Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 26 décembre 2018

Misère et Noblesse - Miseria e nobiltà, Mario Mattoli (1954)

À Naples, dans les années 1880, Felice Sciosciammocca, un écrivain public sans le sou, partage l'appartement où il vit en famille, avec la famille de son ami Pasquale, un photographe de rue. Les deux familles désargentées y cohabitent tant bien que mal, bien souvent contraintes de se passer de repas. Un jeune aristocrate, Eugenio, amoureux d'une danseuse, Gemma, leur propose un marché : Felice et Pasquale, en échange d'un somptueux repas, se feront passer pour ses nobles parents afin de convaincre le père de la demoiselle, un ancien cuisinier quelque peu infatué de noblesse, de la laisser l'épouser.

Misère et Noblesse est une merveille de vaudeville toute à la gloire de la personnalité comique de Toto alors au sommet de sa gloire. Le film constitue le point central d'une trilogie où Toto incarne le même personnage dans une série d'adaptation de pièces du dramaturge napolitain Eduardo Scarpetta (Un Turco napoletano (1953), Misère et noblesse et Il medico dei pazzi (1954), tous réalisés par Mario Mattoli). Misère et Noblesse est la troisième adaptation de cette pièce écrite en 1888, après celle muette de 1914 (dans laquelle joue d'ailleurs Eduardo Scarpetta) et une parlante de 1940 (où joue cette fois Vincenzo, fils d'Eduardo Scarpetta). Le film s'inscrit pleinement dans le cadre du néoréalisme rose où les sujets sociaux s'imprégnaient de comédie plutôt que du drame, avec ici une patine de film historique théâtral et visuellement chatoyant (et à la mode.

Cet aspect factice et théâtral est assumé dès la scène d'ouverture où le spectateur est associé à ceux d'une pièce, les crédits du film apparaissant quand ceux-ci lisent le livret et l'histoire démarrant alors qu’ils voient le rideau se lever depuis leur loge. Le tournage en studio, la propreté dénuée de réalisme et les couleurs pastel du procédé Ferraniacolor (moins onéreux que le Technicolor) mettent donc en valeur les acteurs plutôt que l'environnement pour souligner la pauvreté des héros. Les familles de Felice (Toto) et Pasquale (Enzo Turco) se partagent ainsi un appartement exigu, accumulant les loyers de retard et peinant à nourrir leur famille.

Le jeu outré et les dialogues vachards soulignent par l'hilarité leur situation désespérée entre dettes et faim qui les tenaillent. La placidité et presque insouciance face à un dénuement trop habituel souligne paradoxalement ce désespoir, dans des situations triviales (Felice et Pasquale se disputant en douce une tartine de confiture chez la jolie voisine d'en-dessous (Franca Faldini future épouse de Toto)) souvent porté par le génie comique de Toto (l'hilarant gag où il fait commander une pizza en pensant à tort être payé par un client). La narration habile caractérise avec limpidité une multitude de personnages, leurs interactions et passif (la femme quittée de Felice, le prétendant vieillissant de Gemma (Sophia Loren) la danseuse...) qui serviront dans la dernière partie purement vaudevillesque.

Le mélange de cabotinage et d'instinct primaire de crève-la-faim de nos héros se faisant passer pour des nobles - et où s'articule le thème central u clivage social insurmontable sans l'artifice et la tromperie - provoquent une hilarité irrésistible que la mise en scène conventionnelle de Mario Mattoli ne fait pas complètement décoller. Les quiproquos multiples se résolvent ainsi de manière un peu précipitée et sans avoir exploités suffisamment étirés leur potentiel comique. Il n'en reste pas moins une superbe comédie où le ressent la patte de l'écriture de Ruggero Maccari, partenaire d'Ettore Scola encore scénariste puis réalisateur sur ses meilleurs films comme Affreux, sales et méchants (1976) dont Misère et Noblesse semble être un prédécesseur léger.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

samedi 5 novembre 2016

Un dimanche romain - La domenica della buona gente, Anton Giulio Majano (1953)

Un dimanche avec pour toile de fond le match de Rome-Naples dans le cadre du championnat d'Italie où trois destins vont se croiser. Un vieil homme qui rêve de gagner aux paris, un ancien footballeur qui navigue en eaux troubles et une jeune femme éconduite qui cherche à faire assassiner son amant...

Un dimanche romain est une comédie italienne typique du « néoréalisme rose », ce virage populaire du néoréalisme imprégnant vérité du contexte et des protagonistes d’un ton plus léger et comique. Le modèle du film est clairement le fameux Dimanche d’aout (1950) de Luciano Emmer, œuvre chorale suivant différents personnages le temps d’une journée de congé dominical. Le film d’Anton Giulio Majano n’égale pas le classique de Luciano Emmer mais s’avère néanmoins une agréable réussite sachant varier les tons. Le vecteur de toutes les péripéties sera un match de football opposant Rome à Naples (deux villes ô combien fanatiques du ballon rond) tenant toute la ville en haleine. Une voix-off quasi documentaire dresse un regard solennel et distancié, promettant l’évasion possible en cette journée pour un peuple italien ayant des soucis quotidien plus difficile à résoudre en semaine.

Le scénario est assez mécanique dans sa manière de répartir chaque segment selon un genre susceptible de séduire une large palette de spectateurs. Ce sera d’abord la romance avec la jeune Sandra (Maria Fiore) tentant de convaincre son fiancé Giulio (Renato Salvatori) au chômage de ne pas se rendre au match pour rencontrer son oncle susceptible de lui offrir un emploi. On aura également la grosse comédie avec ce joueur de loterie sportive pariant sur les matchs en vue d’améliorer sa situation et rêvant d’une somme correspondant à ses besoins plutôt qu’un pactole lui faisant perdre la tête. Enfin ce sera le mélodrame avec Inès (Sophia Loren) jeune veuve provinciale venue tuer l’amant l’ayant « séduite et abandonnée », un riche avocat (Vittorio Sanipoli) lâche et hypocrite. 

C’est dans l’habileté à entrecroiser les histoires que le film captive, l’émotion se faisant contrastée dans une même séquence de façon habile. L’hystérie du stade en effervescence devant le match est ainsi une caution comique capturant les figures loufoque comme ce prêtre napolitain ayant raccourci sa messe pour être présent et se montrant d’une mauvaise fois pas vraiment chrétienne à la moindre action litigieuse. Parallèlement Inès est prête à défaillir d’épuisement et de tristesse en ces même lieux et à l’extérieur du stade, Sandra attend de pied ferme son homme ayant préféré le football à sa compagnie. Le résultat même du match aura des conséquences comique pour notre parieur sportif moins détaché qu’il n’y parait face à une possible fortune, et dramatique pour une famille dont l’avenir même dépend d’une victoire napolitaine. 

Chaque segment et rupture de ton est constamment lié au contexte social et à l’avenir incertain des personnages (désir de mariage, élever seule un enfant, trouver un nouvel emploi), symbole d’une Italie en reconstruction où la vie est encore pénible. Si toutes les histoires sont plaisantes à suivre, c’est vrai celle tournant autour de Sophia Loren qui marque. L’actrice avait déjà quelques rôles à son actif mais c’est vraiment en cette année 1953 qu’elle gagne ses galons de star. Jeune femme forte de caractère du monde du music-hall dans Une fille formidable de Mauro Bolognini, elle n’use pas de sa plastique affolante dans Un dimanche romain et dévoile un registre dramatique intense qui se confirmera avec les grands rôles à venir. Une œuvre plaisante donc même si pas dans les classiques de cette époque si riche pour le cinéma italien. 

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 vidéo 

 

vendredi 14 octobre 2016

La Chance d'être femme - La fortuna di essere donna, Alessandro Blasetti (1956)

Prise en photo à son insu au moment où elle raccrochait ses bas, une jeune vendeuse se retrouve à la première page d'un magazine. Ayant toujours rêvé de devenir mannequin ou vedette de cinéma, Antonietta exige du photographe Corrado Betti qu’il l’aide à lancer sa carrière. Il la présente donc au comte Sennetti, très introduit dans le milieu du cinéma. Mais si Antonietta prend son idylle avec Corrado très au sérieux, pour ce dernier, il ne s’agit que d’une conquête de plus. Orgueilleuse, Antonietta se venge en l’ignorant lorsque Sennetti la transforme en vedette. Corrado prend alors conscience de ses sentiments pour elle.

La Chance d’être une femme constitue le second volet d’un diptyque inauguré avec Dommage que tu sois une canaille (1955). Ce premier film fut fondamental pour tous ses participants, relançant la carrière du vieux routier du cinéma italien Alessandro Blasetti - passé par l’ère des « téléphones blancs », anticipant le courant néoréaliste avec Quatre pas dans les nuages (film, 1942), accompagnant le regain du péplum dans Fabiola (1949) puis trouvant sa place dans la comédie italienne des années 50 - surtout en réunissant le couple mythique du cinéma italien, Sophia Loren/ Marcello Mastroianni. L’immense succès du film appelait une « suite » qui se fera donc avec La Chance d’être une femme. L’un des atouts du premier film était également la présence d’un Vittorio De Sica - qui réunira d’ailleurs le couple dans ses propres grandes comédies comme Hier, aujourd’hui et demain (1963) ou encore Mariage à l’italienne (1964) – hilarant en vieux mentor roublard et bien qu’il soit indisponible, le script reprend néanmoins cet élément avec cette fois Charles Boyer dans son seul rôle en Italie.

Le scénario est particulièrement roublard par ses va et vient entre féminisme et environnement machiste. En ces années 50, une des voies d’émancipation les plus simples pour la femme italienne semble passer par une carrière artistique reposant souvent plus sur sa plastique que son esprit, dans le cinéma ou le mannequinat. Le paradoxe sera pourtant de voir cette liberté possible dépendante d'une soumission notamment sexuelle aux pontes masculins pouvant accélérer une carrière. Tout le film repose là-dessus à travers le personnage d’Antonietta (Sophia Loren) jeune vendeuse dont l’horizon s’éclairci après avoir été photographiée à son insu en train de rajuster ses bas, le cliché faisant la une des magazines. La schizophrénie du film s’exprime dans la séquence entière puisque juste avant Antonietta se sera extraite de la voiture d’un conducteur trop entreprenant qui l’avait prise en stop. Tout en ayant exprimée son indépendance par ce refus, la silhouette chaloupée de Sophia Loren hélant d’autres véhicules pour la prendre suggère une imagerie de prostitution explicite et c’est le moment précis où est prise la photo.
Tout le récit reposera donc sur cette hésitation, notamment dans le rapport entre Antonietta et Corrado (Marcello Mastroianni) l’auteur de la photo. La complicité et les sentiments se ressentent d’emblée dans leur échanges, Corrado étant tout autant charmé par les formes voluptueuses que le caractère plein d’aplomb d’Antonietta tandis que celle-ci s’amuse de la roublardise de ce mentor. Les codes de l’exploitation carriériste et sexuelle amènent cependant un caractère vicié à la possible romance. Tout en scrutant bien la montée du désir mutuel lors de la scène de la première séance photo en studio, Blasetti par le prisme de la comédie atténue la facette amoureuse du moment par des éléments subtils. L’assistant de Corrado s’éclipse ainsi discrètement en habitué des méthodes de coucheries du patron et Mastroianni semble constamment entre le calcul libidineux et la sincère exaltation pour son modèle (l’engouement presque enfantin dont il lui détache les bretelles de maillot de bain). L’attitude désinvolte de Corrado après leur étreinte glace donc une Antonietta qui va décider de jouer le jeu, en apparence.

Alessandro Blasetti reproduit donc le schéma initial dans des cercles de plus en plus prestigieux. Le comte Gregorio Sennetti (Charles Boyer) fait office de pygmalion truculent mais escroc tout de même, et si notre héroïne gagne en élégance et sophistication c’est pour être tout autant exploitée par ses interlocuteurs plus nantis. L’imagerie de prostitution prend un tour plus glamour avec l’ascension d’Antonietta notamment lorsque Blasetti cadre les entrées et sorties de chambre du corridor d’un grand hôtel d’où sortent des jeunes femmes ayant passées des « auditions ». Le but d’Antonietta n’est cependant plus la réussite mais de titiller Corrado, partagé entre le détachement de celui qui connaît le fonctionnement du milieu et les vrais sentiments qu’il éprouve pour elle. Mastroianni est très attachant avec ce personnage en retrait et désormais incapable de retrouver sa veulerie habituelle. 

Sophia Loren excelle également, s’affermissant à la fois dans ses manières mais aussi sa séduction plus espiègle. Tout ce que l’environnement pourrait dégager de sordide pour un personnage plus vulnérable devient ici un immense terrain de jeu où elle ridiculise tous les prédateurs masculins - le final où elle se présente à son grossier chauffeur de la séquence d’ouverture est particulièrement savoureux. Pour déclarer son amour à un Corrado résigné, il lui faudra cependant retrouver toute le caractère de romaine irascible et tempétueuse. On perd beaucoup ici du rythme enlevé de Dommage que tu sois une canaille mais on gagne en finesse avec un propos toujours aussi schizophrène puisque l’héroïne semble renoncer à la carrière pour les bras d’un homme, même si on imagine bien mal en Sophia Loren une future ménagère soumise. 

Sorti en dvd zone   français chez SNC/M6 Vidéo

Extrait

 

lundi 4 avril 2016

Une fille formidable - Ci troviamo in galleria, Mauro Bolognini (1953)

Ignazio Panizza detto Gardenio, un vieil artiste de variété qui n'a jamais connu le succès, gagne péniblement sa vie en présentant des spectacles de troisième ordre dans les provinces. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit hué et sifflé lors d'une de ses représentations. Au cours de cette dernière, à la demande des spectateurs, Caterina, la séduisante caissière du bar, est autorisée à chanter. C'est un succès et Caterina rentre immédiatement dans la petite troupe de Gardenio. C'est alors qu'un imprésario propose un contrat en or à la jeune femme. Elle accepte à la condition que Gardenio en est un aussi...

Après des études d'architecture à Florence, Mauro Bolognini s'était réorienté vers le monde du cinéma où il gravira lentement les échelons, assistant-réalisateur en Italie (essentiellement pour Luigi Zampa) et en France pour Yves Allegret sur Nez de cuir (1952) et Jean Delannoy pour La Minute de vérité (1952) avant d'avoir sa chance la mise en scène avec Une Fille formidable. Le film s'inscrit dans le mouvement du "néoréalisme rose", délaissant la noirceur du néoréalisme pour une veine plus légère qui amorcera la tradition vers la comédie à l'italienne. Mauro Bolognini reniera par la suite ces comédies de commande antérieure à sa collaboration avec Pasolini qui le dirigeront vers un cinéma d'auteur entre mélodrame et film en costume mais Une fille formidable constitue néanmoins un charmant divertissement où l'on décèle déjà les qualités du réalisateur sous les conventions.

Le film est une sorte de relecture italienne et positive d'Une étoile est née. On quitte le strass de la version hollywoodienne pour plonger dans les galères des artistes de scènes italien. Dès la scène d'ouverture, l'élégance de la mise en scène de Bolognini (un mouvement de grue arpentant le décor d'une galerie marchande où se retrouvent les artistes en quête d'emploi) se conjugue à la trivialité et truculence des échanges avec le vétéran Gardénio (Carlo Dapporto) essayant tant bien que mal de réunir une troupe pour une tournée. Le boniment grossier n'a d'égal que le manque de moyen, les artistes devant financer eux-mêmes le voyage. On rit également beaucoup lors des scènes de tournée, entre désagréments ordinaires (car brinquebalant tombant en panne au milieu de nulle part) et un public provincial rustre au jet de projectile facile.

Autre élément de discorde, la guerre des égos entre les artistes avec en tête une Sophia Loren aussi sexy que teigneuse (et rousse !) qui trouve là son premier rôle important au cinéma. Au milieu de ce chaos Gardénio va pourtant trouver la perle rare avec Caterina (Nilla Pizzi), jeune chanteuse en quête d'ailleurs et qu'il va ramener avec lui à Rome. Le talent de Caterina lui offre enfin les contrats auquel il aspirait mais la protégée très sollicitée va prendre son envol, non sans reconnaissance pour Gardénio qu'elle va épouser.

Le film réinterprète avec habilité la thématique d'Une étoile est née, l'égo du "pygmalion" étant mis à mal par le triomphe de Caterina. Patauger en solidarité avec sa troupe de saltimbanques ou être le faire-valoir de sa star d'épouse est ainsi le dilemme de Gardénio, ajouté l'humiliation d'être entretenu dans cette société italienne machiste. Le montage et la réalisation de Bolognini dresse peu à peu un cruel parallèle entre eux. Caterina perd en gaucherie et déploie une aura de diva (dans l'allure comme les tenues de scènes) au fil de ses prestations radiophoniques, Bolognini la magnifiant par ses mouvements de caméra et ses cadrages en plongée. La transition n'en est que plus cruelle avec le studio étriqué où Gardénio en est réduit à enregistrer des jingles publicitaires, toujours plus humilié.

Malgré quelques péripéties, jamais le script n'explore la noirceur d'Une étoile est née, en restant à la légèreté et la bonne humeur inhérente au réalisme rose. Dès lors on s'accroche à la forme où Bolognini brille à mettre en valeur ce monde du spectacle. La dernière scène offre aussi un superbe moment, gardant le côté bricolé de ces artistes modestes tout en déployant un faste et une sensualité qui culmine avec une inoubliable dans lascive de Sophia Loren. Un bon moment porté par l'alchimie et la vérité émanant du couple vedette, Carlo Dapporto étant un vrai artiste du music-hall italien depuis les années 40 et Nilla Pizzi une star de la chanson italienne de l'époque.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo 

Extrait


samedi 3 août 2013

L'Or de Naples - L'Oro di Napoli, Vittorio De Sica (1954)


Instants de la vie dans la grouillante ville de Naples où Vittorio De Sica passa ses premières années. L'Or de Naples est composé de six épisodes inspirés des truculentes nouvelles de Giuseppe Marotta : Un clown squatté et exploité par un truand (Le Caïd), une vendeuse de pizza plutôt légère (Sofia) qui perd la bague que son mari lui a offerte (Pizza à crédit), les funérailles d’un enfant (Un enfant est mort), le comte Prospero B. invétéré joueur appauvri (Les Joueurs), l’improbable mariage de Teresa, une prostituée (Thérèse), et les exploits du « professeur » Ersilio Micci, vendeur prudent (Le Professeur).

Au moment où il réalise L'Or de Naples, Vittorio De Sica se trouve dans une impasse. Le mouvement néoréaliste touche à sa fin et pire, se voit fustigé pour l'imagerie misérabiliste et le pessimisme qu'il dégage à l'étranger d'une Italie encore en reconstruction. La Palme d'or promise à Umberto D au Festival de Cannes 1952 est ainsi bloquée par des pressions italiennes et Giulio Andreotti alors secrétaire d'état au tourisme et au spectacle accusera publiquement De Sica de trahison à la patrie par la vision qu'il donne du pays à travers ses films. Peinant désormais à trouver des financements pour ses projets et rencontrant les pires difficultés lorsqu'il les mène à bien (le remontage radical de David O Selznick de son beau Station Terminus croisant néoréalisme et mélo hollywoodien) De Sica devra se réinventer sans se renier s'il veut poursuivre son œuvre. 

L'Or de Naples, adaptation d'un recueil de nouvelle de Giuseppe Marotta lui en donnera l'occasion. Entouré de l'auteur de son fidèle scénariste Cesare Zavattini, le réalisateur offre en six sketches (cinq directement adaptés du livre et un récit original) une veine plus contrastée que la noirceur d'antan, la comédie s'entremêlant constamment au drame tout en gardant le regard si chaleureux et bienveillant envers les petites gens qui le caractérise.

Le Caïd

 Dix ans plus tôt, Don Saverio Petrillo (Totò) et sa femme Carolina (Lianella Carell) crurent bien faire en proposant l'hospitalité au caïd Don Carmine Savarone (Pasquale Cennamo) récemment veuf. Le problème, c'est qu'il n'est jamais reparti et impose désormais sa loi au sein du foyer, se faisant repasser ses chemises par Madame, prenant le meilleur siège à table et imposant ses goûts culinaires quand il ne reçoit pas ses amis douteux sur place.

Il y a là sans conteste matière à grosse farce mais De Sica reste dans la retenue, le rire naissant plus de la présence comique de Totò en chef de famille frustré et de l'imposante présence bourrue de Pasquale Cennamo en caïd sans gêne que des situations. On reste donc dans un registre feutré et quotidien de cette petite famille parasitée par un intrus tyrannique. Le salut semble à portée de main quand une maladie grave semble diagnostiquée au truand mais c'est bien l'union et l'amour de cette famille qui leur permettra de se débarrasser du gêneur dans un beau final.

Pizza à crédit

 Sofia (Sophia Loren) quitte les bras de son amant pour retrouver son mari pizzaiolo (Giacomo Furia) qui la croit à l'église. Problème elle a oublié sa bague chez son amant et fait croire à son époux qu'elle l'a égarée dans la pâte à pizza. Ils vont donc remonter la piste des pizzas vendues durant la matinée pour retrouver le bijou. Un sketch en forme d'ode à Sophia Loren plus gironde et malicieuse que jamais dans cet amusant vaudeville.

Grand moment lors de la mémorable séquence de deuil où le couple n'ose interroger le client joué par Paolo Stoppa qui vient de perdre sa femme. Le pathétique (Stoppa en faisant des tonnes en mari éploré) côtoyant la franche hilarité, que ce soit la gêne des époux où les outrances calculées de Stoppa menaçant de se suicider en se jetant par la fenêtre mais freinant son geste au dernier moment afin d'être retenu.

Un enfant est mort

Un des plus beaux sketches du film et un de ceux où De Sica a le plus mis de lui-même puisqu'il n'est pas directement adapté du recueil de nouvelle. Une mère (Teresa De Vita) enterre son enfant et l'on suit à travers les rues de Naples le cortège funèbre dans un silence pesant. Jetant des sciuscias (selon la coutume napolitaine voulant que le disparu distribue des bonbons à ses amis) sur son parcours, la mère attire bientôt tous les enfants du quartier autour du cortège, s'empressant de ramasser les friandises au sol.

Leurs activité rappelle à la mère accablée celle que n'aura plus celui qui est transporté dans un cercueil, l'émotion contrastée mélange la tristesse à l'allégresse de ces gamins qui arrache un sourire à l'endeuillée. De Sica atteint des sommets d'émotion avec cette courte histoire quasi muette avec laquelle il aurait souhaité conclure le film. Ce ne sera pas le cas et le sketch sera même coupé lors de la sortie française pour sa trop grande noirceur.


Les Joueurs

 Joueur invétéré, le comte Prospero B. (Vittorio De Sica) est serré de près par son épouse qui ne daigne pas lui donner un centime et à transmis le mot aux domestiques refusant de lui prêter de l'argent. Le malheureux en est réduit à jouer à la scopa (le fameux jeu de cartes rendu célèbre par L'Argent de la vieille de Comencini) avec le jeune fils de son gardien d'immeuble. Triste d'être enfermé au lieu de s'amuser dehors avec ses amis, le garçonnet n'en est pas moins un adversaire redoutable qui humiliera jusqu'au bout un De Sica furieux qui met en jeu toute ses richesses.

Le réalisateur est toujours aussi bon pour diriger les enfants avec ici un gamin espiègle et déterminé, la farce enlevée véhiculée par un De Sica cabot ayant toujours son contrepoint mélancolique avec ce le regard lointain du garçonnet observant par la fenêtre ses copains avec qui il préfèrerait être.

Teresa

Le plus beau sketch du film avec Un enfant est mort. Teresa (Silvana Mangano) est une prostituée qui s'apprête à quitter sa maison close et cette vie pour se marier. Un jeune homme riche (Erno Crisa) l'ayant remarquée mais n'ayant osée l'aborder l'a demandée en mariage via un entremetteur. La beauté juvénile et la candeur de Silvana Mangano illumine les séquences de mariage même si à travers la froideur du fiancé on devine un motif moins noble à ce mariage, ce qui se vérifiera par un terrible aveu final.

Silvana Mangano est absolument magnifique de dignité et de douleur contenue face à son humiliation, et la dernière scène où elle hésite à (paradoxalement) retrouver sa dignité en retournant à son ancienne vie et ironiquement se rabaisser par une respectabilité de façade est d'une intensité rare. On aurait presque aimé voir cette intrigue prolongée en long-métrage tant l'émotion est forte.


Le Professeur

 Don Ersilio Miccio (Eduardo De Filippo) tiens un bien curieux commerce, vendant des leçons de sagesse pour les problèmes quotidiens de ces concitoyens. Un sketch qui conclut le film sur le film sur une note plus légère grâce à la truculente prestation du dramaturge Eduardo De Filippo, tout en malice dans ses conseils et ses bons mots qui auront du mal à passer en vf (les variantes entre pernacchio et pernacchia pour les différentes manières d'imiter le bruit de la flatulence, traduit par le plus quelconque terme pantalonnade), ce sketch ayant également été supprimé lors de la sortie française.

Un brillant film à sketch pour un De Sica transposant son humanisme dans des sphères plus lumineuses (même s'il signera des comédies bien plus franches par la suite) et capturant à merveille l'atmosphère si particulière de cette ville de Naples qu'il connaît bien. Le générique nous aura indiqué que "l'or de Naples", c'était l'espérance et la patience, vertus qu'il n'aura cessé d'accorder aux personnages du film quelque soit le ton adopté.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

Extrait

vendredi 12 juillet 2013

D'amour et de sang - Fatto di sangue fra due uomini per causa di una vedova (si sospettano moventi politic), Lina Wertmüller (1978)


 A l'aube de la seconde guerre mondiale, Titina, jeune femme sicilienne, perd son mari, assassiné par la mafia. Obsédée par d'éventuelles représailles, elle rencontre Spallone, de retour en Sicile après dix ans d'absence. Ce dernier s'éprend instantanément de la belle veuve qui ne résiste pas longtemps à ses avances. Dans le même temps, Nick, petit escroc revenu venger la mort de son cousin, tombe également sous le charme de Titina. Amour, jalousie et désir de vengeance, un cocktail qui va vite devenir explosif...

Lina Wertmüller croise à nouveau romanesque et politique avec ce grand mélodrame où elle orchestre la rencontre entre le couple mythique Marcello Mastroianni/Sophia Loren et Giancarlo Giannini, star de la génération suivante qui lui doit une grande part de son ascension. L'intrigue se déroule à une période charnière de l'Italie, quelques mois avant l'arrivée de Mussolini au pouvoir et sur la terre de toutes les passions et les extrêmes, la Sicile. Ce cadre sera le théâtre en miniature du destin qui attend le pays avec l'intimidation, la corruption et le machisme régnant en maître et brisant le destin de trois personnages anachroniques.

Titina (Sophia Loren) est une jeune veuve dont le mari a été tué par le tyran local pour avoir mené une grève de pêcheur. Vindicative et menaçant de se venger du meurtrier, elle est une anomalie parmi la communauté sicilienne soumise et obéissant à la loi du silence. Il en va de même pour Spallone (Marcello Mastroianni), activiste de gauche de retour au pays et dont la délicatesse sied mal à cet environnement. Enfin, Nick (Giancarlo Giannini) cousin du défunt exilé aux Etats-Unis et lui aussi à contre-courant par sa flamboyance et ses attitudes provocatrices dont une tonitruante première apparition en voiture jaune dénote dans ce très austère village sicilien.

Dans la trilogie que formait Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), Film d'Amour et d'anarchie (1973) et Chacun à son poste et rien ne va (1974), les grands idéaux et les aspirations nobles des personnages finissaient au bout du compte par montrer leur vacuité. L'ouvrier valeureux de Mimi ressemblait dangereusement au oppresseurs qu'il dénonçait une fois arrivé au sommet, l'amoureux transi et terroriste en herbe de Film d'amour et d'anarchie servait plus sa gloire que la cause et la vie en communauté de Chacun à son poste et rien ne va révélait finalement l'individualisme et la corruption progressive du groupe de personnages. 

Lina Wertmüller semble au départ procéder de même ici : la veuve indomptable Titina cède finalement assez vite à la séduction de Spallone dont l'altruisme est un prétexte à sa libido affolée par les formes de Sophia Loren et tout le mystère dégagé par Giancarlo Giannini ne sert pas comme attendu une vengeance mais aussi une passion secrète pour Titina. La grande différence avec les autres films étant que lorsque les protagonistes se détachaient de leurs "rôles" c'étaient pour céder à des bassesses du commun dénonçant leur médiocrité.

C'est tout l'inverse ici où notre trio part au contraire d'un cliché (la veuve sicilienne, l'activiste de gauche abscons, "l'américain" vantard) pour finalement révéler un libre arbitre s'affirmant dans ce beau triangle amoureux. Cette romance leur sert à apprendre de leurs erreurs, Lina Wertmüller revisitant de manière différente des situations de ces précédents films. 

Ainsi le machisme sous-jacent des personnages masculins se révélaient dans des éprouvantes scènes de violence allant jusqu'au viol, dans D'Amour et de sang toute situation suggérant un tel basculement est désamorcée, notamment avec un excellent Giancarlo Giannini s'arrêtant avant de commettre l'irréparable ayant compris son erreur ou plus tard acceptant finalement dignement la liaison de Sophia Loren et Mastroianni. C'est un peu comme si entre-temps Lina Wertmüller avait abandonné son pessimisme pour croire en l'humain et à sa possible et réelle bonté d'âme.

C'est un espoir qui ne peut malheureusement qu'être isolé alors que les chemises noires envahissent bientôt le pays, cette singularité marginalisant nos héros et en faisant des victimes idéales du système. Le surgissement du camion chargé de fascistes dans le cadre naturel somptueux jette comme un voile de désespoir qui ne se démentira plus jusqu'au bout, les personnages secondaires et l'environnement du village est quasi abstrait (témoignant de l'uniformisation de pensée et de la peur de la population, symbolisée dès l'ouverture où Sophia Loren hurle seule sa rage dans les rues) pour placer le trio comme seul êtres vivants, seuls électrons libre face à la pensée unique. Contrairement à d'autres de ces films, Lina Wertmüller ne politise pas à outrance son propos pour n'affirmer l'opposition de Titina, Spallone et Nick que dans leurs amours libres. 

Tous trois sont magnifiquement contrasté et attachant dans leur contradiction (Titina ardente alors qu'elle se voudrait détachée, Spallone passe pour l'activiste parleur avant de révéler un vrai héroïsme et Nick le meurtrier fait office de sauveur) alors que le fascisme naissant est tout d'un bloc. Les trois acteurs sont au somment de leur art mais on saluera tout particulièrement une Sophia Loren magnifique, acceptant sa quarantaine entamée avec la même grâce que dans Une Journée Particulière (1977) et dégageant une sensualité de tous les instants (ce beau moment où elle se baigne sous le regard de Giannini). 

Lina Wertmüller les capture dans une mise en scène inspirée alternant le grandiose (les extérieurs siciliens sont somptueux et quelle photo de Tonino Delli Colli) et l'intime avec finalement pour l'essentiel une intrigue se déroulant dans la cabane austère de Sophia Loren. Quand le monde extérieur ose enfin se révéler c'est pour happer définitivement nos héros dans un tragique final qui les laissera pourtant plus unis que jamais. 


Sorti en dvd zone 2 français chez PVB, édition épuisée et assez dure à trouver et à laquelle il manque la VO italienne mais Sophia Loren et Giancarlo Giannini se doublent eux-même sur la version anglaise. Pour ceux maîtrisant la langue plutôt tenter l'édition italienne par contre.