Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 2 décembre 2014

Tokyo Godfathers - Tōkyō Goddofāzāzu, Satoshi Kon (2003)

Gin, un homme ruiné, Hana, une femme transgenre versant volontiers dans le sentimental et Miyuki, une adolescente fugueuse, vivent dans la rue. Un soir de Noël à Tokyo, les trois sans-abris trouvent un bébé au milieu des ordures et une clé de consigne de gare dans son couffin. Ils décident alors de retrouver la mère du nouveau-né, qu'ils appellent Kiyoko « enfant pur » en attendant. Commence pour eux une formidable aventure qui, par un incroyable concours de circonstances, les confrontera en six jours1 à leurs passés respectifs.

Troisième film de Satoshi Kon, Tokyo Godfathers semble constituer un aparté dans son œuvre par rapport aux débuts de Perfect Blue (1997) et Millenium Actress (2001) et au testament Paprika (2006). Tous ces films explorent la thématique chère au réalisateur de la réalité subjective, des liens poreux entre réel et imaginaire, conscience et folie. Avec son cadre réaliste, ses préoccupations sociales et son récit terre à terre Tokyo Godfathers en semble bien éloigné mais en fait le réalisateur reste totalement cohérent et a simplement déplacé le curseur quant aux éléments qu’il souhaite mettre en avant mais toutes ses thématiques sont pourtant bien présentes.

Le soir de noël, trois sans-abris, le dur à cuir Gin, le transsexuel Hana et la fugueuse Miyuki font la découverte d’un bébé abandonné au milieu des poubelles qu’ils fouillaient. Ne sachant que faire du nourrisson et ne se décidant pas à le ramener à la police, le groupe va se servir des maigres indices accompagnant les affaires du bébé pour retrouver sa famille. C’est parti pour un périple délirant dans Tokyo hivernal et cette quête sera également intérieure en confrontant les personnages à leurs passés et donc aux raisons qui les ont amenés à vivre dans la rue. 

Chaque œuvre de Satoshi Kon distille est savant mélange entre cette idée de réalité subjective, une réflexion et un regard sur la société japonaise et une exploration de l’intime à travers les doutes et les attentes des héros. Le thriller sert la perte de repère de Perfect Blue pour ce qui est à la fois une vision des fans obsessionnels des Idol pop japonaises mais aussi un récit passage à l’âge adulte mouvementé pour son héroïne. Millenium Actress usait de cette veine tourbillonnante pour un voyage à travers l’histoire du Japon, réel et cinéphile et servait également un touchant regard sur le temps qui passe, la recherche de l’amour fou.Tokyo Godfathers reprend tous ces éléments et cette fois la réalité subjective s’orchestre par la manière dont intervient le merveilleux et le conte dans une réalité sinistre. 

Chacun des personnages traîne un lourd passif : Gin a perdu sa famille en cédant à l’alcool et au jeu, Miyuki fuit son père à cause d’un acte terrible qu’elle regrette et Hana erre depuis la mort de son amant. Tous trois ont reformé une famille dysfonctionnelle, turbulente mais soudées pour survivre à la dure loi de la rue. Ces révélations s’amorce en fragment au fil de l’aventure, chaque rencontre, environnement et situation réveillant un peu plus les souvenirs entre deux gags. Satoshi Kon fait naître la magie de la fange, l’inattendu ne naissant plus du déséquilibre mental (Perfect Blue) ou de la passion éperdue (Millenium Actress) des héros mais au contraire de leur bonté. Leurs intentions sont si nobles qu’il semble prêt à tout surmonter, l’esprit de noël faisant surgir les miracles réel (la péripétie finale) ou rêvé (l’hilarante apparition d’une fée qui s’avère quelque peu différente de ses consœurs) mais toujours servit par des intentions bienveillantes. 

Il fallait bien cela pour contrebalancer un envers sinistre pour illustrer le quotidien de nos sans-abris, entre mépris ordinaire des quidams, violence gratuite des jeunes en quête de sensation et bien sûr un froid tenace qu’il faut surmonter. L’humour peut parfois désamorcer la noirceur (les passagers du bus se protégeant de la puanteur de nos trois clochards) mais le Tokyo que nous montre Satoshi Kon est loin des clichés habituels avec cette traversée des bas-fonds, les conditions de vie insalubre d’exilés sud-américains ou encore le spleen urbain que véhicule la cité pour qui a du vague à l’âme comme cette mère suicidaire. Visuellement le réalisateur s'appuie sur cet entre-deux avec des personnages hyper expressif et aux réactions cartoonesque (aspect déjà présent mais sous un jour inquiétant et monstrueux dans Perfect Blue) contrebalancé par une réaliste et froide de Tokyo, Kon bénéficiant là de son plus gros budget et pouvant donner libre cours à son ambition.

