dans Le Grand passage il célèbre donc Robert Rogers, fondateur et chef des Rogers Rangers, milices privées plus aptes aux raids dans une nature hostile que l’armée anglaise, et plus rompues aux affrontements barbares avec les indiens. Le roman était divisé en deux parties distinctes, la première montrant Rogers sous son jour le plus héroïque tandis que la seconde traitait de sa déchéance. La MGM acquiert rapidement les droits du roman et fait le choix de Spencer Tracy dans le rôle de Rogers. Pour le reste la production sera assez chaotique, W.S. Van Dyke jetant l’éponge à la réalisation après avoir dépensé des fortunes en repérages, Robert Taylor faisant de même en tête d’affiche au profit de Robert Young. King Vidor prend la suite mais se heurte au refus du studio d’adapter les deux parties du roman, les atermoiements et aléas d’un difficile tournage en extérieur causeront dépassements de budgets et retard. Le Grand passage devait être le premier film MGM en Technicolor mais sera finalement devancé par Amants de W.S. Van Dyke (1938) et Le Magicien d’Oz de Victor Fleming (1939), Vidor ayant d’ailleurs tourné quelques séquences de ce dernier.

Le film débute comme une œuvre picaresque s’attachant à une destinée individuelle pour finalement embrasser une célébration d’une grande aventure collective. Le jeune Langdon Towne (Robert Young) rétif à l’autoritarisme et l’injustice sociale se voit tour à tour renvoyé d’Harvard puis persona non grata dans sa ville de Portsmouth après avoir dénoncé un notable corrompu. Son talent pour confectionner les cartes l’amène à être recruté plus ou moins volontairement par Robert Rogers. Ce dernier voit en lui un atout de taille alors qu’il s’apprête à mener un dangereux raid contre un village d’indiens Abenakis s’adonnant au massacre et pillage d’américain. La majesté des grands espaces (le tournage aura lieu dans les environs de McCall en Idaho) se conjugue aux rigueurs auxquelles doivent se soumettre les rangers et associe au départ le récit au film d’aventures. Cependant la discipline, la cohésion et l’intelligence qu’exigent la traversée de ces contrées hostiles anticipe finalement beaucoup les codes du film de guerre et plus précisément de commando avec des œuvres comme Aventures en Birmanie (1945) notamment. Le regard s’associe à la découverte de ces codes et environnements avec Towne, bleusaille et aspirant peintre, mais surtout par le chef charismatique qu’est Robert Rogers. 

Son autorité bienveillante fait passer la dimension sacrificielle du soldat face à la mission (aucun blessé ne doit handicaper la marche et la mission, et sera abandonné en chemin de son plein gré) et galvanise les troupes dans les entreprises les plus impossibles. Le collectif domptant l’adversité par la seule force de sa cohésion était au cœur des scènes les plus flamboyantes de Note pain quotidien (1934) et King Vidor retrouve totalement de cette ferveur ici. Ce sera tout d’abord lors d’une scène ou pour éviter une escouade française embusquée en mer, les rangers la contournent en portant leurs canots sur une colline. La silhouette des rangers semble se démultiplier à perte de vue dans l’effort, leur tenue verte apportant une uniformisation dans l’effort que King Vidor filme comme s’il saisissait un haut fait mythologique – bien aidé par le thème chargé d’emphase d’Herbert Stothart. Même sentiment en plus puissant encore lorsque les rangers formeront une chaîne humaine pour traverser une rivière agitée, tout dans le déroulement et la répartition des tâches (la chaîne humaine aide d’autres rangers à faire passer vivres et armes avant d’être tirée à son tour) sert ce geste collectif.

L’individu ressurgit pour le meilleur quand Rogers se doit de prendre l’initiative pour ragaillardir ses troupes qui flanchent, ou quand le souvenir intime aide à repartir comme Towne qui surmontera une terrible blessure sans abandonner la marche. Vidor ne glisse les dysfonctionnements que dans la facette guerrière lors d’une mémorable séquence de bataille. L’union et la stratégie servent ainsi la victoire finale mais laisse entrevoir les bas-instincts de soldats gagnés par la folie et cédant à un sadisme certain durant l’affrontement – et confirmé avec les élans cannibales de certains lors de la traversée finale en famine. L’arrivée des westerns pro-indiens des années 50 fit revoir Le Grand Passage d’un regard plus critique et d’accusations de racisme injustes. Il y a bien quelques moments qui font tiquer (Spencer Tracy rebaptisant avec l’arbitraire du colon un enfant indien de Billy) mais hormis la réalité indéniable des scalps d’innocents, les indiens demeurent des silhouettes ennemies anonymes qui ne sont pas ridiculisées, que ce soit pour en faire des barbares sanguinaires ou des idiots (le seul introduits ainsi et saoul et plutôt mis en valeur par la suite en tant qu’éclaireur). Le traitement des indiens sera certes plus fouillé et subtil dans des westerns futurs mais n'a rien de gênant rétrospectivement au vu des standards de l'époque.

Spencer Tracy est absolument parfait en leader insubmersible (mais toujours humain et ouvert, voir le final au fort) et plus que les morceaux de bravoures spectaculaires, la scène ou par sa seule verve et fait se relever un Robert Young plus mort que vif donne vraiment le frisson. Robert Young qu’on a plus l’habitude de voir dans le mélo ou la comédie s’en sort très bien dans ce registre viril et ne fait pas regretter Robert Taylor plus taillé pour le rôle sur le papier. Le film sera un vrai succès en salle, mais insuffisant à rembourser son budget pharaonique (encore allongé par des scènes additionnelles tournées par Jack Conway et Norman Foster), d’autant que le racisme évoqué plus haut empêchera les possibles ressorties et rendra le film assez rare avec le temps. Une œuvre passionnante donc, tant dans ses coulisses que par le spectacle offert à l’écran.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

mercredi 2 septembre 2015

Quatre de l'espionnage - Secret Agent, Alfred Hitchcock (1936)

1916 : une cérémonie funèbre honore la mémoire d'Edgar Brodie, soldat de Sa Majesté et écrivain. Mais tout cela n'est qu'une mise en scène, car Brodie est un espion qui va se voir confier une mission prioritaire. Sous le nom de Richard Ashenden, il doit se rendre en Suisse pour démasquer et abattre un espion allemand. Il est accompagné du Général, assassin sans pitié et coureur de jupons, et rencontre sur place Elsa que sa hiérarchie lui a assignée comme épouse. Ils identifient rapidement un suspect, mais Richard et Elsa tombent peu à peu amoureux et sont de moins en moins convaincus du bien-fondé de leur mission.

Perdu au milieu des grand classiques de la période anglaise d’Hitchcock (juste après Les 39 marches (1935) et un peu avant Jeune et Innocent (1937) et Une femme disparait (1938)), Agent Secret est plutôt considéré comme un opus mineur du maître du suspense. Adaptant un roman de Somerset Maugham, le film sans atteindre les hauteurs des œuvres précitées s’avère pourtant fondamental car il définit l’approche à venir d’Hitchcock dans le cadre du film d’espionnage. Des films comme Les Enchaînés (1946), La Mort aux trousses (1959) ou le plus tardif L'Étau (1969) dépeignent ainsi des personnages déchirés entre leurs sentiments et leur devoir, les romances naissantes ne pouvant survivre à la mission en cours. 

Agent Secret initie cette réflexion du réalisateur par sa description au premier abord froide et désinvolte du monde de l’espionnage. L’existence d’un agent a peu d’importance au regard de son devoir, à la manière de Brodie (John Gielgud) dont la mort est simulée pour lui permettre d’aller incognito traquer un agent allemand en suisse. La légèreté du ton surprend et préfigure presque la série des James Bond durant l’introduction, que ce soit l’entrevue avec le chef des services secret R (Charles Carson), l’acolyte mexicain pittoresque joué par Peter Lorre et bien sûr le jeu de séduction qui va s’instaurer avec l’agent féminin débutant Elsa (Madeleine Carroll). Tout ne semble qu’être prétexte aux bons mots et à une certaine extravagance dans cette vision ludique du renseignement en dépit des enjeux cruciaux.

L’ombre plane cependant sur cette légèreté de façade, que l’on peut déjà deviner à travers le personnage de Peter Lorre qui si l’on fait abstraction de son excentricité rigolard est un psychopathe en puissance (pas si loin de son M le Maudit) pourtant situé dans le camp des « gentils ». Le sale boulot demande pourtant ce type d’individu sans états d’âmes, y compris quand on se trompera de cible et assassinera un innocent. Elsa au départ vue comme une écervelée en quête de sensations fortes verra sa détermination ébranlée, tout comme Brodie perdant de son assurance machiste et les deux vont ainsi se rapprocher. Dans cette idée le fameux agent s’avérera être le personnage en apparence le plus superficiel. La mise en scène d’Hitchcock est soumise à cette prise de conscience, se faisant de plus en plus stylisée au fil des doutes croissant des héros qui constituent finalement le principal danger pour eux alors que l’exécutant froid Peter Lorre parait intouchable.

 La mort s’invite de façon tout d’abord onirique (la découverte du cadavre dans l’église et notamment ce plan en plongée au-dessus de l’orgue), détachée (Brodie assistant à l’assassinat du mauvais agent à distance) avant que la culpabilité frappe nos héros dans une séquence virtuose dans un fondu enchaîné dont la métaphore sur fond d’orchestre évoque le muet. Hitchcock agence certes quelques séquences d’actions et de suspense haletante (la poursuite dans l’usine) mais la tension repose moins la peur de ce qui sera fait aux personnages que de la crainte de ce qu’ils comptent faire.

Infliger la mort ne semble plus aussi naturel et les sentiments face à cet ennemi seront des plus ambigus, ne se révélant pas entre sincérité et manipulations. Une ultime péripétie spectaculaire viendra résoudre le dilemme tout en affirmant un vrai positionnement moral. Hitchcock affinera avec bien plus de brio ces thématiques dans d’autres œuvres mais en dépit de ces maladresses Agent Secret s’avère passionnant. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Filmedia

jeudi 17 juillet 2014

Trois camarades - Three Comrades, Frank Borzage (1938)


Au lendemain de la Première guerre mondiale, la réunion de trois soldats qui décident d'ouvrir une entreprise de réparation automobiles mais, dans cette Allemagne meurtrie par la guerre, le travail manque...

Avec À l'Ouest, rien de nouveau, Erich Maria Remarque avait écrit un des ouvrages les plus marquants sur la Première Guerre Mondiale lui-même adapté au cinéma en 1930 avec le classique réalisé par Lewis Milestone. Le film connaîtrait quelque remous à sa sortie au sein de l'Allemagne nazie et serait interdit une semaine après sa sortie. Remarque serait alors inquiété par le régime et contraint à l'exil en 1932, d'abord pour gagner la Suisse puis quelques années plus tard les Etats-Unis. C'est durant cette période qu'il se pencherait sur Trois Camarades, roman qui se penche en quelque sorte sur l'après à travers le destin de trois amis vétérans de la Grande Guerre durant la montée du nazisme en Allemagne. La MGM achèterait rapidement les droits avant même la sortie du livre en 1937 et en confierait le script à la plume prestigieuse de F. Scott Fitzgerald.

Le film se verra pourtant complètement amputé de sa dimension politique. Les Etats-Unis ne souhaitant pas s'attirer les foudres de l'Allemagne nazie, toutes les allusions directes aux oppressions d'alors contenues dans le livre sont diluées avec une solution radicale : déplacer l'intrigue des années 30 au début des années 20. Fitzgerald se plaindra également des amputations et réécritures de son script (effectuées en partie par celui qui n'était encore alors que producteur, Joseph L. Mankiewicz) dues selon le studio à une écriture et des dialogues trop littéraire.

En dépit de ces entraves au matériau original, Frank Borzage parvient cependant à signer un magnifique mélodrame. Au lendemain de la Première guerre mondiale, les trois amis et vétérans Erich (Robert Taylor), Otto (Franchot Tone) et Gottfried (Robert Young) retrouvent une Allemagne où ils ont bien du mal à trouver leur place. Ce sera un vide existentiel pour Erich, idéologique pour Gottfried qui s'engage dans des groupes gauchiste tandis que le plus solide Otto s'accrochera au travail et à l'affaire de garage que les trois amis ont montés ensemble. La facette politique reste finalement floue et en arrière-plan, Borzage l'exprimant par les états d'âmes des héros dont les espoirs sont symboliquement lié à l'état du pays.

Le retour à la vie civile difficile et le souvenir encore vivace et douloureux de la guerre s'imprègne encore ainsi de la possibilité de possible jours meilleurs à travers la belle histoire entre Erich et Pat (Margaret Sullavan). La nature blessée des deux personnages est exprimée avec finesse par Borzage, notamment Erich évoquant sous forme de boutade les contrées exotiques où il n'est jamais allé (puisqu'il n'a connu que le front au sortir de l'adolescence) ou ses aptitudes et qualités ne reposant que sur des facultés militaires. Il se réfugie sous cette ironie tandis que Pat feindra une certaine frivolité pour éviter de souffrir, notamment par ses fréquentations huppées.

Pourtant si elle n'a évidemment pas combattue, elle a perdu ses deux parents dans le conflit et les privations lui ont causées une santé fragile. Parallèlement Gottfried verra le quotidien se faire menaçant du fait de ses accointances politiques et devra s'en détacher pour protéger ses amis. Le lien unissant les personnages constituera ainsi pour un temps un refuge pour les héros, Borzage ornant la première partie d'un jour jovial, lumineux et romantique où l'alchimie des acteurs fait merveille. Tout cela s'exprime dans une complicité virile pour les hommes où cet attachement s'exprime avec brio grâce à de superbes dialogues et la romance est tout simplement bouleversante grâce notamment à la performance fragile et à fleur de peau de Margaret Sullavan.

Sans que rien ne soit explicitement cité, le mécontentement dû aux Accords de Versailles, la pauvreté et la montée des extrêmes qui en découle, tout cela se dévoile par le regard des protagonistes. Si cette amitié et amour sont indéfectible, le rapport à leur environnement est mis à mal pour ces héros pas à leur place et se répercute sur leur état d'esprit. La santé de Pat semble ainsi décliner avec le climat ambiant, la misère et l'apparition de silhouettes menaçantes et vêtues de noir allant de pair. Les plus déterminés (Gottfried) et fragiles (Pat) sont ainsi condamnés à être des figures sacrificielles ne pouvant survivre.

La dernière partie offre de poignants adieux entre nos héros mais aussi à cette Allemagne dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Les disparus seront des attaches à une nation qui n'existe plus réellement et qui a basculée, à l'image de la scène finale où ils apparaissent sous forme de fantômes accompagnant les survivants désormais en exil et auxquels s'identifiait Erich Maria Remarque. Margaret Sullavan est réellement la plus émouvante et domine par l'émotion dégagée le casting de haut vol. Une œuvre magnifique qui préfigure le plus ouvertement engagé La Tempête qui tue (1940) traitant frontalement des mêmes thématiques.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner

vendredi 14 mars 2014

Après nous le déluge - Today We Live, Howard Hawks (1933)


L'Angleterre en 1916 : Un américain, Richard Bogard, achète comme résidence secondaire le manoir que Diana Boyce Smith vient d'hériter de son père. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre, mais Diana accepte néanmoins de se fiancer à Claude Hope, un ami d'enfance qui l'aime de longue date. Ronnie - le frère de Diana - et Claude rejoignent ensuite leur régiment qui combat en France. Diana elle-même rejoint le Front comme ambulancière et y retrouve les trois hommes, Richard s'étant engagé dans l'intervalle. Diana avoue alors à son frère l'amour qu'elle porte à l'américain...

Un Hawks méconnu qui nous offre là un bien beau mélodrame typique du romanesque "à hauteur d'homme" du réalisateur. L'intrigue nous plonge en Angleterre durant la Première Guerre Mondiale où la jeune Diana (Joan Crawford) subira tour à tour la perte de son père au front ainsi que la mobilisation de son frère Ronnie (Franchot Tone) et son ami d'enfance Claude (Robert Young). Parallèlement, Richard Bogart (Gary Cooper) acquiert la demeure familiale et Diane ayant acceptée de se fiancer avec Claude avant son départ va pourtant tomber amoureuse du nouveau venu à son grand désarroi. Hawks et son scénariste Wiliam Faulkner (d'après sa propre nouvelle Turnabout) font reposer l'ensemble du film sur l'urgence, le dépit et la frustration plongeant les personnages dans un constant sentiment de culpabilité.

Diana accepte ainsi la demande de mariage de Claude dans l'urgence du départ comme si elle lui en était redevable dans l'épreuve qui l'attend et l'amour entre elle et Bogart ne s'illustrera que dans de brefs moments, reposant toujours sur un sentiment douloureux. D'abord la première rencontre où Bogart maladroit s'extasie sur les objets du père de Diana sans savoir qu'elle vient d'apprendre sa disparition, et bien sûr la fuite immédiate de celle-ci après qu'ils se soient avoués leurs sentiments mutuel.

Hawks n'a pas besoin de longues scènes d'expositions pour rendre tangible cette romance, notre couple ne fera que s'entrecroiser tout au long du film finalement mais ce sont autant les actes des personnages que l'intensité des acteurs qui l'exprimeront sans que les mots se fassent trop envahissant. Gary Cooper et Joan Crawford sont là au sommet de leur photogénie, figé dans une beauté juvénile et passionnée que Hawks capture par de nombreux gros plans mettant en valeur l'intensité des les regards de Cooper et le tourbillon de passions contenues par Crawford.

Se fuyant et se poursuivant désormais sur le front de guerre, nos héros seront confrontés aux même dilemmes. Joan Crawford inaccessible de corps pour celui qu'elle aime et de coeur pour Ronnie, ce n'est que par le respect mutuel et l'effacement d'un des deux prétendants que le triangle amoureux pourra se résoudre. Les deux hommes se jaugent ainsi dans les airs et sur mer durant des séquences incroyablement spectaculaires où un Hawks filmera une longue bataille aérienne aux proportion épiques (et recyclant pas mal d'images des Les Anges de l'Enfer (1930) d'Howard Hughes) puis un scotchant torpillage de navire en hors-bord.

Cela permettra à Cooper de mieux juger celui pour lequel son aimée le sacrifie et pour Young de comprendre les réels sentiments de Crawford. Une nouvelle fois l'action sert de révélateur et aucune scène d'explication superflue ne sera nécessaire à surligner ce qui s'est compris par les images, le mouvement et la gestuelle des personnages. Robert Young en jeune homme amoureux et fragile est très émouvant dans sa destinée tragique, tout comme Franchot Tone en confident taciturne et compréhensif.

 Tous les hommes du films ne semblent voué qu'à présider au bonheur de Diana que Joan Crawford campe avec tant de fragilité et modestie qu'elle ne vampirise jamais un film dont elle est au centre et laissant magnifiquement exister les autres. L'amour ne triomphera qu'au bout de bien des sacrifices où chacun n'aura eu de cesse que d'épargner les autres, quel qu'en soit le prix. Le titre original sonne ainsi comme une formidable libération après toutes ces épreuves.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner 

jeudi 2 janvier 2014

La Tempête qui tue - The Mortal Storm, Frank Borzage (1940)

Une famille allemande, unie et heureuse, se trouve divisée à l'avènement du national-socialisme. Le père, professeur de faculté et savant renommé, la mère, et Martin, un jeune paysan ami de la famille, sont pour la paix. Les deux fils et Fritz, le fiancé de Freyda, sont tentés par l'aventure hitlérienne.

Frank Borzage réalise avec The Mortal Storm un des premiers films hollywoodien fustigeant le régime nazi, alors que la guerre fait rage en Europe et que les Etats-Unis ne sont pas encore engagés dans le conflit. L'opinion publique est contre une entrée en guerre, soutenue par la politique isolationniste du gouvernement et dans un premier temps Hollywood suit cette logique malgré quelques tentatives plus timides de film politisée. Les patrons de studios de confession juive comme Louis. B Mayer et les émigrants germaniques ayant fui le nazisme travaillant désormais dans l'industrie vont pourtant peu à peu faire évoluer la tendance. C'est ce contexte plus favorable qui amènera la MGM à adapter le roman de Phyllis Bottome, active militante antinazie aux Etats-Unis. Malgré quelques maigres précaution (le fait une le récit se déroule en Allemagne dit avec parcimonie tout au long du film même si c'est évident pour le spectateur, les protagonistes persécutés par les nazis qualifiés de non-aryens et pas de juifs) le film s'avère puissamment virulent envers le régime hitlérien et entraînera l'interdiction par Goebbels de tous les films MGM en Allemagne. Le film échappe cependant en tout point à l'œuvre de propagande grâce à la sensibilité de Frank Borzage qui inscrit parfaitement ses thèmes à un cadre contemporain, lui qui avait déjà situé certains de ses plus beaux mélodrames en Allemagne avec Et demain ? (1934) et Trois camarades (1936) où l'on retrouve déjà Robert Young et surtout Margaret Sullavan.

Le film s'ouvre sur ce qui sera son seul moment de communion, où tous les personnages partageront bonheur et complicité. La réunion se fait intime mais aussi plus vaste à l'échelle de ce village des Alpes allemandes pour célébrer les soixante ans du Professeur Roth (Frank Morgan), aimé et respecté de tous. Toute cette ouverture chaleureuse évoque un paradis perdu, symboliquement avec visions aériennes du village semblant issues d'une boule à neige et bien sûr l'union de la famille du professeur et l'attachement de ses élèves et collègues lors de l'hommage qu'ils lui rendent au sein de l'école.

 Ces lieux d'échanges serviront bientôt la division, Borzage amorçant cette séparation lors du dîner d'anniversaire interrompu par l'annonce de l'élection d'Hitler en tant que chancelier. Les garçons de la famille (Robert Stack et William T. Orr) et le fiancé Fritz (Robert Young) se ruent sur le poste de radio pour écouter sa première allocution tandis que Roth, sa femme et sa fille Freyda (Margaret Sullavan) et l'ami de la famille Martin (James Stewart) demeurent à leur place.

Cette réaction différente face à la nouvelle va ainsi laisser éclater à cette échelle modeste les futurs conflits du film. Par son attitude mesurée, James Stewart tranche immédiatement avec un enthousiasme qui se fait accusateur chez les convaincus et exprime d'emblée l'adhésion extrémiste exigée par le parti nazi où tout opinion divergentes est une trahison. On assiste ainsi progressivement à la mise en place de ce régime, par détails qui se font de plus en plus envahissant (le heil Hitler pour se saluer en tous lieux) et les lieux vus en début de films devenant soudain irrespirables pour nos héros. L'université voit son rôle bafoué par l'idéologie nazie reniant la science si elle contredit la supériorité génétique aryenne, le foyer est abrite désormais les nouveaux "amis" des fils et l'uniforme nazi se fond dans le quotidien.

Borzage par cette intrusion exprime à l'échelle du village le basculement tragique que vit l'Allemagne, les comportements les plus abjects étant désormais la norme (terrible passage à tabac de l'instituteur). Le drame et la mise au banc des personnages peuvent ainsi se dévoiler dans ce contexte brillamment introduit. Nos héros sont toujours présentés dans leurs individualités quand les nazis ne semble qu'une entité collective opaque suivant l'idéologie comme des automates.

Le procédé se répète sans cesse, le professeur Roth assumant ses idées face à sa classe en uniforme, Martin attendu par la milice après avoir accompagné Freya et ce glaçant moment où il se sent isolé avec elle dans la taverne lorsqu'ils sont les seuls à ne pas entonner le bras levé le nouvel hymne allemand avec ferveur. Les personnages paraissent toujours être de frêles silhouette face à un mur froid et intolérant qui les domine (l'entrevue de Roth et son épouse dans une salle d'interrogatoire sombre) et ce n'est que lorsqu'ils sont isolés que les nazis retrouve un semblant de conscience comme Fritz se déridant pour aider Freya à voir son père emprisonné où le final où Robert Stack ouvre enfin les yeux.

Seuls étincelles d'humanité dans ce cauchemar, le couple James Stewart/Margaret Sullavan (réunis cette même année dans The Shop Around the Corner plus apaisé mais pas si éloigné sous sa légèreté) est magnifique d'alchimie et d'émotion contenue, laissant enfin s'exprimer leur sentiments alors tous leurs amis s'endurcissent dans un fanatisme sans attache. La passion que sait si bien exprimer Borzage offre ainsi de superbes moments où les détails et objets sont plus évocateurs que les mots d'amour (le verre des mariés) interrompus par le danger si ce n'est dans les instants où le drame explose.

Le premier "Je t'aime" se dit ainsi avant l'ultime départ et les amoureux n'auront réellement le temps de se regarder et d'échanger qu'au moment d'une terrible séparation. La caméra retraverse la demeure familiale en conclusion avec les échanges des jours heureux en échos pour bien nous signifier que tous ces rires ne pourront rester qu'à l'état de souvenirs pour le pays si rien change. Borzage alerte sur la tempête en marche dans cette œuvre somptueuse par l'humain plus que par le message lourdement appuyé.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans la collection Trésors Warner