Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 24 janvier 2018

Adua et ses compagnes - Adua e le compagne, Antonio Pietrangeli (1960)


Après la fermeture de leur maison close, quatre prostituées tentent de s’établir à leur compte en ouvrant ce qui s’apparenterait à un simple restaurant. Mais pour mener à bien leur projet, elles doivent solliciter l’aide d’un ancien homme du milieu qui menace leur tentative d’émancipation…

Adua et ses compagnes est le deuxième film du cycle féminin initié par Antonio Pietrangeli après l’inaugural Du soleil dans les yeux (1953) et avant La Fille de Parme (1963) et Je la connaissais bien (1965). Cette réflexion sur la condition féminine dans l’Italie moderne constitue le thème central de la filmographie précieuse du cinéaste et chacun des films s’inscrit dans un contexte social bien spécifique. Du soleil dans les yeux illustrait ainsi l’Italie travailleuse et en reconstruction du début des années 50 tandis que Je la connaissais bien reflétait la société fêtarde et hédoniste du boom économique. Adua et ses compagnes se situe également dans une mutation sociale puisque son point découle de la mise en application de la loi Merlin en 1958 interdisant la réglementation de la prostitution et ayant conduit à la fermeture des maisons closes. C’est à ce moment clé que ce se trouvent nos quatre héroïnes Adua (Simone Signoret), Lolita (Sandra Milo), Marilina (Emmanuelle Riva) et Caterina (Gina Rovere), prostituée contrainte de quitter la maison close où elles officiaient. Elles ont cependant le projet de poursuivre clandestinement leur profession en ouvrant en campagne un restaurant camouflant leurs véritables activités.

Du soleil dans les yeux était marqué par l’arrachement de son héroïne paysanne pour une vie urbaine qu’elle aurait toutes les difficultés à adopter et Je la connaissais bien sera le récit d’une errance perpétuelle pour Stefania Sandrelli. Adua et ses compagnes se situe à contre-courant avec une reconstruction de ses personnages s’affirmant cette fois dans un exil rural et un vrai ancrage géographique. La solidarité féminine marquante par sa force (c’est la lueur d’espoir du final de Du soleil dans les yeux) ou sa triste absence (les derniers instants tragiques de Stefania Sandrelli dans Je la connaissais bien) est au cœur de l’approche d’Antonio Pietrangeli et en particulier dans Adua et ses compagnes.  Les névroses et le passé douloureux de chacune les isolent et détournent du projet commun tandis que la communion dans le travail les réunis. Cet isolement initial provient de l’individualisme propre à chaque prostituée dans la solitude de la chambre où elle est à la fois exploitée physiquement mais cherche aussi à exploiter financièrement son client. 

Cependant les quatre femmes au vu de l’état de la demeure acquise sont dans un premier temps contraintes de faire réellement tourner la façade que constitue le restaurant. Retrouver ainsi un travail honnête et décent va progressivement les détourner de leur ancienne vie. Antonio Pietrangeli procède par divers motifs pour amorcer cette mue. Ce sera par l’embellissement progressif du décor sommaire, la préoccupation des personnages pour ce qui devient peu à peu leur véritable métier de tenancière allant avec la salle de repas de plus en plus remplie, du menu digne enrichi (la scène où Adua dépitée répond par la négative à toutes demandes d’un client d’ajouts de fruits, légumes et fromage à son repas) et tout simplement du temps à la cuisine passant de la corvée à une rigueur joyeuse dans la préparation des repas.

Antonio Pietrangeli prend le temps de capturer les maux de ses héroïnes pour mieux faire apprécier leur épanouissement. La pénibilité de l’existence de cette existence a rendue l’expérimenté et meneuse Adua blasée et inflexible, fait de Marilina un être caractériel et torturé tandis qu’à l’inverse Caterina s’est forgée une carapace taciturne. Ce passif se ressent dans les soubresauts verbaux et/ou comportementaux de ces femmes dures mais compréhensives entre elles et le réalisateur illustre même la marque de ce parcours de manière comique par moment. On pense à la scène où la benjamine Lolita dandine des fesses et fait des œillades suggestives aux clients du restaurant, l’aguichage étant devenu est comportement presque naturel – la virée nocturne de Marilina dans l’ancienne maison close va dans ce sens également.

Leurs corps étaient auparavant un objet de soumission et un instrument de travail jeté en pâture avec détachement, mais en brisant leur chaîne elles peuvent à nouveau redevenir des femmes à part entière. Le pseudonyme de prostituée « Milly » est symboliquement abandonné pour retrouver son prénom de Caterina lors de la rencontre amoureuse tout en candeur avec un client sous le charme,  Adua abandonne son cynisme pour retrouver une forme d’ingénuité quand elle cède au pourtant peu recommandable Piero (Marcello Mastroianni) et Marilina peut enfin endosser son rôle de mère pour son jeune fils ayant toujours vécu loin d’elle. Le plan d'ensemble les montrant libre et halanguie au soleil illustre parfaitement ce croisement de liberté et de féminité épanouie qui les caractérise.

Si le retour au « métier » reste en filigrane dans le dialogues, tous dans les éléments évoqués semblent pourtant montrer l’éloignement des personnages de cette ancienne existence. Pietrangeli offre de pur moment de grâce suspendue à sa chronique où ce bonheur simple s’exprime pleinement. L’atmosphère festive et estivale baigne ainsi l’apparition de la star de la chanson Domenico Modugno (dans son propre rôle) qui illumine une séquence où improvise un concert à la guitare dans le restaurant. La grâce et une forme d’absolution accompagne aussi une scène de baptême sans être ostentatoire dans la symbolique religieuse, Pietrangeli transmet le sentiment de respectabilité des héroïnes. Le projet des personnages reposait dès le départ sur un paradoxe, une indépendance (s’exiler de l’autorité d’un proxénète) destinée pourtant à exercer une profession les plaçant en objet de désir, la prostitution. Pietrangeli démontre ainsi une société fondamentalement construite sur la volonté des hommes. 

Marquée de façon indélébile par leur passé les personnages doivent accepter un marché de dupe avec un homme puissant pour se lancer et de même une collègue prostituée au début du film choisira de se marier (dont se placer sous la protection d’un homme) afin de quitter ce milieu. Le spectre de cette domination masculine ne cesse donc de planer jusqu’à briser le rêve au final. Pietrangeli retrouve donc cette notion d’isolement où chacune devra affronter seule la veulerie masculine (des « clients » s’imposant au restaurant, Adua trompée) où ses propres complexes (l’aveu douloureux de Caterina à son prétendant sur ses anciennes activités) quand l’union avait servi leur renaissance. L’élan de rébellion final ne sert qu’à renforcer la force tragique d’un des derniers plans du film sur la caméra figeant les filles dans une cellule, comme si elles avaient été victime d’une rafle, habitude d’une autre vie. L’histoire n’aura été qu’un beau rêve, une parenthèse enchantée pour ces malheureuses parias dont le souvenir de ce bonheur est désormais source de moquerie sur le bitume pluvieux où elles racolent.

 Ressortie en salle le 31 janvier

mardi 26 mai 2015

Les Chemins de la haute ville - Room at the Top, Jack Clayton (1959)

D'extraction modeste, Joe Lampton est devenu employé de mairie d'une petite ville industrielle du Yorkshire. Joe est ambitieux et prêt à tout pour réussir. Il va ainsi séduire la fille insignifiante d'un gros industriel Susan, que son père va éloigner, appréciant peu cette union. Joe devient alors l'amant d'Alice, et un sentiment profond nait entre eux.

Room at the Top est le film qui lance tardivement la brillante carrière de réalisateur de Jack Clayton. Ce premier film arrive alors qu'il approche la quarantaine et qu'il officie au sein du cinéma anglais depuis 25 ans ç divers postes : enfant acteur sur le film Dark Red Roses (1929), garçon de course, monteur puis assistant-réalisateur pour Alexander Korda sur Le Voleur de Bagdad (1940) ou L'Espion noir (1939). C'est durant l'après-guerre (où mobilisé il réalisera le court-métrage Naples Is a Battlefield (1944)) et au contact de John Huston dont il est le producteur (sur Moulin Rouge (1952) et Plus fort que le diable (1953) que le désir de réaliser le prend à son tour. Cela se concrétisera d'abord par le court-métrage The Bespoke Overcoat où il adapte de la nouvelle de Nicolas Gogol Le Manteau dont l'action est transposée dans un entrepôt de vêtements de l’East End de Londres. Ce galop d'essai est salué et obtiendra de nombreuses récompenses, lui permettant de réaliser Les Chemins de la haute ville adapté d'un roman de John Braine paru en 1957.

