Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 9 novembre 2015

Portrait de femme - The Portrait of a Lady, Jane Campion (1996)

En 1872, Isabel Archer, une jeune Américaine, va rendre visite à ses cousins anglais, les Touchett. Elle les surprend par sa liberté de ton et, surtout, par son esprit indépendant. C'est ainsi qu'elle refuse successivement les propositions de mariage pourtant financièrement fort avantageuses de lord Warburton et de Caspar Goodwood, un richissime admirateur qui a traversé l'Atlantique pour déposer son amour et sa fortune à ses pieds. Isabel a d'autres centres d'intérêt. Elle ne comprend pas très bien Serena Merle, une belle compatriote qu'elle a rencontrée chez monsieur Touchett, mais tombe sous le charme de sa grâce et de son élégance. A la mort de monsieur Touchett, le fils du défunt, Ralph, a soin de léguer à Isabel une confortable rente...

Portrait de femme est une œuvre mal-aimée dans la filmographie de Jane Campion puisque souffrant de succéder au célébré La Leçon de Piano (1993) qui lui valut tous les honneurs dont un Palme d’Or. Cette adaptation d’un classique d’Henry James prend en effet à rebrousse-poil par son austérité ceux qui avait été envouté par la flamboyance romanesque de La Leçon de Piano. Ce contrepoint n’est pas seulement visuel mais narratif tout en prolongeant les préoccupations féministes de la réalisatrice qui donne un pendant négatif d’une trame finalement assez voisine de son classique de 1993. Dans La Leçon de Piano, une jeune femme à la fois engoncée dans une prison mentale (celle de son handicap) et sociale (celle de l’autorité de son mari) parvient à s’en échapper par son éveil à l’amour et au plaisir des sens. Portrait de femme donne l’illusion à son héroïne Isabel Archer d’effectuer la même fuite mais au contraire elle forgera sa propre prison en pensant exprimer un libre arbitre. 

Jane Campion tisse ce basculement avec subtilité, restant en cela fidèle au roman où tout reposait sur le non-dit, la manipulation et le duel psychologique. Henry James faisait en partie reposer le livre (et nombre de ses classiques de l’époque) sur une sorte d’antagonisme entre l’Ancien et le Nouveau Monde, soit la vieille Europe et les Etats-Unis. La fougue et la modernité du Nouveau Monde se confronte ainsi souvent aux mœurs archaïques et à la corruption de l’Ancien Monde, ici avec la pétillante Isabel Archer dont le caractère indomptable va insidieusement se soumettre. Jane Campion dans son adaptation atténue cette thématique très rattachée au contexte de parution du livre pour un questionnement plus universel sur le désir féminin. Alors que la peur d’Henry James de l’acte charnel fait essentiellement reposer les errements d’Isabel sur son orgueil, sa jeunesse et ses erreurs de jugement, Jane Campion y ajoute ainsi le désir. C’est la différence fondamentale d’une trame très fidèle à son équivalent papier, manifeste dès la scène où elle éconduit son prétendant bostonien Casper Goodwood (Viggo Mortensen). 

Alors que dans le livre elle fondait en larmes après ce douloureux entretien (symboles ces sentiments indéfinis envers Goodwood), elle fantasme ici être possédée par les différentes figures masculines du récit avant d’interrompre brutalement ce songe. La nature rêveuse et romantique d’Isabel ce révèle en cet instant et explique à quel point aucun de ses prétendants n’est digne d’elle puisqu’ils cherchent trop ouvertement à la dominer, tout en étant trahis par leurs sentiments pour elle. Lord Warburton (Richard E. Grant) ne s’affirme qu’à travers ses possessions, Casper Goodwood que par sa présence virile et autoritaire - aspect un peu perdu avec le choix d’un Viggo Mortensen encore un peu tendre - et Ralph Touchett (Martin Donovan), cousin et complice idéal préfère rester observateur et exercer secrètement son influence. Désormais riche héritière et libre de ses aspirations, Isabel fuit donc ces entraves potentielles et trop explicites mais ne saura répondre à celle plus vicieuse représentée par Madame Merle (Barbara Hershey) et Gilbert Osmond (John Malkovich).

Jane Campion inverse brillamment le propos de La Leçon de Piano, l’ouverture au monde qui se conjuguait à l'éveil au sens pour Ida s’inversant pour forger la cage dorée d’Isabel et assombrir son horizon. Sans le sous, Gilbert Osmond n’a donc que son raffinement et sa présence sensuelle à proposer, ce qui suffira amplement face à l’inexpérience d’Isabel. L’amour s’exprimera alors dans un rapport dominant/dominé que Jane Campion exprime en plusieurs temps. Chacun des prétendants se verra repoussé par Isabel par les choix de mise en scène (chaque échange se faisant en champs contre champ sans les inclure ensemble dans le cadre) ou par un plus explicite mouvement de recul de l’héroïne. 

Grisés par leur passion, ils auront tentés de s’imposer à Isabel et la « posséder » de force par des atouts artificiels. Même animé de noble motifs en tentant de la mettre en garde, Ralph Touchett (excellent Martin Donovan dont la complicité avec Nicole Kidman est exprimée avec une grande justesse) subira le même traitement, repoussé au fond du cadre lors d’une rencontre marquant leur rupture dans l’étable. John Malkovich simplifie grandement l’Osmond bien plus sophistiqué du livre pour en accentuer la présence animale et féline.

 Sous une modestie de façade, il s’immisce ainsi dans l’esprit d’Isabel, la laissant se rapprocher pour mieux l’engloutir. La rencontre dans le Forum Romain illustre parfaitement cette idée. Osmond s’y déclare tout en modestie, n’attendant rien en retour de son amour et incitant Isabel à vivre à sa guise. Face à cet amour « désintéressé », Isabel est démunie et laisse Osmond s’introduire dans son espace, la séquence démarrant avec la même séparation que les autres figures masculines pour se conclure par un baiser fougueux qu’Isabel ne repousse pas. Le « mal » de la passion est désormais en germe, à cette première scène d’amour réelle s’ajoutant les fantasmes d’Isabel - et où Jane Campion peut retrouver un court instant sa veine plus expérimentale - désormais figés sur le seul Osmond et plus sur un désir plus incertain. Là encore la réalisatrice propose un envers troublant à La Leçon de Piano où Sam Neil perdait définitivement Holly Hunter en l’isolant par la force alors que le jeu érotique autour de l’instrument permettait à Harvey Keitel de gagner son cœur. Pour Jane Campion la femme est un être passionné mais pas à l’abri des désillusions face à l’objet de son affection pour lequel elle sera prête à tous les sacrifices.

C’est une idée qui s’étend au-delà même d’Isabel avec le personnage de Madame Merle qui, aussi trouble et manipulateur soit-il, agit également au service de celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Barbara Hershey affirme ainsi un jeu fascinant entre duperie et sincérité. Portrait de femme offre une étude de caractère glaçante où l’indéniable beauté formelle ne peut être qu’oppressante, faisant à tort accuser le film d’académisme à sa sortie car loin des envolées de La Leçon de Piano. La photo de  Stuart Dryburgh dilue dans un filtre diaphane les couleurs et la cadre ensoleillé de Florence, et fige dans des teintes bleutées les séquences anglaises. La reconstitution somptueuse n’est qu’un joli apparat de la geôle d’Isabel, la magnificence de la demeure romaine n’étant plus que le cadre de l’hostilité mutuelle des époux. Ce qui se dévoilait en filigrane s’affirme désormais par effet de loupe dans les rapports régissant cette Europe corrompue où la femme sera toujours la victime. 

La jeune Pansy (Valentina Cervi) sera ainsi le jouet des ambitions de son père au détriment de ses sentiments, mais aussi le symbole d’une soumission féminine façonnée à la source. Jusque-là considéré comme Madame Tom Cruise en dépit de prestation intéressante dans des films mineurs (le thriller Malice notamment) Nicole Kidman débute réellement son ascension avec ce rôle qui suit déjà sa mémorable composition dans Prête à tout (1995) de Gus Van Sant. Ardente et figée, aventureuse et conventionnelle, elle exprime avec une flamme rare toutes les contradictions d’Isabel Archer. Elle incarne à merveille la vision de Jane Campion lors des scènes où elle est malmenée par Osmond dont cet incroyable instant où la douleur et un désir intact pour l’époux indigne malgré l’humiliation se disputent dans des émotions confuses. Cette confusion fait d’ailleurs retrouver sa dimension indécise à ce désir. 

Les adieux passionnés et marqués de regrets par un baiser tout sauf fraternels pour Ralph Touchett (excellent Martin Donovan) dans ses derniers instants et le bref moment d’abandon avec Casper Goodwood lors du final marquent ainsi l’incertitude d’Isabel Archer. Etre une femme accomplie et céder à ses désirs condamne à la soumission, s’en libérer pour être soi-même à la solitude. Tel est l’interrogation d’Isabel dans une dernière image où elle hésite à se réfugier dans la maison et revenir sur ses pas.

L’environnement sauvage de La Leçon de Piano (ou Holy Smoke dans son film suivant) autorisait l’émancipation charnelle et sociale, le cadre sclérosé et régit de code d Portrait de femme semble l’interdire. Le lecteur d’Henry James tiquera certes sur quelques manques et personnages grossièrement esquissés (Mme Touchett sans doute à cause de la mésentente avec Shelley Winters que l’on devine dans le making-off, Henrietta Stackpole bien fade sous les traits de Mary-Louise Parker) mais tout cela sera au service de choix forts et d’une vision captivante et personnelle. 

Sorti en dvd zone 2 français et récemment dans un somptueux coffret bluray consacré à Jane Campion

dimanche 21 juin 2015

Shining - The Shining, Stanley Kubrick (1980)

Jack Torrance, gardien d'un hôtel fermé l'hiver, sa femme et son fils Danny s'apprêtent à vivre de longs mois de solitude. Danny, qui possède un don de médium, le "Shining", est effrayé à l'idée d'habiter ce lieu, théâtre marqué par de terribles évènements passés...

Stanley Kubrick avait sans doute signé un de ses chefs d’œuvre avec l’immense Barry Lyndon (1975) mais le film s’était soldé par un échec commercial, tout juste sauvé par son meilleur accueil en Europe. Le réalisateur se devait donc d’obtenir un succès afin de préserver sa précieuse indépendance. Constatant l’engouement d’alors pour le cinéma d’horreur notamment grâce à L’Exorciste (1973) de William Friedkin, Kubrick décide de s’y confronter et bien évidemment de proposer le film le plus terrifiant du genre. Il jettera son dévolu sur le best-seller de Stephen King qu’il remaniera profondément, ne sollicitant pas l’auteur pour le scénario mais plutôt Diane Johnson dont il avait apprécié le roman The Shadow Knows. Le roman était un des plus personnels de Stephen King, en partie autobiographique avec ce père alcoolique mettant à mal l’équilibre de sa famille. Kubrick conservera cette base mais en fera une œuvre à l’émotion moins directe, partagée entre l’argument surnaturel, une dimension psychanalytique et l’atmosphère gothique subtile introduite par Diane Johnson, spécialiste du genre.

Les premières minutes jettent déjà les bases du funeste destin qui attend les protagonistes, les magnifiques paysages traversés signifiant la profonde isolation qu’ils vivront dans cet hôtel Overlook loin de tout. Les pesantes notes de synthés imposent une ambiance oppressante qui contrebalance les somptueuses images. C’est là tout l’art de Kubrick de poser d’emblée en filigrane la menace sans qu’elle ne se ressente réellement à l’écran. L’hôtel est ainsi loin de l’architecture gothique attendue et s’avère assez classique vu de l’extérieur, quand nous y pénètrerons les chambres obéiront aux standards de ce type d’établissement (Kubrick dans sa maniaquerie légendaire ayant compulsé les photos d’une centaine d’hôtel américain) et cette normalité se prolongera aux tenues vestimentaires de la famille Torrance. 

