Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 19 mars 2019

La Malédiction d’Arkham - The Haunted Palace, Roger Corman (1963)


En 1765, à Arkham, Joseph Curwen s'apprête à offrir une jeune femme à Yog-Sothoth afin qu'il se reproduise. Il en est empêché par une foule qui l'immole. Avant de mourir, il jure de revenir se venger. Dans les années 1870, Charles Dexter Ward et son épouse, arrivent à Arkham pour prendre possession de l'héritage de son ancêtre Curwen. Ward est fasciné par un portrait de son ancêtre et par leur ressemblance.

La Malédiction d’Arkham est le sixième film de la grande série d’adaptation d »Edgar Allan Poe par Roger Corman, même si l’affaire est en pratique un peu plus compliquée. Le film est supposé adapter le poème The Haunted House de Poe, mais le script n’était pas encore abouti au moment de lancer la production tandis que traîner dans les tiroirs des producteurs un traitement du roman L’Affaire Charles Dexter Ward de H.P. Lovecraft. Les vagues point communs entre les deux œuvres aboutiront donc à un film inspiré de chacune, Corman y voyant un bon moyen de s’essayer à un exercice différent.

La production ne l’entend pas de cette oreille et ne souhaite surtout pas dépayser le spectateur qui a suivi les précédents films de la série. On a donc un film dont la facture ne dépayse pas avec son atmosphère gothique et l’interprétation de Vincent Price en châtelain malfaisant. L’introduction qui amorce la malédiction ancestrale donne donc dans la tradition gothique (et deux citations du poème de Poe histoire de) et ce qui relève de Lovecraft tient moins du roman original que de divers éléments de son œuvre disséminé dans l’intrigue. 

Corman opte pour le récit de possession classique pour Charles Dexter Ward par son ancêtre Curwen (plu) mais conserve l’idée de résurrection démoniaque du livre pour ses acolytes et son ancienne maîtresse. L’ambiguïté du roman qui ne révélait que progressivement ces éléments disparait au profit de l’efficacité de la série B ou tout sera explicite. Le mystère naît ainsi plutôt de l’atmosphère où, bien que l’on y repasse sans doute un peu trop de fois, les décors tortueux de Daniel Haller sont magnifiés par les jeux d’ombres de Floyd Crosby et les effets de brumes cotonneux. 

On déplorera quelques longueurs et le manque de finesse du jeu de Vincent Price (pas plus rassurant quand il est censé être le « bon » Charles Dexter Ward que quand il cède au « mauvais » Curwen) mais le mariage entre les clichés du film gothiques (des productions Universal à leur reprise plus outrée par la Hammer comme les villageois récalcitrants échappés d’un Frankenstein) et des thèmes de Lovecraft fonctionne. 

L’usage du Nécronomicon, l’appel et la vision furtive d’une créature « d’outre-monde » distille une frayeur plus étrange et insaisissable d’autant que Corman joue remarquablement de son manque de moyen (le peu que l’on aperçoit de la créature fascine par la grâce de la mise en image. Donc pas le meilleur film de la série (l’extraordinaire Le Masque de la mort rouge arrive l’année suivante) mais un opus intéressant qui parvient à tirer son épingle du jeu.


mardi 7 juin 2016

Le Masque de la Mort Rouge - The Masque of the Red Death, Roger Corman (1964)

L'Italie, au XIIe siècle. La peste fait rage. Prospero, un prince adorateur de Satan, a étendu son pouvoir sur toute une province, asservissant les paysans. Un jour, en l'honneur de nobles voisins, il organise un somptueux banquet. Il y convie également les habitants du village, à qui il ne laisse pourtant que les reliefs du festin. Certains profitent de l'occasion pour se révolter, poussés par la prédiction d'une vieille femme qui leur a annoncé la fin du règne du tyran. Celui-ci les fait arrêter. Lors d'une nouvelle fête, il se cloître avec ses invités et ses serviteurs dans son château. Un mystérieux étranger, tout de rouge vêtu, se glisse parmi les convives...

Le Masque de la Mort Rouge est la septième et sans doute la plus réussie de la série des huit adaptations d'Edgar Allan Poe par Roger Corman entre 1961 et 1965 (La Chute de la maison Usher, La Chambre des Tortures, L'Enterré vivant, L'Empire de la terreur, Le Corbeau, La Malédiction d'Arkham et La Tombe de Ligeia). Le Masque de la Mort Rouge était avec La Chute de la maison Usher la nouvelle favorite de Corman mais craignant les similitudes avec Le Septième Sceau (1957) il optera pour la seconde pour sa première adaptation. Le film est un immense succès qui appelle à d'autres transpositions, Corman repoussant constamment faute de script satisfaisant et sans doute un peu intimidé Le Masque de la Mort Rouge.

Une patience finalement bien récompensée puisque ses producteurs Samuel Z. Arkoff et James H. Nicholson vont parvenir à un accord de co-production avec la société anglaise Anglo-Amalgamated Productions. En échange d'un tournage en Angleterre, le film bénéficie ainsi de l'aide d'état Eady Levy, Corman bénéficiant d'un budget et d'une durée de tournage plus important (cinq semaines contre les trois habituelles des autres films de la série) même s'il pestera contre la lenteur des techniciens anglais, très syndicaliste et à cheval sur les horaires (la fameuse pause thé qui rendra fou plus d'un réalisateur étranger). De plus Corman a la chance de pouvoir recycler les décors d'une précédente production adaptée de Beckett, ce qui donnera un de ses films les plus formellement réussis.

Le scénario est très fidèle à la courte nouvelle qu'il rallonge en la mélangeant notamment à un autre récit de Poe, Hope Frog - ainsi que quelques élément empruntés à la nouvelle La Torture par l’espérance de Auguste Villiers de l'Isle-Adam. Vincent Price dans le rôle du Prince Prospero assure la continuité avec les autres films de la série et oriente certains choix du film. L'acteur est parfait en noble arrogant et cruel comme le montre une superbe entrée en matière où il malmène les villageois. A cette lutte des classes se conjugue un combat bien plus ancestral entre le bien et le mal. Le Prince Prospero est ici un suppôt de Satan adepte des forces occultes, cette noblesse démoniaque s'opposant à la pureté et l'innocence des démunis représentée par la malheureuse Francesca (Jane Asher) dont Prospero rêve de corrompre l'âme autant que la chair. Roger Corman orchestre ainsi la dépravation des nantis à deux niveaux, celui de leur décadence à travers les scènes où ils s'avilissent dans les beuveries, orgies et jeux grotesque puis celui de la damnation de leurs âmes avec les scènes de magie noire.

Le grand guignol dérangeant domine dans le filmage chaotique des fêtes tandis que le réalisateur déploie une tonalité oppressante et onirique quand se manifeste le surnaturel, avec un photo - signée d'un certain Nicolas Roeg - gorgée de philtres de couleurs, une musique planante et une frayeur jouant plus sur l'atmosphère que les effets chocs faciles, à une scène près. Cela fonctionne par le jeu sur le décor, la salle de bal filmée en plongée nous offrant un monde de chaos et de luxure tandis que les pièces de couleurs témoignent du seul esprit torturé et maléfique de Prospero. A cette surcharge visuelle s'oppose la sobriété des apparitions de la Mort Rouge, l'austérité voir l'abstraction des décors studios ténébreux renforçant sa présence inquiétante et hiératique, ainsi que le rouge écarlate de sa tunique - sans oublier le phrasé glaçant de John Westbrook. D'ailleurs Corman ne s'y trompe pas et rend les apparitions de la Mort Rouge fugace au milieu des convives tandis qu'il écrase Prospero de sa puissance lorsqu’ils se trouvent isolés dans les pièces de couleurs. La Mort Rouge punit un monde mais plus particulièrement le plus vil des hommes.

D'ailleurs même sur ce point le film ne cède pas à un total manichéisme. Vincent Price privilégie la subtilité au grand guignol et confère d'étonnantes nuances à son méchant, impitoyable mais soudainement capable d'épargner un enfant ou de demander grâce à la Mort Rouge pour Francesca dont il est sincèrement amoureux - les adieux réciproquement émus laissent supposer que l'inverse est vraie aussi. Le final est absolument flamboyant, Roger Corman propageant la mort par une photo écarlate qui sature l'image et la peau des protagonistes. Les débordements d'hémoglobine en deviennent presque abstrait avant un épilogue poétique et existentiel ou effectivement Le Septième Sceau n'est pas loin. Le réalisateur tout en reprenant certaines idées formelles de la Hammer amène sa patte par son sens de l'excès et des allusions sexuelles osées pour l'époque. On peut sans doute y deviner certains germes du Suspiria (1977) de Dario Argento qui n'a sans doute pas manqué de voir ce classique de l'épouvante gothique.


Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis