Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 28 juillet 2017

Le Kimono Pourpre - The Crimson Kimono, Samuel Fuller (1959)


Une strip-teaseuse est assassinée dans le quartier japonais de Los Angeles. Deux détectives, l'un américain, l'autre japonais, amis de longue date, qui se sont connus pendant la guerre, sont chargés de l'affaire. Mais, durant l'enquête, la rencontre d'une artiste-peintre va briser leur amitié, puis leur faire prendre conscience d'une autre conception de la vie.

Samuel Fuller avait déjà exploré la culture japonaise et notamment évoqué une romance mixte dans le formidable La Maison de bambou (1959), un des premiers films américain tournés au Japon. Quatre ans plus tard aborde à nouveau le sujet en plaçant cette fois le cadre de l’intrigue aux Etats-Unis, dans le Little Tokyo de Los Angeles. La trame policière autour du meurtre d’une strip-teaseuse (qui donne lieu à une ouverture saisissante avec cette femme en sous-vêtements courant apeurée en plein rue avec d’être froidement abattue) est un quasi prétexte pour aborder ces questionnements raciaux à travers l’enquête du duo de flic Charlie Bancroft (Glenn Corbett) et Joe Kojaku (James Shigeta). Quand on a le souvenir de l’évocation féroce du racisme dans un film contemporain comme Un homme est passé d John Sturges (1959), le début du film surprend par l’harmonie et l’acceptation de la culture japonaise dans cette ville de LA.

Cela passe d’abord par l’amitié et la complicité entre Charlie et Joe, quelques dialogues et situations suffisant à saisir le lien profond qui les unit, né de leur expérience durant la Guerre de Corée. Fuller prolonge cela par sa description de ce Little Tokyo avec le filmage de lieux, de rites (le tournoi de kendo à la police), costumes traditionnels typiquement japonais qu’on avait alors rarement l’occasion de voir et où comme dans La Maison de bambou il montre son profond respect de cette culture. L’effort est significatif, Le Kimono Pourpre étant un des rares films de l’époque où loin du tout-anglais hollywoodien on peut avoir des scènes entières dialoguées en japonais, notamment les interrogatoires de Joe auprès des migrants. Le conflit interviendra paradoxalement au moment où cette mixité d’ensemble pourrait pleinement s’épanouir à travers une romance interraciale entre Joe et l’artiste peintre Chris (Victoria Shaw), témoin de l’affaire. 

Fuller nous aura préparés en amont à cet écueil par la caractérisation des personnages. L’amitié fusionnelle de Joe et Charlie, qui vivent ensemble, repose notamment sur une volonté de célibat indéfectible. Quand chez Charlie cela relève d’un aspect relativement machiste et rouleur de mécanique (qui se ressentira dans sa séduction balourde quand il s’amourachera de Chris), cela semble relever d’un mal plus profond chez Joe. Un dialogue évoquera une relation avortée avec une nippo-américaine dont seul l’origine constituait un point commun entre eux, et Joe semble s’impliquer dans son job de policier avec une conviction qui semble presque justifier pour lui une identité américaine dont il doute. 

Dès lors la scène de séduction avec Chris se montre d’une grande subtilité pour exprimer ces sentiments contradictoires. Samuel Fuller joue subtilement d’un effet de rapprochement/éloignement par l’image à travers la gestuelle, le positionnement dans l’espace mais aussi le contenu de la conversation des personnages pour révéler ce rapprochement amoureux. Le dialogue amène cette complicité et sensibilité artistique commune par la vulnérabilité attachante que révèle Joe (loin de la balourdise de son acolyte) et le charme de cette découverte par Chris qu’on sent tomber amoureuse de lui. Le réalisateur filme cette proximité naissante tout en nous frustrant de l’enlacement et baiser attendu, le lien se nouant paradoxalement lorsque Joe se lève du canapé pour jouer du piano. La composition de plan concrétise cette romance avec Joe au premier plan jouant tandis que l’on distingue une Chris admirative et aimante en arrière-plan. 

La multi culturalité s’ajoute à la séquence puisque Joe joue une ritournelle japonaise au piano, sur lequel trône néanmoins un buste de Beethoven. Pourtant au moment des aveux de sentiments supposés conclure ce magnifique moment, Joe a un mouvement de recul qu’on attribue à une culpabilité envers Charlie, mais le mal est plus profond. Toute la question de racisme jusque-là totalement évitée refait surface, pas par l’entremise du monde extérieur (qu’il soit japonais ou américain) mais par le seul doute de Joe pas encore accompli dans son assimilation et qui interprète la supposée intolérance des autres, malgré la bienveillance de son entourage.

La trame policière est donc un catalyseur qui se greffe parfois grossièrement à l’ensemble, notamment le final où une coïncidence et un dialogue trop explicatif du coupable permet de résoudre l’affaire. De même on sent pour Fuller l’obligation de greffer un peu artificiellement des scènes d’actions (la double confrontation avec un colosse coréen) ou des figures pittoresques ((la peintre excentrique jouée par Anna Lee qui rappelle en moins intéressant la Thelma Ritter du Port de la drogue (1953)) quand l’intérêt est clairement ailleurs, dans cette romance contrariée et l’atmosphère si particulière du film. Néanmoins les prestations subtiles (le couple Victoria Shaw/James Shigeta aussi charismatique qu’attachant) et l’absence de manichéisme (le final loin des conventions où l’amour ne résoudra pas tout) font de ce Kimono Pourpre un spectacle remarquable et captivant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sidonis 

 

mardi 31 janvier 2017

Quarante tueurs - Forty Guns, Samuel Fuller (1957)

Jessica Drumond, femme au caractère bien trempé, règne d’une main de fer sur une petite ville grâce au soutien d’une armée d’une quarantaine d’hommes. Ce microcosme va soudainement être remis en question avec l’arrivée d’un nouveau shérif dont la vision de la loi et de la justice diffère de celle de la maîtresse des lieux.

Quarante tueurs est un des sommets de Samuel Fuller, le meilleur des quatre westerns (J'ai tué Jesse James (1949), Le Baron de l’Arizona (1949), Le Jugement des flèches (1957)) d’une filmographie plutôt tournée vers le film noir et le film de guerre. Fuller signe pourtant là un jalon majeur du genre qui est alors en pleine mutation. Pilier de l’industrie hollywoodienne grâce au système de double programme jusqu’au milieu des années 50, le western entame une lente érosion de son volume de production au profit de la télévision. C’est l’occasion d’échapper à une certaine forme de classicisme du genre pour une veine plus aventureuse tout en s’inscrivant néanmoins dans la tradition. Ainsi Quarante tueurs par sa dimension romanesque et son personnage féminin fort se situe dans le sillage du tout aussi fameux Johnny Guitare de Nicholas Ray (1954), tandis que Barbara Stanwyck avait déjà incarnée ce type d’héroïne à poigne dans La Reine de la prairie ((1954) d’Allan Dwan ou The Maverick Queen (1956) de Joseph Kane.

Quarante tueurs par cette approche romanesque entrecroise constamment mythologie et démystification. C’est le premier point qui domine lors de la saisissante scène d’ouverture, ce plan d’ensemble aérien sur une vallée déserte où avance une carriole. Un grondement tonitruant se fait entendre, laissant apparaître cette armada de quarante tueurs menée par Jessica Drumond (Barbara Stanwyck) androgyne et tout de noir vêtue. Un véritable ouragan symbole de toute la puissance de Jessica et qui précède celui, météorologique qui la montrera plus tard sous un jour plus vulnérable dans le film. Cette facette mythologique est également présente de manière sous-jacente dans certains éléments du scénario. Le héros Griff Bonnell (Barry Sullivan) et sa fratrie d’hommes de loi est bien sûr une réminiscence de Wyatt Earp, certaines informations (les aventures et étapes précédentes de Bonnell évoquées correspondant à celles réelles de Wyatt Earp) et surtout la caractérisation de dure à cuir taciturne évoquant la célèbre figure de l’Ouest. 

L’intrigue au contraire tend à inverser cette tendance, les failles des personnages reposant justement sur cette aura légendaire désormais pesante. Griff est ainsi las de cette vie d’action et rechigne à tuer. Son premier morceau de bravoure exprime bien cela lorsqu’il stoppera le chien fou Brockie Drumond (John Ericson), frère de Jessica. Alors que Brockie sème la terreur en ville, Griff rechigne presque à intervenir et lorsqu’il le fait, toute l’aura menaçante du tueur aguerri ressurgit (Fuller préfigurant Sergio Leone avec ce gros plan sur les yeux de Griff qui écrase son adversaire rien qu’en avançant vers lui) même s’il le neutralise en l’assommant de son arme plutôt qu’en faisant feu.

Jessica quant à elle s’est élevée à la force du poignet à coup d’intimidation et de corruption, mais en a payée en retour une immense solitude. Jessica et Griff sont des personnages jumeaux, usés par la voie qu’ils ont depuis si longtemps empruntés (la quête de pouvoir pour Jessica, l’application de la loi pour Griff) et voient chacun en leurs petits frères des avatars dégénérés d’eux même. Seules les forces de la nature avec un spectaculaire ouragan les font symboliquement et physiquement tomber de ce piédestal pour les mettre à nu et enfin se rapprocher (superbe scène d’amour, lascive et intimiste dans la pénombre d’une grange et l’heure des confessions respectives). Leur entourage les ramène cependant constamment à leurs existences tumultueuses, de façons plus outrée ou dramatique.

Toute la noirceur et violence du film s’exprime pour montrer cet entourage briser cette quête de quiétude du couple. Fuller use à la fois de la tragédie du dépit amoureux à avec l’homme de main joué par Dean Jagger qui acquiert une profondeur inattendue mais aussi de la pure confrontation, brutale et inattendue. Les fratries défaillantes précipitent le drame et bousculent les sentiments, le cadet Chico sauvant Griff tout en devenant définitivement un tueur, Brockie forçant sa sœur à le laisser à son sort après le crime de trop. Seul Wes Bonnell (Gene Barry sacrément charismatique) semble équilibré dans ses actions et sentiments mais ne peut donc survivre à l’agitation ambiante.

Le chaos intérieur des personnages et leur insatisfaction se répercutera peu à peu dans le filmage de l’action, alors que tout au long du film amour et coups de feux constituaient deux espaces séparés. Cette idée culmine dans la confrontation finale incroyablement violente, où Griff abat son ennemi d’une rage exprimant autant la vengeance que la frustration de ne pas être auprès de celle qu’il aime. C’est paradoxalement en les mettant ainsi à nu et les brisant que Samuel Fuller autorise le rapprochement final, la posture et la domination ne pouvant plus entraver un couple qui s’est vu tel qu’il est et peut s’aimer. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta et bluray chez Sidonis

 

mardi 21 octobre 2014

Shock Corridor - Samuel Fuller (1963)

Johnny Barett, journaliste ambitieux qui souhaite gagner le Prix Pulitzer, projette de s'immerger dans un asile psychiatrique pour démasquer l'auteur d'un meurtre qui s'y est déroulé. Préparé par un psychiatre, ancien spécialiste de la guerre psychologique, et avec la complicité réticente de sa compagne Cathy, stripteaseuse, qui se fait passer pour sa sœur victime de ses tendances incestueuses, il se fait arrêter puis interner tout en continuant à simuler des troubles mentaux.

Samuel Fuller scrute les maux de l’Amérique par le prisme de la folie avec ce tétanisant Shock Corridor. En ce début des 60’s, l’imagerie americana idéalisée de la décennie précédente s’apprête à vaciller dans le cauchemar. De l’intérieur comme de l’extérieur le pays porte en germe différents conflits majeurs : la crise de la baie des cochons a rendu la menace nucléaire et la Troisième Guerre Mondiale terriblement concrète, la chasse aux sorcières du Maccarthysme a laissé des cicatrices non résorbées, la guerre du Vietnam débutera pour le pire l’année suivante, les émeutes de Watts en 1965 vont faire exploser le conflit racial latent et en cette même année 1963 et deux mois après a sortie de Shock Corridor l’horreur de l’assassinat de JFK s’apprête à traumatiser une société entière. Tout cela est contenu dans ce Shock Corridor modeste par son budget mais immense par son ambition. La première ébauche fut initialement écrite par Fuller en 1946 sous le titre The Lunatic, mais ce n'est qu'avec le succès de la pièce Vol au-dessus d'un nid de coucou qu'il parvint à monter le projet.

Johnny Barrett (Peter Breck) est un journaliste dévoré par les rêves de grandeur et l’obtention du prix Pulitzer. Il est prêt à toutes les audaces pour cela et se prépare depuis un an à ce qui sera l’article de la consécration. Préparé par un psychiatre, il compte se faire passer pour fou afin d’infiltrer un asile afin d’y résoudre un meurtre s’y étant déroulé. Son entourage va se plier à cette volonté, pour certain à contrecœur comme sa petite amie Cathy (Constance Towers qui retrouvera Fuller dans le tout aussi brillant The Naked Kiss (1964)) qui doit provoquer son internement en se faisant passer pour sa sœur victime de ses avances incestueuse. 

Fuller se débarrasse assez vite de l’aspect administratif et judiciaire de la chose (car si l’on devait être interné sur des critères aussi hâtifs beaucoup auraient leur place en hôpital psychiatrique) pour rapidement plonger notre héros dans cet asile où il va devoir mener habilement l’enquête. Le décor principal du film est « la rue », immense couloir où défile les malades, véritable théâtre de la démence qui va peu à peu contaminer un Barett tentant tant bien que mal de garder les idées claire. Par sa narration alerte et sa mise en scène oppressante, Fuller fait vite basculer l’atmosphère dans le pur cauchemar. Les zombies de La Nuit des morts-vivants (1968) s’annoncent ainsi dans cette scène digne d’un film d’horreur où Barrett enfermé par inadvertance avec des nymphomanes est littéralement pris d’assaut et dévoré par les femmes en rut se battant pour sa chair.

C’est surtout à travers les trois témoins du meurtre sondés par Barrett que Fuller va montrer la transition des 50’s (faussement) de rêve vers les ténébreuses 60’s puisque chacun d’eux représente la tare d’un rêve américain illusoire. Chacun d’entre se sera réfugié dans une chimère, subit le rejet et sombré dans la démence. Stuart (James Best) aura ainsi cédé à l’idéal communiste durant la Guerre de Corée avant qu’un mentor lui fasse voir un visage plus positif de l’Amérique. Pourtant à son retour au pays il n’aura droit qu’à l’opprobre anti rouge, sa folie se manifestant alors par une schizophrénie où il se prend pour des généraux de la Guerre de Sécession.

Trent (Hari Rhodes) aura tutoyé l’idéal de l’égalité des chances en étant le seul étudiant noir au sein d’une université du Sud mais la pression et l’hostilité de ses camarades aura eu raison de sa santé mentale. Désormais il oublie sa couleur pour se prendre pour le plus virulent des ségrégationnistes, volant les taies d’oreillers pour en faire des cagoules du Ku Klux Klan. Enfin, le brillant scientifique Boden (Gene Evans) a désormais l’intellect d’un enfant de six ans, dépassé par l’ampleur de ses travaux sur la bombe atomique. 

Le scénario dévoile ses éléments par fragments dans les courts laps de lucidité des témoins, rompus avant l’information clé (l’identité du meurtrier) par des crises terrifiantes où ces hommes apparaissent autant victimes (et évitant un côté schématique froid, la révélation du trauma de Trent et Suart s'avérant même vraiment poignante) que monstrueux dans l‘expression de leur failles. Fuller n’interrompt pas le court de leurs brèves révélations pour de simples vertus de suspense. Ces hommes ont perdus pied quand ils pensaient toucher au but et avoir trouver leur idéal. C’est une manière de nous préparer au terrible sort de Barrett, de plus en plus instable alors qu’il approche de la résolution et déjà fou à son tour alors qu’il connaît enfin le coupable. 

Lui aussi aura poursuivi une autre chimère de l’Amérique à savoir la reconnaissance et la célébrité, l’aura souhaité tellement fort et pris des risques si insensés qu’il n’aura plus les ressources mentales pour en jouir une fois atteinte (les signes avant-coureurs de la folie s'exprimant par la nature même de son obsession). Tout comme ses camarades, sa folie définitive s’exprimera dans une hallucination faisant surgir brutalement la couleur dans des inserts brisant les ombres inquiétantes de la photo de Stanley Cortez. Dès lors il ne sera qu’un pantin de plus dans la terrible séquence finale où la caméra arpente le fameux couloir, scrutant comme les malades comme les freaks d’un cirque de cauchemar, celui de l’Amérique déchue. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

mercredi 2 juillet 2014

La Maison de bambou - House of Bamboo, Samuel Fuller (1955)

Au Japon, au pied du Mont Fuji, un homme est tué lors de l'attaque d'un train de munitions dans la banlieue de Tokyo. Eddie Spanier, un américain fraîchement débarqué, décide de mener sa propre enquête en essayant de survivre, tant bien que mal, dans les bas-fonds de la ville...

La Maison de Bambou est le premier film Hollywoodien intégralement tourné au Japon et inaugure d'ailleurs cette sorte de sous-genre du polar américain voyant un héros isolé découvrant les mœurs du japonaise comme dans Yakuza (Sydney Pollack, 1975) ou Black Rain (Ridley Scott, 1989). C'est précisément ce dépaysement qui a intéressé Fuller dans ce polar qui transpose au pays du soleil levant le scénario de Harry Kleiner déjà adapté dans La Dernière Rafale de William Keighley (1948). Suite au meurtre à Tokyo d'un américain possiblement lié à un hold-up son ami et ancien compagnon d'armes Eddie Spanier débarque au Japon pour le venger. Après avoir fait la connaissance de sa veuve japonaise Mariko (Shirley Yamaguchi) il va infiltrer la bande du redoutable Sandy (Robert Ryan) afin de remonter la piste de meurtrier.

La découverte de la culture nippone reste assez sommaire que ce soit par la nature soumise du personnage de Mariko associé à la femme japonaise, le folklore local reste en arrière-plan carte postale et finalement on ne quitte pas le point de vue des protagonistes américain qui reste entre eux. Néanmoins Fuller offre des vues superbes de ce Tokyo des 50's, capturant l'urgence des rues encombrées de kermesse agitées ou le port maritime, le choix de Robert Stack justifiant même cette approche documentaire. Gary Cooper était initialement prévu pour le rôle principal mais la notoriété de l'acteur aurait rendue impossible un tournage en pleine rue sans qu'il soit reconnu par les passants. Le technicolor, les cadrages et la recherche visuelle offrent réellement des moments captivant esthétiquement (magnifique photo de Joseph MacDonald) notamment les scènes intimistes entre Robert Stack et Shirley Yamaguchi.

L'aspect le plus curieux et original du film reste cependant les sous-entendus homosexuels entre Robert Ryan et Robert Stack. Ryan offre un jeu tout à la fois menaçant et tendre à travers sa bienveillance envers Stack, Sandy dérogeant à sa règle de tuer ses acolyte blessés pour lui et provoquant la jalousie tendancieuse de son second joué par Cameron Mitchell.

Les situations sont parfois sans équivoque (Ryan malmenant Mariko, se montrant presque tendre envers Griff agonisant juste après l'avoir criblé de balles) et par moments plus subtiles grâce au jeu trouble de Robert Ryan. Il faut voir son désarroi d'amant trahi lorsqu'il découvrira la couverture de Robert Stack et le procédé d'humiliation alambiqué qu'il lui réserve et causera sa perdre au final car il ne peut l'abattre froidement. Pas le meilleur polar de Fuller loin de là mais dépaysant et efficace.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta



vendredi 28 février 2014

Police Spéciale - The Naked Kiss, Samuel Fuller (1964)

Après une séquence pré-générique où elle tabasse son souteneur abusif, Kelly, une prostituée très « classe » et sûre d'elle, arrive dans une nouvelle ville pour changer de vie. Elle y rencontre d'abord le flic Griff qui surveille son territoire, évite la boîte de « Candy » la mère maquerelle qui recrute volontiers de la chair fraîche, enfin se fait recruter comme infirmière dans l'hôpital spécialisé dans les soins à des enfants handicapés. L'hôpital a été créé par le notable de la ville, Grant. La réussite de Kelly comme soignante d'enfants est reconnue et on lui fait rencontrer le riche et esthète Grant.

Samuel Fuller poursuit avec The Naked Kiss sa réflexion sur les bas-fonds entamée dans les classiques que sont Le Port de la drogue (1953) ou Les Bas-fonds new-yorkais (1961). Alors que ces deux films se déroulait dans un pur environnement urbain, The Naked Kiss se passe lui dans une petite ville américaine dont Fuller exploite l'imagerie bienveillante pour la confronter à une noirceur saisissante dans un croisement déroutant de mélodrame, étude de mœurs et pur thriller. L'envers de ces bourgade américaines faussement apaisées est un thème classique du mélodrame des 50's que Fuller revisite avec un mélange de crudité et de stylisation qui lui est propre.

Le film s'ouvre dans une pure atmosphère de cauchemar où la prostituée Kelly (Constance Towers) tabasse son souteneur ivre avant de lui prendre l'argent qu'il lui doit. Outre le chaos et la violence dégagée par cette incroyable entrée en matière, l'étrangeté et l'onirisme qui traversera tout le film s'illustre avec cet instant incroyable où Kelly se révèle être chauve.

Nous la retrouvons deux ans plus tard où elle exerce toujours sa profession en province et c'est lors de son arrivée dans une petite ville qu'elle décidera de changer de vie après la rencontre avec son ultime client, le flic local Griff (Anthony Eisley). Kelly se reconstruira ainsi progressivement une identité et existence, s'installant dans une chaleureuse maison d'hôte, embrassant avec passion le métier d'infirmière dans un hôpital pour enfants handicapés et attire l'attention du richissime bienfaiteur local Grant (Michael Dante reprenant un rôle initialement écrit pour Robert Ryan).

Fuller instaure une atmosphère de rêve éveillé souligné par la photo immaculée de Stanley Cortez qui donne un tour apaisant au renouveau de Kelly. La mise en scène de Fuller s'attarde moins sur les courbes provocantes de Constance Towers que sur son visage compatissant pour ses jeunes patients, tous les personnages rencontrés sont bienveillants (la première rencontre chaleureuse avec la logeuse) et les séquences surréalistes et à la virtuosité cotonneuse sont nombreuse pour appuyer ce sentiment de bien-être : Kelly racontant une histoire entourée d'une nuée d'enfants captivés ou encore la scène d'amour où elle s'imagine voguant dans une gondole à Venise. Loin de la vulgarité crue de la scène d'ouverture ou de l'étreinte avec Griff, ces scènes d'amours font preuve d'une sensualité et d'une recherche esthétique tout en sobriété et poésie.

Loin des couleurs pétaradantes des mélodrames des 50's, cette pâle et fonctionnant comme un songe au ralenti annonce en fait grandement le Blue Velvet (1986) de David Lynch. Comme le fera Lynch, Samuel Fuller laisse donc poindre progressivement l'envers de cette perfection de façade avec filles-mères, avortement et maison close avoisinant la ville. Le personnage de Griff, jamais convaincu par la rédemption de Kelly rôde comme une ombre inquisitrice venant constamment rappeler ce passé coupable mais désormais notre héroïne assume sa nouvelle vie et est même prête à empêcher d'autres jeunes femmes à commettre les mêmes erreurs qu'elle (saisissant et jubilatoire moment où elle règle son compte à une odieuse mère maquerelle jouée par Virginia Grey). Pourtant lorsque le mal absolu se révèlera avec le terrible secret de Grant, même elle ne pourra rien, voyant sa vie dissolue passée la marquer de façon indélébile et exprimant un jugement moral dont il est impossible de se défaire.

Fuller s'avère aussi audacieux que subtil pour amorcer un rebondissement glauque et inattendu au terme duquel la réaction violente de Kelly ne fait qu'appuyer sa bonté profonde. Même dans ces lieux d'un possible renouveau, les monstres sont tapis et Fuller l'exprime en entremêlant la scène la plus belle et la plus insoutenable. On a ainsi un moment de pure grâce lorsqu'on Kelly entonne une chanson accompagnée des enfants de l'hôpital, une innocence bafouée lorsque l'horrible penchant de Grant est révélé alors que l'enregistrement de cette précédente séquence inonde la bande-son.

Constance Towers (déjà chez Fuller dans Shock Corridor l'année précédente) offre une prestation magnifique d'où s'estompe peu à peu tout l'aura lascive et de stupre pour finalement une figure martyre et angélique (son visage plongé dans la pénombre derrière les barreaux de sa prison). La magnifique conclusion exprimera fonde liberté d'esprit de son héroïne dont silhouette disparait d'un pas déterminé dans le décor, prête à renaître ailleurs une fois de plus.


Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

mardi 4 février 2014

Le Port de la drogue - Pickup on South Street, Samuel Fuller (1953)


Dans le métro, Candy se fait voler son portefeuille par Skip Mc Coy, un pickpocket aguerri. Des policiers qui suivaient la jeune femme soupçonnée d'être un agent de liaison communiste, assistent à la scène sans pouvoir intervenir. De retour chez lui, Mc Coy découvre que le portefeuille contient un microfilm. Policiers et communistes vont essayer de le récupérer.

Fuller réalise un des fleurons du film noir avec ce mémorable Pickup on South Street brutal et sensuel. Ancien reporter criminel à ses débuts, Fuller connaît comme sa poche les us et coutume de ce petit monde de la pègre ordinaire et n'aura de cesse dans ses meilleurs polars d'extraire une certaine humanité de cette fange et de montrer ces truands comme des êtres plus complexes à résumer que leurs seuls mauvais penchants. On en aura plus tard un bel exemple avec son mémorable Underworld U.S.A. (1961 où son impitoyable héros vengeur se montrera finalement plus fragile et faillible que la tentaculaire et glaciale organisation mafieuse.

On en a une première idée ici où nos héros tout hors-la-loi qu'ils sont s'avèrent pourtant bien plus attachant dans le défaut que l'impitoyable ennemi communiste. Depuis le 24 novembre 1947 et la réunion du Waldorf-Astoria, les studios américains dont la Fox s'engagèrent à ne plus employer de communistes et à sortir des productions stigmatisant la menace rouge. Samuel Fuller s'y frottera avec des films de guerre comme J'ai vécu l'enfer de Corée (1951), Baïonnette au canon (1951), Le Démon des eaux troubles (1954) où malgré le sous-texte il réussira toujours à mettre en avant l'humain et ses peurs face au combat. C'est également le cas dans Pickup on South Street où face à un ennemi indéfinissable et menaçant tout comme les soldats anonymes de ses films de guerre Fuller fait de ses laissés pour compte des bas-fonds les vrais héros.

Le scénario montre d'abord les personnages sous leur jour le plus douteux et brutal. Skip Mc Coy (Richard Widmark) pickpocket multi récidiviste commet son dernier méfait en plein métro en dérobant du sac à main de la belle Candy (Jean Peters) un portefeuille contenant le microfilm d'une arme nucléaire. Candy est sans le savoir la passeuse d'un réseau communiste et les attitudes provocantes et l'assurance de Jean Peters nous laisse facilement comprendre qu'un parcours cabossé l'a menée à cette situation. Elle est finalement le pendant féminin parfait de Richard Widmark, les deux étant présentés sous leurs plus mauvais jour en pures créatures de la nuit : sensuelle et au passé probablement peu chaste pour Candy et avide et arrogant pour Skip.

Leurs rencontres sont ainsi violentes et torride en exploitant cette facette d'eux, Candy lascive et séductrice pour soutirer le microfilm à Skip et ce dernier agressif et brutal quand il sent venir la manipulation alors qu'il souhaite titrer un maximum de son butin. L'humanité des personnages avec tous leur défauts et passions nous apparaît avec le contrepoint des communistes, anonymes si ce n'est l'inquiétant et angoissé Joey (Richard Kiley) et n'existant que par leurs objectifs et leurs actions sanglantes.

Widmark dans une performance nerveuse et outrée dont il a le secret est absolument parfait en petite frappe se découvrant progressivement une conscience et Jean Peters est aussi poignante que troublante en Candy magnifiquement passionnée en femme fatale sacrificielle et amoureuse. Fuller joue ainsi habilement des deux tableaux avec un anticommunisme jouant à plein dans l'intrigue mais qui n'est prétexte servant de révélateur aux héros.

La preuve en est la fameuse VF faisant disparaître la trame anti-communiste (la France étant un pays votant alors massivement pour le Parti) pour remplacer le contenu du microfilm par la formule d'une nouvelle drogue et si ce n'est les réactions un peu trop outrées pour un tel enjeu, l'ensemble fonctionne malgré ce changement car c'est avant tout le cheminement de ses petites frappes qui importe à Fuller.

On pourra ainsi voler, se vendre ou dénoncer l'autre en suivant les codes du milieu connus et admis mais ne jamais les abandonner aux mains des vrais monstres que sont ici les communistes. Le superbe personnage de Thelma Ritter et sa fin cruelle l'illustre de la plus belle façon et amorce ainsi la rédemption de Skip et Candy. Un voyage au bout de la nuit où les coups pleuvent, les morts s'amoncèlent et les courses poursuites s'enchaînent dans une urbanité saisissante (alors qu'on devine plus d'une fois les nombreux passages tournés en studio) et le tout sur un rythme trépidant, le film étant d'une densité narrative rare sur 80 minutes. Un grand polar.

  
Sorti en dvd zone  français chez Carlotta

lundi 9 septembre 2013

Les Bas-fonds new-yorkais - Underworld U.S.A, Samuel Fuller (1961)

Le jeune Tolly Devlin voit son père se faire tabasser à mort par les membres d'un gang de délinquants, à l'âge de quatorze ans. Devenu adulte, il prépare sa vengeance envers les assassins de son père, désormais au sommet de la pègre new-yorkaise...

Fuller signe un polar majeur et novateur avec ce Underworld U.S.A. L'ère du film noir classique est bien terminée et en ce début des 60's divers oeuvres feront évoluer le genre policier comme par exemple Les Tueurs de Don Siegel faisant la bascule vers le polar urbain. En grand portraitiste de l'Amérique qu'il est, Fuller capture un contexte qui ne sera effectif que quelques années plus tard au cinéma avec un film comme Le Parrain (1972).

C'est le moment où le crime organisé devient une froide machine capitaliste fonctionnant comme une entreprise et où le profit se fait sans états d'âmes à travers les secteurs les plus rentable que sont la corruption, la prostitution et le trafic de drogue. Pour les contrecarrer, la justice s'organise aussi en une entité plus vaste que la seule police et remontant jusqu'au hautes sphères judiciaire. Le scénario de Fuller illustre tout ces enjeux par une lente digression où partant de la quête de vengeance du jeune Tolly Devlin (Cliff Robertson), on découvrira les arcanes de cette véritable guerre entre le syndicat du crime et la justice.

Le scénario linéaire avance donc au fil des découvertes et des manigances de Tolly, progressant à la fois dans l'organigramme de la mafia et gagnant la confiance de la police pour mieux accomplir sa vengeance. La brutale scène d'ouverture où le père du héros est tabassé et tué donne le ton, le parcours criminel en ellipse de Tolly, le visage juvénile mais déjà marqué par le mal de David Kent passant aux traits plein de malice vicieuse de Cliff Robertson lorsqu'on le retrouve à l'âge adulte.

Tolly est une sorte d'électron libre entre la justice et le crime, impitoyable et individualiste. La relation avec la mère de substitution Sandy (Beatrice Kay) et surtout la belle Cuddles (Dolores Dorn) qu'il a sauvée par intérêt vont progressivement l'humaniser, en faisant dans le récit un représentant du peuple dans son désir final d'une vie normale et rangée. Même si jamais dit explicitement, le passé de prostituée de Cuddles en fera une autre abîmée de la vie apte à adoucir la dureté de Tolly.

Face à ces personnages torturés, le monde la mafia s'avère implacable et déterminé. Même si un peu simpliste par rapport à d'autres films qui développeront de manières plus fouillées ces aspect (comme Les Affranchis (1990) de Scorsese), tout est déjà là avec la glaçante réunion digne d'un conseil d'administration où chacun des responsables de secteur (prostitution, drogue et syndicat) viennent rendre des comptes aux PDG validant ou pas la progression des chiffres.

Lorsque ces discussions prennent un tour plus concret, Fuller l'exprime par une violence sèche ou personne n'est épargné, femme, enfant ou traître supposé. Le réalisateur rend ces écarts d'autant plus frappant par un montage qui s'arrête toujours net avant l'explosion pour nous montrer cruellement l'accomplissement de l'action (le corps désarticulé de la fillette après avoir été renversée) ou conclure la scène par un humour noir inattendu (le truand demandant du feu pour sa cigarette après avoir fait flamber un quidam dans sa voiture).

Dans ce contexte tous les coup fourrés de Tolly emportent l'adhésion, faisant tomber une à une les pièce de l'organisation à force de mensonges et presque sans violence directE. Presque si ce n'est cette saisissante séquence où il se révèle à une de ses cibles en la cognant sévèrement mais en laissant à un autre (Richard Rust remarquable en homme de main) le soin de le tuer. C'est finalement par son seul vrai meurtre que s'exprime l'humanité retrouvée de Tolly puisque ne servant plus sa seule personne, mais c'est aussi celui qui le perdra dans un remarquable final où son titubement final aura été inspiré à Fuller par À bout de souffle (1960).

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side