Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 14 février 2018

Elisa, mon amour - Elisa, vida mía, Carlos Saura (1977)


Elisa rend visite à son père, Luis, traducteur solitaire vivant reclus à la campagne. Alors qu'ils ont toujours été distants, voilà qu'ils réapprennent à s'aimer. Elisa ira même jusqu'à vivre avec lui...

Sorti après Cria Cuervos (1976) qui demeure son film le plus populaire, Elisa, mon amour s’affirme à l’inverse comme l’œuvre la plus radicale et austère de Carlos Saura. L’ironie s’estompe tandis que le sens de l’allégorie ainsi que la tendresse mêlée de haine qui baignaient les précédents films de Saura sont ici poussés à un degré de complexité et sécheresse surprenants. Au départ il y a les retrouvailles filiales entre Elisa (Geraldine Chaplin) et son père Luis (Fernando Rey) dans sa maison de campagne. Alors que la visite est supposée être brève, Luis au moment du départ propose à sa fille de rester quelques jours de plus. Au fil des révélations, au découvrira que cette promiscuité est toute nouvelle pour eux puisque Luis a quitté le foyer familial alors qu’Elisa était enfant.

De ce postulat simple va naître un récit plus nébuleux qui s’annonce dès l’ouverture. La voix-off à la première personne qui accompagne l’arrivée d’Elisa en voiture est masculine et plus précisément celle de son père - laissant croire à des retrouvailles père/fils voir à un récit en flashback vu la maturité de cette voix masculine. Ce narrateur fait pourtant référence à la situation intime compliquée d’Elisa (séparée de son compagnon) et brouille donc les pistes. La solitude de ce cadre rural ravive l’affection mutuelle mais également le refuge dans le souvenir. Pour Elisa ce seront les bribes d’enfance passées avec son père (Elisa enfant étant jouée par la jeune Ana Torrent révélée dans Cria Cuervos mais aussi L’Esprit de la ruche (1973) de Victor Erice) tandis que ce passé semble plus mystérieux pour Luis qui garde ses pensées secrètes dans ses écrits. 

L’environnement austère participe à cette fuite du présent et des contraintes du monde réel pour chacun des personnages. C’est ce qu’à fuit initialement Luis en abandonnant son foyer et qui offre donc un mimétisme volontaire avec ce que traverse sa fille. Une des premières scènes l’amorce lorsqu’Elisa et sa sœur (Isabel Mestre) délaisse la conversation sérieuse des hommes à table pour aller éplucher des albums de famille. Dans cette même scène la discussion masculine est en décalage entre les préoccupations concrètes de l’époux et la philosophie de vie détachée de cet ancrage de la part de Luis. 

Carlos saura tisse donc un enchevêtrement de regret, nostalgie et allégories formelles et narratives plus tortueuses. A la séparation muette du passé s’oppose celle douloureuse du présent quand le compagnon d’Elisa tente de la ramener. L’incertitude entre flashback, flashforward et rêverie bouleverse les repères dans l’issue sanglante de cette dispute de couple mais aussi dans bien d’autres domaines. Les retours en arrières voient cette même Geraldine Chaplin jouer la mère d’Elisa alors que Fernando Rey incarne toujours le placide et mystérieux père de famille. La distance se dispute à la promiscuité perturbante lorsqu’on ne distingue plus les époques en montrant des scènes d’amour entre les deux acteurs. 

Tout n’est que masques, émotions contradictoires et réalité altérée dans les détours et les répétitions (la voix-off d’introduction revenant à plusieurs reprise citée par Chaplin ou Fernando Rey) imprévisibles. Carlos saura s’attache donc à observer ces retrouvailles touchantes mais aussi leur impossibilité, la mort en étant l’ultime incarnation. Difficile de se faire une idée réelle de la volonté précise du réalisateur dans ce kaléidoscope où dont le spleen pour envouter comme susciter le rejet, voir les deux en même temps. Intéressant mais clairement pas le Saura le plus accessible.

Sorti en dvd zone 2 chez Tamasa

 

jeudi 17 août 2017

L'Esprit de la ruche - El Espíritu de la colmena, Victor Erice (1973)

Espagne, 1940 ; peu après la fin de la guerre civile. Un cinéma itinérant projette Frankenstein dans un petit village perdu du plateau castillan. Les enfants sont fascinés par le monstre et, parmi eux, la petite Ana, 8 ans, se pose mille et une questions sur ce personnage terrifiant. Sa grande sœur, Isabel, a beau lui expliquer que ce n'est qu'un "truc" de cinéma, elle prétend pourtant avoir rencontré l'esprit de Frankenstein rôdant non loin du village.

Premier film de Victor Erice, L’Esprit de la ruche est un des films les plus emblématiques du cinéma espagnol sous l’ère franquiste. Le film sort dans les dernières heures de la dictature (Franco décèdera deux ans après la sortie) mais se confronte à une censure dont l’étau se resserre alors (à la même période Carlos Saura rencontre les pires difficultés avec son brûlot ironique La Cousine Angélique (1974)). Pourtant L’Esprit de la ruche n’a rien d’explicitement politique dans son récit et les thématiques abordées, et évite le sens de la métaphore qui agace tant les autorités dans les films de Carlos Saura. Cependant, ce magnifique récit sur l’enfance se pose sur le fond en équivalent de Du Silence et des ombres de Robert Mulligan (1962) avec la découverte par une petite fille de la réalité du monde violent qui l’entoure. Chez Mulligan il s’agissait de l’Amérique ségrégationniste et pour Victor Erice ce sera l’Espagne rurale et franquiste post guerre civile.

Après des études de cinéma, une carrière de critique et quelques court-métrage, Victor Erice décide de passer à l’étape supérieure avec L’Esprit de la ruche. La démarche est dans un premier temps opportuniste (même si Erice a toujours reconnu son amour du cinéma de genre), le projet initial étant de produire une version espagnole du Frankenstein (1931) de James Whale. Des producteurs sont partants même si durant le processus ils demandent à Erice de réduire drastiquement son budget. A la lecture du ils jettent pourtant l’éponge, le résultat étant loin du film d’épouvante attendu. En cours d’écriture, Victor Erice est tombé en fascination sur la photo de la scène de rencontre entre le monstre et une fillette dans Frankenstein. Cela va l’amener à réorienter son script sur cette notion de croyance et de perte d’innocence rattachée à l’enfance à travers le personnage d’Ana (Ana Torrent). 

Le propos sera à la fois universel et très personnel pour Erice qui lie cette croyance à la découverte du cinéma pour les gens de sa génération pour lesquels l’expérience d’un film en salle était encore un moment exceptionnel et unique. C’est ce sentiment que va éprouver Ana lorsque Frankenstein sera projeté dans son petit village. Erice cerne cet émerveillement tout enfantin en montrant tout d’abord l’effervescence des gamins lorsque le camion contenant les bobines du film arrive en ville, puis en filmant leurs bouilles captivées durant la projection – dont ce moment fondamental de la rencontre de la fillette et de la créature.

Pourtant les facteurs les plus sombres (la mort de la fillette et celle du monstre) ne semblent pas avoir été saisis par Ana qui sollicite une explication de sa sœur Isabel (Isabel Tellería). Celle-ci s’en sort en prétendant que l’esprit de Frankenstein perdure et rode dans une maison autour du village. Dès lors la petite Ana se rend régulièrement sur les lieux dans l’espoir de le voir. Même si la quête part d’un mensonge, la rencontre reste possible car Ana possède encore ce que la plupart ont perdu : la candeur de la croyance. Tous les personnages secondaires sont comme éteints, leurs croyances étant rattachés à vestiges disparus, aux propres comme au figuré. La mère Teresa (Teresa Gimpera) traverse le foyer comme un fantôme, obsédé par un amour parti à la guerre et dont elle ne sait s’il est encore vivant. 

Il en va de même pour le père Fernando (Fernando Fernán Gómez), intellectuel solitaire et survivant du franquisme qui ne trouve refuge que dans sa bibliothèque et sa culture d’abeilles. La mort les hante tous, y compris la grande sœur Isabel qui se livre à des jeux morbides (l’agression du chat, la farce de mauvais goût à Ana, lorsqu’elle saute à travers un feu avec ses amies) mais au final elle agit avec un cynisme et détachement terre à terre d’adulte qui l’éloigne de l’imagination d’Ana.

Victor Erice façonne un récit tout en non-dits et ellipses qui contribuent à façonner une atmosphère étrange où le spectateur comblera les manques par interprétations. La mort n’est pas pour Ana quelque chose d’oppressant mais une source de curiosité, une expérience à vivre (les hypnotiques scènes sur les rails) ou à laquelle se confronter en croisant ces fameux esprits. L’atmosphère flottante et étrange façonne un écrin de plus en plus épuré et abstrait, partagé entre diagonales et symboles dans lesquels se perd la silhouette frêle de la fillette lors des scènes d’intérieurs (les carreaux de vitres dessinant les contours d’un essaim d’abeille, la profondeur de champs des multiples portes de la maison comme une sorte d’espace mental), et totalement dépouillé lors des extérieurs autours de la maison.

La photo de Luis Cuadrado donne un contour paradoxalement très stylisé aux intérieurs notamment dans les nuances de jaunes alors que l’imaginaire des extérieurs est plus cru et réaliste. Le fossé mental qui sépare Ana de son entourage se ressentira dans ces deux cadres : d’abord lorsqu’elle rentre d’une expédition nocturne et qu’Isabel lui demande sans succès où elle était, puis quand elle trouvera son père sur les lieux de ces « rencontres » avec l’esprit. Le sort réservé à ce dernier ouvre brutalement les yeux d’Ana sur la brutalité de son univers.

La croyance en l’imaginaire ne peut se maintenir que dans la fuite. Si Ana ne peut pas encore surmonter la douleur du réel par la fuite physique (mais qui donnera lieu à une fascinante redite de la scène de Frankenstein) elle le peut par celle de l’esprit. La sublime dernière scène nous montre ainsi que les rencontres avec « l’autre » ne dépendent pas d’un lieu, mais de notre capacité à le convoquer par notre candeur intacte. Un des chefs d’œuvre du cinéma espagnol, et celui qui fit de l’envoutante Ana Torrent le symbole de l’enfance tourmentée avec le célèbre Cría cuervos de Carlos Saura (1976) à venir. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

samedi 11 mars 2017

Cria Cuervos - Carlos Saura (1976)

Un été, trois sœurs dans une vieille demeure madrilène. Il y a là leur père, militaire de carrière, leur tante qui les élève et leur grand-mère paralysée et mutique. Dans ce milieu étriqué, Ana étouffe. Elle se réfugie dans ses rêves et ses souvenirs. Elle vit toujours à l’ombre du décès prématuré de sa mère et recherche au fond d’elle sa présence toujours vivace qui pourrait lui apporter le réconfort et la volonté de lutter contre ce monde en décrépitude.

Carlos Saura avait déjà exploré le rapport au passé, au souvenir et à l'enfance dans Le Jardin des délices (1970) et La Cousine Angélique (1974) mais comme allégorie/métaphore d'une critique du régime Franquiste. Cria Cuervos, œuvre maîtresse du réalisateur poursuit cette approche mais en rendant la facette politique plus sous-jacente pour se concentrer sur les tourments de l'enfance. L'ouverture donne le ton avec cette scène qui, entre rêverie, réalisme cru et psychanalyse dessine les enjeux du film. La jeune Ana (Ana Torrent) est réveillée un petit matin par les cris mêlés de plaisir et râle d'agonie venant de la chambre de son père dont s'enfuit une jeune femme dénudé. A l'intérieur son père terrassé par une attaque cardiaque. L'onirisme de la scène est amplifié par cette atmosphère incertaine de l'aube tandis que le sexe revêt un visage traumatisant pour la fillette.

L'ensemble du film oscille ainsi entre le quotidien douloureux et le passé rêvé d'Ana, celui où sa mère (Geraldine Chaplin) était encore vivante. Carlos Saura joue de la répétitivité et de la confusion pour illustrer le refuge du rêve de l'héroïne, apaisant mais amenant des retours de plus en plus cruels au réel. Les situations anodines qui ramènent Ana au souvenir se font fugaces puis de plus en plus élaborées, illustrant toujours de magnifiques moments de tendresse maternelle : quelques notes de piano puis une comptine pour l'aider à dormir, un délicat brossage de cheveux.

L'éveil la ramène aux trois mères de substitutions du récit : la ronde et affectueuse domestique Rosa (Florinda Chico) pour la facette la maternité la plus charnelle, la grand-mère (Josefina Díaz) muette et bienveillante et la tante Paulina (Mónica Randall) prenant en charge Ana et ses sœurs. Les efforts maladroits de Paulina de s'attirer l'affection des filles jouent à la fois sur ces retours au réel où chaque répétition d'un souvenir ramène son visage à la place de la mère défunte. C'est aussi une manière de montrer le visage de cette bourgeoisie espagnole de la fin du Franquisme, tout en redéfinissant ce rapport douloureux au sexe et à la mort d'Ana. Paulina s'amourache ainsi de Nicolas (Germán Cobos) ancien frère d'armes du père d'Ana et dont l'épouse est la fameuse jeune femme en fuite de la scène d'ouverture.

Tout ce qui aura un lien à une affection possible pour la fillette sera ainsi rattaché à la mort, de son lapin qui va mourir aux simples jeux de cache-cache avec ses sœurs où le perdant doit simuler l'agonie. Le point de vue oscille plusieurs fois entre Ana enfant et adulte (incarné par Geraldine Chaplin toujours) où un certain recul est amené sur les évènements. Un même souvenir garde le regard émerveillé de l'enfant tandis que l'adulte s'y remémore les infidélités de son père. Le cocon de l'enfance est ainsi souillé par la vérité que redéfini l'adulte notamment sur le couple malheureux de ses parents.

La maison que l'on ne quitte que rarement symbolise ce cocon tout en étant un mausolée de ce passé mais Carlos Saura ménage néanmoins de vrais moments de candeur et innocence sincère (cette charmante danse improvisée entre les soeurs), notamment quand intervient la ritournelle mélancolique Porque te vas de Jeannette. La fin ouverte voit la mort perdre de son emprise dans un ultime rebondissement et l'horizon s'ouvre enfin à l'extérieur avec cette rentrée scolaire montrant un futur possible plus apaisé.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta