Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Alberto Sordi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alberto Sordi. Afficher tous les articles

mardi 28 août 2018

Le Célibataire - Lo scapolo, Antonio Pietrangeli (1955)


Paolo Anselmi est un grossiste en électro-ménager, célibataire et heureux. Quand son ami se marie, il doit quitter l’appartement qu’il partageait avec lui. Il emménage alors dans une pension où il fait la connaissance d’une jolie jeune femme. Résolu à ne pas se marier, il la quitte lorsque celle-ci fait sa demande. Alors qu’il rend visite à sa mère, Paolo se rend compte que celle-ci cherche à jouer les entremetteuses…

Antonio Pietrangeli avait signé avec Du soleil dans les yeux (1953) un premier film vraiment personnel, annonciateur d’un cycle sur la condition féminine italienne suivit plus tard d’Adua et ses compagnes (1960), La Fille de Parme (1963) et Je la connaissais bien (1965). Le Célibataire, second film de Pietrangeli, semble au premier abord un projet plus conventionnel. Avec Alberto Sordi en vedette, le film parait prolonger la série de veules magnifiques dans lesquels l’acteur incarne avec délectation les tares humaines les plus diverses : la lâcheté dans Un héros de notre temps (Mario Monicelli, 1955), la cupidité dans Le Veuf (Dino Risi, 1959) ou encore le zèle sur L’Agent (Luigi Zampa, 1960). Avec pareil titre, on s’attend donc à ce que Le Célibataire soit dans la même veine et le film peut être relativement déceptif si l’on vient uniquement voir Alberto Sordi faire son numéro. Il faut pourtant se souvenir de l’angoisse et le mal-être latent ne sont jamais bien loin dans l’outrance comique de Sordi. C’est précisément cet aspect que va creuser Pietrangeli qui collabore ici pour la première fois au scénario avec Ettore Scola et Ruggero Maccari qui contribueront ensuite à Le Cocu Magnifique (1964) et Annonces matrimoniales (1964). Avec cette série de films on peut voir un équivalent masculin à son cycle féministe. La narration lâche reposant sur l’errance intime du héros plutôt qu’une construction narrative classique anticipe d’ailleurs finalement en moins cafardeux Je la connaissais bien

Tout au long du récit, Paolo Anselmi (Alberto Sordi) joue ainsi l’exaltation de la vie de célibataire plus qu’il ne la vit. Ce trépidant quotidien de séducteur passe pourtant essentiellement par la crédulité de ses interlocuteurs dupé par ses fanfaronnades orales ou gestuelles – sa manie de s’essuyer la bouche pour effacer les supposées traces de rouge à lèvres dès qu’il quitte la promiscuité d’une femme – ainsi que son dégout affiché du mariage. Il en va autrement dans la pratique où tous les chemins du célibat mènent à la solitude. L’isolement est d’abord physique quand le mariage de son ami et colocataire l’oblige à s’installer dans une modeste chambre en pension. Il est ensuite cocasse quand Paolo se trouve être de trop dans une sortie galante aux couples déjà établis. Enfin le dépit sera existentiel en le renvoyant à l’état d’enfant vulnérable lorsque fiévreux il est ramené à sa solitude sans personne pour s’occuper de lui. 

Même les actions de séduction ramènent à cette idée, la goujaterie du personnage lui ôtant les faveurs de l’élégante Carla (Madeleine Fischer) tandis qu’elle berne l’hôtesse de l’air Gabriella (Sandra Milo). Ces héroïnes sont d’ailleurs emblématiques du dilemme de la figure féminine chez Pietrangeli, une indépendance qui les condamne à la solitude – toute manifestation de caractère étant un repoussoir pour Paolo – et le moindre abandon qui en fait des proies de choix. Le réalisateur en fait cependant des êtres forts propre à se relever (la dernière entrevue cinglante avec l’hôtesse de l’air) ou parvenir à leur fin. Tout l’inverse de Paolo constamment schizophrène entre sa superficialité machiste – le gag où il fuit en voyant dans la mère décrépie d’une possible conquête le physique futur de celle-ci - et sa détresse ordinaire où il n’observe le bonheur que de loin, par procuration. 

Ce machisme est un apparat extérieur qui s’exprime dans une connivence masculine soulignée plusieurs fois de façon triviale - l’éternel fiancée de la sœur, le subordonné de bureau récalcitrant - quand le vrai dépit, les sentiments sincères, ne passent que par l’intimité. Il faut tout le talent d’Alberto Sordi pour rendre ce personnage touchant à défaut d’attachant - l'acteur emmène clairement là son personnage comique vers les terrains plus anxieux de ses grands rôles à venir comme Mafioso (1962) ou Détenu en attente de jugement (1971), son comportement relevant plus d’un contexte que d’une vraie méchanceté. C’est pourtant bien des personnages féminins que nait l’émotion, à l’image de la dernière entrevue avec Carla. Antonio Pietrangeli tire de Sordi une prestation familière tout en étant singulière grâce à approche où le portrait de mœurs domine la comédie pure. Le signe d’une belle cohérence dans ses thématiques, apte à dépasser une possible formule. 

Ressort en salle le 5 septembre

 

mercredi 18 janvier 2017

L'Agent - Il Vigile, Luigi Zampa (1960)

Otello Celetti est un père de famille italien un peu oisif, qui inspire volontiers la raillerie. Presque malgré lui, il est admis comme agent municipal de police, et s'empresse alors de parader dans son nouvel uniforme, causant au passage un certain désordre. Après s'être fait rappeler à l'ordre, il décide de changer de méthode, et devient extrêmement zélé, au point de dresser une contravention au maire de la ville...

L’Agent est une comédie italienne méconnue et au carrefour du genre à travers sa star Alberto Sordi. L’acteur y retrouve son emploi d’italien médiocre et veule popularisé dans les années 50 (Un héros de notretemps de Mario Monicelli (1950)) qu’il expose à un propos plus virulent et politisé qui aura cours dans ses grands rôles à venir comme Le Commissaire e Luigi Comencini (1962) et Une vie difficile de Dino Risi (1961). L’Agent prépare en tout point ces deux films dans son scénario et la caractérisation de Sordi qui est déjà un policier tiraillé dans sa vertu face à l’injustice (Le Commissaire) et une girouette jamais dans le bon timing des penchants politiques dominants (Une vie difficile). Otello Celetti est ainsi un père de famille oisif vivant aux crochets de son épouse et de son beau-frère, refusant de travailler et source de moquerie pour son voisinage. La scène d’ouverture donne le ton avec notre héros défilant dans les rues en veste de chambre, apostrophant et perturbant les vrais travailleurs (y compris son jeune fils de 11 ans mécanicien), pas du tout honteux de son statut de parasite avec tout le panache ridicule dont est capable Alberto Sordi.

Suite un concours de circonstances Ottello obtient le job rêvé pour lui, agent municipal motorisé. C’est l’occasion d’un grand numéro comique d’Alberto Sordi dans la première partie du film qui fanfaronne et joue de ce nouveau pouvoir auprès de ceux qui l’ont moqué tout en témoignant de son irrésistible incompétence. Les efforts maladroits pour coller sa première contredanse jouent à la fois du talent gestuel de Sordi (où arborer une posture autoritaire, siffler pour stopper une voiture ou simplement vérifier les papiers d’un automobiliste devient un chemin de croix) mais aussi de sa nature de matamore pathétique tant dans une chaotique démonstration d’autorité où elle crée un embouteillage que pour la séduction balourde d’une conductrice en panne (la star Sylva Koscina dans son propre rôle). Cette première partie appartient à Sordi et son scénariste Rodolfo Sonego concevant comme toujours un écrin idéal à son talent.

Luigi Zampa reprend la main par la suite, lui qui dès ses débuts néoréalistes sut introduire des éléments comiques et déjà traiter de sujet sociaux axé sur la médiocrité ordinaire, la corruption et la compromission. La rencontre avec Alberto Sordi était inévitable sur ces questions et les deux hommes collaboreront deux avant L’Agent, sur L’Arte di arrangiarsi (1955) et Ladro lui, ladra lei (1958). Le mauvais timing précédemment évoqué de Sordi joue sur le drame en cours lorsque émoustillé il laissera la belle Sylva Koscina échapper à l’amende malgré l’absence de papiers. Celle-ci ayant témoigné sa reconnaissance en citant son nom dans une grande émission de variété, le maire (Vittorio De Sica) le rappelle à l’ordre pour lui rappeler que la loi s’applique à tous, et surtout en période d’élection. Dans son zèle kamikaze, Otello va ainsi traquer le maire coupable d’excès de vitesse et mettre malgré lui à jour la liaison adultère de ce dernier mais aussi ses malversations immobilières.

Sordi est plus en retrait pour laisser place au regard mordant de Luigi Zampa, dénonçant autant la municipalité corrompue que les opposants élevant Otello en instrument de leurs ambitions dans leurs diatribes et un procès improbable. Sordi est une fois de plus grandiose, flatté dans son orgueil d’être et s’élevant en chantre de la vertu et probité. Mais bien évidemment les tirades trop théâtrales, les postures trop exagérée, montre bien que l’autosatisfaction domine sur la vague conscience politique chez lui. Tout cela s’avérera bien vacillant mais comme souvent Sordi amène une forme d’humanité touchante à sa veulerie, le revirement final étant tout autant dû à la lâcheté qu’à une vraie préoccupation de sa famille. La leçon a été bien comprise avec un final hilarant où, une fois de plus notre héros en fait une fois de plus des tonnes en désormais subalternes supérieurement dévoué. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

samedi 12 novembre 2016

Détenu en attente de jugement - Detenuto in attesa di giudizio, Nanni Loy (1971)

Depuis plusieurs années le géomètre Giuseppe Di Noi (Alberto Sordi) s'est installé en Suède, où il a épousé une femme suédoise (Elga Andersen) et est devenu un professionnel estimé ; il décide d'emmener sa famille en vacances en Italie. Mais à la frontière italienne, il est arrêté sans qu'on lui donne la moindre explication. Convaincu que l'erreur sera vite éclaircie, le malheureux est mis en prison, à l'isolement, et en arrive finalement à un vrai chemin de croix judiciaire, avec des traitements humiliants et dépersonnalisant.

En 1970, le classique d’Elio Petri Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon montrait comment, à l’aune d’une société italienne malade et corrompue, un coupable issu de l’élite pouvait passer à travers les mailles des filets de la justice. Détenu en attente de jugement en constitue une sorte de pendant inversé où cette fois l’innocent va se retrouver plongé dans un cauchemar kafkaïen et sans espoir. La structure du film peut également évoquer un autre des grands rôles d’Alberto Sordi, Mafioso (1962) d’Alberto Lattuada. Dans ce dernier, Sordi sicilien installé à Milan retrouvait la terre de ces origines dont les maux profonds allaient le rattraper dans une véritable descente aux enfers. Dans Détenu en attente de jugement, ce pays natal néfaste s’étend à l’Italie entière pour le géomètre Giuseppe Di Noi (Alberto Sordi) installé en Suède et revenant en Italie en famille après six ans d’exil. Pourtant dès la frontière il est arrêté pour d’obscurs motifs et emprisonné. 

Le début du film prête à rire au vu des outrages subis par notre héros indigné – fouille rectale, déshabillage et interrogatoire absurde – et persuadé d’être rapidement libéré. Pour cela, il suffit qu’il puisse rencontrer le juge instruisant son affaire et s’expliquer. Seulement un enfer d’incompétences, de je m’enfoutisme et de profonde inhumanité va prolonger plus que de raisons le séjour de Di Noi derrière les barreaux. Le scénario de Sergio Amidei adopte une structure singulière totalement dépourvue du classique « introduction-conflit-résolution ». Après un bref aperçu de la réussite professionnelle de Di Noi en Suède, les ténèbres recouvrent la destinée du personnage pour ne jamais se dissiper. Nanni Loy dénonce dans un premier temps l’incompétence de la machine judiciaire, baladant les détenus de prison en prison sans information quant à leur sort dans un véritable road-movie de la déchéance. 

L’urgence des premières séquences d’emprisonnement joue sur l’empressement et la certitude de Di Noi d’être bientôt libre et distille ainsi un vague élan comique sous le drame. Le thème répétitif et mélancolique du compositeur Carlo Rustichelli imprègne progressivement le récit d’une vraie gravité où à l’image on perd la notion du temps à travers les multiples moyens de transports - train, voiture de police, bateau - promènent notre héros d’une geôle anonyme et uniforme à une autre. En parallèle on voit son épouse Ingrid (Elga Andersen) se heurter aux rouages inextricables de l’administration. La désincarnation de l’individu s’exprime avec ironie dans ces séquences absurdes où le fonctionnaire interlocuteur a toujours un temps de retard sur l’emplacement du détenu dont il ne saura jamais informer les proches. Dans leur périple involontaire, les détenus subissent ou défient le regard plein d’opprobre du quidam, exposé à la vindicte populaire avec une indifférente cruauté.

Lorsque le voyage s’interrompt et que l’on se fixe dans une même prison, c’est le dysfonctionnement du monde carcéral qui se révèle. Abus d’autorité, mépris de l’individu et environnement insalubre forment un quotidien où les figures de la justice croisées – juge indifférent, avocats véreux graissant la patte des gardiens pour être recommandés aux désespérés – ne laisse augurer aucun espoir de sortie. La photo de Sergio D'Offizi imprègne d’une froideur bleutée le monde extérieur indifférent – particulièrement parlante dans les scènes à Milan – et baigne les scènes de prisons de teintes marronâtres et maladives où l’on voit Alberto Sordi perdre progressivement pied. C’est lorsqu’il exprime avec véhémence l’injustice qu’il subit qu’il semble le plus vivant mais passera au fil des désillusions à l’abattement le plus profond ou à la vaine obséquiosité envers ses geôliers. Nanni Loy use souvent de la plongée pour situer le piège inextricable où se trouve son héros, la première humiliation par les gardiens dans sa cellule étant vu du plafond. 

 Son déni en tant qu’individu et sa place négligeable dans ce monde de la prison l’écrasera plus fortement encore avec une plongée l’isolant seul et délaissé des gardiens – occupés à sortir le cadavre d’un détenu suicidé – en bas du ponton abritant les cellules. Le semble ainsi oppresser de manière verticale le prisonnier quand l’horizontal ne se délestera jamais d’un mur ou d’un lignée de barreaux qui entrave toujours la portée du regard. Les allers-retours entre cette justice ces mondes judiciaires et carcéraux viciés forment une boucle infinie symbolisée par les va et vient hébétés qu’effectue Di Noi dans sa cellule, ne comprenant toujours pas comment il a pu en arriver là. Les esquisses de rébellion – la scène de messe et surtout la cauchemardesque séquence de mutinerie - ne servent qu’à resserrer un peu plus le piège, à prolonge le séjour tel ce personnage au départ coupable d’un simple vol d’olive mais dont la peine s’éternise après avoir craché sur un directeur.

Alberto Sordi dans un de ces rares rôles intégralement dramatique est exceptionnel. La vivacité de l’innocent cède bientôt à la résignation du prisonnier, le teint prend peu à peu la pâleur de celui qui ne voit guère la lumière du jour et le personnage termine le récit comme vidé de sa substance vitale, la raison vacillante. La révélation de la nature grotesque de l’accusation constituera le coup de grâce, le zèle stupide de ces fonctionnaires que l’on a vu à l’œuvre ayant brisé la volonté d’un homme. S’il termine le film libre, Alberto Sordi sera pourtant éternellement prisonnier des peurs nées de cette terrible expérience comme le montrera la magnifique dernière scène. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

 Extrait

 

dimanche 9 octobre 2016

Un héros de notre temps - Un eroe dei nostri tempi, Mario Monicelli (1955)


Délateur, peureux, menteur, timide, Alberto vit encore dans les jupons de sa maman et d'une vieille bonne à tout faire : cherchant constamment à éviter tout conflit, toute implication (au travail, avec les femmes, avec la police...) notre Alberto, éternel gaffeur, à néanmoins le don pour se fourrer dans les pires ennuis , menacé de licenciement, victime de chantage, suspecté d'une attaque à la bombe, plus Sordi tente de s'expliquer, de s'extraire d'un mauvais pas, plus il s'enfonce. Notre homme hâbleur, loin d'être brillant, à beau noyer tout son monde de paroles, est un boulet, finira-t-il par couler ?

Alberto Sordi a promené son personnage d’italien immature, veule et lâche à travers une filmographie qui explore finalement toute l’histoire de l’Italie du 20e siècle : soldat couard durant La Grande Guerre (1959) de Mario Monicelli, ancien résistant de la Deuxième Guerre mondial ayant mal négocié le virage cynique du pays dans Une vie difficile (1961) de Dino Risi, viveur irresponsable du miracle économique italien dans Il Boom (1963) de Vittorio De Sica, policier vertueux dans l’Italie corrompue pour Le Commissaire (1962) de Luigi Comencini. Cette démarche est à la fois travaillée – son scénariste attitré Rodolfo Sonego qu’il impose dans tous ses films afin de lui façonner un écrin idéal à chaque fois – et due aux hasards d’une carrière (comme le souligne le critique Jean A. Gili dans les bonus du dvd) même si Sordi l’affirmera comme voulue à la fin de sa vie et notamment à l’occasion d’un documentaire de la télévision italienne montrant une histoire de l’Italie dans un long montage de tous ses rôles.

Si la plupart des maîtres de la comédie italienne (Luigi Comencini, Dino Risi, Ettore Scola) ne trouveront réellement leur veine politisée et sarcastique que dans les années 60, il en va autrement pour Mario Monicelli. Dès ses premières comédies mettant en scène Totò, Monicelli illustre les problèmes économiques et sociaux agitant une Italie en reconstruction avec des œuvres comme Totò cherche un appartement (1949 et coréalisé avec Steno) et surtout Gendarmes et voleurs (1951), le virage majeur que constituera Le Pigeon (1958) étant dès lors totalement logique. Cette première rencontre entre les préoccupations de Monicelli et la persona filmique d’Alberto Sordi va donc faire des étincelles avec cet hilarant Un héros de notre temps. L’ironie du titre traduit ainsi l’incertitude que traverse la société italienne, incarnée à travers l’inconséquence d’Alberto Menichetti (Alberto Sordi). Nourri des peurs du passé par l’éducation de sa tante, imprégné de celles du présent par la situation économique difficile, Alberto y ajoute une multitude d’angoisses latentes qui l’amènent à ne prendre parti sur rien et ne faire confiance à personne.

A travers diverses situations, Monicelli illustrent sous le prisme social et intime les différentes formes que peuvent emprunter la lâcheté d’Alberto. C’est une manière aussi de tisser un portrait de la société italienne d’alors. Le monde de l’entreprise est un espace oppressant et conflictuel où l’intimidant patron (incarné par Alberto Lattuada) a installé des micros dans toutes les pièces pour épier ses employés. Lorsque ceux-ci envisagent une grève pour faire stopper cette pratique,  c’est une manière pour Alberto d’affirmer sa servilité et sa lâcheté. Dans les relations amoureuses, cela est tout aussi problématique entre Marcella (Giovanna Ralli) objet de son désir auquel il n’ose adresser la parole avant sa majorité (pourtant pas si éloignée puisqu’elle a 17 ans) et une jolie veuve (Franca Valeri) toujours hantée par le souvenir du défunt. Le comique naîtra tout d’abord de ce quotidien dans la fuite permanente – le film d’ailleurs sur Alberto esquivant le témoignage d’une altercation routière – avant que les mensonges s’accumulent et poussent les situations vers un réjouissant absurdes comiques.

Entre passé fasciste et capitalisme moderne sauvage, la figure paternaliste et à l’autoritarisme froid du patron exacerbe la soumission d’Alberto, pris en main même dans ses mensonges sur sa santé. Le machisme et son antithèse suscite l’hilarité également quand notre héros préfère la fuite à l’attitude chevaleresque envers Marcella dans le conflit. A ne jamais s’impliquer, à trahir et mentir à son interlocuteur le plus faible pour satisfaire le plus puissant, Alberto noue une spirale inextricable qui le rend faux aux yeux de tous. Alberto Sordi par sa prestation éblouissante amène progressivement cette veine comique vers la tragédie où le personnage pathétique s’aliène tout son entourage. 

On reconnaît bien là l’approche subtile et sensible de Monicelli, capable de tirer les comportements pathologiques vers une émotion inattendue sous les rires. Les farceurs de Mes chers amis (1975), le séducteur frénétique de Casanova 70 (1965) ou les fomenteurs de putsch de Nous voulons les colonels (1973) tous dissimulent dans leurs attitudes excentriques et tapageuse un malaise, ou douleur latente. La rédemption ne tient toujours qu’à un fil, à l’image de cette conclusion ambiguë où Alberto va enfin trouver la sécurité qu’il recherche dans une nouvelle profession plutôt exposée. 

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 vidéo 

Extrait