Comme dans tout conte, tout est bien qui finit bien, nos protagonistes ayant tous droit à un salut inespéré. Le miracle de noël a bien eu lieu sous la férule inspirée de Satoshi Kon qui met en retrait certaines obsessions (le clin d’œil cinéphile entre autre le film étant inspiré du Fils du désert de John Ford) pour offrir une émotion sans artifice.


Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

jeudi 6 novembre 2014

Millennium Actress - Sennen joyū, Satoshi Kon (2001)

Un journaliste et un cadreur de télévision s'en vont interviewer Chiyoko Fujiwara, célèbre actrice sans âge d'un cinéma populaire oublié. Recluse dans une retraite dorée et paisible, elle reçoit du journaliste un présent : une petite clef dont on ne sait ce qu'elle ouvre sinon un torrent de souvenirs qui va alors emporter les deux auditeurs fascinés dans la course palpitante d'une jeune actrice mue par un amour à jamais inassouvi.

Satoshi Kon avait obtenu une reconnaissance critique immédiate et de nombreuses récompenses à travers le monde avec son époustouflant premier film, Perfect Blue (1997). Thriller haletant, réflexion sur un phénomène de société typiquement japonais et quête existentielle de son personnage principal, Perfect Blue parvenait à entremêler  toutes ses thématiques dans une narration virtuose. On y trouvait déjà la notion de réalité subjective et de perte de repère qui entrainait l’héroïne et le spectateur dans un maelstrom d’image et d’ambiance où il ne distinguait plus le réel de l’imaginaire. Satoshi Kon allait user des mêmes motifs avec son second film Millenium Actress mais cette fois à des fins purement romanesque, cherchant plus à émouvoir qu’à provoquer le malaise.

 Le point de départ est similaire au Titanic (1998) de James Cameron : une vieille femme retirée du monde voit lui revenir un objet issu de son passé et qui va réveiller le souvenir d’une romance oubliée qui se révèlera à nous en flashback. Ici il s’agira de Chiyoko Fujiwara, ancienne star du cinéma japonais qui acceptera la demande d’interview du journaliste et fan Genya Tachibana en échange d’une clé perdue il y a bien longtemps. 

Quelle porte et monde secret ouvre cette clé ? Il faudra écouter les souvenirs de Chiyoko pour le savoir, et tout cela nous entraînera à la fois à travers l’histoire du Japon mais aussi celle du cinéma japonais. Loin d’une construction en flashback basique, Millennium Actress adopte une structure tout aussi déroutante que Perfect Blue. Dans le Japon totalitaire des années 30, Chiyoko encore adolescente croise la route d’un opposant au régime grièvement blessé et traqué par la police. 

Elle va le recueillir à l’insu de sa famille et en tomber amoureuse, ce dernier dans sa fuite précipitée lui peignant un portrait en remerciement mais surtout en oubliant la fameuse clé. La lui ramener et surtout retrouver cet homme va devenir la quête d’une vie entière. Hésitante, timide et se réfugiant derrière sa mère quand un producteur de cinéma lui proposera de tourner un film (de propagande) en Mandchourie, elle va accepter la proposition car c’est justement là-bas qu’a fui son bel inconnu. Dès lors la réalité de Chiyoko s’entremêle à celle des films qu’elle tourne, sa course éperdue étant le fil rouge d’un arrière-plan revisitant les époques et le cinéma Japonais. Redoutable guerrière ninja de l’ère Edo, elle devient une geisha sacrifiée du XIXe dans une imagerie où l’on pensera autant à Kurosawa qu’à Mizoguchi, le personnage de Chiyoko pouvant même être inspirée de Setsuko Hara, actrice emblématique du cinéma japonais et retirée brusquement des plateaux après la mort de son mentor (et amant ?) Yasujiro Ozu.

Satoshi Kon ne se restreint cependant pas à la simple reconstitution animée de ces grands moments du cinéma japonais mais y introduit une dimension ludique où les intervieweurs apparaissent, observateurs et acteurs des évènements, l’ignorance blasée du jeune cadreur se disputant aux réactions énamourées du journaliste Genya. Les rares retours au présent amènent une distance amusée à l’outrance des moments de fiction mais également (tout comme Titanic) un tour plus résigné et solennel sur un âge d’or disparu. Le ton de ses va et vient dans l’imaginaire se fait plus posé au fil de la maturité des rôles de Chiyoko désormais femme et icône mais qui  dans son esprit demeure cette jeune fille à la poursuite de ce qui apparait de plus en plus comme une chimère insaisissable. 

Le cinéma doit toujours lui servir de passerelle vers son aimé – et s’il cherchait à la retrouver après l’avoir vu dans un film ? - et après avoir surmonté les sursauts de l’Histoire (magnifique scène où elle jette les yeux sur un Tokyo dévasté par les bombardements tandis qu’une nuée d’avions apparait dans un ciel rougeoyant) ce sera à la malveillance et à la jalousie ordinaire de ce milieu qu’elle devra faire face. Jusqu’à comprendre que cet homme après lequel elle court est une figure aussi abstraite et fantasmée que l’adolescente qu’elle était alors. Elle ne pourra réellement le rejoindre que dans un ultime voyage dans un monde de rêve où ils sauront se reconnaître (autre parallèle avec Titanic où Chiyoko constate avec tristesse qu’elle ne se souvient plus du visage de son amour passé).

Visuellement Satoshi Kon s’adapte et s’approprie chacun des genre/période traversé, les mouvements de caméra reprenant le hiératisme et la mobilité du chambara lors des combats de sabre, la composition de plan façon estampes japonaise, les cadrages oppressant du mélodrame de Mizoguchi dans les séquences de geisha ou encore l’imagerie extravagante du kaiju-eiga (film de monstres géant à la Godzilla) dans la perception virevoltante de Chiyoko. Le réalisateur joue plus sur la notion de trompe-l'œil où par un montage virtuose un élément de décor ou un mouvement de caméra nous nous échapperons vers un univers totalement différent.

Cela souligne le sentiment de course éperdue ou malgré la bascule c’est plus la découverte que le sentiment de perte de repère qui domine, soit exactement l’inverse de Perfect Blue ou ces changements soulignaient la folie naissante de son héroïne. Ici Chiyoko n’est jamais perdue et sait où elle va, ou plutôt vers qui elle va et rien ne saura l’arrêter si ne n’est le poids du temps représenté par la perte de la clé. Cependant après avoir finalement vécu sa vie et vieilli, elle pourra dans le magnifique final redevenir celle qu’elle fut en retrouvant la clé et reprendre la poursuite car après tout ce qu’elle préfère, c’est lui courir après. La quête aura ardente que l’objectif et aura fait le sel d’une vie. Un mélodrame envoutant et peut-être le plus beau film de son auteur. Satoshi Kon offrira une apothéose flamboyante à cette thématique avec Paprika (2007) où se mêleront l’angoisse de Perfect Blue et le romanesque de Millenium Actress.

  
Sorti en dvd zone  français chez Dreamworks

lundi 11 août 2014

Paprika - Papurika, Satoshi Kon (2006)

Dans le futur, un nouveau traitement psychothérapeutique nommé PT a été inventé. Grâce à une machine, le DC Mini, il est possible de rentrer dans les rêves des patients, et de les enregistrer afin de sonder les tréfonds de la pensée et de l'inconscient. Alors que le processus est toujours dans sa phase de test, l'un des prototypes du DC Mini est volé, créant un vent de panique au sein des scientifiques ayant développé cette petite révolution. Le Dr. Atsuko Chiba, collègue de l'inventeur du DC Mini, le Dr. Tokita, décide, sous l'apparence de sa délurée alter-ego Paprika, de s'aventurer dans le monde des rêves pour découvrir qui s'est emparé du DC Mini et pour quelle raison.

Satoshi Kon réalisait son ultime chef d’œuvre avec ce magistral Paprika en forme d’aboutissement pour un génie au sommet de son art. Kon s’était toujours réclamé d’artistes ayant plus d’une fois explorés sous diverses formes la thématique des liens poreux en rêves et réalité, Philip K. Dick en littérature notamment ou encore Terry Gilliam au cinéma et plus particulièrement sa trilogie de l’imaginaire (Bandits bandits (1982), Brazil (1985) et Les Aventures du Baron de Münchausen (1988)). Le réalisateur allait devenir une référence à son tour en pliant ce questionnement à son imaginaire, que ce soit sous la forme d’un étourdissant thriller schizophrène explorant certaines tares de la société japonaise avec Perfect Blue (1997) ou alors en adoptant un récit romanesque et référentiel faisant voyager dans l’histoire du cinéma japonais pour le magnifique Millenium Actress (2001). Avec Paprika, Kon allait s’attaquer à une autre de ses influences à savoir l’auteur de SF japonais Yasutaka Tsutsui dont il adapte le roman éponyme. Paru en 1991, le roman fut très tôt envisagé pour une adaptation mais les visions surréalistes de Tsuitsui nécessitaient un budget trop imposant pur une transposition en prise de vues réelles. Voyant les liens entre leurs univers et souhaitant voir son histoire portée à l’écran, Tsuitsui sollicitera ainsi directement Satoshi Kon pour adapter Paprika à l’occasion d’une convention d’animation. Grand admirateur du roman, le réalisateur en tirera son dernier film et œuvre somme.

Dans un futur proche des scientifiques créent une machine, le DC Mini, permettant d’explorer les rêves d’autrui et donc leur inconscient dans l’idée d’un traitement psychothérapeutique. La machine a été conjointement conçue par l’inventeur de génie mais très immature Dr Tokita et par sa collègue plus réservée et glaciale Atsuko Chiba qui en fait l’usage le plus brillant, accompagnant et aidant les patients dans leur songe sous l’apparence de son alter-ego enjoué Paprika. Le précieux outil encore en phase de test va être dérobé par un mystérieux individu dont l’usage néfaste va provoquer des réactions malencontreuses, mélangeant et insérant les rêves dans l’inconscient des utilisateurs qui perdent pied avec une réalité qu’il ne distinguent plus. Atsuko va devoir ainsi explorer sans s’y perdre le monde des rêves afin de démasquer le voleur. Satoshi Kon opère en plusieurs phases pour faire basculer son récit. 

La séquence d’ouverture nous familiarise avec le concept par une perte de repère totale dans un rêve teinté de psychanalyse où s’entrecroise une scène de cirque virant au cauchemar et un tourbillon référentiel cinéphile où on reconnaîtra des reprises de moments de Tarzan, du James Bond Bon Baiser de Russie (1963) ou encore Vacances Romaines (1953) de William Wyler. On comprendra par la suite que l’on est dans le rêve de Konokawa, un policier suivant une thérapie grâce au DC Mini. La séquence déploie les peurs, fêlures et inhibitions de son inconscient qui se manifestent par le goût et la connaissance pour le cinéma devinée dans son rêve mais qu’il renie une fois réveillé, jurant qu’il déteste le Septième Art et signifiant par cette contradiction son problème à résoudre. 

Le scénario déploiera la même subtilité pour exprimer sobrement les douleurs secrètes de chacun. La fantaisie et l’enjouement de Paprika surprennent ainsi au vu de la réserve froide d’Atsuko et de la dureté avec laquelle elle traite Tokita, homme enfant génial indifférent au monde qui l’entoure. 

La perception de la réalité opérera en trois temps. Tout d’abord les dérèglements du DC Mini interviennent dans le réel en altérant la personnalité des individus envahis par les rêves d’autrui alors qu’ils sont bien conscients et éveillé. La réalité est intacte mais les comportements deviennent aberrants et absurde de façon imperceptible à l’image du personnage du professeur Shima dont le comportement et le phrasé se fait soudainement incohérent et le voyant se jeter par la fenêtre dans une pure folie extatique. Dans le monde du rêve, cette perte de raison se manifeste par l’intégration d’une farandole surréaliste dont l’orchestre joue une partition hallucinée  (fabuleux score de Susumu Hirasawa alternant étrange, élégance et folie) et absorbe la personnalité de celui s’étant laissé prendre au piège. 

Cette procession ira grossissante au fil du récit alors que le contact avec le réel se fait de plus en plus indistinct, une sorte de mélange monstrueux de toutes les bizarreries peuplant l’ensemble des rêves des malheureux utilisateurs du DC Mini que ce soit objets en mouvements ou animaux étranges. Dans un deuxième temps c’est ce contrôle du cadre du rêve qui sera malmené, l’orchestre infernal s’introduisant dans les rêves des patients connectés pour les faire sombrer dans une folie multicolore et cacophonique. Enfin, la dernière partie verra l’intrusion du rêve dans le monde réel, aspirant la population, l’architecture et l’ensemble de l’environnement concret dans la démence de celui contrôlant la machine.

Satoshi Kon fait de ce cadre du rêve un lieu oppressant et cauchemardesque dès qu’il est question d’en prendre le contrôle où d’y maîtriser ses émotions. Les personnages sont ainsi en quelque sorte punis au départ de leur volonté d’encadrer par une technologie ce qui relève de la plus pure des liberté en dépit de leurs bonnes intentions, et voient leur création se retourner violemment contre eux entre des mains malfaisantes. Pourtant lorsque les évènements déraperont et que les héros devront « lâcher prise » pour s’en sortir, ils pourront résoudre leurs traumas et dilemme à l’image du policier Konokawa dont la culpabilité enfouie dans un lointain passé se révèlera de manière bouleversante en malmenant la structure répétitive du rêve cinéphile d’ouverture. 

Le symbole de cette idée, c’est bien sûr Atsuko si réservée et distante dans le réel et si inventive, rieuse et sautillante dès qu’elle endosse l’identité de Paprika dans le rêve. Lors de la collusion rêve/réalité de la dernière partie, la séparation se fera entre elle et une Paprika désormais autonome, obligeant l’héroïne à révéler ce qui l’anime (et que l’on aura perçu sous la retenue dès le début), l’amour.

Satoshi Kon retrouve là tous les motifs visuels et narratifs de ses œuvres précédentes, mais poussés à un niveau de maîtrise et d’exubérance qui laisse pantois. La perte de repère relève donc autant des peurs et de l’angoisse de Perfect Blue que du plaisir et de la jubilation de Millenium Actress, symbole de cet inconscient oppressant, apaisant et/ou imprévisible selon l’état d’esprit. Les frontières ténues entre le rêve et la réalité se manifestent dès le départ (Paprika interpellant Atsuko dans la réalité, avec ce plan signature repris de Perfect Blue où Atsuko s’observe dans une glace et y voit le reflet de Paprika) de manière perceptible avant de nous emporter dans un tourbillon où l’on ne distingue plus la différence. 

Un élément de décor étrange faisant tout vaciller, un montage malin sautant le moment où l’on pourrait se rendre compte de la bascule ou dialogue trop étrange pour être vrai, tout est fait pour nous empêcher de nous raccrocher à quoi que ce soit. L’intrigue est rigoureusement maîtrisée mais son avancée se fait dans une progression incohérente, surprenante et reproduisant la nature insaisissable du songe. Nulle logique à laquelle se raccrocher et à l’image des personnages se trouvant enfin en lâchant prise, le plaisir de Paprika se savoure en s’abandonnant au trip que nous propose Satoshi Kon. Brutalement emporté par un cancer en 2010 alors qu’il préparait son prochain film, Satoshi Kon achève donc prématurément sa carrière sur ce chef d’œuvre, un des grands films des années 2000 et une influence majeure et avouée de Christopher Nolan pour son brillant Inception (2010).

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Sony 

vendredi 4 octobre 2013

Perfect Blue - Satoshi Kon (1997)

C'est sans regret que Mima, chanteuse, quitte son groupe pour se consacrer à une carrière de comédienne. Elle accepte un petit rôle dans une série télévisée. Cependant son départ brusque de la chanson a provoqué la colère de ses fans et plus particulièrement celle de l'un d'eux. Le mystérieux traqueur passe à l'acte en dévoilant en détail la vie de la jeune femme sur Internet, puis en menaçant ses proches.

Idéalement mis en orbite par son mentor Katsuhiro Otomo d'abord dans le milieu du manga (où il sera son assistant sur Akira) puis celui de l'animation (Roujin Z, le magnifique film à sketch SF Memories pour lesquels il conçoit les décors et signe les scénarios dont celui du meilleur sketch Magnetic Rose), Satoshi Kon prenait enfin son envol avec ce coup d'éclat inaugural que sera Perfect Blue. Comme cela se vérifiera largement par la suite, l'inspiration de Satoshi Kon lorgne largement plus vers le cinéma "live" que l'animation (son Tokyo Godfathers (2003) remake officieux du Fils du désert (1948) de John Ford) et ses influences sont plus occidentales que japonaises que l'on reste dans le domaine du cinéma (Terry Gilliam et sa trilogie de l'imaginaire Bandits, Bandits (1982), Brazil (1985) et Les Aventures du baron de Münchhausen (1988)) mais aussi du côté de la littérature avec Philip K. Dick (même si tout de même l'auteur japonais Yasutaka Tsutsui dont il adaptera le Paprika et à qui on doit La Traversée du temps est une référence avouée).

Dans toutes ces influences on décèle un attrait pour des auteurs ayant su déformer la perception de la réalité, thématique qui sera au cœur de l'œuvre du réalisateur. Kon mêle cela à un sujet typiquement japonais à savoir la fascination pour les Idol, ces starlettes locales éphémères naviguant entre pop music formatée, mannequinat et cinéma dont les attraits de lolitas attirent une horde de fan plus ou moins recommandable.

On suit donc les mésaventures de l'une d'elles, Mima, qui va quitter son groupe à succès pour embrasser une carrière d'actrice au grand désespoir de ses admirateurs, en particulier l'un d'entre eux particulièrement dangereux. Après avoir créé une page web où il endosse son identité tout en semblant étonnamment informé de son quotidien, il va peu à peu menacer les membres les plus influents de son entourage et cause de l'éloigne progressif de l'idéale image d'Idol qu'il se fait d'elle.

Satoshi Kon créé dès le départ une confusion entre rêve et réalité qui ira croissante avec la tension et surtout l'état mental de son héroïne. On le comprend dès la scène d'ouverture ou de manière encore sobre on a un mimétisme à travers le montage, le jeu sur les raccords entre le quotidien de Mima et son existence d'Idol qu'elle s'apprête à quitter. La séparation reste là encore bien définie et perceptible mais le réalisateur en entremêlant suspense classique et les propres angoisses existentielles de l'artiste va peu à peu nous perdre dans un dédale où l'on ne distinguera plus rien.

La menace est ainsi autant extérieure qu'intime avec une héroïne déchaînant les passions par ses choix bien éloignés de son ancienne carrière policée (photos dénudées, tournage de scènes sexuelles explicite) et ses propres doutes et culpabilité se confondent avec ceux des fans les plus virulent, laissant de nombreuses fois entendre le harceleur est une création de son esprit.

La mise en scène de Satoshi Kon obéit ainsi plus aux codes du thriller schizophrène (on pense souvent au Répulsion de Polanski) où la notion de point de vue est malmenée par le mental vacillant de Mima. C'est d'abord des personnages qui disparaissent puis réapparaissent dans une même séquence et nous faisant douter de ce que l'on voit (les présences/absences du fan pervers sur le tournage du film) avant que ce ne soit les séquences elles-mêmes qui s'escamotent dans un maelstrom troublant où réalité et fiction sont indistincts, chaque dérapages se concluant par un réveil en sursaut de Mima ne sachant plus si elle si elle a vécu, rêvée ou tournée ce que l'on vient de voir.

Pour plus de confusion encore, cette perte d'identité et de repère correspond aussi à l'intrigue du film que tourne Mima avec un personnage schizophrène suite à un traumatisme. Satoshi Kon laisse autant une réalité factice envahir notre perception que le fantasme cauchemardesque le plus prononcé avec le double torturé et envahissant de Mima symbolisant sa culpabilité mais qui prendra un tour plus concret dans la conclusion.

Le brio de la réalisation compense les quelques carences techniques d'une œuvre au budget modeste, avec notamment des arrières plans statiques et des scènes de foules grossières où la population demeure à l'état de silhouettes sans détails. L'influence du film (qui voyagera grandement et sera de nombreuses fois récompensé en festival) est considérable notamment chez un certain Darren Aronofsky qui reprendra un plan à l'identique dans son Requiem for a Dream (Mima recroquevillée dans sa baignoire hurlant en silence et imitée par Jennifer Connely dans Requiem) et de nombreuses situations dans Black Swan (2010) notamment les jeux de miroirs et de reflets.

Ce sera quelques années plus tard le tour d'un Christopher Nolan de lorgner cette fois sur Paprika (2007). Même s'il cherche surtout à transposer des idées de mise en scène "live" ici, Kon sait brillamment user des codes de l'animation lorsqu'il s'agira de verser dans le pur baroque notamment lors de la conclusion avec les déplacements irréels du double de Mima, atteignant même le pur génie quand il confond fantasme et réel dans un même plan (le reflet de vitre montrant le vrai visage du double dans un rictus dément tandis qu'une Mima radieuse et inquiétante sautille juste à côté).

Le résultat est tout simplement stupéfiant et plus qu'un grand film d'animation, Satoshi Kon signe un des plus grands thrillers des quinze dernières années et dignes des plus grands dès ce galop d'essai. Le plus fou c'est que le meilleur était encore à venir, un pur diamant noir.

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo