Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 1 octobre 2018

Pour une poignée de dollars - Per un pugno di dollari, Sergio Leone (1964)


Deux familles rivales, les Baxter et les Rojo (Rodos en VF), riches et puissantes grâce au trafic d’armes et d’alcool se disputent la suprématie et la mainmise sur la ville. Entre en scène un inconnu, « l’étranger » (l'homme sans nom, néanmoins appelé Joe peu après la 80e minute, campé par Clint Eastwood), qui va attiser cette guerre et provoquer la zizanie entre les deux clans afin de leur soutirer le plus d’argent possible en leur servant tour à tour d’informateur.

Après une fructueuse carrière d’assistant réalisateur - où il se forgea une solide expérience dans des superproductions hollywoodiennes délocalisées en Italie telles que le Ben-Hur de William Wyler (1959) ou Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich (1962) -, Sergio Leone était enfin parvenu à signer son premier film avec le péplum Le Colosse de Rhodes (1961). Il était parvenu à glisser son ironie et art de la déconstruction dans un genre qu’il exécrait pourtant, le péplum. Le succès du film ne lui amène malheureusement que des propositions dans ce même registre mais qu’il refuse toutes en bloc. Si l’on excepte le succès massif de la comédie, le cinéma italien vit à ce moment là un léger moment de creux. Les tournages dispendieux de Le Guépard de Luchino Visconti (1962) et justement de Sodome et Gomorrhe ont mis une grosse société de production comme Titanus dans le rouge, et les films risqués à gros budgets se font plus rares. D’un autre côté le cinéma d’exploitation voit le lucratif filon du péplum s’étioler. Pour Leone le choix du western ne se fait pas par amour inconditionnel du genre (bien qu’il admire le travail de John Fod, Anthony Mann ou Howard Hawks) mais par les possibilités de financements offertes, mais aussi le terrain d’expérimentations qu’il offre à son approche iconoclaste.

Le western européen n’est pas né en Italie puisque les espagnols et surtout les allemands (notamment avec l’amusante série des Winetou adaptés de l’auteur allemand spécialiste du genre Karl May) en produisaient en rabais en américanisant les noms d’un casting et équipe techniques bien locaux. Sergio Leone et le cinéma italien au sens large  introduira inoculera ainsi au western la culture latine et européenne à travers des éléments issus de la mythologie grecque, le récit gothique ou encore la commedia dell’arte dans les odyssées épiques et ludiques de ces personnages hauts en couleur. Cette ambition se fera à une échelle plus modeste pour le galop d’essai qu’est Pour une poignée de dollars et Leone s’inspire là du Yojimbo d’Akira Kurosawa (1961) ont il reprend la structure, les péripéties (et parfois certaines idées de mise en scène) mais revisités à l’aune de ce cadre américain du western et d’un traitement européen du genre par les éléments évoqués plus haut.

Pour une poignée de dollars possède donc un postulat façon Shane (George Stevens, 1953) : un mystérieux étranger (Clint Eastwood) arrive dans une ville sous le joug de tyrans puissants et va se charger de remettre les choses en ordre. En pratique, on en est loin avec ce village désertique où Leone alterne réalisme inédit (l’environnement et les protagonistes crasseux) et pure artificialité. Le mouvement de caméra fait du village une scène de théâtre où les maisons ennemies se font face, observée par les spectateurs/habitants apeurés derrière les rideaux de leur maison.  L’étranger est d’ailleurs interpelé par une tirade Shakespearienne : Tu es armé. Mais ici il n’y a que la mort. Dès lors l’intrigue constitue une pièce à ciel ouvert jouant sur plusieurs gammes. 

Leone use d’abord la carte du pur cynisme avec le jeu de dupe intéressé de l’Etranger, son attitude désinvolte et ses répliques sardoniques et cinglante d’un camp à l’autre. Eastwood est le sobre quand Ramon (Gian Maria Volonté) sera le cabot, mais tout deux semblent dans un premier temps les revers d’une même pièce. Quand Eastwood use occasionnellement (et toujours à bon escient) de la violence mais soigne son appât du gain par la malice, Volonté est plus démonstratif dans son jeu et ses actions tout en poursuivant de même objectifs, que ce soit un massacre à la mitrailleuse ou la séquestration d’une femme qui lui plaît. Un même regard bleu sert à tout deux pour intimider/convaincre son interlocuteur (Eastwood) ou lui inspirer la peur avant de le châtier (Volonté). Le contraste entre l’underplaying d’Eastwood et la démesure de Volonté (au point que Leone ajoutera l’élément de la drogue pour justifier les tics de son acteur hérité de sa formation classique scénique) fait donc merveille et cette opposition finira par être morale à mi-parcours.

L’un des films modèle et précurseur du western spaghetti est certainement le Vera Cruz (1954) de Robert Aldrich dont Leone admirait le travail. Le duo Gary Cooper/Burt Lancaster y constituait aussi un duo antinomique mais réunit par l’appât du gain avant que la conscience de « l’american hero » Cooper le force à s’opposer à son acolyte. La scène d’ouverture introduisait subtilement un élément qui devient explicite à la moitié du film (une famille séparée pour le bon plaisir de Ramon) et dont la résolution ramène Eastwood à une dimension héroïque. Marisol (Marianne Koch) a des atours de Marie-Madeleine dans la manière dont la filme Leone qui déleste progressivement Eastwood des éléments en faisant un aventurier de passage (le chapeau, le poncho) pour lui conférer une présence quasi angélique (frappant lors de la scène où il voit Marisol étreindre son jeune fils), un Ange Gabriel perdu dans la fange mexicaine.

 Cette bascule dans le bien humanise le personnage tout en maintenant son mystère (Eastwood aura éliminé quantité de dialogues superflus pour parvenir à ce sentiment, et une scène d’amour a été tournée mais coupée au montage), et s’il est un ange/saint (passant par son martyr et sa résurrection) alors Ramon peut alors devenir le Diable personnifié. Un enfer de flamme et de balles se déchaîne lorsqu’il abat impitoyablement le camp des Baxter, Volonté exprimant la pure démence hilare alors que les corps tombent et brûlent sans discontinuer. Cette manière d’amener une forme d’humanisme tendre un typique d’un Leone plus sensible qu’il ne veut l’admettre : le motif de la vengeance du Colonel dans Et pour quelques dollars de plus, l’entrevue avec son frère de Tuco et la destruction d’un pont dans Le Bon, la brute et le truand, Cheyenne amoureux transi dans Il était une foisdans l’Ouest… Ce penchant prendra même le dessus sur l’adrénaline et l’action rigolarde dans Il était une fois la Révolution 1971) et Il était une fois en Amérique (1984).

Le style Leone est déjà là de manière brute, notamment cette volonté de passer l’émotion dans une pure approche cinématographique où un gros plan (sur le visage maternel et sacrificiel de Marianne Koch, celui stoïque et roublard d’Eastwood ou fou et imprévisible de Volonté) ou une ponctuation musicale d’Ennio Morricone prévaut sur un dialogue inutile. Le style heurté des gunfights, tant dans le montage que les conséquences innove, tout comme l’emphase soignée et extrême des affrontements (la contre-plongée sur Ramon et ses hommes avant vers Eastwood à la fin). Le réalisateur n’oublie jamais d’allier réalisme et ludisme dans cette approche, notamment dans le fétichisme des armes. 

L’élément final mais fil rouge de l’opposition Eastwood/Volonté repose ainsi sur la maîtrise du revolver de l’un et la dextérité au fusil de l’autre, souligné par le dialogue. L’ultime duel, en plus de résoudre tous les enjeux moraux, symboliques et narratifs a donc en charge de répondre à la question. Nous ne sommes pas encore dans l’étirement du temps surnaturel avant l’explosion, mais Leone offre plus qu’une ébauche de ses futurs duels avec souffle émotionnel et infantile pour le spectateur qui souhaite voir le héros en finir avec cet abject adversaire. Le réalisateur parvient à conjuguer parfaitement héroïsme classique avec panache iconoclaste où l’Homme sans nom peut poursuivre son chemin sans un regard. Sacrée réussite mais le meilleur était encore à venir.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Fox

 

vendredi 15 juin 2012

Le Colosse de Rhodes - Il colosso di Rodi, Sergio Leone (1961)


Thar gouverne en despote sur l'île de Rhodes, dont l'unique ouverture du port est gardée par une statue colossale. Il décide de couper les routes maritimes aux grecs. Parmi le peuple, la résistance s'organise. Darios, un général grec qui se trouvait sur l'île au moment des évènements, sympathise avec les résistants...

Le Colosse de Rhodes est le premier film officiel de Sergio Leone et sa deuxième incursion dans le péplum après Les Derniers jours de Pompéi coréalisé avec Mario Bonnard. Il emmagasine alors cependant une solide carrière d’assistant-réalisateur à l’époque puisqu’il aura justement quasiment signé officieusement certains films à ce poste lorsque le réalisateur officiel s’avérait incompétent ou totalement désintéressé comme Robert Aldrich au creux de la vague venu en touriste signer Sodome et Gomorrhe (Leone racontera plusieurs fois sa déception face à la désinvolture du maître américain).
 
Pas encore le maître absolu du rythme qu’il deviendra, Leone délivre un récit à la narration quelque peu déséquilibrée où une première moitié un peu poussive bascule dans l’overdose de morceaux de bravoures par la suite. Malgré quelques scories donc, le film porte en lui tous les éléments qui feront le sel et la grandeur des chefs d'œuvres à venir.

Sur une trame de péplum assez classique à première vue, le talent de Leone dans la déconstruction des genres fait déjà merveille. On le sait, Leone avait une sainte horreur du péplum qui vivait son âge d’or et envahissait les écrans italiens et le réalisateur n’accepta d’en réaliser un que pour pouvoir enfin signer son premier film. Le Colosse de Rhodes est ainsi truffé d’entorses plus ou moins discrètes au genre qui en font un péplum atypique.

Loin des musculeux qui peuplent le péplum italien, le héros incarné par Rory Calhoun bien qu'entouré d'une aura de guerrier redoutable est un bellâtre séducteur constamment manipulé par les femmes et les actions les plus héroïques du film ne sont pas de son fait (le soldat balancé au lion dans l'arène, la mort du méchant). Il ouvre ainsi la voie à Duccio Tessari pour le héros malingre mais malin des Titans l’année suivante même ce dernier sous l’humour entretien une croyance en son récit absente ici.
 
L'intrigue dénote avec ses complots et ses rebondissements incongrus que ce soit au niveau des personnages où des évènements (le tremblement de terre final) relevant du pur serial et soulignant l’ironie et la distance qu’entretien Leone avec le genre. Certains écarts de violence et de sadisme relève également de la bd délirante avec es scènes de torture particulièrement inventives et cruelles : des gouttes d'acides qui tombe sur la peau nues de prisonniers ligotés, un homme assourdi à l'intérieur d'une cloche, des catapultes qui balancent de du plomb fondu...

Les moyens alloués sont vraiment énormes et la mise en scène de Leone est au diapason avec foule de moments spectaculaires comme Dario affrontant une multitude d'assaillants au sommet du colosse ou encore l'impressionnante catastrophe naturelle finale, grand moment de destruction avec en point d’orgue la chute du colosse dans la mer. Cet écart entre démesure visuelle et narration distanciée et lâche pourrait gêner mais fonctionne de bout en bout, annonçant en plus grossier les écarts de ton de la trilogie des dollars. La réelle fascination ressentie dans l'illustration du gigantisme de ce qui fut la septième merveille du monde se dispute donc au relâchement des intrigues plus humaines.

On ne s’étonnera pas du casting inégal où pour un Rory Calhoun un peu fade en héros on appréciera Georges Marchal à la présence charismatique en Peliocle. Le duo de méchant est excellent quant à lui avec Conrado Saint Martin en tyran manipulateur et la jolie Léa Massari campant le personnage le plus ambigu de l’intrigue. Le film rencontrera un très grand succès qui donnera les coudées franches à Leone pour entamer une révolution risquée mais fort lucrative, le western spaghetti…

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

vendredi 30 septembre 2011

Il était une fois dans l'Ouest - C'era una volta il West, Sergio Leone (1968)


Alors qu'il prépare une fête pour sa femme, Bet McBain est tué avec ses trois enfants. Jill McBain hérite alors des terres de son mari, terres que convoite Morton, le commanditaire du crime...

Triomphe public et critique, Le Bon, la Brute et le Truand fut un accomplissement artistique total pour Leone qui y voyait là son dernier western. Son projet suivant devait être l’adaptation du roman The Hoods de Harry Grey, qui donnera beaucoup plus tard Il était une fois en Amérique. Enlisé dans des problèmes de droit, le film ne se fait finalement pas dans l’immédiat et suite à une offre mirobolante de la Paramount (la trilogie des dollars sortie quasi simultanément aux USA venait d’y faire un carton), il cède finalement pour réaliser un ultime western... Celui-ci sera pourtant bien différent de la trilogie des dollars. Leone a cette fois carte blanche pour donner la forme qu’il souhaite à son chant du cygne au genre qu’il contribua à créer.

Avec Il était une fois dans l’Ouest, Leone souhaite bouleverser les certitudes et habitudes acquises avec ses précédents western et ce, dès l’écriture. Le script final sera peaufiné avec son collaborateur habituel Sergio Donati mais la mise en place du cadre, récit et personnages se fera avec les inexpérimentés Dario Argento (encore critique cinéma) et Bernardo Bertolucci responsable de quelques films d’auteurs encore confidentiels. Ensemble, ils vont sciemment éliminer tous les aspects les plus ludiques de la trilogie des dollars pour bâtir quelque chose de nouveau et d’inédit.

Le ton s’était fait de plus en plus épique et grandiose au fil des œuvres précédentes pour arriver au souffle picaresque du Bon, la Brute et le Truand. Ici, le récit tournera autour d’un simple conflit de terrain et de vengeance totalement transcendé par la maestria narrative de Leone, qui donne des proportions grandioses à cette trame basique. Les héros leoniens brillaient par leur verve truculente, ordurière et imagée. Cette fois, ils seront bien plus secs et mystérieux, à l’image d’un casting étonnant.

Le pourtant peu disert Clint Eastwood semble bien bavard à côté du taciturne Charles Bronson, dont le moindre froncement de sourcil laisse deviner le bouillonnement intérieur sous son visage minéral et impassible. Le contre emploi est de mise pour Henry Fonda qui brise son image de bonté en campant l’immonde Frank, tueur impitoyable. Leone se délectera à dévoiler son visage et ses grands yeux bleus dans un saisissant panoramique après le massacre de la famille McBain, désignant au public le « bon » Henry Fonda comme l’auteur du crime ignoble. Quant à Jason Robards, il délaisse les rôles d’intellectuels qui l’ont fait connaître pour le rôle du bandit au grand cœur Cheyenne.


Pour une poignée de dollars, remake officieux du Yojimbo de Kurosawa, avait dévoilé l’attrait de Leone pour le cinéma japonais. Le fétichisme de ses personnages pour leurs armes, véritable extension d’eux-mêmes, renvoyait également au rapport des samouraïs à leur sabre. C’est dans Il était une fois dans l’Ouest que se manifeste le plus cette influence nippone à travers un rythme lent savamment calculé, la gestuelle hiératique des personnages ou encore le jeu sur les bruits et les silences.

On pense évidemment à la cultissime scène d’ouverture, où les trois tueurs attendent Bronson dans l’enceinte de la gare. D’autres séquences, plus subtiles sont pourtant tout aussi frappantes. La bande-son inondée par le chant des cigales se faisant soudainement silencieuse lors des préparatifs à la ferme McBain est un avertissement lourd de danger sur leur fin prochaine.

Plus intéressant encore, la scène où Cheyenne vient menacer Claudia Cardinale chez elle. Après un long échange tout en sous-entendus, celle-ci exaspérée, oublie sa peur pour violemment invectiver le Cheyenne. Peu habitué à ce genre de répondant, le bandit tombe instantanément amoureux, et c’est son regard ahuri en plan fixe ainsi que la ligne musicale qui lui est dédiée qui nous le signale.

Le western spaghetti fut souvent accusé par les détracteurs de souiller l’esprit de son pendant américain. Ce n’est pas totalement faux même si ces outrages se firent souvent pour le meilleur, mais ce fait ne peut être reproché à Sergio Leone. Sous l’extravagance des situations et des personnages, le réalisateur fit souvent preuve de bien plus de réalisme que le western hollywoodien, notamment dans la rigueur historique sur les armes utilisées. L’hommage au film noir et de gangster viendra plus tard avec Il était une fois en Amérique, mais c’est avec Il était une fois dans l’Ouest qu’il se sentira une première fois investi du devoir de dépeindre ses Etats-Unis, fantasmés par le prisme de ce qu’il connaît le mieux : le cinéma.

Les hommages discrets à John Ford sont légion. Lors de l’ouverture à la gare, les trois tueurs arborent de longs manteaux cache-poussière faisant écho à la tenue du méchant Lee Marvin dans L’Homme qui tua Liberty Valence. Lors de cette même scène, Leone use plusieurs fois des plans « en portail » typiques de Ford, où la silhouette d’un personnage se dessine dans l’embrasure d'une porte, laissant découvrir indistinctement le vaste paysage extérieur. L'utilisation la plus connue de cette figure est bien évidemment la conclusion de La Prisonnière du désert montrant un John Wayne s’éloignant lentement au loin depuis l’intérieur de la maison.

La présence de l’acteur noir Woody Strode parmi les trois tueurs n’a également rien d’innocent, puisqu’il est un des acteurs fétiches de John Ford qui lui accorda le premier rôle dans Le Sergent noir. Leone dérogera également le temps d’une scène au cadre de tournage habituel du western spaghetti en quittant le désert espagnol d’Almeria pour filmer l’emblématique décor de Monument Valley (théâtre de tant de grands westerns américains) lors du périple de Claudia Cardinale à la ferme des McBain.

Partant de cette base référentielle marquée, Leone dépeint subtilement un Ouest en pleine mutation. Le nœud de l’intrigue tourne autour des changements amenés par l’arrivée du chemin de fer et donc de la civilisation dans ces contrées sauvages. En arrière plan, c'est une Amérique désormais cosmopolite qui se dessine avec les multiplicités ethniques entraperçues ici avec les travailleurs chinois. La grande révolution, c'est bien évidemment l’arrivée d’un personnage féminin dans l’univers jusque-là très machiste de Leone.

Claudia Cardinale (dans un de ses plus beaux rôles), ancienne prostituée amenée à fonder une ville où passera le chemin de fer, représente symboliquement une figure matriarcale. C’est en son sein que s’abreuvera désormais ce nouveau pays, plus droit, plus régenté et humain, où les figures hors-la-loi et indomptées sont condamnées à disparaître. S'étant déjà fait conteur de l'Histoire américaine avec les bounty Killer de Et pour quelque dollars de plus et en donnant sa vision de la Guerre de Sécession dans Le Bon, la Brute et le Truand, Leone donne cette fois plus de portée et de profondeur à sa pensée en éliminant le superficiel.

Toutes les intentions précédemment citées trouvent leur accomplissement dans la chorégraphie musicale et visuelle souhaitée par Leone. L'ensemble des personnages masculins sont des archétypes du western voués à disparaître avec le pays changeant. Leone associe son adieu au genre à la disparition de ses figures de base du paysage de l’Ouest. Harmonica n’est qu’une réminiscence plus sombre de Shane, L’Homme des vallées perdues (George Stevens, 1952) qui inventa littéralement ce mythe du pistolero mystérieux venu de nulle part, amené à aider la veuve et l’orphelin (auquel Eastwood rendra hommage aussi dans L’Homme des hautes plaines et Pale Rider).

Frank renvoie au tueur impitoyable aperçu dans tant de westerns (et en admirateur d'Aldrich, Leone lui fait arborer la même tenue d’archange noir que le Lancaster de Vera Cruz lors du duel final) tandis que l’homme d’affaire Morton (Gabriele Ferzeti) évoque l’imagerie du riche propriétaire prêt à tout pour s’approprier les terres d’autrui.

La modernité intervient par la constante déformation que Leone apporte à ses icônes. La brutalité et la volonté de vengeance d’Harmonica l’éloignent immédiatement de toute imagerie chevaleresque. Frank oscille entre le détestable et le pathétique, grâce à la prestation brillante de Henry Fonda. Homme de main se rendant compte progressivement de son incapacité à se muer en business man, il est dépassé. La nature d’homme d’affaire de Morton et ses méthodes capitalistes corruptrices modernisent quant à elles de manière visionnaire l’aspect du puissant écrasant tout sur son passage.

Méthode inaugurée avec Le Bon, la Brute et le Truand, la musique d'Ennio Morricone fut enregistrée en amont et diffusée aux acteurs durant le tournage. Le personnage le plus attachant, Cheyenne, se voit gratifié du thème le plus guilleret où la tendresse et la menace pointent à l'image des deux facettes de son caractère. A Harmonica les stridences lancinantes de son instrument, bientôt élevées par une guitare électrique pour signifier le tourment de la vengeance. Claudia Cardinale, symbole d’avenir, est gratifiée d’une mélopée poignante et pleine d’espoir, appuyée par les vocalises de la cantatrices Edda.

Frank est lui accompagné d’un motif funèbre accompagnant ses exactions tandis Morton se voit offrir un thème nostalgique illustrant sa vie en sursis rongée par la maladie. Tous ces personnages arborent une gestuelle et une démarche hiératiques et étudiées, sachant qu’ils sont voués à disparaître dans un dernier ballet à l’issue fatale pour chacun d’entre eux. Les moments purement opératiques s’accumulent dans la dernière partie du film, notamment la musique ténébreuse accompagnant littéralement chaque pas de la chevauchée de Frank vers le train pour son ultime confrontation avec Morton.

Leone ayant poussé à son paroxysme la séquence du duel dans Le Bon, la Brute et le Truand avec son triple face à face, il opère différemment cette fois pour se conformer à sa thématique. Le flashback fragmenté précédant l’ultime combat avait déjà été utilisé dans Et pour quelques dollars de plus lors de la conclusion entre le Colonel Mortimer et Indio. C’était alors plutôt un gimmick (le fameux tic tac entêtant de la montre) rappelant les motivations de Lee Van Cleef.

Cette fois, c’est un véritable voyage introspectif au coeur du passé, appuyé par un zoom d’anthologie sur le regard bleu glacial d’Harmonica qui décide enfin de se souvenir avant de tuer Frank. Harmonica bien que vainqueur est déjà mort en tant que personnage après avoir exécuté sa vengeance. Avec la disparition émouvante et tout en retenue de Cheyenne, ce sont les derniers vrais hommes de l’Ouest qui nous quittent lors du final. Harmonica s’éloigne discrètement laissant la dépouille de Cheyenne derrière lui tandis que le train arrive enfin sur la voie fraîchement terminée, tout un symbole. La dernière image reviendra donc à Claudia Cardinale apportant à boire aux ouvriers, l'Histoire de l’Ouest s’achève et l’Amérique moderne commence…

Il en va de même pour Leone qui quitte son genre de prédilection et vogue vers d’autres aventures. Bien qu’il se dédise malgré lui avec le suivant Il était une fois la Révolution, le ton sera désormais bien différent.

Sorti chez Paramount en dvd et blue ray dans de somptueuses éditions