Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 12 août 2018

Le Profond désir des dieux - Kamigami no fukaki yokubō, Shohei Imamura (1968)


Un ingénieur débarque sur l'île pittoresque de Kurage. Il vient contrôler le développement d'une raffinerie de sucre censée employer certains habitants et favoriser le développement de l'île. Il est confronté aux coutumes des autochtones, à des dérives sociales et morales qui le choquent avant de le fasciner. Au point qu'il abandonne son travail emporté par la passion pour une jeune fille 'simple d'esprit'. La confrontation entre la rationalité du Japon moderne et les rites insulaires ancestraux révèlera peu à peu son caractère tragique.

Shohei Imamura avait explicitement développé la facette anthropologiste de son œuvre dans la « trilogie du désir » que formentLa Femme insecte (1963), Désir meurtrier (1964) et Le Pornographe (1966). Il avait pourtant creusé ce sillon dans une autre discipline en coécrivant avec Keiji Hasebe la pièce de théâtre Paraji : Kamigami to butabuta en 1962. Le texte fonctionne sur les planches mais Imamura peine à convaincre la Nikkatsu de financer une adaptation au cinéma. Néanmoins cette observation crue et sans tabou d’une communauté rurale isolée se retrouve déjà dans la première partie de La Femme insecte. Le succès de L'Évaporation de l'homme (1967) va lui permettre de réaliser son rêve qui va rapidement tourner au cauchemar durant un tournage mouvementé.

Le récit se déroule sur l’île de Kurage dans l’archipel d’Okinawa, un cadre qui va servir de confrontation entre un Japon moderne et une réalité ancestrale qui perdure encore. Imamura donne dans l’observation neutre et typique de son approche entomologique, mais également à travers le regard de ce Japon moderne avec un ingénieur (Kazuo Kitamura) venu contrôler le rendement d’une raffinerie au sucre. Lorsqu’il prend une distance quasi documentaire dans sa description des autochtones, la curiosité et l’étrangeté dépasse le jugement moral dans les mœurs les plus inattendues. L’isolement perpétue les croyances ancestrale et un certains obscurantisme, un phénomène qui est décuplée avec la famille Futori ostracisée sur l’île. 

Le grand-père (Kanjūrō Arashi) est au départ d’une lignée incestueuse en ayant couché avec sa fille, tentation qui se prolonge dans la fratrie adulte entre Nekichi (Rentaro Mikuni) et Uma (Yasuko Matsui) puis dans la culpabilité du petit-fils Kametaro (Choichiro Kawarazaki) et la nymphomanie de la cadette attardée Toriko (Hideko Okiyama). L’acceptation de ces bas-instincts, les désirs refoulés et la honte de cette famille s’exprime en réaction du regard des autres habitants de l’île qui rattachent tous les maux (sécheresse, catastrophe naturelle…) à une punition des dieux pour ces déviances. Imamura nous montre ainsi tous ces élans primitifs comme naturels et se fondant dans une immersion organique ne les différenciant pas des phénomènes de la faune et flore de l’île. 

La sanction et la mise au ban de la famille (Uma séparée de son frère et celui suis condamné à un travail de forçât sur une roche inamovible) fait cependant retrouver un questionnement moral grâce au personnage « extérieur » de l’ingénieur. La civilisation qu’il représente est mise à mal par les rituels, la moiteur et les tentations charnelles auxquelles il va s’abandonner bientôt. Le personnage est également, à travers cette civilisation, l’enjeu des aspirations matérielles des habitants de l’île. L’ambition s’entremêle à la tradition, la seconde étant finalement soumise et adaptable à la première. 

Les « déviants » sont finalement les incarnations les plus authentiques de l’identité profonde de l’île et les amours coupables Uma/Nekichi constitueront les moments les plus poignants du film. Imamura renoue avec le message de Cochons et Cuirassés (1963) où le mal ne vient pas de la modernité/l’étranger, mais de la façon dont on s’y soumet. Cochons et Cuirassés fustigeait l’errance morale du Japon d’après-guerre sous occupation américaine, Profond désir des dieux confronte la course à la modernité d’un Japon en expansion reniant ou détournant sa tradition dans le microcosme de l’île.

La pureté de ces instincts primitifs trouve un dernier éclat lorsque l’ingénieur s’abandonne à son tour à l’atmosphère des lieux dans des scènes d’une sensualité crues et enfantines. Imamura a cependant annoncé la donne avec le fil rouge de la légende de ce Profond désir des Dieux. La tradition orale magnifie un conte dont la romance est fustigée dans le réel, puis lors de la conclusion perpétue la fable après avoir radicalement éliminé sa concrétisation dans les faits. 

Les vertus ancestrales seront devenues une comptine pour touristes, les martyrs de la modernité se fondent dans la simple carte postale (le rocher de Toriko) qu’est devenue l’île lors de la conclusion amère. Ne reste aux survivants du Japon moderne qu’une soumission cynique ou d’êtres hantés par les fantômes du passé. Fascinant mais trop radical, le film sera malheureusement un échec retentissant qui endettera Shohei Imamura et l’éloignera dix ans des plateaux de cinéma – pour une carrière de documentariste à la télévision. 

Ressort en salle le 15 août

dimanche 27 août 2017

Désirs volés - Nusumareta yokujô, Shohei Imamura (1958)


Shinichi a quitté la fac plein d’idéaux pour servir, en tant que metteur en scène, une petite troupe de théâtre ambulant qui a bien du mal remplir les chapiteaux. Son directeur peine à payer ses acteurs et rechigne à écouter les propositions du jeune homme lorsque celui-ci essaie d’innover. Malgré les difficultés et la proposition d’un ami de venir travailler à la télévision, il choisit de suivre la troupe de ville en ville. Le cœur du jeune homme vacille entre son désir pour Chidori, une des filles du directeur, dont les sentiments restent troubles et qui se trouve déjà mariée à Eizaburo, la vedette du spectacle, et Chigusa, la sœur de celle-ci qui, elle, éprouve de réels sentiments pour lui.

Après des débuts en tant qu’assistant d’Ozu à la Shōchiku, Shohei Imamura quitte le studio pour intégrer la Nikkatsu moins prestigieuse mais plus rémunératrice. Il y fera dans un premier temps des travaux de scénariste remarqués notamment sur  la comédie satirique Chronique du soleil à la fin de l'ère Edo d’Yūzō Kawashima (1957) avant d’avoir l’opportunité de passer à la mise en scène pour Désirs volés. On qualifie parfois ce premier film de mineur et impersonnel mais on y trouve pourtant déjà tous les motifs qui irrigueront le cinéma d’Imamura par la suite.

La dimension anthropologique et documentaire se ressent notamment dans la scène d’ouverture filmant la ville d’Osaka depuis le ciel tandis qu’une voix-off nous en dépeint les monuments passés et moderne, puis les coutumes et habitants. Au fur et à mesure de cette description le cadre se rapproche des toits de la ville pour ensuite en filmer les rues, comme un microscope scrutant au plus près des insectes en mouvement. Le film n’adopte pas encore la froideur clinique d’œuvres comme La Femme Insecte (1963) ou Le Pornographe (1966) mais scrute déjà avec crudité les comportements excessifs et compulsifs inhérents à la nature humaine. Le terrain d’observation sera ici une petite troupe de théâtre qui a bien du mal à subsister. La troupe est ainsi obligée d’ouvrir son spectacle sur un numéro de strip-tease pour attirer le spectateur, masculin pour l’essentiel, et qui décampe aussitôt l’effeuillage terminé et ne s’attarde pas pour la pièce. Une situation qui crée donc des dissensions entre le directeur de la troupe et ses acteurs trop rarement payés à leur goût, ce qui offre une dispute épique durant l’entrée en matière. Contrainte de quitter cette grande ville inhospitalière, la troupe va alors investir un village où ils semblent bien plus attendus.

Imamura observe les passions qui s’agitent dans cette vie en communauté. Le réel attachement mêlé de je-m'en-foutisme concernera les acteurs qui tout en se plaignant ne peuvent se détacher de cette vie. Le jeune auteur Shinichi (Hiroyuki Nagato) est lui animé par la vraie flamme du théâtre pour laquelle il a renoncé à une carrière plus balisée et s’accroche à la troupe également pour la passion secrète qu’il nourrit pour Chidori (Yōko Minamida), la fille du directeur. Celle-ci est pourtant déjà mariée tandis que sa jeune sœur Chigusa (Michie Kita) est également folle amoureuse de Shinichi. Imamura signe un film véritablement en réaction du cinéma d’Ozu, une influence indirecte puisque tout concourt chez lui à aller à contre-courant du classicisme et de la retenue de son aîné. C’est particulièrement flagrant si on compare Désirs volés à Herbes flottantes (1959) où Ozu dépeint également une troupe de théâtre. Ici le réalisateur dans l’excès des sentiments et comportements compulsifs encore baignés d’humour et de romanesque mais qui annoncent les moments les plus dérangeants de sa filmographie. La dépit amoureux, le désir ou le rapprochement charnel sont au centre des enjeux et ne s’expriment que de façon crues. 

