Trois hommes de
nationalités différentes, chacun recherché par la police de son pays,
s'associent pour conduire un chargement de nitroglycérine à travers la jungle
sud-américaine...
A la fin des années 70, William Friedkin règne sur le toit
d’Hollywood après les triomphes de French
Connection (1971) et L’Exorciste (1973).
Friedkin restera pourtant quatre ans sans réaliser après cet enchaînement tant
les scripts qu’on lui propose s’inscrivent dans la veine du genre de ces deux
réussites, le polar et le film fantastique. Alors que ses amis du Nouvel
Hollywood accumulent à leur tour les succès commerciaux et artistiques,
Friedkin souhaite revenir avec un projet vraiment personnel. L’idée lui viendra
alors de revisiter l’un de ses traumatismes cinématographique de jeune
spectateur en signant un remake du Salaire
de la peur d’Henri-Georges Clouzot, ou plus précisément une seconde
adaptation du roman éponyme de George Arnaud. Ce sera d’ailleurs la cause d’un
malentendu puisque l’idée vient à Friedkin au cours d’un dîner arrosé en
compagnie de Clouzot où il demandera à celui-ci les droits pour réaliser un
remake et que Clouzot les lui donnera en signant sur un coin de table alors
qu’il ne les possède pas. Tout cela montre la manière plutôt légère dont
Friedkin aborde le projet qu’il voit au départ comme une œuvre de transition
avant son prochain gros film supposé The
Devil's Triangle. En engageant le jeune scénariste et documentariste Walon
Green (responsable du script légendaire de
La Horde Sauvage (1969)), Friedkin prendra pourtant la mesure d’une
ambition et ampleur nouvelle à travers les lectures que lui suggère Green quant
à la tonalité du film comme le Cent ans
de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Finalement Le Convoi de la Peur ne conservera que le postulat de base voyant
trois hommes aux abois convoyer un chargement de nitroglycérine à travers la
jungle mais pour aller dans une direction différente.

Chacun des protagonistes a un rôle symbolique et représente
un mal du monde moderne et plus particulièrement associé à cette très agitée
décennie des 70’s. C’est la fin des trente glorieuses et l’arrivée des premiers
scandales financiers avec l’homme d’affaire français Victor Manzon (Brun
Crémer) fuyant la justice pour fraude à la spéculation. Le
conflit israélo-palestinien à travers Kassem (Amidou), jeune terroriste arabe
en fuite après avoir commis un attentat. Le crime organisé et la mafia pour
Jack Scanlon (Roy Scheider) recherché par le parrain local suite à un hold-up
dans une église blanchissant de l’argent. Tous vont devoir fuir et se réfugier
dans un mystérieux pays totalitaire d’Amérique du sud où ils travaillent dans
une raffinerie pétrolière.

Après l’urgence des prologues ayant présentés les
personnages, le rythme se ralenti à l’image de leur existence fauchée en plein
vol, et la caméra s’attarde désormais sur l’enfer que constitue leur quotidien.
Misère ambiante, atmosphère humide et boueuse, cadavres jonchant les rues et
corruption policière, ces lieux semblent tout désignés pour les damnés et parias
de la terre. Dans cet enfer et prison à ciel ouvert, nul échappatoire pour nos
fugitifs sans moyens si ce n’est la perspective de transporter une cargaison de
nitroglycérine hautement instable et destinée à éteindre l’incendie d’une des
raffineries de la compagnie.

Friedkin dénude ses héros de tous les motifs
vains et superficiels liés à la civilisation qui les ont conduits à cette situation pour
les réduire à des hommes d’horizons différents cherchant à survivre. Paradoxalement,
c’est en servant à de purs intérêts capitalistes qu’ils pensent trouver le
salut avec cette compagnie exploitant la misère lors de séquences cruelles où
la population locale sert de bête de somme négligeable mais susceptible de se
rebiffer avec fureur lors de la séquence du retour des cadavres calcinés d’ouvriers
au village. La quête de rédemption est viciée d'emblée et annonce la suite. Friedkin semble avoir réellement voulu se mettre dans l’état d’esprit
de ses héros n’ayant plus rien à perdre en prenant tous les risques pour le
film. Son égo l’empêchera d’enrôler Steve McQueen pour le rôle de Scanlon, la
star souhaitant un petit rôle pour sa compagne Ali McGraw avec laquelle il
était en froid et ne pouvait s’éloigner trop longtemps pour un tournage aux
antipodes. Là aussi alors que Coppola s’englue dans l’enfer d’Apocalypse Now aux Philippines, Friedkin
va vivre le sien en choisissant pour plus de véracité de filmer l’odyssée dans
la jungle de la République Dominicaine.

La furie des éléments et l’environnement
hostile mettra bien sûr l’équipe à cran et occasionnera des dépassements d’un
budget initial de 5 millions de dollars grimpant bientôt à 15 pour finir à 22.
Friedkin sur un pied d’égalité des personnages et prend symboliquement les
mêmes risques pour obtenir le film qu’il entend. L’un des studios coproducteur
du Convoi de la peur est Paramount,
propriété de la compagnie Gulf+Western depuis 1966 et dont le patron Charles
Bluhdorn a justement mis en œuvre diverses affaires en République Dominicaine. Le
film illustre ainsi la mainmise et les écarts de la compagnie sur l’économie du
pays et si elle n’est pas ouvertement nommée, le spectateur attentif repérera
une affiche avec son logo le temps d’une scène. Une prise de risque insensée pour
un Friedkin en roue libre qui se permettait tous les écarts.

Tous ces éléments contribuent à une tension maximale lors de
la fameuse traversée de la jungle en camion. Les séquences inouïes s’enchaînent
la terreur est double entre ce qui se déroule à l’écran et ce qu’on imagine d’instinct
suicidaire pour les avoir tournées. On pense bien sûr à cette traversée d’un
pont de bois brinquebalant sous une tempête déchaînée. Crissement de pneu,
bourrasque de vents ininterrompue et visages crispés, la scène est un grand
moment qui laisse le spectateur à bout de souffle. Les personnages sont ainsi
poussés à tel point dans leurs derniers retranchements que les différences, les
inimitiés et horizon variés s’estompent pour en faire une entité solidaire
faisant face à l’adversité. Chacun conserve sa zone d’ombre et de mystère, ni
bon ni méchant, les plus douteux finissant par faire profiter de leurs
aptitudes au collectif à l’image de Kassem dont l’expertise des explosifs
permettre de vaincre un obstacle ou le très inquiétant Nilo (Francisco Rabal qui
fut d’ailleurs envisagé pour jouer Charnier dans French Connection) dont le maniement de la gâchette les sortira d’un
mauvais pas.

Friedkin les caractérise avec son ambiguïté habituelle tout en leur
conférant un charisme imposant en quelques vignettes (Manzon intimant à Kassem
de prendre le volant du camion lors de la traversée d’un pont). Friedkin
illustre de cette façon une possibilité d’union et d’entraide entre les hommes
loin des codes viciés et calculateurs de la civilisation, où les besoin les
plus élémentaires ramènent à une fraternité oubliée. C’est une quête coutumière
dans le cinéma de Friedkin de l’époque, l’instinct de justice de Popeye Doyle
(Gene Hackman) le poussait à traquer le dealer Charnier jusqu’au bout dans French Connection, tout comme le Père
Karras affronterait le démon pour le triomphe du bien dans L’Exorciste. Les héros de Friedkin courent toujours après leur
humanité et c’est précisément quand ils l’atteignent qu’ils sont les plus
vulnérables, le symbole ici étant notamment le souvenir ému de son épouse qu’entretien
Manzon.

Le Convoi de la peur ne
déroge pas à la règle, le drame surgissant alors que le plus dur est passé et
que laisse poindre un semblant d’amitié ou lorsqu’une menace oubliée renaît en
conclusion alors que l’apaisement semblait de mise. Le score synthétique de
Tangerine Dream nous noie ainsi dans une forme de noirceur torturée et sans
espoir annonçant toujours le pire dans une œuvre véritablement sans espoir.
Parmi les derniers vestiges de ce cinéma américain 70’s désabusé, Le Convoi de
la peur connaîtrait un échec cinglant, le public las de ce ton faisant un
triomphe au plus lumineux Star Wars sorti en même temps et annonçant le virage
des années à venir. Film maudit par excellence, c’est aussi sans doute la plus
grande réussite de William Friedkin.
Introuvable depuis des lustres, le film est enfin ressorti dans une édition blu ray all région