Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 21 octobre 2015

La Corruption - La Corruzione, Mauro Bolognini (1963)

Après des études dans un pensionnat suisse, Stefano Mattioli, adolescent timide et sensible, se destine à la prêtrise. Mais alors qu'il est sur le point de l'annoncer à son père, Leonardo, grand éditeur milanais, ce dernier lui fait part de son souhait de voir son fils lui succéder à la tête de l'entreprise. Lorsque Stefano assiste à une entrevue difficile entre son père et un jeune magasinier accusé d'un vol qu'il n'a pas commis, il découvre le vrai visage de son père.

La Corruption prolonge la veine sociale initiée par Mauro Bolognini au contact de Pier Paolo Pasolini. Après des débuts impersonnels durant les années 50 dans le registre de la comédie populaire (mais qu’il rehaussait toujours de sa maîtrise formelle) la rencontre avec Pasolini entremêla propos engagé et visuel puissant, la connaissance des mœurs urbaines de Pasolini s’articulant au sens du drame de Bolognini dans le diptyque romain Les Garçons (1959)/ Ça s'est passé à Rome (1960) ainsi que dans Le Bel Antonio (1960). Cette veine sociale se prolongerait donc même quand Bolognini aborderait enfin son registre privilégié du film en costume dans La Viaccia (1961) et donc dans le registre contemporain de La Corruption. Le film peut se voir comme une sorte de pendant plus incarné de Prima della rivoluzione (1964) de Bernardo Bertolucci, le questionnement de ce dernier se perdant dans un style trop précieux et référencé. Les deux films dépeignent un jeune héros idéaliste qui va se confronter à la fin des utopies. Chez Bertolucci il s’agira de la vacuité des idéaux politiques et plus précisément marxistes que reniera un personnage superficiel et vaniteux.

Mauro Bolognini aborde la question dans un registre plus existentiel. Au sortir de ses études, le jeune Stefano (Jacques Perrin) désire embrasser une carrière de prêtre quand la logique voudrait qu’il reprenne la succession de son père Leo (Alain Cuny) riche éditeur milanais. Dès la scène d’ouverture les interrogations à venir sont posées avec le discours du doyen et Bolognini démarque Stefano du monde qui l’entoure. La caméra scrute dans un même mouvement les lycéens rigolards et trépignants avant les vacances quand Stefano, visage juvénile et innocent est isolé en gros plan, calme et stoïque. Les idéaux paraissent vide de sens et le catholicisme désuet va au culte de l’argent, du pouvoir et du profit qu’exprime cette Italie de la bulle économique. Ceux qui refusent cet état de fait sont perdus, que ce soit dans une prison mentale hypocondriaque comme la mère hospitalisée perpétuelle ou bien sûr Stefano qui va payer cher son idéalisme et sa foi. Bolognini montre en plusieurs temps ce pouvoir implacable d l’argent, subtilement, insidieusement puis de façon crue au final. 

L’autorité de chef d’entreprise se manifeste ainsi au départ dans l’injustice avec cet employé injustement accusé de vol et forcé de rembourser une somme qu’il n’a pas. Dépité par la vocation ecclésiastique de son fils, Leo va l’en détourner le temps d’une croisière où le garçon sans expérience résistera difficilement aux charmes de la belle Adriana (Rosanna Schiaffino). Fille légère se donnant au plus offrant, elle explique sans honte l’expression de son amour intéressé pour les hommes qui la courtise à un Stefano dépité mais néanmoins troublé. La scène où il cède à ces instincts est un moment érotique et dramatique d’une rare intensité, magnifiquement filmé par Bolognini. 

Perturbé par une dispute avec son père, Stefano se réfugie à la salle de bain où se trouve une Adriana dévêtue et sortant de la douche. Le corps nu laisse deviner ses promesses de voluptés, entraperçues dans le reflet d’un miroir embué par Stefano. Lorsqu’un bout de serviette tombe, les sens du jeune homme se déchaînent et il doit s’abandonner à une Adriana triomphante. Le problème de notre héros est de ne pas avoir expérimenté le monde et ses tentations dans sa pension suisse, rendant ses velléités chastes vaines face à la première épreuve. La gestuelle maternelle d’Adriana trahit également un manque plus profond chez Stefano ne connaissant que la brutalité du modèle paternel.

Dès lors une fois commis l’irréparable, le sacerdoce de ce personnage en quête de perfection est mis à mal. Bolognini dessine la prison dorée qui le fera rentrer dans le rang de manière symbolique (le père bloquant sa fuite à la nage) et manifeste en le confrontant à ses contradictions pour le ramener dans le giron de l’héritage familial. On s’attend à un final  cinglant (façon Prima della rivoluzione justement) mais Stefano st trop pur pour rentrer dans le rang aussi lâchement. Un ultime rebondissement cinglant exprimera la profonde inhumanité de cette société où tout se monnaie, y compris la bonne conscience avec la vraie nature de l’intellectuel de gauche Morandi (Filippo Scelzo). 

Quel choix alors pour Stefano. Accepter la réalité de ce monde cynique et en prendre sa part ou se réfugier dans des utopies auxquelles il ne peut plus souscrire (par faiblesse de l’attrait charnel avec la religion) ou dont il a pu constater l’hypocrisie avec la gauche bienpensante ? Le film se conclut sur ce dilemme cruel tout en nous en donnant subtilement le vainqueur. La dernière scène se passe dans une sorte de boîte de nuit à ciel ouvert où chacun entame une sorte de danse contemporaine où chacun s’exécute dans son coin, sans partenaires et sans un regard pour le voisin. S’amuser et profiter du moment pour son seul plaisir sans se préoccuper d’autrui, tel est la promesse du futur qu’annonce Bolognini dans cet épilogue faussement enjoué… Tous ces éléments allaient nous mener vers Chronique d'un homicide (1972), conflit des générations bien plus brutal au coeur des Années de Plomb et un des meilleurs film de Bolognini.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo 

samedi 17 décembre 2011

Quinze jours ailleurs - Two weeks in another town, Vincente Minnelli (1962)


L'acteur Jack Andrus vient de séjourner trois ans en "maison de repos", suite à des crises d'alcoolisme répétées l'ayant mené à des excès. Il reçoit un télégramme de son ami, le réalisateur Maurice Kruger : celui-ci l'invite à passer quinze jours à Rome, sur le tournage de son nouveau film. Andrus s'y rend, pensant obtenir un rôle important. Mais Kruger, le jugeant imprévisible, ne lui confie qu'un modeste travail...

Dix ans après son classique Les Ensorcelés, Minnelli réalisait avec Quinze jours ailleurs une sorte de suite/variation sur le même thème fort singulier. On pourrait comparer la différence entre les deux films de la même façon que Sunset Boulevard et Fedora de Wilder avec cette idée que le traitement d'un thème similaire par un même auteur à des stades différents de sa vie et sa carrière donne un résultat bien opposés.

Pour Wilder cela se manifestait par un intrigue référentielle posant un regard noir sur Hollywood par la vision de destins brisés pour les déchus de l'industrie avec la pathétique Gloria Swanson. Fedora avait une idée semblable sauf que cette fois le réalisateur sur déclin s'identifiait plus à ses fossiles inadaptés, ce qui donnait un tout autre film. Dans un premier temps on peut penser que Quinze jours ailleurs suit cette voie avec une vision qui semble plus sombre et désespérée en tous points que The Bad and the Beautiful la couleur et le scope marquant d'emblée la différence.

Kirk Douglas, vrai force de la nature dans le film de 1952 est ici un homme psychologiquement fragile dont la carrière a été stoppée par les excès divers et les déconvenues conjugales avec son ex épouse Carlotta (Cyd Charisse). L'appel de son vieil ami réalisateur Kruger (Edward G. Robinson) le convoquant sur un tournage semble être l'ultime chance de se relancer. Ce déplacement du cadre en Europe est également un symbole d'une magie disparue. Le système studios de l'âge d'or amorce déjà sa chute avec une manière de faire des films changeante et toute une culture et un type d'artiste disparaissant avec.

Le producteur exalté incarné par Douglas dans Les Ensorcelés laisse place ici à un nabab sans vision et uniquement préoccupé par le dépassement de budget. Là encore une réalité amère se révèle avec autrefois des producteurs qui même dans l'erreur et l'abus de pouvoir cherchait malgré tout à délivrer le meilleur film possible pour aujourd'hui laisser place à des mécènes avec le seul profit comme motivation.

Le personnage d'Edward G. Robinson traîne son spleen et réalise sans entrain cette commande pour survivre financièrement dans ce milieu qu'il ne reconnaît plus. Le summum de cette nostalgie et mélancolie est atteint lors de la scène où tous les personnages sont installés en projection pour regarder un passage des Ensorcelés, emblématique de cet âge d'or.

Si cette facette nostalgique est incontestablement présente, on aurait tort d'y résumer le propos du film qui est bien plus tourné vers l'avenir qu'il n'y paraît. Les Ensorcelés est un film qui n'existe que par et pour le cinéma, par la manière stylisée qu'a Minnelli de raconter son histoire et par les liens des personnages qui se désagrègent dès qu'ils s'échappent du milieu. Quinze jours ailleurs est bien différent, hormis la scène de tournage à l'arrivée de Kirk Douglas en début de film la première heure est totalement dépourvue des nombreux passages décrivant l'envers du décor qui truffent Les Ensorcelés.

A la place, une narration bancale et laborieuse montrant l'errance mentale de Jack Andrus (Kirk Douglas), le couple brisé d'Edward G. Robinson et la nature autodestructrice de l'espoir déçu joué par George Hamilton. The Bad and the Beautiful voyait ses héros s'élever au sommet de la profession mais rater tout le reste, à l'inverse ici Minnelli les force à se reconstruire pour redevenir ce qu'ils ont été ou aspirer à ce qu’ils pourraient être.

Pour Kirk Douglas, ce sera une belle histoire d'amour avec une jeune italienne (superbe Dahlia Lavi) qui va refréner ses angoisses et Minnelli de délivrer de radieuses séquence romantiques dans une Rome entre fantasme et réalité bruyante. Le plus beau moment dans cette veine serait sans doute celui où Douglas ébranlé par un appelle de son ex-femme (Cyd Charisse d'une sensualité décadente ravageuse) constate alors qu'il la croyait partie la présence de Dahlia Lavi dans sa chambre.

Celle-ci en un regard tendre l'apaise et ne quittera plus la pièce. Pour George Hamilton, on a des séquences miroir au Ensorcelés où Douglas tente de relancer sa star en le provoquant à la manière de Lana Turner poussée dans ses derniers retranchements. Cela se fera en deux temps, Douglas encore trop friable échouant au départ puis la confiance en lui retrouvée ranimant la flamme chez son interprète.

Pour un film supposé tourné vers le passé, c'est pourtant celui qui en est le plus représentatif qui s'avérera le personnage le plus négatif avec Edward G. Robinson. Douglas ragaillardi, l'ode au cinéma peut reprendre ses droit lors de splendides scènes de tournages et aux désirs d'un seul homme dans Les Ensorcelés, l'avancée du travail se fera désormais sous le signe de la collaboration collective.

Kirk Douglas sera en dix ans passé du démiurge tout puissant et tyrannique à l'aspirant réalisateur qui fait confiance à son équipe, faire part de ses doutes (tout en sachant cajoler ou coller un coup de pied aux fesses de sa star féminine capricieuse ) et s'assurant ainsi la confiance de tous. Le double du Jonathan Shields des Ensorcelés c'est finalement Robinson et son attitude ambivalente, éveillant le talent ignoré de Douglas pour la réalisation mais prêt à le broyer de son lit d'hôpital quand il voit les lauriers et le pouvoir lui échapper.

Le film s'avère passionnant par ce retournement thématique magistral et finalement logique puisque contrairement à Wilder sur Fedora Minnelli est lui encore en pleine possession de ses moyens et signe même cette même années 1962 l'excellent Les Quatres Cavaliers de l'Apocalypse. Quinze jours ailleurs est donc aussi réussi que son prédécesseur mais plus difficile par cette extravagance dans la noirceur comme le plan séquence cathartique dans la voiture qui renvoie à la même scène traumatisante avec Lana Turner dix ans plus tôt.

La différence entre la finalité des deux scènes visuellement proche est aussi celle entre les films aux thèmes faussement identiques. En 1962 Kirk Douglas roule à toute allure pour définitivement se débarrasser de ses démons quand Lana Turner fait de même pour s'abandonner à eux. En 1952 le cinéma était plus grand que la vie et dix ans plus tard Minnelli nous rappelle que c'est aussi et surtout grâce aux hommes (et non plus l'homme, la tirade de Douglas à Hamilton lui disant de ne plus dépendre de personne et de croire en lui) qui s'y adonnent avec passion.

Sorti en dvd zone 1 dans la collection Warner Archives et comme toujours dans celle-ci c'est sans sous-titres.