Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 23 mars 2015

Heavens Above - John et Roy Boulting (1963)

Un aumônier de prison, un peu naïf mais bienveillant, est nommé pasteur à la place d'un ecclésiastique de la haute société. Sa croyance reposant sur le pardon et la charité, le met en contradiction avec les habitants de la ville. Toutes ces bonnes œuvres vont engendrer des complications.

Heavens Above vient conclure le grand cycle de comédie des frères Boulting qui tout au long des années 50 passèrent au vitriol différents pans de la société anglaise avec un mordant certain. Ce regard acide se manifesta dès les premières œuvres des cinéastes, fustigeant l’isolationnisme anglais dans Thunder Rock (1942) et dressant un portrait très sombre de l’Angleterre d’après-guerre dans Le Gang des tueurs (1947). C’est cependant lorsqu’ils se mettront à la comédie que le succès se fera immense et la critique plus cinglante encore. La corruption, la bêtise et le corporatisme d’institutions emblématiques passent ainsi sous le regard impitoyable du duo dans un grand éclat de rire : l’armée dans Ce sacré z'héros (1956), le syndicalisme dans Après moi le déluge (1959), la justice avec Ce sacré confrère (1957) et enfin la diplomatie sur Carlton-Browne of the F.O. (1959). Dans chacun des films, le schéma est le même et voit un naïf voire benêt intégrer ces institutions et y semer la zizanie par son innocence et sa méconnaissance de leur système corrompu. Heavens Above fonctionne selon la même structure mais la satire semble cette fois avoir laissé place à une plus grande noirceur. En apparence le scénario s’attaque certes à l’église mais dresse finalement un regard profondément désabusé sur la nature humaine.

La scène d’ouverture nous présente la ville imaginaire d’Orbiston Parva, un microcosme reflet d’un monde où toute spiritualité a disparu. La voix-off d’entertainer nous présentent les vrais dieux qui régentent la cité, ceux du capitalisme. Les symboles de ce capitalisme reprennent à des fins publicitaires les préceptes religieux, la Sainte Trinité devenant les trois vertus de l’antidépresseur Tranquilax et le paradis n’étant convoqué que pour se porter chance à la loterie locale. Les églises de la région ont intégrées ce principe et se livrent une féroce concurrence, entre la fibre nationaliste de l’église anglicane ou celles prônant la religion punitive promettant l’enfer au pêcheur, les créneaux sont nombreux. 

L’idolâtrie concerne plutôt les nantis locaux, la famille Despard qui a truffée la ville de reliques de leur glorieux passé. Un « messie » désintéressé va pourtant venir troubler cet ordre établi, John Smallwood (Peter Sellers). Homonyme d’un collègue initialement destiné à ce presbytère, Smallwood va donc passer d’aumônier de prison à ecclésiastique de cette ville bourgeoise. Tout est fait pour souligner la nature humble de Smallwood, l’ensemble du film constituant un chemin de croix amusé puis violent destiné à appuyer sa « sainteté ». Arrivé à la gare sous une pluie torrentielle, c’est un camion poubelle qui le ramène à sa nouvelle demeure. Ayant glissé dans un tombeau fraîchement creusé, c’est également crasseux qu’il se présentera au très snob comité de la paroisse. Smallwood n’a pourtant que faire de ces signes extérieurs, ce qui l’intéresse est de révéler le meilleur de l’âme de ses paroissiens.

La première partie conjugue les premières actions de Smallwood et la réaction outrées de l’institution religieuses embourgeoisée et corrompue tentant de l’éliminer. Dénonçant l’égoïsme de ces concitoyens, Smallwood choque en nommant un noir bedeau ou en installant chez lui une famille de miséreux menacée d’expulsion. Les manœuvres de l’église – menées un Cecil Parker symbole de cette corruption et ayant nombres de réplique savoureuse – et leur échec seront sources de gags et quiproquos  mémorable dont les Boulting ont le secret. Le sacerdoce de notre héros bouscule alors simplement l’église mais va bientôt ébranler la société tout entière, lui causant alors de vrais ennuis. L’altruisme et la générosité ne font pas bon ménage avec le monde capitaliste, Smallwood par distribution de denrées gratuites pour les démunis bouleversant l’économie locale. Il en menace même les fondements puisque l’arrogante Lady Despard (Isabel Jeans) touchée par la grâce va dilapider son patrimoine pour ces bonnes œuvres, la vente de ses actions provoquant la méfiance des marchés.