Le succès du film sera d'ailleurs la cause d'un malentendu concernant Clayton, l'associant au mouvement du free cinema et des angry young men tels que Tony Richardson, John Schlesinger ou Lindsay Anderson. Il clarifiera les choses en signant le fort éloigné et tout aussi brillant Les Innocents (1961) dans la foulée et n'aura de cesse de se rendre insaisissable par la suite avec des œuvres très dissemblables (encore que son Gatsby le magnifique (1974) parait être un prolongement logique de Room at The Top). Pourtant à bien y regarder, la singularité de Clayton est déjà claire dès ce premier film qui offre une sorte de pendant anglais de Une Place au soleil (1951), en fait le chaînon manquant entre le classique de George Stevens et le Match Point (2005) de Woody Allen.

La séquence d'ouverture nous présentant le héros Joe Lampton (Laurence Harvey) nous induit au départ en erreur sur le personnage. D'abord sans visage, alangui sur sa banquette de train et faisant des ronds de fumée, Joe dévoile une figure carnassière et conquérante dès ses premiers pas dans cette ville où il espère bien s'élever. Son ambition le guide naturellement vers ce qui brille à savoir Susan Brown (Heather Sears), fille de l'homme le plus riche de la ville. Ces tentatives de séductions infructueuses, les humiliations lui rappelant insidieusement son milieu modeste et son inculture vont pourtant révéler un être vulnérable et manquant d'assurance sous ces beaux airs. Quand l'inexpérience de certains se traduit par une certaine naïveté, celle de Joe se dévoilera par sa superficialité et son envie des classes aisées. L'expression de ses sentiments pour Susan ne s'exprime qu'en terme matériels comme lorsqu'il parle d'elle à sa tante en commençant par évoquer la fortune de son père.

Loin d'être le cynique sans états d'âmes que l'on soupçonne au départ, Joe est simplement un être qui n'a pas encore vécu et aimé. Arraché à son foyer par la guerre et ayant perdu ses parents dans un bombardement, il laisse deviner par ses manques son sentiment d'insécurité qu'il pense résoudre par la réussite sociale. Il va pourtant s'accomplir dans la romance adultère qu'il va nouer avec Alice Aisgill (Simone Signoret), une française plus âgée que lui et mal mariée. Alice représente à la fois une sorte de figure maternelle pour Joe, un être transcendant le clivage des classes anglaises par sa nationalité française et surtout une personne le mettant en confiance et lui permettant enfin d'être lui-même.

Laurence Harvey est formidable, laissant peu à peu tomber son masque calculateur pour se révéler plus faillible. Hésitant entre ses ambitions, sa séduction intéressée de Susan et son amour sincère d'Alice, le personnage est autant tiraillé dans son for intérieur que par son entourage. Les deux liaisons sont immorales, l'une par sa nature adultère mais cachée et l'autre par le rapprochement de classes impensable et s'affichant à tous d'un œil négatif, prolétaires comme nantis. Simone Signoret est tout aussi touchante, amenant une retenue et une finesse bouleversante à ce personnage mesuré et passionné.

L'actrice dégage une sensibilité délicate qui contient et apaise la tension et la fureur de Laurence Harvey, jusqu'à en tirer le meilleur lorsqu'il dévoilera ses sentiments. Le rôle initialement envisagé pour Jean Simmons ou Vivien Leigh lui fut finalement confié dans cette Angleterre encore très puritaine il était difficile pour une actrice anglaise d'endosser un rôle aussi ouvertement amoral (après tout l'adultère de Brève Rencontre (1945) reste platonique) d'où la pirouette de faire du personnage une française et du choix de l'actrice.

Jack Clayton filme d'ailleurs les scènes charnelles avec une tension érotique inédites, signifiant par ses partis pris et dans l'intrigue même cette Angleterre changeante d'après-guerre (l'histoire se déroule à la fin des années 40 et certains décors portent encore les stigmates du Blitz). Le final est donc assez paradoxal puisque l'élévation sociale semble désormais possible mais se paie à un prix bien douloureux.

Les carcans passés semblent surmontés mais en y laissant une partie de son âme (emportée par la chape de plomb de cette cité industrielle grisâtre quand les rares moments lumineux auront été intime comme cette fuite en campagne) comme le montrera le mariage final aux allures d'enterrement où Joe gagne et perd tout dans le même mouvement. Un grand film qui sera un triomphe et source de multiples nominations et récompenses, notamment pour Simone Signoret Prix d'interprétation féminine du Festival de Cannes 1959 et surtout l'Oscar de la meilleure actrice faisant d'elle la première française à obtenir ce prix.

Sorti en dvd zone 2 français chez Filmedia

mardi 22 juillet 2014

Les Diaboliques - Henri-Georges Clouzot (1955)


Christina mène une existence malheureuse auprès de son mari, le tyrannique Michel Delasalle, directeur du pensionnat pour garçons dont elle est propriétaire. Elle sait qu'une des institutrices, Nicole Horner, est sa maîtresse, mais cela n'a pas empêché les deux femmes de se rapprocher l'une de l'autre. Christina voit en effet en Nicole une compagne d'infortune, partageant avec elle sa haine envers Michel. Lorsque Nicole demande à Christina de l'aider à tuer Michel, celle-ci accepte.

Clouzot signe un de ses suspense les plus mémorables avec ce remarquable Les Diaboliques. La maestria du réalisateur se met entièrement au service du scénario redoutable adapté du roman Celle qui n'était plus de Boileau et Narcejac. Le récit se divise en deux parties bien distinctes. La première est parfaite de montée en puissance dramatique en posant une situation révoltante et les conséquences criminelles qu'elle provoque. Dans un pensionnat pour garçon de province, le directeur Michel Delasalle (Paul Meurisse) règne en tyran auprès de son épouse Christina pourtant propriétaire des lieux ainsi que de sa maîtresse Nicole (Simone Signoret). Les femmes coexistent et subissent dans l'ombre de leur détestable homme avec un Paul Meurisse génialement odieux et dominateur qui enchaîne les scènes d'humiliations glaçantes.

Les deux femmes offre des personnalités miroir dont la soumission ne se dément pas que ce soit la frêle et impressionnable Vera Clouzot terrifiée par un simple haussement de sourcil de Meurisse et la plus vindicative et émancipée Simone Signoret dont le personnage semble lui enchaîné par amour malgré sa force de caractère.

L'épouse et l'amante bafouée vont ainsi s'allier pour mettre fin à leur tourment en tuant Delasalle. Clouzot offre un équilibre remarquable entre l'intelligence du stratagème et la brutalité et crudité de son exécution (pas si facile de tuer un homme puis de se débarrasser d'un cadavre), offrant de pures visions macabres hallucinées tout en ne perdant jamais de vue l'état d'esprit de ses meurtrières (Christina vacillante puis déterminée à empoisonner un Delasalle définitivement irrécupérable). La mécanique est absolument diabolique, la stylisation se mêlant à un cadre et des personnages typiquement franchouillards et austères (Noël Roquevert remarquable ou encore la rencontre avec Jean Lefebvre en soldat aviné).

Après cette leçon de maîtrise, Clouzot ose une seconde partie plus flottante et longuette. Le but est de nous placer dans une attente et angoisse indécise puisque la libération des deux femmes avec la découverte du cadavre n'interviendra pas puisque celui-ci semble s'être volatilisé. On navigue entre tension psychologique (l'association entre les deux alliées tournant cours et exacerbant leurs traits de caractère notamment l'aspect grenouille de bénitier de Christina rongée par la culpabilité), une paranoïa où plane l'ombre du Corbeau (1943) et des élans de fantastique où il est plus que suggéré que Delasalle semble être revenu d'entre les morts pour se venger.

Une frayeur indicible s'amorce sans se délester de cette truculence franchouillarde (Charles Vanel en commissaire à la bonhomie intrusive et inspirateur du personnage de Columbo) et Clouzot offre un final gothique virtuose où le pensionnant devient une cathédrale de la peur chargée d'ombres et de murmures menaçants. Le final reste toujours aussi fort et inattendue même si la résolution en elle-même ne serait sans doute pas expédiée aujourd'hui avec la même efficacité que Clouzot qui fait sobre après tous les artifices qui ont précédés. Un petit bijou de thriller.

Sorti en dvd zone 2 français chez René Chateau ou en zone 1 chez Criterion