Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 10 septembre 2019

Lan Yu, histoire d'hommes à Pékin - Lan Yu, Stanley Kwan (2001)

En 1988, à Pékin, Chen Handong, un homme d'affaires, n'a connu que des succès. Fils aîné d'un haut fonctionnaire, il dirige une société de courtage en pleine expansion. Son associé Liu Zheng fait partie des rares personnes qui sont au courant de son penchant pour les jeunes hommes.
Au même moment, Lan Yu, un étudiant en architecture frâichement débarqué dans la capitale chinoise, est prêt à tout pour gagner de l'argent. Il fait la connaissance de Liu Zheng qui lui propose de vendre son corps une nuit dans un club gay. Handong est présent ce soir-là et refuse cette idée. Il emmène Lan Yu chez lui et en fait son amant.


Chez Stanley Kwan le romanesque s'exprime toujours dans une dichotomie entre une réalité résignée et sinistre s'opposant à une flamboyance rattachée à une esthétique plus fantasmée. Pour le premier point cela passe par le contexte contemporain et grisâtre de Love unto waste (1986), tandis que Rouge (1987) ou Center Stage (1990) navigue entre les strates temporelles et fictionnelles pour exprimer une veine plus vibrante. Cette dualité était une manière d'illuminer d'une aura incandescente une émotion impossible à assouvir. Stanley Kwan poursuit cette approche dans le documentaire Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema (1996) où il observait la représentation LGBT dans le cinéma chinois. Ce voyage dans l'histoire et la fiction devait ainsi servir son propre coming-out face caméra au sein du documentaire, cette construction de son cinéma était cette fois destinée à un aveu plus intime.

Il est donc assez logique qu'avec Lan Yu le réalisateur aborde désormais sans fard une romance gay. Le fait de situer le récit dans un passé proche ne sert désormais plus de vecteur à l'intensité romanesque, mais au contraire à en renforcer l'arrière-plan mortifère (la fin des 80's en Chine et les massacres de Tian En Men en toile de fond). La force émotionnelle tient essentiellement à la passion amoureuse du couple Chen Handong (Jun Hu)/ Lan Yu (Ye Liu). Le premier est un homme d'affaire prospère qui semble ignorer tout au long du récit l'amour que ses actes trahissent constamment. Il repère ainsi dans la scène d'ouverture un Lan Yu promis à un autre riche bienfaiteur et l'emmène chez lui pour une première étreinte. Inconscient ou fuyant ses sentiments, il fait passer son ambition professionnelle, ses plaisir et des codes de vie tout tracés (son mariage avec une femme source d'une première séparation) avant qu'il fait souffrir tout en lui réservant une place privilégiée dans son existence - mais viciée par le gain matériel.

L'interprétation subtile de Chen Handong, entre superficialité et abandon fugace, fait formidablement passer toute ces nuances. A l'inverse Ye Liu dans le rôle-titre est dans une mise à nu totale et poignante. Là où son amant a masqué ses sentiments dans le paraître des codes citadins, Lan Yu le jeune étudiant provincial ne sait pas jouer, ne peut jamais feindre. Les déconvenues offre donc leur lot de séquences bouleversantes, notamment celle de la première séparation où le détachement de Chen Handong s'oppose à l'affaissement moral et physique de Lan Yu que Stanley Kwan fait passer par la force de ses cadrages et compositions de plans.

Si le Happy Together de Wong Kar Wai (1997) aura autorisé une fiction explicitement gay dans le cinéma de Hong Kong, l'approche de Stanley Kwan est bien différente dans Lan Yu. A la stylisation et dépaysement de Wong Kar Wai qui faisait passer tous les soubresauts douloureux de la romance, Stanley Kwan fuit le maniérisme (et sa dualité avec le réel) de ses films précédents pour nous plonger dans une Chine réaliste, cotonneuse et désolée, un pays en gestation de son faste économique à venir. La photo de Yang Tao façonne une imagerie blafarde où la sensualité, le romanesque, ne fonctionne plus comme auparavant par la construction d'un monde (surnaturel et fantomatique dans Rouge, jouant sur les degrés de réalité dans Center Stage) mais dans une capture feutrée et sensorielle des émotions.

C'est le cas dans toutes les scènes de sexe, mais surtout dans les scènes d'attentes, d'entre-deux avant que l'un ou l'autre se livre. La dernière partie où les rôles s'inversent (Lan Yu méfiant et dans la retenue, Chen Handong en demande) exprime formidablement cet aspect pour ramener à l'équilibre la place de chacun dans le couple. Seul le destin cruel rattrapera les protagonistes pour briser cette harmonie enfin trouvée. Une nouvelle grande réussite et vraie réinvention pour Stanley Kwan.

Sorti en dvd zone 2 français chez Epicentre Films

 

jeudi 20 juin 2019

Hana et Alice - Hana to Arisu, Shunji Iwai (2004)


Hana et Alice sont deux amies d'enfance qui aiment s'adonner aux joies de l'observation de garçons. Un jour, Alice repère un jeune homme dans le métro, tandis qu'Hana jette son dévolu sur l'ami du jeune homme en question, Miyamoto. Un an plus tard, lorsqu'elle entre au lycée, Hana retrouve Miyamoto et va lui faire croire, à la suite d'un léger accident, qu'ils sortaient ensemble auparavant. Cependant, bien qu'il y croit, Miyamoto va s'éprendre d'Alice…

Après All about Lily Chou-Chou (2001) en partie conçu avec des fans sur internet, Hana et Alice est le second projet de Shunji Iwai mis en œuvre via un processus créatif crossmédia. En 2003, la marque Kit Kat commande pour ses trente ans une série de courts-métrage publicitaires à Shunji Iwai. On y suit Hana (Anne Suzuki) et Alice (Yū Aoi), deux adolescentes facétieuses, et l’expérience se déroule si bien que le réalisateur décide de prolonger l’aventure dans un long-métrage cinéma. Lorsque Shunji Iwai explore le monde de l’adolescence, il y est souvent question de frustration amoureuse. Ainsi la candeur des flashbacks de Love Letter (1995) évoque pourtant la tristesse d’une romance non assouvie. April Story (1998) nous accroche à la timidité fébrile et à la solitude de son héroïne avant d’approcher plein d’espoir l’être aimé tandis que All about Lily Chou-Chou soumet son protagoniste à un véritable chemin de croix pour un incertain échange final. Et Fireworks (1993) donnait carrément dans le récit conceptuel avec une alternative entre les prémices de la romance et son échec frustrant. Hana et Alice creuse le même sillon même s’il semble être un traitement plus lumineux et amusé de l’adolescence. 

Alors la nostalgie et/ou la frustration guidaient les romances inabouties des œuvres précédentes, Shunji Iwai joue ici d’un imaginaire en construction, en prise directe avec la vie de ses héroïnes. Lorsqu’un camarade qui lui plait mais qu’elle n’a su aborder se cogne accidentellement la tête, Hana s’immisce dans sa vie en lui laissant croire qu’il est amnésique et qu’elle est sa petite amie. L’absence de souvenirs plonge Miyamoto (Tomohiro Kaku) dans des abîmes de perplexité et de doutes, au point qu’Hana doit enjoliver le mensonge en lui faisant croire qu’Alice était son ex petite amie. Dès lors nos deux héroïnes construisent un passé imaginaire pour leur subterfuge, tout en déconstruisant leur présent où elles doivent faire croire qu’elles sont fâchées. Sous la dimension espiègle, Shunji Iwai façonne un captivant jeu de dupe qui permet d’explorer la personnalité des personnages. Le début du film ne donne ainsi que dans la vignette bondissante où l’on suit le quotidien d’Hana et Alice dont l’univers se résume à cette amitié fusionnelle. La vraie/fausse romance va alors servir à faire écho à leur vie personnelle. 

Alice est un substitut à la fois dans ce rôle de fausse ex mais également dans son quotidien. Sa mère célibataire nie son existence en présence d’un possible prétendant, elle est réduite à de la figuration dans ses tentatives artistiques lorsqu’elle passera un casting. La scène où elle observe de l’extérieur le premier rendez-vous galant d’Hana est emblématique de son statut de « second couteau ». Pourtant peu à peu Miyamoto va se trouver bien plus attiré par Alice (avec laquelle il se demande comment il a bien pu rompre) que par l’envahissante Hana, créant de superbes moments de romance décalée. Alice si empruntée en audition déploie des trésors d’improvisation amusée pour créer des souvenirs factices, petits surnoms et rituels avec Miyamoto au point que la force du sentiment amoureux amène celui-ci à « se souvenir » de certains. Shunji Iwai exploite à merveille l’allant rieur de Yu Aoi qui manie subtilement l’outrance comique et un cœur qui s’agite bien réellement. Anne Suzuki n’est pas en reste avec un équilibre habile entre mimiques grotesques et l’expression d’un vrai dépit amoureux, d’une impossibilité à être aimée dans la chimère comme dans le réel. 

C’est le second tournage en caméra numérique pour Shunji Iwai et son indispensable directeur photo Noboru Shinoda. Le travail sur l’image est fabuleux avec une texture qui traduit la (fausse) nostalgie de Love Letter et April Story, mais masque surtout la crudité immédiate d’un triangle amoureux qui s’ignore. La ballade sur la plage du trio passe ainsi par ce voile du souvenir factice (les nuances diaphane lors du saut à la corde, les volutes du soleil durant le pique-nique) avant qu’un rebondissement mette au grand jour la rivalité amoureuse des deux amies et que l’image se fasse plus crue, la mise en scène plus heurtée. 

Les petites idées narratives ludiques et le vaudeville adolescent fonctionnent à plein, laissant progressivement s’immiscer la mélancolie si chère à Shunji Iwai. L’onirisme et la rêverie s’invitent de façon plus (les hallucinations « souvenirs » de Miyamoto) ou moins (l’éclat irréel des fleurs du jardin d’Hana) explicite durant le récit, pour enfin s’épanouir dans un pur moment de grâce final. L’accomplissement d’Alice passe par une scène de ballet absolument magique où le personnage enfin au premier plan et en confiance happe les regards par un numéro spontané et libéré. Le regret et la frustration des œuvres précédentes n’ont pas cours dans une adolescence de tous les possibles où un garçon ne rompra certainement pas l’amitié d’Hana et Alice. Une belle réussite à laquelle Shunji Iwai donnera une préquelle avec Hana et Alice mènent l’enquête (2015) sous forme de film d’animation où Anne Suzuki et Yu Aoi reprennent leurs rôle au doublage. 


Sorti en bluray et dvd japonais doté de sous-titres anglais

 

mardi 11 juin 2019

All About Lily Chou-Chou - Rirī Shushu no subete, Shunji Iwai (2001)


Hasumi est un jeune trop calme pour son âge. Sa faculté à demeurer impassible devant les difficultés et à ne pas répondre aux coups et aux provocations va vite faire de lui le souffre-douleur idéal de ses camarades. Il tient le coup grâce à sa passion pour la pop star Lily Chou-Chou, dont les chansons lui permettent de s'évader, de vivre, d'espérer. Cette passion, il la partage avec son camarade Hoshino et avec des millions d'autres fans, qui se retrouvent anonymement sur Internet pour discuter de leur amour pour la mystérieuse chanteuse...

L’adolescence représente souvent chez Shunji Iwai une sorte de paradis perdu innocent qu’il magnifie de son esthétique vaporeuse, et baignant dans une nostalgie justifiant l’usage de flashbacks de Love Letter (1995) et April Story (1998). Cela va changer avec All About Lily Chou Chou qui va donner un visage bien plus torturé à l’âge ingrat. A l’origine, il s’agit d’un roman que Shunji Iwai publie sur internet dans un site qu’il baptise Lilyholic. L’innovation viendra de la dimension interactive qu’il adjoint à la fiction puisque les lecteurs pourront réagir aux évènements du roman ou encore discuter entre sur des chats et forum du site. L’expérience s’interrompt après un rebondissement dramatique du livre et va se poursuivre avec le film. Au centre du récit, omniprésente et invisible, la pop star Lily Chou Chou, objet de fascination et d’idolâtrie pour les ados en plein doute.

Le film use d’une narration fragmentée dans sa temporalité mais aussi ses canaux d’expression. Shunji Iwai use en effet des vrais échanges en ligne publiés sur son site qu’il entrecoupe aux péripéties du film. L’obsession pour Lily Chou Chou et sa musique compense donc un quotidien sinistre pour le jeune Yuichi (Hayato Ichihara), souffre-douleur de ses camarades et plus particulièrement du tyrannique Hoshino (Shugo Oshinari). La première partie du film s’axe ainsi sur les maltraitances subies en silence par Yuichi qui déverse son mal-être dans les chats, Iwai usant d’un montage épileptique (avec les discussions apparaissant en blanc sur fond noir) pour appuyer l’intensité et la force avec laquelle s’exprime cette souffrance. Lily Chou Chou n’est cependant qu’un point d’entrée, un fil rouge pour exprimer un mal bien plus profond. 

Un flashback introduit alors les même protagonistes trois années plus tôt, alors tous chaleureux camarades faisant leur premier pas au collège. Hoshino s’avère lui aussi une ancienne victime de brimades, un passif qu’on pense le voir surmonter avec l’amitié de Yuichi et des autres. Les premiers rires, émois amoureux et bêtises ne sont assombris que par les retrouvailles avec d’anciens oppresseurs mais tout cela paraît être bien anecdotique. Lily Chou Chou est aux prémices de son succès en toile de  fond et n’envahira les pensées des protagonistes que quand le réel deviendra insupportable. C’est un évènement lors du moment le plus heureux du groupe d’amis, un voyage à Okinawa, qui altère la personnalité d’Hoshino devenant alors un être brutal et morbide. Ce que l’on pense être une libération (répondre enfin aux provocations d’un agresseur) ne fait que déplacer plutôt qu’arrêter le cycle de la violence, Hoshino prenant la place des harceleurs en pire. Shunji Iwai est avec ce film le premier réalisateur japonais à tourner en caméra numérique et change grandement son approche esthétique. 

Les ambiances cotonneuses et vaporeuses gorgées de filtre qui distillaient cette tonalité rêveuse et nostalgique sont bien plus intermittentes (et d’autant plus précieuses puisque traduisant les rares moments apaisés). La photo de Noboru Shinoda est plus crue dans sa capture des ambiances rurales mais certainement pas pastorale, le point de vue de Yuichi passant par des cadrages claustrophobes ou alors flottants pour traduire la confusion de son esprit. Shunji Iwai a en amont et au cœur même du film anticipé l’importance d’internet en échappatoire autant que prison pour les adolescents torturés. Avant les réseaux sociaux et l’invasion des smartphone, le réalisateur devine également la place de l’obsession de l’image enregistrée pour retenir un instant heureux ou horrible visant à soumettre et humilier l’autre. 

Le voyage à Okinawa est entièrement constitué d’images brutes filmées au caméscope par les personnages, il est sous-entendu que certains subissent un chantage du fait de vidéos compromettantes (la faussement délurée Shiori (Yu Aoi)) quand l’on n’assiste pas à leur filmage même avec une glaçante scène de viol subit par Kuno (Ayumi Ito). Le film est en résonnance aussi avec des maux plus spécifique au contexte fin 90’s et début 2000 au Japon avec la prostitution lycéenne, et offre un contemporain tout aussi sombre du Suicide Club de Sono Sion sorti la même année – voir des films de Gregg Araki ou Harmony Korine si l’on étend le propos.

Il n’y a pas de vrais méchants ou gentils (du moins dans les figures les plus approfondies) dans All About Lily Chou Chou. Chacun des personnages réagit comme il le peut à la douleur qui le ronge, infligeant une violence qu’il autrefois subie (Hoshino), spectateur silencieux et soumis aux évènements (Yuichi), affichant contentement de façade (Shiori) ou faisant face même en ayant affronté le pire pour Kuno. Et pour presque chacun d’eux, les paroles, la musique et les concepts abstraits de Lily Chou Chou constituent une béquille face à la laideur qui les entoure. 

La bande-son fut d’ailleurs le fruit d’un travail approfondi, le ton et la nature des mélodies de Lily Chou Chou étant le pendant sonore des émotions crues et des concepts abstraits comme l'ether. La bande originale de Takeshi Kobayashi façonne donc une dream pop hypnotique, la chanteuse Salyu donnant une voix au vrai et crucial personnage qu’est Lily Chou Chou. Si le film s’avère nettement plus pessimiste et tourmenté que les œuvres précédentes de Shunji Iwai, celui-ci nous accorde néanmoins une candeur et une échappatoire lumineuse possible dans une magnifique dernière scène. 

Sorti en dvd et bluray chez Criterion et doté de sous-titres anglais