Le film évite pourtant cette dualité réductrice, le dessein de Smallwood ne pouvant réussir dans un monde où la corruption et l’individualisme dépasse la dimension même de classe sociale pour n’être qu’un mal généralisé. La famille Smith recueillie par notre héros s’avèrera une bande filous « affreux, sales et méchants » vivant aux crochets des aides sociales, toujours prêtes pour un mauvais coup et surtout au détriment de leur bienfaiteur. La générosité de Lady Despard reposera plus sur l’espoir d’un au-delà que  sur un réel souci des autres. L’analogie entre la tendresse qu’elle donne à ses chiens et les sans-abris -  eux-mêmes crasseux, profiteurs et anonymes - qu’elle loge est d’un terrible cynisme. Smallwood n’avait pas prévu la nature profondément mauvaise de l’Homme, indifférente à son milieu. 

Le cadre même de cet esprit de bienfaisance s’avère ainsi gangréné par la malveillance ordinaire : les ménagères se crêpent le chignon pour des victuailles gratuites sous une bannière « Aimez- vous les uns les autres », les Smith escamotent la marchandise en vue de marché noir et les familles riches envoient leur chauffeur en guenille pour profiter de l’aubaine. Alors que dans les productions Ealing les singularités d’une communauté en faisait une entité unie face au monde extérieur, l’esprit altruiste de Smallwood isole la ville et divise ces habitants rattrapés par la loi du marché. Dès lors les anciennes divisions et l’intolérance ordinaire s’en trouvera exacerbée, « l’autre » quel qu’il soit étant toujours le responsable idéal.

La satire s’estompe pour le vrai pamphlet, le rire laissant place au dépit – Ian Carmichael habituel benêt/naïf des Boulting n’a du coup qu’un rôle fugace, incarnant l’autre Smallwood plus conciliant. La prestation de Peter Sellers sauve pourtant l’ensemble du nihilisme qui guette l’ensemble. On se souvient souvent de l’acteur pour ses prestations comiques schizophrènes – Lolita, Docteur Folamour – mais il sut souvent, notamment chez les Boulting composer des prestations dramatiques habitées à comme l’ouvrier syndicaliste de Après moi le déluge. Ici il se déleste de tout artifice pour une interprétation réellement sincère. Le comique naît de son optimisme béat face à la corruption ambiante et l’émotion persiste également par sa bienveillance inébranlable envers son prochain pourtant si décevant – ce sourire retrouvé dans sa demeure mise à sac simplement en ramassant le jouet oublié d’une fillette. 

La perte de son père en 1962 et les discussions avec un prêtre qui s’ensuivirent auraient orienté cette option de jeu chez Peter Sellers qui tient l’un des rôles les plus touchant de sa carrière. La dimension  christique de Smallwood va se poursuivre sans le décalage comique initial. Faisant à une foule haineuse refusant le message d’entraide qu’il lui offre, Smallwood sera lynché mais aura aussi littéralement droit à son Ascension dans une conclusion surprenante. L’humour plus diffus laisse ainsi place à une profondeur et une émotion plus marquée qu’auparavant, les Boulting signant un pendant anglais plus désabusé de L’Extravagant Mr Deeds –autre bienfaiteur rejeté – de Frank Capra. Un de leurs meilleurs films.

Sorti en dvd zone 2 chez Tamasa

Extrait


dimanche 29 septembre 2013

Ultimatum - Seven Days to Noon, John et Roy Boulting (1950)


Un scientifique anglais s'échappe d'un centre de recherche en emportant une bombe atomique. Dans une lettre qu'il envoie au Premier Ministre britannique, il menace de réduire à néant le centre de Londres si, dans un délai d'une semaine, le gouvernement n'annonce pas la fin des recherches dans le domaine. Des agents spéciaux de Scotland Yard essayent de dénicher et d'arrêter le savant fou, avec l'aide du futur beau-fils de l'assistant de ce dernier.