Tout juste concèdera-t-il un élément du livre qu’il n’exploitera cependant jamais, le fait que l’hôtel est construit sur un ancien cimetière indien mais plutôt que tapi dans l'ombre, le mal se manifestera dans la blancheur immaculée des journée d'hiver. Kubrick ne déroge pas à ses obsessions ici, à savoir observer méthodiquement le déraillement progressif de la psyché humaine, provoquées par la perversité dans Lolita (1962), l’ambition avec Barry Lyndon ou encore la paranoïa et la folie guerrière sur Docteur Folamour (1964). C’est d’ailleurs là une des différences fondamentales avec le roman de Stephen King où l’aura maléfique de l’hôtel provoque clairement les instincts meurtriers de Jack Torrance alors qu’ici Jack Nicholson arbore un regard agité et un sourire carnassier dès son entretien d’embauche et annonce les problèmes à venir. 

Kubrick fonctionne sur deux axes pour amener le basculement dramatique et terrifiant du récit, le petit Danny (Danny Lloyd) et son père Jack. Le réalisateur les capture dans une sorte de boucle quotidienne où s’immisce peu à peu la folie et/ou le surnaturel. Cette normalité et cet ennui sont marqués par les indications de temps qui tendent à s’estomper. Danny sillonne ainsi l’hôtel à vélo, nous faisant découvrir son immensité tandis qu’au fil des jours le malaise s’étend, d’abord par ce passage devant la fameuse chambre 237 puis la rencontre macabre de fillettes assassinées au détour d’un couloir. Pour Jack, cette répétitivité s’exprimera par ses laborieuses séances d’écritures où le manque d’inspiration, la frustration puis la folie s’exprimeront dans les attitudes de Jack Nicholson, le laissant dans un état autorisant enfin les visions surnaturelles se manifester. 

Les spectres ici ne sont pas forcément agresseurs mais plutôt des empreintes, des réminiscences de tout le mal passé au sein de l’hôtel. Danny finit par les voir distinctement grâce à la sensibilité offerte par son don, le « shining ». A l’inverse, Jack s’offre à eux par son équilibre mental vacillant et devient une proie facile. A l’inverse du livre où c’est plus équilibré (la frêle Shelley Duvall est loin de la mère de famille pleine d’assurance de Stephen King) c’est clairement Jack qui intéresse Stanley Kubrick. Multipliant les prises pour épuiser l’acteur et l’amener à un total lâché prise, Kubrick tire de Jack Nicholson une prestation génialement grotesque et outrancière où la démence finit par se lire clairement dans sa gestuelle épuisée.

La répétition du quotidien mais aussi de la boucle meurtrière de l’hôtel (Jack n’étant finalement qu’un pantin) rapproche le film de L’Année dernière à Marienbad (1961) d’Alain Resnais. Et, même si l’inspiration était sans doute plus évidente dans le livre on pense aussi à un pendant fantastique du Derrière le miroir (1956) de Nicholas Ray où un père victime d’un traitement sous cortisone s’en prenait à sa famille. Tout comme la demeure de Shining, les médicaments ne sont pas les déclencheurs mais facilitait plutôt l’extériorisation des frustrations de ces pères de famille ne parvenant pas à s’accomplir. Au détour de quelques dialogues on le devine aisément ici même si Kubrick en passe plus par l’image que le dialogue explicite pour l’exprimer. 

La géométrie parfaite de l’hôtel, celle des formes de la moquette où joue Danny, tout cela tend à disparaitre et être lardé de visions cauchemardesques, la plus récurrente étant cette vague de sang menaçant de happer les personnages. Le mal envahissant les lieux, cette boucle aboutissant sur la folie et le cauchemar est donc le leitmotiv du film. Les virtuoses et si précises séquences en steadycam distille un malaise latent et indicible même dans les moments anodins et débouchent sur la pure terreur, les courses parfaites de Danny l’amenant à faire de macabres rencontres.

 De même l’architecture si parfaite du labyrinthe est au final le théâtre de la pure confusion et de la démence sans retour de Jack. Kubrick nous tient dans un équilibre ténu de frayeur par ce ménagement virtuose de ses effets, rendant toutes les interprétations possibles. Un monument de terreur, cérébral et glaçant. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner