Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 30 décembre 2017

Colonel Blimp - The Life and Death of Colonel Blimp, Michael Powell et Emeric Pressburger (1943)


En 1942, le major-général Clive Wynne-Candy (Roger Livesey), chef de la Home Guard, supervise un exercice de défense de Londres. La guerre est censée commencer à minuit, mais les soldats anglais chargés de jouer les Allemands décident d'ouvrir les hostilités plus tôt. Le major-général est fait virtuellement prisonnier dans un bain turc par le Lieutenant Spud Wilson qui mène les opérations du camp allemand. Wynne-Candy laisse éclater sa fureur et met en avant qu'une telle insubordination n'aurait pas été tolérée quarante ans auparavant,  l’époque où l’on revient aux des premiers exploits de Clive Wynne-Candy.

Michael Powell et Emeric Pressburger signent une de leurs œuvres les plus audacieuses avec ce Colonel Blimp. Les duettistes des Archers devaient au contexte de cinéma de propagande anglais leur association et leur premières réussites majeures. Cependant à l’instar de nombreux films produits durant cette période et soumis au même cahier des charges patriotiques, ils surent s’en démarquer que ce soit par un certain regard critique envers leurs congénère anglais ou l’absence de manichéisme dans la vision de l’ennemi allemand pas uniformément maléfique (L’Espion noir (1939), Le 49e Parallèle (1941)  ou Un de nos avions n’est pas rentré (1942)). Colonel Blimp va pousser cette logique dans ces derniers retranchements avec ce portrait d’un militaire bien éloigné de l’hagiographie. Au départ le Colonel Blimp est un personnage de bande dessinée crée par le satiriste David Low et publié dans le London Evening Standard. Le personnage est une caricature destinée à moquer les manières des classes supérieures, Low l’illustrant en chauve moustachu et rondouillard déclamant de grandes opinions politiques décalées de la réalité alangui dans la vapeur d’un sauna.

C’est donc avec stupeur que le producteur Arthur Rank se voit exposer l’idée d’adapter Colonel Blimp au cinéma, dans un climat général totalement à contre-courant de cette tendance satirique. Le scénario brillant d’Emeric Pressburger et la promesse d’avoir Laurence Olivier dans le rôle-titre convainc cependant Rank mais le projet va rencontrer de nombreux écueils. Winston Churchill ayant eu accès au scénario par l’intermédiaire du Ministère de le la guerre (qui doit donner son accord à l’usage de matériel militaire) voit le film d’un mauvais œil et va notamment empêcher la démobilisation de Laurence Olivier. Powell se rabat ainsi sur Roger Livesey, un autre contretemps dramatique voyant Wendy Hiller (victime d’une fausse couche dans un bombardement) remplacée par la débutante Deborah Kerr qui aura la lourde tâche d’endosser les trois grandes figures féminines du récit.

Colonel Blimp se déroule sur trois époques, celle contemporaine de 1942 avec cette Angleterre en guerre, un passé proche qui sème les graines du conflit à venir en 1919 avec la fin de la Grande Guerre et un passé flamboyant et idéalisé en 1902. Le film s'ouvre sur un exercice de défense de Londres (aux images quasi documentaires par instant) des Home Guard qui détournent sa chronologie (la guerre commence à minuit comme il sera plusieurs fois répété) pour attaquer par surprise et faire virtuellement prisonnier le général Clive Wynne-Candy (Roger Livesey). Le personnage, vieillissant, ridicule et dépassé apparaît alors en tout point conforme à sa caricature dessinée mais face au mépris qu’affichent ces jeunes coqs de son illustre passé militaire, Blimp va se rebiffer. Basculant dans le bassin du sauna avec son adversaire, le vieillard en ressort tel que le jeune homme qu’il était quarante ans plus tôt par une merveilleuse ellipse. Le personnage nous apparaît ainsi turbulent, rieur et plein de panache même si son statut de gentleman rend son impertinence plus déférente à ses aînés (le vieux militaire bougon puis gentiment paternaliste en voyant ses médailles). Dans cette Europe du début du siècle et dans l’Angleterre Victorienne, la guerre est une question d’honneur qui se règle en et entre gentlemen. C’est donc pour laver l’honneur de l’armée anglaise souillé par un propagandiste allemand (mentant sur les agissements des anglais durant la guerre des Boers) que Blimp se rend à Berlin de sa propre initiative pour confronter l’importun.

Powell joue sur deux tableaux dans ce retour vers le passé. Formellement on donne dans une imagerie flamboyante où le faste des décors et la mise en scène rattache ces temps glorieux à un certain romantisme et une dimension rêvée. Les mouvements de caméras nous faisant découvrir le restaurant et l’orchestre participent à cette ampleur et se conjuguent à l’apparat élégant et fantasmatique de Mlle Hunter (Deborah Kerr) jeune anglaise installée à Berlin, guide et motif de la visite de Blimp. A cette beauté formelle s’ajoute l’autre caractéristique rattachée à ce passé, l’importance de l’honneur dans l’expression du conflit. La prise de bec avec le propagandiste débouche ainsi sur une scène de duel à l’épée où Powell s’attarde de manière moqueuse sur tout le protocole qui précède ce règlement de compte de gentlemen. L’absurdité de l’instant est également saisie dans les visages étrangers des deux adversaires, Blimp et Théo" Kretschmar-Schuldorff (Anton Walbrook) dépêchés là pour des motifs qui les dépasse sans être de vrais ennemis l’un pour l’autre. Conscient de cet absurde quand le combat débute, la caméra de Powell s’élève en laissant disparaître les combattants dans un fondu enchaîné laissant place à une vision féérique de Berlin enneigée. L’image se rapproche de celle d’une boule à neige et renforce cette idée de passé rêvé et romanesque. Le lien entre les époques peut alors révéler ces premières ébauches à travers l’amitié naissante entre Blimp et Theo, l’attachement simple dépassant la barrière de la langue, du drapeau et au final de la rivalité amoureuse quand Theo sortira vainqueur du triangle amoureux formé autour de Mlle Hunter.

Powell moque son héros essentiellement dans ce qui se rattache à son identité anglaise (le montage délirant où s’alignent les trophées muraux des safaris de Blimp à travers le monde) quand il pose un regard tendre sur sa nature dépassée et  sentimentale. Cette approche se trouve renforcé dans la seconde partie se déroulant au crépuscule de la grande Guerre en 1918. Blimp est désormais un officier mûr qui représente déjà un vestige pour ses interlocuteurs, ce qu’on saisit en deux moment-clés. Ce sera tout d’abord quand il fera face à l’incompétent agent de transport américain au front, ce dernier se montrant distrait face à ses récriminations et Blimp lui signifiera les campagnes auxquelles il a participé et où pareille désinvolture n’aurait pas été tolérée. Après son départ les jeunes américains moqueurs s’interrogeront sur ses guerres inconnues dont Blimp a bien pu leur parler. L’autre révélateur sera plus sombre quand Blimp interrogera un groupe de prisonnier allemand de manière ferme mais courtoise, sans obtenir d’information. Là encore après son départ, on constate sa manière dépassée de faire la guerre quand son second (vétéran des guerres sud-africaine) se montrera nettement plus menaçant dans son interrogatoire et laissant entendre qu’il n’hésitera pas à recourir à la torture pour avoir satisfaction – ce qu’une scène plus tardive laisse entendre avec les informations arrachée d’une manière ou d’une autre mais restée invisible au naïf Blimp. Ces « méthodes » semblent pour l’instant uniquement attribuées aux allemands mais le mal infuse et la guerre selon le code d’honneur du gentleman tend déjà à disparaître. Là encore l’amour et l’amitié tendent à être les seules valeurs auxquelles se rattacher. Blimp croise alors un double de la femme qu’il n’a jamais oubliée avec l’infirmière Barbara (Deborah Kerr) qu’il épousera et renoue malgré la fraîcheur du conflit et le climat de défaite avec son vieil ami Théo. 

Le travail sur les décors est également une réflexion sur l’opposition entre l’idéal romanesque et le présent sombre qui guide le film. Les ténèbres, un décor studio boueux et des matte-painting accentuant les visions de désolation bénéficient de l’inventivité d’Alfred Junge pour nous montrer le théâtre de la guerre. La démesure d’un intérieur d’église fige la rencontre de Blimp avec Barbara et perpétue son obsession. Le verdoyant Yorkshire qui voit s’épanouir leur romance est décuplé par le technicolor subtil de George Perinal. Le contexte fragilisant la relation Blimp/Théo est brillamment traduit formellement aussi. Le cadre élégiaque et musical des retrouvailles ne fera pas oublier qu’il se déroule dans un camp de prisonnier et suscite alors la froideur de Théo. Enfin la réconciliation aura lieu dans une sorte de mausolée de cet Ancien Régime, la salle à manger de Blimp qui présente Théo à un groupe d’amis militaire de haut rang. Tandis qu’ils rassurent Théo dépité sur le comportement de l’Angleterre vis-à-vis de l’Allemagne, ce dernier n’est pas dupe et voit déjà la misère et les dérives à venir de sa patrie. La guerre et l’ère des gentlemen semblent bien révolues et s’arrêtent désormais à des mots auxquels on ne croit plus. 

La mélancolie domine ainsi la dernière partie contemporaine. Blimp et son esprit chevaleresque est un anachronisme face aux méthodes déloyales de l’ennemi nazi, ce qu’il comprendra par son éviction en douceur et son incrédulité face à la roublardise des jeunes turcs n’ayant cure que « la guerre commence à minuit ». Le visage de Deborah Kerr est à la fois celui du souvenir et de cette jeunesse qui le dépasse, l’actrice incarnant pour conclure Angela, chauffeur de Blimp. Le personnage de Théo se montre tragique et bouleversant pour exprimer les épreuves qu’il a surmontées (incroyable prestation d’Anton Walbrook dans la confession où il narre comment il a tout perdue dans cette Allemagne nazie) sa lucidité et surtout son amour pour sa possible patrie d’adoption (où l’on devine encore plus la voix d’Emeric Pressburger). 

C’est donc lui, le refugié allemand, qui devra ouvrir les yeux de son ami anglais et lui faire comprendre que pour vaincre la Bête nazie, le code d’honneur n’a plus lieu d’être – élément qui fera parmi d’autres grincer les dents de Churchill. Powell articule ce cheminement en amont, tissant une mélancolie des figures amusantes d’antan (l’ellipse sur les trophées de chasse ne vient plus combler le vide d’un chagrin d’amour de jeunesse mais sur le deuil de son épouse pour notre héros) et la redite de la conclusion par rapport  l’ouverture ne prête alors plus à rire en ayant suivi le parcours de Blimp au fil de ces quarante années. Acceptant sa nature de fossile, le vieillard en souvenir du chien fou qu’il fut va même se montrer bon perdant et inviter à dîner son vainqueur. C’est pourtant bien la tristesse de la conscience du temps qui passe - même quand il emprunte les traits magnifiques de Deborah Kerr - qui imprégnera par-dessus tout cette magnifique conclusion.

Trop universel en ces ères manichéennes, le film sera incompris à sa sortie et sera longtemps uniquement visible dans une version amputée de 20 minutes et à la narration chronologique qui en enlève la portée. Il faudra attendre les années 80 et une restauration dans sa version d’origine pour en refaire un des plus beaux et poignants films de Powell et Pressburger.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

 

dimanche 3 janvier 2016

Je sais où je vais - I Know Where I'm Going, Michael Powell et Emeric Pressburger (1945)

Joan Webster, fille d'un employé de banque londonien, décidée depuis l'enfance d'avoir un jour beaucoup d'argent annonce à son père qu'elle va se marier à un homme qu'il n'a jamais vu, Sir Robert Gellinger, un industriel ayant fait fortune dans les produits chimiques. Elle doit le rejoindre sur l'île de Kiloran, située dans les Hébrides, en Écosse, pour l'épouser. Le soir de son arrivée, à Port Erraigh, sur l'île de Mull, dernière étape avant d'embarquer pour Kiloran, le brouillard la contraint de rester avec un jeune officier de la marine en permission, Torquil Mac Neil.

Michael Powell tout au long de sa filmographie exprima un regard d’anthropologue sur des contrées isolées et ses habitants, s’interrogeant à la fois sur leur possible fermeture au monde mais également la richesse qui pourrait imprégner les citadins à leur contact. À l'angle du monde (1937) inaugure cette thématique avec le récit des habitants d’une île des Hébrides s’interrogeant sur la perte de ses traditions alors que certains envisagent de la quitter pour gagner leur vie. A Canterbury Tale (1944) développait la question tout en maintenant la dimension ancestrale/mythologique, fustigeant l’insularité anglaise dans tout ce qu’elle peut avoir de repli sur elle-même tout en vantant cette culture quand elle daignait s’ouvrir à la l’autre. Dans une veine plus flamboyante ce sera l’incapacité des « étrangers » à s’imprégner des lieux investis qui causeront la perte des religieuses dans une Inde de fantasme sur Le Narcisse Noir (1947) tandis que l’hésitation entre deux mondes perdra Jennifer Jones dans La Renarde (1950). 

Je sais où je vais est une des plus belles réussites des Archers dans cette veine, la dernière en noir et blanc de Powell et Pressburger qui attendait le retour des équipements technicolor réquisitionnés pour s’attaquer à Une Question de vie ou de mort (1946). Le film part d’un postulat qu’imagine Emeric Pressburger, une jeune femme cherche à se rendre sur une île et alors que sa destination est à portée de regard elle ne parviendra jamais à s’y rendre. Le tout est de broder autour de cela et Pressburger signera en cinq jours un scénario magistral. La scène d’ouverture dresse avec humour la personnalité de son héroïne Joan Webster (Wendy Hiller), une jeune femme déterminée qui dès l’enfance aura su prendre les chemins les plus directs pour nourrir ses désirs et son ambition.

C’est tout naturellement ce qui la guide lorsqu’elle se rend sur l’île de Kiloran (dans les Hébrides en Écosse) pour y épouser un riche industriel. Powell moque visuellement l’urgence du tempérament de Joan en multipliant les effets durant son trajet comme ce chapeau haut de forme se confondant en fondu avec la cheminée d’une locomotive ou le parcours du train en accéléré dans un montage hypnotique. Cette marche en avant s’interrompt pourtant lors de la dernière étape, le brouillard la coinçant sur l’île de Mull. Au contact de Torquil Mac Neil, jeune officier en permission et originaire de Kiloran, Joan va voir ses sentiments et idéaux ébranlés au contact des autochtones et de leur mode de vie simple.

A Canterbury Tale avait été un échec commercial car son message trop philosophique était resté incompris. Je sais où je vais s’avère plus accessible en prenant l’argument d’une romance naissante pour exprimer les mêmes idées. Se confrontant à la nature pittoresque des locaux, Joan constate progressivement le fossé qui la sépare d’eux. Son attitude distante se heurte ainsi aux personnalités pittoresques rencontrées. C.W.R. Knight incarne ainsi un exubérant éleveur de rapace tandis que Pamela Brown dégage une fascinante présence en âme solitaire semblant faire corps avec cet environnement sauvage et ses créatures. On s’amusera aussi de ce trajet où l’héroïne surprend la discussion de locaux sur son futur époux, moquant la façon dont il s’est construit artificiellement un quotidien (se construire une piscine, se faire livrer du saumon depuis le continent) reproduisant sa vie urbaine quand tous les éléments (la mer pour nager comme pour pêcher) sont à portée de main. Enfin le clivage de classe, ultime élément de séparation, s’exprimera lors d’une discussion radio ou tout le mépris des anglais nantis pour ces écossais à l’existence archaïque se traduit par le ton arrogant du fiancé (qui demeurera invisible jusqu’au bout).

Joan aura beau feindre l’indifférence face à la magie des lieux et ces propres sentiments, elle est sous le charme de cette vie simple, de ces paysages à la beauté indomptés et de ce climat tempétueux. Et surtout elle se sent succomber à celui qui l’y initie et incarne au mieux ces aspects, Torquil Mac Neil. Ne sachant faire face à ce bouleversement de son pragmatisme, de son matérialisme citadin et moderne, elle ne verra d’autre issue que la fuite constamment contrariée par une nature plaçant brouillard puis tempête sur son chemin. 

Wendy Hiller (remplaçant Deborah Kerr initialement envisagée) est merveilleuse avec ce personnage dont la superficialité s’estompe, dans une lutte constante entre l’appel soudain de ses sens et celui de ses ambitions qui a jusque-là régit sa vie. En arrêtant de courir, Joan se rend soudain compte qu’elle a besoin d’autre chose sans oser se l’avouer. Les scènes où elle prie et invoque les superstitions locales pour partir au plus vite sont d’une rare force, le regard implorant de Wendy Hiller trahissant sa peur de succomber.

Ce parcours initiatique s’inscrit à travers le folklore et le mythe. L’appel de la gaieté simple lui fera préférer les noces de diamants d’un jardinier baignant dans les danses traditionnelles et le son des cornemuses plutôt que l’ennuyeuse partie de bridge envisagée par les amis snob de son mari. Il faut dire que la séquence aura été sublimement amenée par l’évocation les yeux brillants des fêtes de sa jeunesse par Mme Crozier (Nancy Price), les sons de cornemuses semblant surgir du passé par l’exaltation de son récit avant que la séquence suivante ne nous introduise aux vraies festivités. C’est là que l’amour naissant de Wendy et Torquill se révèlera (Torquill avouant ses sentiments au travers d’un chant traditionnel) mais c’est bien par le mythe qu’il s’épanouira. Le récit évoque plusieurs légendes celtiques où les sentiments auront été malmenés, ne trouvant leur assouvissement ou pertes que par un triomphe sur les éléments. 

C’est bien sûr la malédiction des Kiloran que Torquill n’ose défier ou celle de ce prince norvégien forcé de s’accrocher à la rive à l’aide d’un cordage « pur » pour gagner sa belle. Joan affrontera ses sentiments contradictoires sous la forme du mythique maelstrom marin de Corryvreckan, où en refusant d’être emporté par lui elle s’écarte d’un destin facile. Torquill lors du beau final voit également sa « malédiction » concrétiser son vœu le plus cher, Powell pliant à chaque fois la manifestation du mythe et de la légende à l’humain maître de son destin. Ce sera dans le tumulte des eaux pour le tempérament indécis et passionné de Joan et dans les ruines d’un château pour l’épicurien et flegmatique Torquill. La bonhomie et le charme rustique de Roger Livesey (remplaçant James Mason qui renonça au rôle à quelques semaines du tournage) font merveille pour exprimer la nature paisible et romantique du personnage, ne s’emportant que lorsque son cœur s’emballe.

Le tournage fut un véritable défi, l’esprit aventureux de Powell l’amenant à capturer au plus près la vérité de ces contrées sauvages. La beauté des Highlands est saisie avec une rare puissance évocatrice, toujours liée aux émotions profondes des personnages. La photo contrastée d’Erwin Hillier les baigne dans des paysages à l’imagerie tout autant naturaliste que légendaires, plaçant leurs silhouettes en ombres chinoises au sein de panorama aux compositions de plan somptueuses. Certains tours de force seront même invisibles : Roger Livesey engagé dans une pièce à Londres fut absent du tournage sur l’île, une foule d’astuces (doublures pour les scènes à distances, tournage studio pour les scènes d’intérieur et raccord savamment exécutés pour certaines transitions) entretenant intacte l’illusion. La séquence du maelstrom tient quant  à elle autant du tempérament casse-cou de Powell (allant faire ses prises de vue en s’approchant au plus près d’un vrai tourbillon) et de l’ingéniosité des techniciens anglais de l’époque avec certaines vues reconstituées en studio que le réalisateur aura la surprise amusée de retrouver dans des livres de géographe renommés.

La force du mythe ancestral se confond avec l’immédiateté du sentiment amoureux lors de la magnifique conclusion. Le son des cornemuses semble fêter un Torquill ayant su affronter son passé mais cette musique s’inscrit dans un réel qui lui annonce un bonheur plus concret, l’enchaînant à son aimée et à la légende des lieux. 

Sorti en dvd zone 2 français à L'Institut Lumière

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