« Notre monde est menacé par une crise dont l'ampleur semble échapper à ceux qui ont le pouvoir de prendre de grandes décisions pour le bien ou pour le mal. La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. Détourner cette menace est le problème le plus urgent de notre temps. »

« J’ai fait une grande erreur dans ma vie, quand j’ai signé cette lettre. » 

Ces deux phrases que l’on doit à Albert Einstein –la seconde évoquant la lettre qu’il envoya à Roosevelt et qui déclencha le Projet Manhattan débouchant sur la première arme atomique avec les conséquences que l’on sait- s’inscrivent parmi les nombreuses sorties pacifistes qu’il fit durant l’après-guerre, regrettant amèrement le climat de menace sourde dans lequel ses travaux avaient plongés le monde. Cela résume parfaitement le postulat de cet Ultimatum s’inscrivant encore dans la veine sérieuse des frères Boulting (qui contrairement à d’autres films où ils se répartissent les rôles co réalisent réellement ici) mais annonce déjà la virulence caustique des œuvres à venir des années 50. Imaginons donc si Albert Einstein, plutôt que par la parole pacifiste avait carrément menacé les autorités pour stopper l’usage de l’arme nucléaire. C’est ce qui se déroulera ici lorsque le professeur Willington (Barry Jones) disparait avec une bombe atomique tout en adressant une lettre ultimatum au Premier Ministre où il menace de faire exploser l’engin au centre de Londres si le gouvernement ne renonce pas à ses recherches dans le domaine.

Le traumatisme d’Hiroshima aura fait fleurir nombre de fables alarmistes durant les années 50, particulièrement du côté de la science-fiction mais aussi du mélodrame avec Le Dernier Rivage de Stanley Kramer (1959) avant que Kubrick n’emmène le constat du côté de la farce avec son Docteur Folamour lors de la décennie suivante. Point d’éléments d’anticipation, de velléités spectaculaire ou même de grands message pacifiste dans Ultimatum où les Boulting dresse un état du monde en scrutant celui qu’ils connaissent le mieux, l’Angleterre. Ultimatum est un grand film sur la peur et les différentes formes qu’elle peut emprunter. Il y a d’abord la peur d’un homme dont cet état du monde dont il se considère responsable par ses recherches sombre peu à peu dans la dépression et l’aversion de son travail. 

Barry Jones, mine frêle et regard anxieux exprime à merveille cette anxiété latente d’un Willington perdant pied avec la réalité et sombrant dans la paranoïa. C’est d’ailleurs finalement lui le personnage le plus humain et fouillé dans une œuvre finalement assez froide où chaque protagonistes est restreint à sa fonction (militaire, policier) dans le récit. On adopte ainsi réellement le point de vue d’un homme à l’équilibre vacillant et qui menace le monde, mais paradoxalement c’est peut-être lui le plus clairvoyant même si sa peur le pousse à une solution trop extrême.

A partir de Brighton Rock (1947), les Boulting sauront toujours regarder avec lucidité les travers de leurs pays. Cela était sous-jacent dans Brighton Rock où le héros était un monstre individualiste contredisant toute l’atmosphère d’entraide supposée animer la nation. Plus tard sous couvert d’humour des valeurs tel que l’impérialisme britannique (Carlton-Browne of the F.O. (1959)), l’armée (Private Progress (1956)) et le syndicalisme (I'm alright Jack (1959) seront  fustigées avec une rare virulence. 

En 1950 le pays se reconstruit encore des suites de six années de conflits mondial et cette époque de privations est encore dans toute les esprits. La crainte d’une guerre se prolongeant vainement avait incité les américains à commettre l’irréparable en larguant la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Un acte marquant qui éveilla diverses réactions. La peur d’une arme à la puissance dévastatrice aux mains de quelques illuminés au moindre conflit pour le personnage du professeur Willington. A l’inverse, une solution radicale à toute forme de menace pour une frange moins réfléchie de la population. 

C’est à elle que se confronte Willington lors de sa cavale, notamment lors de cette échange dans un pub où un consommateur aviné regrette de ne pas avoir eu l’arme en 1939 sans quoi l’Allemagne Nazie aurait été rasée aussi sec. Ce climat de suspicion s’exprime également  par des comportements individuels tel que cette logeuse dénonçant Willington à la police non pas parce qu’elle a reconnu le fugitif mais car elle le prend pour un tueur. C’est cette même peur sourde rongeant un soldat qui le fera abattre un Willington désarmé lors du final.

Les échanges d’une population traumatisée et l’imagerie de l’évacuation londonienne lors de la dernière partie renvoient constamment à la douloureuse période du Blitz où la ville était en constant état de siège sous les bombardements allemands. La mise en scène se fait tout à la fois étouffante et ample avec ces vues impressionnantes d’un Londres désert et fantomatique, comme si l’apocalypse était effectivement déjà passé. 

Les Boulting montrent une Angleterre populaire lasse et usée qui n’est plus prête à faire les sacrifices d’alors. La frange sociale plus élevée représentée par le professeur Willington plus consciente de la réalité du monde n’a finalement que ce même recours à la bombe pour éveiller les esprits et éteindre son angoisse. Le passé semble un fardeau rendant le présent intenable et le futur incertain pour toute ces personnes, justifiant les idées et solutions extrêmes. 

C’est un constat fort pessimiste uniquement tempéré par l’insouciance du coquet et truculent personnage d’actrice incarné par Olive Sloane. Cette peur de l’autre et de l’avenir lui semblent étrangers (elle tendra la main à Willington et l’hébergera avant de découvrir ses sinistres projets) et son comportement lors de la scène finale est tout un symbole. Sa silhouette se perd dans le paysage urbain désert tandis que les troupes de l’armée quitte la ville sans un regard. 

Soudain tonne la sirène annonçant la fin du cauchemar. Goldie empoigne alors son chien et fait demi-tour, toute heureuse de pouvoir rentrer « à la maison ». Les Boulting semblent exprimer ce qu’ils attendent du pays à travers elle, oublier les douleurs passées et enfin aller de l’avant. Pas dans l’Angleterre craintive et recroquevillée représentée par tous les autres protagonistes du film, mais celle simple et fière qu’illustre la pétillante Goldie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait



dimanche 27 mai 2012

Thunder Rock - Roy Boulting (1942)


Un gardien de phare intrigue l'administration car il ne prend pas de vacances et n'encaisse jamais ses salaires. En fait, dans une autre vie, il fut un journaliste antifasciste mais désabusé et dégoûté par les réactions de ses compatriotes et amis européens devant la montée du nazisme dans les années 40, accepte un poste de gardien de phare à Thunder Rock. Un naufrage advint un siècle auparavant dans les parages et dont une inscription commémore les victimes, des émigrants européens, à l'intérieur du phare...

Des frères Roy et John Boulting, on retient plus aisément aujourd'hui les comédies satiriques des années 50 comme Private's Progress, sa suite I'm alright Jack ou encore Carton Brown of the F.O. où ils mettaient joyeusement en boite les travers de la société anglaise désormais considéré comme des classiques. Les Boulting débutèrent pourtant dans un registre nettement plus sérieux dans le mélodrame où ils témoignaient déjà de leur grand talent et de leurs préoccupations sociales. Ce formidable et déroutant Thunder Rock en offre une preuve des plus éclatantes.

La scène d'ouverture est d'ailleurs typique de leur humour caustique. Dans un bureau administratif social quelconque, des responsables aux échelons divers se refilent la bonne affaire en quête de galons : un gardien de phare n'a pas donné signe de vie, encaissé ses salaires ni pris de vacances depuis de nombreux mois. Un agent est dépêché sur place et le mystère s'épaissit sur le gardien par son mode de vie singulier. David Charleston (Michael Redgrave) semble en effet renforcer l'isolement naturel de sa fonction par l'absence totale du moindre élément lié à l'extérieur dans son environnement austère : pas de journal, de livre ou de radio.

Un échange vif entre Charleston et son ami et pilote Streeter (James Mason) nous éclairent sur son état d'esprit puisque notre héros a sciemment choisit de s'isoler et de fuir les affaires de ce monde où la guerre est pourtant imminente. A la place, il s'est réfugié dans le souvenir du drame survenu alentour un siècle plus tôt lorsque le navire d'immigrants anglais fit naufrage à l'approche du Nouveau Monde.

Le film est un exemple de plus des prodiges que pouvaient tirer les anglais d'un film de propagande, puisque c'est clairement ce dont il s'agit ici. Le film adapte une pièce de Robert Ardrey qui fut un grand succès public en Angleterre au contraire des Etats-Unis où elle fut jouée en premier et passa inaperçue. La pièce était une diatribe anti isolationniste incitant le pays à s'engager alors que les tensions montent en Europe avec la montée du nazisme allemand et du fascisme italien mais les USA pré Pearl Harbor n'étaient sans doute pas encore prêts à entendre le message.

Dans cette volonté de propagande, les changements effectués par les Boulting ajoutent donc des flashbacks sur le passé de Charleston où nous découvrons qu'il fut journaliste politique et couvrit la montée de tous ses extrêmes mais se confronta à l'indifférence, l'incompréhension et l'inconscience de ses concitoyens face au danger imminent.

Le message est clair entre les images d'archives de discours d'Hitler, les séquences où Charleston est malmené par des policiers fascistes italiens hostiles aux anglais et un échange absurde où les français vantent leur précieuse ligne Maginot. Les Boulting réservent cependant leur fiel pour leurs compatriotes notamment lorsque Charleston verra ses articles alarmistes altérés par ses éditeurs et surtout cette scène saisissante où dans un cinéma les actualités montrent l'invasion de la Pologne par les nazis face à un public indifférent et plus réactif à l'épisode de Popeye qui suit.

Charleston abandonne donc la lutte, laisse le monde courir à sa perte et part s'isoler en tant que gardien de phare. C'est là qu'intervient l'aspect le plus captivant du film qui ouvre clairement la voie au grand mélodrame fantastique et gothique façon L'Aventure de Madame Muir ou Le Portrait de Jennie. Dans ces films, l'intervention du surnaturel était constamment questionnée par l'équilibre psychologique des héros qui y trouvaient une béquille réelle ou imaginaire de surmonter leur fêlures.

Ici cela se manifestera par les apparitions des victimes du naufrage de 1839, vrais fantômes ou pur produit de l'imagination de Charleston. Chacune de ses figures fut à son tour amenées à défendre un idéal et y faillit cruellement. L'ouvrier Ted Briggs (Frederick Cooper) allait aux Etats-Unis pour trouver de l'or et subvenir à sa famille nombreuse, la féministe Ellen Kirby (Barbara Mullen) renonçait à ses convictions pour devenir l'une des épouses d'un mormon et le médecin Stefan Kurtz où ses innovations sur les anesthésiques étaient mal perçues.

Tout cela pourrait prendre un tour trop symbolique mais les Boulting privilégient les émotions aux idées en ajoutant à nouveaux des flashbacks à la pièce sur le passé des naufragés. Loin de surligner ou sur expliquer, ces moments renforce encore le drame et les renoncements des protagonistes en confrontant le héros au sien. Réel ou rêvé, la destinée tragique des naufragés doit l'inciter à reprendre son destin en main et se battre lui qui est toujours en vie. Voilà une formidable et poétique manière d'appel à la lutte.

Visuellement le film est d'une grande audace dans les séquences fantastiques. La mise en scène de Roy Boulting suggère subtilement la possible création de l'esprit que sont les fantômes telle cette première apparition du Capitaine Joshua (Finlay Currie) sous forme de voix, puis d'ombre et enfin de mystérieuse silhouette aux côté de Charleston installé à son bureau. Mankiewicz reprendra l'idée dans L'Aventure de Madame Muir où Rex Harrison apparaissait souvent sur le côté de Gene Tierney comme un mauvais génie issu de son inconscient.

L'agencement théâtral est aussi longuement repris, les naufragés évoluant dans le décor du phare comme s'ils se trouvaient toujours sur le navire renforçant l'idée d'espace mental confiné. Les flashbacks sur le passé de Charleston s'illustrent ainsi en fondu enchaîné tandis que ceux des naufragés sont toujours des extensions du décor par des idées de mis en scènes brillantes (mouvements de caméras, profondeur de champs nouvelle par une porte ou un objet dévoilant un autre lieu...) qui symbolisent l'altération des barrières psychiques du héros par ses découvertes façon Christmas Carol de Dickens.

Les jeux d'ombres et les cadrages obliques renforcent quant à eux l'atmosphère gothique des plus prononcées. C'est vraiment captivant de bout en bout et porté par un casting parfait. Michael Redgraves est aussi habité dans la passion que le renoncement, les naufragés sont tous également touchant dont une formidable Lilli Palmer et James Mason fait une remarquable apparition au début. Superbe film proche des meilleurs Powell/Pressburger dans l'ambition et la manière de transcender la commande d'état par un propos plus universel où le rêve et l'imagination nourrissent la détermination du réel. Le film remportera un grand succès public et critique dont assez ironiquement aux USA (car sorti au bon moment) où la pièce fut boudée.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais

Extrait


jeudi 29 mars 2012

Après moi le déluge - I'm alright Jack, John Boulting (1959)


Le naïf Stanley Windrush revient de la guerre avec une seule ambition : réussir dans les affaires. Cependant, à sa grande consternation, il s'aperçoit bien vite qu'il lui faut démarrer au bas de l'échelle et gravir les échelons un par un pour arriver à ses fins, et qu'aussi bien la direction que les syndicats se servent de lui dans leur lutte pour le pouvoir.

Les frères Boulting signent une corrosive et jubilatoire satire qui comme la plupart de leurs films met en boite la société britannique des années 50. I'm alright Jack est en fait la suite de Private's Progress que les frères réalisèrent trois ans plus tôt et les deux films sont adaptés du diptyque de roman Private Progress/Private Life écrit par Alan Hackney qui contribue également ici au scénario. Le premier film était lui une satire de l'armée et on retrouve les acteurs de ce dernier Ian Carmichael, Dennis Price, Richard Attenborough, Terry-Thomas et Miles Malleson qui reprennent leur rôle tandis que plusieurs dialogues font référence à ce précédent volet. Cette fois, ce sera le monde du travail qui sera largement égratigné.

Le film s'ouvre les images de liesse des anglais alors que se termine la Deuxième Guerre Mondiale. Parallèlement à cette joie, on assiste à la retraite du vieux magnat Sir John Kennaway (Peter Sellers grimé qui inaugure sa manie des doubles rôles) pour un repos éternel après une vie bien remplie comme nous l'explique la voix off malicieuse. On ne l'a pas encore saisi mais avec lui c'est toute la volonté de travail et d'abnégation du peuple britannique qui s'envole aussi comme l'illustre la séquence suivante. Une ellipse nous amène au début des années 50 et si la voix off continue à vanter ironiquement les mérites du travail, les images la contredisent avec une caméra qui passe de paysage industriel fait de cheminée d'usine à... la campagne d'un camp de naturiste oisif !

On découvre alors notre héros, Stanley Windrush (Ian Carmichael) jeune homme désireux de faire carrière dans le monde de l'industrie. Seulement Stanley est un benêt doublé d'un gaffeur compulsif et les premiers entretiens ne se passent pas exactement bien, entre un entretien chez un fabricant de lessive où il pose toute les questions qui fâchent et surtout un hilarant passage dans une biscuiterie où seront causés pas mal de dégât. Dépité, Stanley est alors contacté par son oncle Bertram Tracepurcel (Dennis Price) et son ancien camarade de régiment Sidney De Vere Cox (Richard Attenborough) pour venir apprendre le métier en tant que simple ouvrier dans leur usine de fabrication de missile. L'acte est moins noble qu'il n'y paraît puisqu'ils comptent sur Stanley pour venir semer la zizanie malgré lui parmi les syndicats tatillons et leur permettre de faire une plus-value alléchante sur une de leur affaire en cours.

Si les patrons en prennent pour leur grade par leur avidité et leurs manipulations, le script réserve tout son fiel au monde syndical. Le naïf Stanley découvre ainsi des pratiques étranges entre les parties de cartes derrière les containers en pleine journée de travail, un directeur d'usine planqué (Terry-Thomas habitué des Boulting) et peu regardant qui cède au moindre caprice du délégué syndical Fred Kite (Peter Sellers).

Le moment le plus savoureux arrive lorsque minuté à son insu, Stanley provoque l'ire de ses collègues pour avoir fait trop rapidement son travail et instauré ainsi des standards plus assidus. On rit bien fort dès la scène suivante où Terry-Thomas tente de justifier l'abnégation de cet embarrassant ouvrier :

He's a new man. He hasn't got used to the natural rhythm of the other workers.

Le jeu de massacre est irrésistible notamment dans la description des tire-au-flanc que constituent les salariés de l'usine, prêt à se soulever comme un seul homme pour justifier leurs droits (à la fainéantise). Vue l'ironie constante (même l'histoire d'amour avec une pulpeuse Liz Frazer tourne vite au ridicule), Peter Sellers n'en a que plus de mérite à réussir à faire exister son personnage de syndicaliste acharné, le seul à être sincère même si guidé de manière maladive et compulsive par ses convictions.

 Le personnage est certes tourné plus d'une fois en ridicule (ce moment où il bombarde le malheureux Stanley de conseil de lecture gauchiste à base de Lénine et autres agréments...) mais est sincère et touchant dans cet engagement politique qui est sa raison d'être. Peter Sellers dans un de ses premiers rôles majeur fait fi de toute l'excentricité qu'on lui connaît pour une prestation sobre et attachante.

Sous la drôlerie, le film délivre un terrible constat d'échec sur un pays sclérosé, usé par les privations de la guerre et se réfugiant désormais dans le confort et l'immobilisme. Les riches ne cherchent qu'à engranger le profit au mépris de toute morale et les classes ouvrières ne désirent plus qu'en faire le moins possible. L'avenir du pays semble désormais sans vision, sans projet et surtout sans grand homme pour les mener.

C'est donc le plus simplet qui fera sonner la révolte dans une conclusion féroce qui le voit malheureusement pour lui le contraint à rentrer dans le rang, la notoriété en plus. Ian Carmichael est excellentissime en grand candide de l'enfer de l'entreprise (et les Boulting sont décidément très doué pour ce type de personnage voir Terry-Thomas en ambassadeur idiot hilarant dans l'excellent Carlton-Browne of the F.O.) et tout le reste du casting est à l'avenant. Faire autant rire avec un message si déprimant c'est un sacré talent, une grande comédie !

Sorti en dvd zone 2 anglais et dépourvu de sous-titres anglais

Extrait

jeudi 9 février 2012

Carlton-Browne of the F.O. - Roy Boulting et Jeffrey Dell (1959)


Durant les cinquante années passées, un accord international avait assuré à la Grande-Bretagne sa domination sur une petite île du Pacifique : un accord passé inaperçu… jusqu'à ce que la mort du roi du petit territoire en question rappelle cet état de fait à Whitehall, au Ministère des Affaires étrangères. Ainsi décide-on d'envoyer sur place Cadogan de Vere Carlton-Browne dans le but de rétablir des relations amicales…

Carlton-Browne of the F.O. est une satire jubilatoire digne du meilleur de Ealing. L'association des frères Boulting (aux rôles interchangeables de producteurs, scénaristes et réalisateurs selon les films) est d'ailleurs un trademark tout aussi marquante que Ealing durant les années cinquante où ils sortiront plusieurs classiques de la comédie anglaise comme I'm All Right Jack, Lucky Jim ou ce Carlton-Browne of the F.O.. Le sujet est des plus savoureux : par l'intermédiaire d'un vieil ambassadeur oublié par sa hiérarchie, la Grande-Bretagne découvre l'existence de l'Etat de Gaillardia, petite île du pacifique où elle bénéficie d'avantage économiques.

Problème, le roi de Gaillardia meurt victime d'un attentat et tout se voit remis en question, les britanniques subissant désormais la concurrence des américains et des russes pour les faveurs locales et le profit des richissimes minerais de l'île. L'incompétent Carlton-Brown (Terry Thomas) installé à l'habituellement oisif poste de Responsable des Territoires Divers (grâce aux relations familiale de son père) se voit dépêché sur les lieux bien malgré lui.

La farce est féroce et fait feu de tout bois. Les occidentaux passent pour d'immenses profiteurs cyniques prêts dans la plus pure tradition coloniale à s'approprier une terre et des richesses qui ne sont pas les leurs. Les réunions de cabinet sous couvert d'humour sont plutôt glaçante, tout comme l'accord communs des Nations Unies qui permet aux Etats d'investir et d'exploiter Gaillardia sous couvert de crainte de révolution. Le script fait de Gaillardia une sorte de république bananière corrompue à la Tintin ou Peter Sellers en conseiller fourbe et ambitieux offre un grand numéro comique avec un accent sud-américain outrancier dont il a le secret. Terry-Thomas en benêt improvisé ambassadeur est tout aussi irrésistible de bêtise et très attachant sous ses airs ahuris.

Carlton-Brown représente un certain cliché de l'anglais insulaire jamais sorti de son île et à son désavantage en toute circonstance, tandis que les autres personnages anglais (le ministre des affaires étrangères joué par Raymond Huntley, le Colonel Bellingham qui accompagne Carton-Brown) illustrent eux le travers inverse de celui se croyant en terrain conquis partout où il pose les pieds. Les dialogues tordant et les gags énormes s'enchaînent sans discontinuer : l'arrivée de Carlton Brown à l'aéroport de Gaillardia et la misérable parade locale qui l'attend, l'écroulement des tribunes lors des festivités nationales, le français folkorique et improvisé pour s'adresser aux autochtones, les jeux de dupes avec les russe et les américains...

Le film est sauvé du cynisme total par une jolie histoire d'amour entre le prince héritier Loris (Ian Bannen charmant) et la concurrente présentée pour lui disputer le trône Ilyena (Luciana Paluzzi dont on souvient pour la plantureuse et féroce James Bond girl qu'elle fut dans Opération Tonnerre plus tard). Au milieu de toute cette ironie, leur romance apporte une respiration bienvenue et une certaine touche Hollywoodienne (Vacances Romaines n'est pas loin) dans la nature des quiproquos les rapprochant.

Message acerbe, humour grinçant et idées loufoques en pagailles le tout avec sens du rythme certain (malgré la densité de l'intrigue tout est bouclé en 88 minutes), un excellent film. Les Boulting (dont on a déjà évoqué l'excellent The Family Way de Roy sur le blog) encore une belle filmographie à explorer.

Sorti en dvd zone 2 anglais et dépourvu de sous-titres

Extrait

mercredi 20 octobre 2010

The Family Way - Roy Boulting (1966)

Par souci d'économie, un couple de jeunes mariés s'installe dans la maison des parents du jeune homme. Mais rien ne se passe comme ils l'avaient prévu.

Le film de l'émancipation pour Hayley Mills, bien que son rôle joue habilement de la candeur et l'innocence dégagée par ses rôles chez Disney. Tout débute d'ailleurs comme un conte de fée avec une voix off en forme d'Il était une fois. Arthur (Hywel Benett) et Jenny (Hayley Mills) sont beaux jeunes et innocent, presque encore des enfants mais il s'aiment et ont décidés de se marier. Seulement suite à une mauvaise plaisanterie la nuit de noce tant attendue est un fiasco et une escroquerie fait tomber la lune de miel à l'eau. Cette frustration de départ va entraîner une terrible réaction en chaîne...

Le scénario est adapté d'une pièce de Bill Naughton à qui on doit également celle qui inspirera le Alfie de Michael Caine. Comme dans ce dernier on retrouve une critique féroce de la société anglaise, en particulier la figure du mâle. L'affirmation constante de la virilité, que ce soit de la part des divers protagonistes masculin, des médias ou même de la pression sociale est un fardeau insurmontable pour le jeune Arthur littéralement paralysé après sa nuit de noce ratée. Tout comme dans Alfie les hommes en prennent donc pour leur grade et ce dès la séquence du mariage où en quelques moments le malaise ambiant est saisi à travers le personnage de père abusif incarné par John Mills buveur, fanfaron et brutal : un homme, un vrai en somme.

Les révélations progressives sur le passés des familles des deux mariés vont d'ailleurs peu à peu révéler les causes de leur fêlures respectives, les milieux sociaux jouant également puisque la personnalité rêveuse de Arthur se prête mal à son cadre prolétaire très agressif tout comme la naïveté de Jenny dans une bourgeoisie aux langues de vipère acérées. Les mésaventures du couple vont d'ailleurs prouver que les retombées de ce mariage non consommé s'étalent bien au delà du cercle familial lorsque la nouvelle se répand et devient sujet de raillerie dans le quartier.

Les deux héros sont parfait notamment Hywel Bennett en Arthur dont le physique fluet et les traits fin accentue la masculinité peu affirmée de son personnage pas encore mature. Roy Boulting filme cette jeunesse frustrée dans une belle ambiance sixties pleine d'authenticité, le filme ayant été filmé à Bolton et évitant tout les lieux communs associés à l'Angleterre "pop" d'alors. Le couple est réellement touchant dans tout les obstacles traversés, la promiscuité de la famille empêchant toute intimité, la paperasserie de l'administration anglaise les empêchant d'obtenir un logement social (scène surréaliste où le conseiller exige qu'il fasse des enfants avant d'être aidés les renvoyant ainsi à leur problèmes domestiques) ou le quotidien de plus en plus terne.

Bien que très sombre et déprimant par instant, le film n'en oublie pas pour autant son début de conte de fée et résout toute les problématiques de manière sans doute trop idéale au final. C'est cependant fait avec un tel brio (le devoir conjugal effectué dans l'attente curieuse de tout le voisinage) et une telle force émotionnelle qu'on marche sans se poser de question. Ainsi l'ultime séquence est magnifiquement poignante, avec le personnage si dur de John Mills totalement bouleversé par l'échange sobre mais sincère qu'il a enfin pu avoir avec son fils reconnaissant. Une image saisissante qui conclut le film et laisse à entendre que malgré les hauts et les bas la famille a du bon. A noter un beau score signé Paul McCartney himself et produit par George Martin. Quant à Hayley Mills, elle retrouvera un rôle voisin quelque années plus tard dans Take a girl like you (évoqué en septembre sur le blog) et provoquera le scandale en épousant son réalisateur Roy Boulting de 30 ans son aîné...

Trouvable uniquement en dvd zone 2 anglais, et pour les anglophones en particulier puisque pas le moindre sous titre à signaler. Studio Canal a pourtant les droit un jour peut être...

Extrait de la bande son de McCartney