Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 10 septembre 2019

Lan Yu, histoire d'hommes à Pékin - Lan Yu, Stanley Kwan (2001)

En 1988, à Pékin, Chen Handong, un homme d'affaires, n'a connu que des succès. Fils aîné d'un haut fonctionnaire, il dirige une société de courtage en pleine expansion. Son associé Liu Zheng fait partie des rares personnes qui sont au courant de son penchant pour les jeunes hommes.
Au même moment, Lan Yu, un étudiant en architecture frâichement débarqué dans la capitale chinoise, est prêt à tout pour gagner de l'argent. Il fait la connaissance de Liu Zheng qui lui propose de vendre son corps une nuit dans un club gay. Handong est présent ce soir-là et refuse cette idée. Il emmène Lan Yu chez lui et en fait son amant.


Chez Stanley Kwan le romanesque s'exprime toujours dans une dichotomie entre une réalité résignée et sinistre s'opposant à une flamboyance rattachée à une esthétique plus fantasmée. Pour le premier point cela passe par le contexte contemporain et grisâtre de Love unto waste (1986), tandis que Rouge (1987) ou Center Stage (1990) navigue entre les strates temporelles et fictionnelles pour exprimer une veine plus vibrante. Cette dualité était une manière d'illuminer d'une aura incandescente une émotion impossible à assouvir. Stanley Kwan poursuit cette approche dans le documentaire Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema (1996) où il observait la représentation LGBT dans le cinéma chinois. Ce voyage dans l'histoire et la fiction devait ainsi servir son propre coming-out face caméra au sein du documentaire, cette construction de son cinéma était cette fois destinée à un aveu plus intime.

Il est donc assez logique qu'avec Lan Yu le réalisateur aborde désormais sans fard une romance gay. Le fait de situer le récit dans un passé proche ne sert désormais plus de vecteur à l'intensité romanesque, mais au contraire à en renforcer l'arrière-plan mortifère (la fin des 80's en Chine et les massacres de Tian En Men en toile de fond). La force émotionnelle tient essentiellement à la passion amoureuse du couple Chen Handong (Jun Hu)/ Lan Yu (Ye Liu). Le premier est un homme d'affaire prospère qui semble ignorer tout au long du récit l'amour que ses actes trahissent constamment. Il repère ainsi dans la scène d'ouverture un Lan Yu promis à un autre riche bienfaiteur et l'emmène chez lui pour une première étreinte. Inconscient ou fuyant ses sentiments, il fait passer son ambition professionnelle, ses plaisir et des codes de vie tout tracés (son mariage avec une femme source d'une première séparation) avant qu'il fait souffrir tout en lui réservant une place privilégiée dans son existence - mais viciée par le gain matériel.

L'interprétation subtile de Chen Handong, entre superficialité et abandon fugace, fait formidablement passer toute ces nuances. A l'inverse Ye Liu dans le rôle-titre est dans une mise à nu totale et poignante. Là où son amant a masqué ses sentiments dans le paraître des codes citadins, Lan Yu le jeune étudiant provincial ne sait pas jouer, ne peut jamais feindre. Les déconvenues offre donc leur lot de séquences bouleversantes, notamment celle de la première séparation où le détachement de Chen Handong s'oppose à l'affaissement moral et physique de Lan Yu que Stanley Kwan fait passer par la force de ses cadrages et compositions de plans.

Si le Happy Together de Wong Kar Wai (1997) aura autorisé une fiction explicitement gay dans le cinéma de Hong Kong, l'approche de Stanley Kwan est bien différente dans Lan Yu. A la stylisation et dépaysement de Wong Kar Wai qui faisait passer tous les soubresauts douloureux de la romance, Stanley Kwan fuit le maniérisme (et sa dualité avec le réel) de ses films précédents pour nous plonger dans une Chine réaliste, cotonneuse et désolée, un pays en gestation de son faste économique à venir. La photo de Yang Tao façonne une imagerie blafarde où la sensualité, le romanesque, ne fonctionne plus comme auparavant par la construction d'un monde (surnaturel et fantomatique dans Rouge, jouant sur les degrés de réalité dans Center Stage) mais dans une capture feutrée et sensorielle des émotions.

C'est le cas dans toutes les scènes de sexe, mais surtout dans les scènes d'attentes, d'entre-deux avant que l'un ou l'autre se livre. La dernière partie où les rôles s'inversent (Lan Yu méfiant et dans la retenue, Chen Handong en demande) exprime formidablement cet aspect pour ramener à l'équilibre la place de chacun dans le couple. Seul le destin cruel rattrapera les protagonistes pour briser cette harmonie enfin trouvée. Une nouvelle grande réussite et vraie réinvention pour Stanley Kwan.

Sorti en dvd zone 2 français chez Epicentre Films

 

jeudi 31 janvier 2019

Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema - Stanley Kwan (1996)

Stanley Kwan par la place accordée aux femmes dans sa filmographie est souvent considéré comme le George Cukor asiatique. Il partage également avec le cinéaste hollywoodien le fait d'être gay et va s'interroger à travers ce documentaire sur la représentation LGBT dans le cinéma chinois. On questionnant la symbolique plus ou moins explicite des films, il va ainsi scruter le regard de la société chinoise sur les sexualités sortant de la norme traditionnelle. En évoquant ses premiers émois et contacts avec la nudité masculine dans un hammam lorsqu'il était enfant, Stanley Kwan ravive aussi ses souvenirs filmiques de cette exposition à l'écran. Le cinéma martial en est le vecteur idéal et, s'il l'on entraperçoit le Bruce Lee sec et véloce de La Fureur du Dragon, c'est surtout les héros masochistes et les amitiés viriles d'un Chang Cheh qui provoquent le trouble.

Chang Cheh affirme avoir voulu redonner une place centrale à l'homme dans une industrie chinoise où les vraies stars étaient féminines. Son idéal héroïque masculin oscille entre entre l'archétype imposant et/ou menaçant que représente des acteurs comme Wang Yu ou Ti Lung, mais parallèlement il peut aussi introduire une figure plus vulnérable comme David Chiang. Les films de Chang Cheh se partagent ainsi entre un machisme assumé et une imagerie crypto-gay dans les manifestations de camaraderie masculine appuyée dont la femme est exclue. Le propos de Chang Cheh en interview jure avec certains extraits particulièrement parlants dans l'analogie freudienne (les héros "pénétrés" par des sabres et autres armes phalliques dans des postures où le martyr de la douleur se dispute au plaisir masochiste).

Stanley Kwan aborde cette schizophrénie entre le refoulé et l'explicite avec John Woo (disciple de Chang Cheh s'il en est) à travers des extraits de Le Syndicat du Crime (1987) ou The Killer (1989). Le prolongement de la chevalerie chinoise dans un contexte du polar se conjugue ainsi à une même esthétique ambigüe lors de scènes aussi marquantes que l'extraction de balles entre le policier et le tueur dans The Killer. John Woo affirme comme Chang Cheh célébrer l'amitié masculine dans volonté plus visuelle et viscérale que dialoguée et intellectuelle, et laisse à l'interprétation des spectateurs le côté gay.

Un autre aspect passionnant du documentaire est la force d'une société où la famille est encore régie par les codes traditionnels. La place d'autorité centrale et du père et la primauté accordée au fils plutôt qu'aux filles en termes d'éducation force les garçons à masquer toute fragilité. Les avancées économiques permettent aux familles de vivre mieux, d'être moins nombreuses et ainsi de délester les garçons d'une forme de pression ce qui autorise à être plus vulnérable. Des réalisateurs comme Ang Lee, Tsai Ming-liang, Edward Yang ou Hou Hsiao-Hsien témoignent du rapport à leur père, que Stanley Kwan illustre par des extraits de leurs film notamment Garçon d'honneur (1993) reflet de l'éducation plus portée à l'ouverture d'Ang Lee. La dernière scène du documentaire est d'ailleurs très touchante avec Stanley Kwan interrogeant sa mère sur le sujet et faisant par la même occasion son coming out.

L'autre réflexion pertinente sera le rapport au passé dans la façon d'amener la question de genre dans différentes adaptations d'une même œuvre. Les films contemporains peuvent s'avérer paradoxalement plus conservateur à travers divers exemples. Phantom Lover de Ronny Yu (1995) privilégie ainsi l'imagerie romantique classique façon Fantôme de l'Opéra aseptisé quand l'original Song of midnight (1937) osait une sexualité plus déviante lorgnant sur Frankenstein dans la mutation de son héros. Il en va de même avec le célèbre Adieu ma concubine (1993) où tout en semant le trouble sexuel, la conclusion choisit la tragédie plutôt que la réunion des amants gay du livre pourtant respectée dans une adaptation antérieure. Le plus brillant est bien sûr Tsui Hark dont la confusion des genres est un motif majeur dont il fait parfois une malédiction mais qui questionne toujours les réels penchants de ses héros à travers l'ambiguïté qui guide les amours tourmentés de Swordsman II (1992) ou The Lovers (1994).Le questionnement entre tradition et modernité et la quête d'identité y sont souvent représenté par la présence androgyne de Ling Ching-hsia à laquelle une belle place est accordée.

Le propos est captivant et émouvant pour l'amateur du cinéma de Hong Kong avec tous les intervenants majeurs de l'industrie qui participent au documentaire. On appréciera notamment les réflexions pertinentes du regretté Leslie Cheung, éludant la question de sa propre homosexualité tout en ayant toujours été ouvert à ce type de rôle. Le doc n'évoque d'ailleurs pas Happy Together (1997) de Wong Kar Wai (pas encore sorti voire tourné à ce moment-là), vrai film de la rupture par sa passion amoureuse masculine gay qui brise le tabou pour la société chinoise et hongkongaise. Indispensable.

Pour l'instant inédit en dvd ou bluray 

Extrait

mardi 18 décembre 2012

Love Unto Wastes - Stanley Kwan (1986)


Trois jeunes femmes originaires de Taiwan débarquent à Hong Kong avec la ferme intention de devenir célèbre. Elles font la connaissance d’un jeune homme dans un bar avec qui elles se lient d’amitié et partagent des moments d’intimité. Jusqu’au jour où l’une d’entre elles est retrouvée morte. Un inspecteur de police mène l’enquête et cherche à comprendre ce qui liait réellement les quatre amis profondément affectés par la disparition de la jeune femme.

Deuxième réalisation de Stanley Kwan, Love Unto Waste est un poignant récit intimiste qui annonce les grandes réussites à venir du réalisateur dans une veine plus brute. Les deux grands chefs d'œuvre de Stanley Kwan Rouge et Center Stage traitait des liens impossible à nouer par les individus soumis à un environnement oppressant et néfaste. Dans Rouge le clivage social empêche l'épanouissement amoureux du fils de bonne famille joué par Leslie Cheung et la prostituée Anita Mui, la douleur de la séparation se prolongeant dans le temps et l'au-delà.

Center Stage relatait dans une forme hybride les tourments de la star de cinéma chinoise Ruan Lingyu (jouée par Maggie Cheung) que la pression du vedettariat allait pousser au suicide. Le cadre environnant et la lâcheté masculine ordinaire était la cause de la perte de poignant personnages féminins écorchés vif comme seul Stanley Kwan sait les dépeindre. Tous ces élément sont présents dans ce Love Unto Waste mais par une stylisation moins marquée et un cadre contemporain dont les questionnements s'avéraient en phase avec la jeunesse hongkongaise.

Le film est divisé en deux parties similaires et distinctes à la fois où l'on assistera à l'amitié et les chamboulements amoureux d'un groupe de personnage stoppé par le spectre de la mort à chaque fois. La première partie narre la rencontre entre Tony Cheung (Tony Leung Chiu Wai) jeune fils à papa oisif et les trois amies Billie (Irene Wan) jeune mannequin introvertie et mystérieuse, Suk Ping (Elaine Jin) aspirante actrice se rêvant nouvelle Brigitte Lin et Su Ling (Tsai Chin) chanteuse de bar dont la carrière n'a pas décollé.

Tous sont frustrés à leur manière notamment Suk Ping et Su Ling ayant émigrées de Taiwan la tête pleine de rêves et confrontés à la dure réalité tandis que Tony ne goute guère le destin (et l'épouse) toute tracée promise par l'entreprise de vente de riz de son père. La gravité du fond se mêle à une joie et insouciance juvénile où se tisse le lien entre les protagonistes à travers des moments légers et amusant (la première rencontre éméché dans le bar, la soirée d'anniversaire) même si le marivaudage amoureux latent jette déjà les bases des conflits venir. L'intrigue bascule avec la mort inattendue de Su Ling dont l'assassinat fait faussement bifurquer le film vers le policier.

Ce sera au contraire l'occasion d'introduire une autre solitude plus pathétique encore avec l'inspecteur incarné par Chow Yun Fat. L'insistance de ce dernier à se lier au trio d'amis se moque des structures à la Columbo pour réellement insister sur la solitude de cette homme se raccrochant à des êtres aussi perdus que lui qu'il a reconnu comme tel. Un profond spleen traverse le film où le malaise introspectif provoque plus de tristesse que les drames manifestes (dont un avortement) à travers le renoncement que semble véhiculer les personnages.

Les fulgurances passionnées sont magnifiquement filmées par Kwan (la scène d'amour sous un torrent de riz, l'étreinte consolatrice entre Tony et Suk Ping) mais ne débouche sur rien, les héros ne s'étant guéri que pour un temps mais surtout plongée dans leur mélancolie égoïste. Tony Leung Chiu Wai tout jeunot personnifie déjà les figures d’hommes faibles à venir à travers cet homme indécis et papillonnant, tout comme Irene Wan trop distante.

La plus poignante est Suk Ping dont Elaine Jin délivre une prestation passionnée et sincère, seule héroïne maintenant une flamme, une fois en l'avenir professionnel et un futur amoureux mais la déception sera aussi au rendez-vous. Belle découverte que cette actrice qui semble-t-il n'a pas fait une grande carrière à Hong Kong par la suite.

L'épilogue est d'une rare noirceur en dénouant toutes les attaches et montrant le destin cruel de Chow Yun Fat (loin des grands héros virils à venir chez John Woo et d'autres il est étonnant de fragilité et de retenue) dans une ultime scène où l'image floutée tisse un des seuls moments de confidences sincère tout en le figeant dans l'éphémère de cette blancheur hospitalière mortelle. Beau film traversé d'un mal être urbain où Hong Kong est un personnage à part entière. Le meilleur était pourtant encore à venir pour Stanley Kwan dès l'année suivante avec flamboyant Rouge.

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo dans un coffret réunissant Center Stage et Rouge déjà évoqué sur le blog.


vendredi 3 juin 2011

Rouge - Yin ji kau, Stanley Kwan (1987)


Pensant que son ancien amant s'est réincarné depuis, une jeune femme décédée voilà plusieurs dizaines d’années, revient hanter Hong Kong pour retrouver cet homme qui est toujours l'amour de sa vie. Même après la mort.

Troisième film de Stanley Kwan, Rouge est l'oeuvre qui par sa réussite le révèle véritablement au public et à la critique de Hong Kong. Tout les éléments qui construiront sa filmographie et notamment son chef d'oeuvre Center Stage s'agencent déjà dans un ensemble brillant : le portrait de femme, la nostalgie pour un Hong Kong disparu et les personnages sacrificiels.

Dans Rouge, toutes ces facettes s'incarnent à travers la figure d'Anita Mui, pilier du film devant et derrière la caméra. Le film fut en effet un projet de longue haleine, l'adaptation du roman de Lilian Lee s'avérant fort complexe et ayant épuisé scénaristes, réalisateurs et un casting originel dont ne subsistera qu'une Anita Mui déterminée à interpréter ce rôle qui la touche tant. Stanley Kwan lancé à la tête d'un projet qu'il n'a pas initié (pour la compagnie de production de Jackie Chan) y trouve pourtant des résonances profonde à sa sensibilité et fera totalement sien le film.

Rouge c'est l'histoire d'un amour exclusif, profond et passionné dont l'intensité se prolonge à travers le temps et au delà même de la mort. Faussement amorcé comme une romance, cet amour s'illustre en fait dans la seule détermination de Fleur (Anita Mui) de retrouver l'homme qu'elle aime pour l'éternité. L'histoire commence donc en 1934 lorsque la prostituée et musicienne Fleur croise la route du fils de bonne famille Chan Chen-Pang (Leslie Cheung) au terme d'une magnifique séquence musicale où les regards brulants échangés et les paroles de Yin ji kau (titre cantonais du film et véritable leitmotiv tout au long de l'intrigue qui fera beaucoup pour son succès) chantée par Anita Mui expriment déjà toute l'intensité de leurs sentiments. Les barrières sociales insurmontables et la pression de leur milieu amènent notre couple à la solution extrême et au romantisme morbide du suicide commun dans l'espoir d'une réunion éternelle dans l'autre monde. C'est ainsi que Fleur se réveille de nos jour (en 1987) à la recherche de son amant qu'elle n'a pu retrouver dans l'au delà.

Ajouter une imageLe film est loin de donner dans la linéarité attendue et on pense ainsi à nouveau au futur Center Stage dans la manière dont s'entrecroisent passé et présent. Les souvenirs du passé vibrant et douloureux à la fois s'alternent ainsi avec le présent austère par l'interprétation de Anita Mui dont la détermination presque maladive fera le lien entre les époques. La mise en scène de Kwan joue également de ses différentes temporalité. La caméra se fait d'emblée virevoltante lors de la scène d'ouverture dans la maison close, et toutes les astuces narratives (le marivaudage entre Leslie Cheung et Anita Mui) et visuelles (les cadrages avantageux, la photo toute en nuances) sont là pour magnifier les joies et douleurs du couple en 1934. A l'inverse le Hong Kong moderne et urbain s'avère terne et impersonnel (toutes les allusions aux lieux du passé transformé en vulgaire commerces), ce qui se voit prolongé dans le couple qui aide Fleur dans le monde contemporain.

Stanley Kwan oppose ainsi malgré l'issue douloureuse un passé où l'on était prêt à se suicider par amour avec le présent où le couple moderne est certes plus serein mais également confiné dans un confort sans flamme ni passion. Le dialogue où ils s'avouent qu'ils ne se suicideraient pas l'uns pour l'autre souligne ce point, et plus encore leur scène de sexe plus explicite mais quelconque comparé au moindre frôlement entre Anita Mui et Leslie Cheung. Une révélation en conclusion atténuera quelque peu cette vision trop manichéenne et finalement rendra le message du film plus fort encore.
Rouge devient alors finalement un pendant asiatique à Lettre d'une Inconnue et de la réunion d'un couple, l'enjeu devient plus beau encore dans la volonté de cette femme de finalement trouver la paix et renoncer à son attente.La regrettée Anita Mui, exceptionnelle de bout en bout (et qui récoltera de nombreuse récompense pour ce rôle qu'elle a tant souhaitée) atteint encore dans ses derniers instants une émotion vibrante tandis que Stanley Kwan capte son regard perdu avec un brio formel envoûtant.


Sorti récemment chez HK Vidéo dans un beau coffret comprenant également le superbe Center Stage doont on a déjà dit le plus grand bien sur le blog.

dimanche 24 avril 2011

Center Stage - Yuen Ling-yuk, Stanley Kwan (1992)


Stanley Kwan met en scène entre documentaires, interviews et images d'archives ce qu'était la vie de Ruan Lingyu, grande actrice du cinéma muet du Shanghaï des années 1920, que l'on aimait comparer à Greta Garbo.

Par sa capacité à écrire des personnages féminins marquants, Stanley Kwan eut droit au qualificatif flatteur de « George Cukor asiatique ». Avec Center Stage, il réalise sans doute son plus beau portrait féminin, tout en nous proposant un vertigineux voyage dans l’histoire du cinéma chinois, des affres de la création et du rapport réel/fiction.

Center Stage, c’est tout d’abord une immense déclaration d’amour à Ruan Lingyu, actrice légendaire de l’âge d’or du cinéma chinois des années 30 et disparue dans des conditions tragiques. Plutôt que de jouer la carte du simple biopic, Stanley Kwan a recours à une solution bien plus complexe pour son hommage. Center Stage est donc autant un portrait de femme qu’une mise en abyme sur le cinéma où le réalisateur multiplie les niveaux narratifs pour aboutir à une forme hybride entre fiction et documentaire. Le récit alterne ainsi biopic où Ruan Lingyu est incarnée par Maggie Cheung avec une sorte de making of inséré à même le film. On assiste ainsi à la préparation de Maggie Cheung pour le rôle, ses réflexions (ainsi que celles de Stanley Kwan) sur Ruan Lingyu liées aux événements se déroulant dans la « fiction » qu’elle compare à sa propre carrière notamment le rapport toujours difficile à la presse.

Le procédé fait ainsi office de vrai livre d’Histoire avec ces va-et-vient entre passé (figé dans une photographie aux couleurs somptueuses et diaphanes de Chiu Tai An-Ping) et présent (dans un noir et blanc plus sobre mais stylisé) où des compléments d’informations sont constamment apportés sur les événements de la vie de Ruan Lingyu que nous venons de voir se dérouler. Le procédé le plus fascinant est cependant la reconstitution des scènes cultes de la filmographie de Ruan Ligyu. Stanley Kwan alterne la reconstitution de séquences entières avec les vraies images existantes des interprétations les plus fameuses de la star disparue. On aboutit ainsi à un résultat des plus troublants en voyant la préparation de la scène par Maggie Cheung et sa reconstitution qui peut être alors suivie de la séquence originale issue de la copie muette du film. Stanley Kwan nous offre ainsi un surprenant voyage dans l’histoire du cinéma, où réel et fiction se confondent et se complètent avec une émotion étonnante.

D’autres fantômes surgissent lors de la vision de Center Stage, ceux de La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz (dont on a parlé ici sur le blog) mais aussi du roman Blonde (certes écrit après le film) de Joyce Carole Oates. Le film de Mankiewicz montrait le destin terrible d’une star jouée par Ava Gardner, trop pure et fragile pour la dureté du monde du cinéma et qui finissait par y succomber. Quant au livre de Joyce Carole Oates, il proposait une biographie romancée de Marilyn Monroe où l’auteur usait d’un mimétisme puissant pour montrer le talent brut de la star et la façon dont sa vie personnelle délabrée lui permettait de s’approprier ses rôles les plus célèbres. Center Stage fonctionne sur ses deux niveaux pour figer l’image de l’actrice qu’était Ruan Lingyu. Maggie Cheung, tout en grâce, sensualité et fragilité, préfigure (et l’ensemble du film est teinté d’une même nostalgie) ce qu’elle fera dans In the mood for love de Wong Kar Wai. Elle évoque autant l’icône figée et lointaine que l’actrice en quête de défi qu’était Ruan Lingyu. Celle-ci s’était spécialisée dans les grands rôles romantiques et mélodramatiques, auxquels elle ajoutait son aura charnelle.

Avec l’invasion de la Mandchourie par le Japon, ce type de sujets s’avère dépassé et il s’agit alors de montrer une Chine authentique et fière faisant front face à l’ennemi. Stanley Kwan nous donne donc à voir des moments (authentiques ou inventés) où Maggie Cheung cherche à convaincre réalisateurs et producteurs de sa capacité à jouer une simple ouvrière, ce qui aboutira à un de ses plus fameux rôles dans Trois femme modernes (1932). Stanley Kwan donne donc idéalement à voir l’histoire du cinéma chinois, voire du pays dans son ensemble, à travers le parcours de son héroïne. C’est aussi de manière plus générale un manifeste sur le statut d’artiste refusant d’être enfermée dans un carcan. Maggie Cheung, qui fut longtemps une faire-valoir féminine dans les films de Jackie Chan avant de montrer sa vraie valeur, dut forcément être touchée par ce parallèle.

Center Stage donne également à voir l’organisation très familiale des studios chinois d’alors, ici au sein de la Linhua Films. Véritable cocon où les acteurs étaient protégés et encouragés, cette vision trouve ses travers lorsque des éléments extérieurs cherchent à en briser l’équilibre. Pour Ruan Lingyu, ce sera un ancien amant vénal mais aussi la presse à scandale souhaitant lui faire payer son rôle dans Les Nouvelles Femmes (1934) dénonçant les dérapages des médias. Une pression qu’elle ne pourra supporter et qui la poussera au suicide.

Stanley Kwan offre un crescendo puissant dans sa structure éclatée où plus le film avance, plus les époques et les ressentis se confondent. Chacune des couches du récit semble plus fortement s’imprégner des autres pour nous perdre. C’est dans un premier temps pour poursuivre ce portrait en Ruan Lingyu. Ainsi une séquence de tournage la montre refaire avec un perfectionnisme maladif une prise où elle pleure la mort de son père sous une pluie battante. Maggie Cheung n’a aucun mal à faire ressentir la détermination de son modèle (Ruan Lingyu ayant perdu le sien dans des circonstances similaires) et Kwan enchaîne avec la vraie scène du film en question pour faire partager plus profondément encore l’émotion qui animait Ruan Lingyu durant cette scène.

Le procédé prend une autre tournure lorsque Maggie Cheung doit reprendre la scène de mort dramatique des Nouvelles Femmes. Poussée dans ses derniers retranchements par son réalisateur, Ruan Lingyu (Maggie Cheung) s’abandonne comme jamais et fond en larmes en se cachant sous une couverture une fois la scène tournée. Et là, étonnamment, le film retrouve son noir et blanc du « réel » comme pour laisser croire que c’est Maggie Cheung elle-même qui a ainsi cédé à ses émotions. La caméra prend de la distance et nous montre en plongée équipes et matériels de tournage figés devant le lit où l’actrice sanglote douloureusement. Oui, mais finalement quelle actrice ? Maggie Cheung ou Ruan Lingyu ? L’événement étant évoqué plus tard dans la partie romancée du film, le ressenti prime désormais sur la cohérence.

Le réalisateur ose la même prise de distance dans ce qui est pourtant l’instant le plus dramatique du film : le suicide de Ruan Lingyu. Etirant au maximum l’instant précédent (la dernière fête de Ruan Lingyu avec ses amis) et le long suicide aux barbituriques de la star, Kwan élève à des hauteurs insoupçonnées la tragédie de l’instant par les ultimes confessions de Ruan Lingyu à ses proches. Un montage parallèle sur les funérailles de l’actrice et les ultimes adieux de ses amis accentuent encore le drame. Stanley Kwan escamote pourtant une nouvelle fois ce moment poignant et brise ses propres règles par la même occasion, alternant ces scènes avec leur tournage cette fois en couleur, contrairement au reste du film. Le mélodrame le plus prononcé se confond ainsi avec l’intimité décontractée d’un plateau de cinéma ordinaire.

Si la mort de Ruan Lingyu fige une époque et un moment précis dans la vie de plusieurs personnes et de l’histoire du cinéma chinois, ce n’est finalement pas la fin de tout. Voilà ce que semble nous dire Stanley Kwan dans cette conclusion, la mort n’est finalement qu’un passeport vers l’éternité du cinéma et Ruan Lingyu y tient désormais une place choix.

Sorti en dvd zone 2 chez Studiocanal dans une belle édition accompagnée d'une interview intéressante de Stanley Kwan. Pour les plus patient et qui souhaiteraient mieux connaître ce réalisateur, HK vidéo sortira en jui un coffret regroupant 3 de ses films dont justement Center Stage et également le très beau "Rouge" que je recommande vivement aussi !