Le réalisateur alterne espaces confinés et extérieurs pour l’exprimer, sincérité comme simple pulsions sexuelles pouvant surgir à tout moment. Les sentiments s’enchevêtrent dans la confusion pour le spectateur et les protagonistes (Shinishi en colère de ne pas voir la compagnie évaluer seul en forêt assouvissant sa frustration avec une Chigusa insistante, l’hésitation et le revirement final), le ton bascule du grivois rigolard au franchement glauque (les jeunes bons à rien voyeurs du village qui enlèvent une actrice). En gardant un ton d’une outrance égale en toutes situations, Imamura évite de juger ses personnages et se pose en observateur (sans doute plus ouvertement chaleureux ici) des comportements humains. Le sexe est le moteur principal des actions des personnages et Imamura ose filmer crûment (mais encore atténuer par l’humour ou un certain romantisme) certains éléments assez singulier de la libido japonaise et masculine plus particulièrement : le voyeurisme donc, la frontière ténue entre l’insistance et le viol (l’acteur convoquant une aspirante pour une « audition »), l’attitude féminine aussi fuyante que ardente… 

Tout cela reste assez sobre et dans une tonalité de comédie enlevée vraiment drôle mais l’acuité froide et l’humour noir des films suivant se devinent déjà ici – même sur des éléments triviaux comme cette amusante grand-mère avide au gain. Le triangle amoureux familial est aussi déjà là (mais sans le registre incestueux de La Femme Insecte et Le Pornographe) avec ces deux sœurs se disputant un homme, là aussi dans cette dualité secrètement aimante mais fuyante (Chidori) puis ardente et offerte (Chigusa) le désir allant vers la plus difficile à avoir dans une logique aussi perverse que romanesque.

Toute cette confusion rend les personnages vivant et vibrant et déjà chez Imamura les soubresauts intérieurs prennent une veine expressive où l’on se bat, s’enivre et pique des colères dantesque quand les choses tournent mal pour nous. La sobriété est pour les gens éteints, aux passions plus abstraite tel Eizaburo (Shinichi Yanagisawa) si habité dans son numéro de danse kabuki solitaire et si éteint quand il apprendra l’adultère de sa femme. Une première œuvre passionnante donc et où la Nikkatsu percevra les velléités provocatrice d’Imamura et lui demandera de calmer le jeu sur les films suivant plus conventionnels (Devant la gare de Ginza (1958), Mon deuxième frère (1959) avant le coup de tonnerre que constituera Cochons et Cuirassés (1961). 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Elephant Films 


vendredi 30 décembre 2016

Désir meurtrier - Akai satsui, Shohei Imamura (1964)

Après avoir accompagné son mari à la gare et envoyé son fils chez sa belle-mère, Sadako est suivie jusque chez elle par un jeune homme. Celui-ci force la porte de sa maison et la viole. La jeune femme, humiliée, en garde le secret. Quelques jours plus tard, Hiraoka, revient et lui explique que, malade du cœur, il ne lui reste que peu de temps à vivre. Une passion déchaînée va lier ces deux amants et Sadako ne voit qu'une seule issue: la mort.

Désir meurtrier est une œuvre qui participe à la construction du style et des thématiques de Shohei Imamura. Le réalisateur envisage cette adaptation du roman de Shinji Fujiwara après Cochons et cuirassés (1961) mais le scandale provoqué par le film le met au banc de la Nikkatsu, le laissant deux ans sans réaliser. C’est grâce au succès de La Femme insecte (1963) qu’il va pouvoir enfin lancer la production. Désir meurtrier assume de manière plus affirmée les partis pris entrevus dans les deux films précédents. Le style heurté et documentaire de Cochons et Cuirassés se mêle aux élans plus oniriques de La Femme insecte, et l’on retrouve cette approche entomologiste bousculant les barrières morales ainsi que ce questionnement sur le désir féminin.

La Femme insecte dépeignait l’ascension et la chute d’une japonaise ayant décidée de s’émanciper par l’usage de son corps, mais par là même endossant une inhumanité ne la différenciant plus de l’oppresseur masculin ordinaire. Désirs meurtrier suit le destin de Sadako (Masumi Harukawa), épouse (mais plus vraisemblablement concubine) soumise, infantilisée et rabaissée par son époux (Kô Nishimura) et sa belle-mère - objet sexuel, ménagère et infirmière pour le. Son quotidien monotone est bouleversé lorsque rentrant seule après avoir accompagné son mari à la gare, un inconnu (Shigeru Tsuyuguchi) s’introduit chez elle et la viole. La séquence sème un malaise certain où Imamura montre la brutalité avec laquelle s’impose ce désir masculin mais surtout où l’héroïne in fine semble prendre du plaisir à l’acte après avoir vainement tenté de se défendre. 

Le schéma de la femme découvrant le plaisir physique via une agression sera largement utilisé dans le Pinku Eiga (genre lancé quelques années plus tard par la Nikkatsu productrice du film) et de façon plus large dans le cinéma érotique japonais. Imamura sera à son corps défendant un précurseur de cette vague alors que pour lui cette scène n’a aucune valeur d’excitation du spectateur, mais à traduire la psychologie de Sadako. Les flashbacks évoquent ainsi le passif de soumission qui pèse sur Sadako, petite-fille de concubine et fille d’enfant illégitime dont la vie perpétue finalement une malédiction familiale - objet sexuel, ménagère et infirmière pour l'époux tout-puissant. Dès lors la bascule morale de ce viol n’est pas surprenante.

Imamura donne dans une approche psychologique scrutant le déni puis la culpabilité de Sadako, tentant de reprendre sa vie comme si de rien n’était avant de tenter de se suicider. C’est la surprenante étape intermédiaire qui aura cours, Sadako se rapprochant de plus en plus d’Hiraoka, son agresseur amoureux qui ne cesse de revenir la tourmenter. La narration lente laisse progressivement se développer les contradictions de l’héroïne à travers les séquences oniriques, les flashbacks fragmentés et/ou revisités (Sadako proie puis aguicheuse potentielle d’un prétendant selon l’interprétation) et l’ambiguïté de plus en plus marquée des scènes de sexe. Tous ces éléments perturbateurs tourmentent notre héroïne tout en rendant paradoxalement sa réalité plus palpitante que la tonalité morne initiale. 

Cela tient à la dimension sensorielle qu’exprime Imamura à travers son actrice Masumi Harukawa. Loin des canons de beauté classiques, elle arbore un physique charnu, un bon sens et un plaisir aux choses de la vie (plaisir sexuel, gout de la bonne chair) qui en font une figure lumineuse à laquelle on ne peut totalement faire endosser ce rôle de victime. Il suffit de de comparer avec l’amante (Yûko Kusunoki) de son époux, son inverse en tout point par son allure svelte, son milieu intellectuel (quand Sadako reste une provinciale sans éducation) et un caractère plus soumis dans le sexe où il s’agit plus de satisfaire/récupérer l’homme que de prendre soi-même du plaisir. 

En mettant en parallèle « l’amant » et l’amante (tous deux harcelant l’être aimé chez lui et dans la rue), Imamura renverse ainsi le pouvoir. Sadako est la fois prisonnière et maîtresse de son désir sans pour autant dépendre d’un homme. Le cheminement est méticuleux et passe par la mise en scène. Une nouvelle scène d’agression dans un train - là aussi futur gimmick glauque du cinéma érotique japonais – est renversée par la narration (Hiraoka affaibli par une crise cardiaque et qui se révèlera mourant) et la mise en scène où Sadako domine Hiraoka par un cadrage en plongée. A la fin du film, le seul fait que sa femme ait pu être capable de le tromper bouleverse également le rapport de force entre les époux. Tout en semblant garder une attitude dominatrice, le mari se soumet aux exigences de Sadako notamment dans la légitimation de leur union.

Imamura se montre si fin que l’ambiguïté est constante jusqu’au bout : pour les rapports sexuel consentit/subit, pour l’allure soumise de Sadako qui reprend pourtant le pouvoir et surtout la longue errance finale enneigée où se dispute le suicide amoureux et la tentative de meurtre. La réponse tient finalement dans cette répétition en début et fin de film où brimée Sadako écrase un vers à soie qu’elle tenait dans sa main, alors que parvenue à ses fins elle laisse l’insecte remonter sur sa jambe lors de la dernière scène. Pas le Imamura le plus facile d’accès, mais certainement un des plus passionnant. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films