Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 28 septembre 2018

Ice Cold in Alex - Jack Lee Thomson (1958)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un groupe de secours de l'armée américaine se retrouve séparée des troupes dans le Sahara. Le chemin à parcourir est long et difficile. Le leader de l'équipe ne peut s'empêcher de rêver à la bière glacée qu'il pourra s'offrir en arrivant à Alexandrie.

Ice Cold in Alex est une des grandes réussites de Jack Lee Thompson, qui avec le film d'aventures Aux frontières des Indes réalisé l'année suivante lui offrit sans doute son passeport pour Hollywood. Le film est adapté du roman de Christopher Landon (qui participe au scénario), l'ouvrage étant d'ailleurs la réunion d'une série d'articles paru dans le Saturday Evening Post. L'histoire est basée sur des faits réels et la survie d'un groupe de secours anglais dans le désert du Sahara, même si le film prendra pas mal de libertés par rapport au roman. Les producteurs pensaient au départ tourner le film en Egypte (soit les vrais lieux de l'histoire) mais la crise de Suez déporte la production en Libye. Là attend un tournage éprouvant pour le casting soumis à rude épreuve par Jack Lee Thomson, Sylvia Syms déclarant qu'il y avait une faible part de jeu dans présence éprouvée à l'écran - les vétérans de la campagne d'Afrique du nord salueront d'ailleurs le film pour son réalisme.

Le début du film s'avère assez démystificateur pour le corps de l'armée (le contexte de la fin des années 50 permet de mettre la pédale douce sur le patriotisme par rapport à la décennie précédente) avec la vision d'une débandade où une unité doit fuir son base pilonnée par les bombardements allemands. Là le Capitaine Anson (John Mills) rêve plus à son prochain verre qu'au drapeau et les supérieurs sont tournés en ridicule dans une ironie qui annonce les film de guerre pacifistes des 70's (la mort absurde d'un gradé - dont on regrette plus le whisky qu'il transportait que la personne - semble tout droit sortie de Catch 22 de Mike Nichols (1970)). En dépit de ces touches caustiques, l'intérêt est ailleurs. Au découvre au fil de l'histoire que l'alcoolisme d'Anson est dû à un rude séjour en camp de prisonnier dont il ne s'est pas remis malgré son évasion, et la culpabilité le rongera encore quand un rival amoureux sera laissé en mission suicide (et l'en pense responsable) durant la fuite de la garnison. Il s'agira donc d'une survie mentale et physique durant la mission où il doit mettre l'infirmière Diana Murdoch (Sylvia Sims) en sécurité, aidé de son acolyte Pugh (Harry Andrews) et du soldat sud-africain Van den Poel (Anthony Quayle) qui a perdu sa compagnie. Entre les troupes allemandes embusquées dans le désert, les bombardements, le climat oppressant et la mécanique capricieuse de leur véhicule, c'est un parcours semés d'embûches qui attend les personnages.

Si les films de guerre ayant la campagne d'Afrique du nord comme cadre ne manquent pas (on pense à l'excellent Sahara de Zoltan Korda (1943) avec Humphrey Bogart), Ice Cold in Alex annonce surtout le diamant noir Enfants de salauds d'André de Toth (1968). Il est passionnant de mettre en parallèle les deux films très proches dans leur déroulement et radicalement différents dans leur traitement. Enfants de salauds fait partie de ces films de guerre viriles et cyniques jouant sur la mode du film de commando tout en apportant un regard cinglant inhérent à une époque rejetant l'héroïsme (sans pour autant encore être tombé à l'ère pacifistes et rigolardes comme De l'or pour les braves de Brian G. Hutton). Ice Cold in Alex déploie toutes les péripéties qu'offre ce cadre du Sahara et chaque avancées participe à la cohésion du groupe, surmontant ses démons comme Anson et même les camps ennemis comme le révèlera un rebondissement marquant à mi-parcours. Jack Lee Thomson exprime là un humanisme touchant où l'aventure sert de rédemption à des personnages attachants quand dix ans plus tard une trame voisine chez De Toth ne laisse personne à sauver (notamment le traitement des femmes aux antipodes dans les deux films).

Dès lors le professionnalisme qui aide à se sortir des situations périlleuses dans Enfants de salauds devient un monument de dévouement dans Ice Cold in Alex. Cet élément est introduit progressivement par Thomson à travers des sacrifices individuels pour le collectif (Anthony Quayle supportant le poids du camion-ambulance pour finir une réparation), puis de plusieurs individu pour en sauver un seul ayant pourtant montré sa duplicité (suffocante scène de sable mouvant) et enfin tous unis pour le grand morceau de bravoure finale, l'ascension impossible d'une dune en poussant le camion. La mise en scène de Thomson souligne de façon vertigineuse l'effort par des plans larges qui accroissent l'inclinaison insensée de la dune, les silhouettes lointaines alternent avec les plans rapprochés de visages et corps ployés par l'effort. La photo de Gilbert Taylor joue conjointement la carte du réalisme appuyant les brûlures du soleil et une dimension quasi mythologique dans la manière de figer le dépassement de soi final, bien aidé par l'emphase du score de Leighton Lucas.

L'implication des acteurs aide grandement à ce sentiment d'empathie et de plénitude, et la fameuse bière finale annoncée par le titre et promise par Anson se savoure de façon contagieuse (pour l'anecdote le final du film fut réutilisé en Angleterre pour vanter les mérites de la bière allemande Holsten puis plus tard Carlsberg). Un des meilleurs films de Jack Lee Thomson, immense succès en Angleterre et à l'international notamment au Festival de Berlin où il concouru pour l'Ours d'Or.

Sorti en bluray anglais et dvd zone 2 anglais chez StudioCanal et doté de sous-titres anglais



Pour les curieux j'ai retrouvé la pub Carlsberg qui recycle la fin du film

mercredi 10 janvier 2018

Les Mutinés du Téméraire - H.M.S. Defiant, Lewis Gilbert (1962)

En 1797, le « Téméraire » est envoyé rejoindre la flotte britannique en Méditerranée. À son bord, le lieutenant Scott-Padget est un homme cruel qui s'acharne sur l'équipage au moindre prétexte. Conscient de la révolte qui gronde, le capitaine Crawford tente de reprendre en mains le navire en attaquant un navire français au large de la Corse.

Lewis Gilbert signe un de ses meilleurs films avec ce H.M.S. Defiant qui semble proposer une variante anglaise des Révoltés du Bounty et ses multiples versions. Adapté du roman Mutiny de Frank Tilsley (paru en 1958), le film inscrit son postulat familier dans un contexte plus spécifiquement anglais en donnant une vision filmée d'une réalité historique. En mars 1797, la Royal Navy dû en effet faire face à la Mutinerie de Spithead soit la rébellion concertée des marins de onze navires contestant les conditions de vie épouvantable en soldes misérables, discipline intraitable et recrutement forcé. Après une rude négociation, les marins auront gain de cause et reprendront le service sans subir de sanction le 15 mai 1797.

Pour plus de tension, l'intrigue du film intègre ce contexte aux Guerres Napoléoniennes même si cela s'avère historiquement inexact puisque tout en respectant la date des évènements on anticipe un conflit dont les prémisses se situent plutôt en 1799. La brutalité inhérente à la Royal Navy s'illustre avant même que le récit ait gagné la mer avec la violente séquence de The Press soit le recrutement forcé de quidam arraché avec violence à leur quotidien. Les deux personnalités amenées à s'opposer sont présentées en parallèle dans cette ouverture. On voit le Capitaine Crawford (Alec Guinness) prendre ses ordres de mission auprès de ses supérieurs dans un dialogue où on le devine compatissant pour les conditions misérables de son équipage quand dans le même temps son second le lieutenant Scott-Padget (Dirk Bogarde) est le meneur prenant plaisir à enrôler des malheureux contre leur gré. Une fois en mer, les jeux de pouvoirs associés à la gronde sociale latente va faire monter graduellement la tension.

On voit ainsi les minutieux préparatifs de la fameuse mutinerie dont la volonté augmente ou s'amenuise selon la domination à bord entre l'humaniste Crawford et le sadique Scott-Padget soumettant les matelots au fouet au moindre embryon d'incartade. Dirk Bogarde est excellent dans ce rôle détestable, il faut le voir littéralement jouir du claquement de fouet sur le dos de ses malheureuse victimes ou de savourer la crainte qu'il génère au sein de l'équipage glacé par un simple regard. L'acteur se montre très subtil, sa cruauté jouant à la fois de la conscience de supériorité de classe, sadisme pur et simple et volonté de domination - il est sous-entendu que son attitude a précédemment poussés ses précédents capitaines à la cour martiale.

Lewis Gilbert filme avec brio le quotidien du navire, de la colère grondant dans les cales au duel psychologique sur le pont entre les officiers et réussit avec fluidité à caractériser habilement un grand nombre de protagonistes (Anthony Quayle est excellent en meneur pacifiste et réfléchi de la fronde). Les enjeux sont intelligemment relancés à travers un conflit feutré et retors qui laisse voir les failles de ces codes militaires maritimes - Crawford impuissant face aux maltraitances de son jeune fils aspirant sur le navire - et l'ascendance sociale devenir un instrument de pouvoir pour Dirk Bogarde.

Parallèlement Gilbert nous offre un vrai grand film d'aventure spectaculaire avec des affrontements épiques et variés. On aura droit à du duel frontal entre navires français et anglais où le réalisateur témoigne d'une belle ampleur (les plans d'ensemble des deux navires face à face), d'un sens de la destruction certains et d'une violence sanglante lors des abordages. A d'autre moment cela jouera sur la pure stratégie avec un navire de guerre camouflé en bateau de commerce et le superbe final joue la carte de l'émotion avec un choix cornélien entre la cause sociale et la patrie, là aussi dans une impressionnante péripétie. Une très belle réussite portée par un grand trio d'acteur Alec Guinness/Dirk Bogarde/Anthony Quayle.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Columbia et doté de sous-titres anglais

mercredi 17 mai 2017

Woman on a dressing gown - Jack Lee Thompson (1957)

Après vingt ans de vie commune, Amy et Jim Preston sont au bord de la rupture. Jim ne supporte plus l'insouciance de sa femme, et prend une maîtresse.

Une carrière d'habile mais impersonnel faiseur hollywoodien dans les 60's (Les Canons de Navarone (1961), Les Nerfs à vif (1962), Tarass Boulba (1962)) puis de piteux yes-man d'un Charles Bronson sur le déclin dans les 80's aura fait oublier les brillants débuts de Jack Lee Thomson au sein du cinéma anglais des années 50. Durant cette période le réalisateur signe une série de mélodrames sociaux progressistes dont le l'un des fils rouge serait l'interrogation sur la condition féminine. The Weak and the Wicked (1954) dépeignait ainsi le quotidien de détenues, Yield to the Night (1956) creusait le même sillon en dépeignant le destin d'une condamnée à mort (les deux films tant notamment interprétés par Diane Dors) tandis que No Trees in the Street (1958) s'attardait sur l'avant, cette fange et ces tentations qui pourraient conduire l'héroïne à se perdre. Woman on a dressing gown délaisse les jeunes filles perdues pour s'attarder sur la torpeur du couple.

Le mariage d'Amy (Yvonne Mitchell) et Jim Preston (Anthony Quayle) s'enlise ainsi après vingt ans de vie commune. Cela ne se ressentira pas par le conflit mais par la médiocrité ambiante visible dès la scène d'ouverture. Le domicile familial apparait ainsi désordonné, comme un reflet de l'apparence négligée d'Amy arborant coiffure hirsute et robe de chambre informe (d'où le titre du film) à longueur de journée. Amy apparait comme une sorte de femme-enfant distraite et plus préoccupée par ses émissions de musiques classiques à la radio plutôt que la tenue de son foyer. Jack Lee Thomson n'accable pas son héroïne et fait au contraire de ce désordre une sorte de manifestation inconsciente du mal-être d'Amy qui s'oublie dans une dévotion aussi inconditionnelle que maladroite envers son mari et son fils Brian (Andrew Ray).

Ainsi si l'entrée en matière pourrait sembler machiste à dépeindre cette maîtresse de maison indigne, l'attitude désinvolte de Jim soumettant tacitement son épouse (pour son petit-déjeuner, pour lui recoudre un bouton de chemise) alors qu'il se rend au travail donne une perspective de la situation. Si Amy est dans le déni, Jim n'est que trop conscient de la médiocrité de son existence et trouvera refuge dans les bras de Georgie (Sylvia Syms), sa secrétaire plus jeune et follement amoureuse de lui. De plus en plus pressé par Georgie de divorcer, Jim va longuement hésiter et sa prise de décision va causer le chaos. Le scénario de Ted Lewis (qui transposait là au cinéma son script initialement tourné pour la télévision l'année précédente) se situe durant cette journée où les masques tombent et l'équilibre habituel vacille. Jack Lee Thomson film le foyer comme une prison à travers différentes idées formelles.

Les barres du montant du lit conjugal semble comme former des barreaux par es cadrages choisis, le capharnaüm ambiant donne un sentiment d'encombrement permanent et claustrophobe et surtout la dévotion empressée d'Amy rend l'atmosphère étouffante pour Jim jamais dans les bonnes conditions pour faire son aveu fatal. La scène où il se résigne à le faire témoigne de ces choix esthétiques de Jack Lee Thomson, Jim étant filmé assis et de dos pour signifier sa lâcheté et la douleur de l'aveu (lâché dans un soupir) tandis qu'Amy une nouvelle fois s'agitait en tous sens et déblatérant à tout va comme pour combler le vide - comme pour l'empêcher inconsciemment de prononcer ces mots douloureux pour elle.

Le parallèle entre l'élégance, la beauté et l'éducation de Georgie offre un parallèle cruel à Amy, l'amour sincère de chacune tirant le héros vers le haut ou vers le bas, vers un futur heureux et libéré ou vers un présent sinistre chargé de responsabilité. Yvonne Mitchell se met à nu comme rarement, l'extrême sensibilité de son personnage surmontant tout ce qu'il pourrait avoir de caricatural. Aucune humiliation ne lui sera épargné, son allure quelconque étant encore plus abîmée une fois la béquille de son couple menacé dans une scène sa seule réponse sera de se faire belle et d'arranger son appartement. Les éléments se liguent contre elle comme une fatalité à sa médiocrité (la pluie gâchant sa coiffure, une table fragile gâchant ses velléités d'ordre) et la font sombrer dans un profond désespoir. Anthony Quayle est remarquable aussi en homme déchiré dans ses aspirations et Sylvia Syms rend très touchante aussi cette jeune femme tiraillée entre culpabilité et amour. Jack Lee Thompson évite le piège du théâtre filmé malgré une intrigue se déroulant pour l'essentiel dans un appartement exigu et explore si bien sa problématique qu'aucune solution n'apparait réellement juste. Si la conclusion paraitra sans doute très moralisatrice, le propos est plus subtil puisque laissant apparaître comme partagées les raisons du délitement du couple. En apparence la responsabilité incombe à la négligence d'Amy mais plus concrètement c'est l'effacement de Jim qui aura causé cette lente déchéance.

Le film offre un beau portrait de la famille anglaise traditionnelle d'alors, où le non-dit domine dans les maux/mots qui s'ignorent que dans la chaleur timidement retrouvée de la scène finale. Dès lors impossible de réellement savoir si l'on a assisté à un happy-end et si les choses pourraient réellement aller mieux pour les protagonistes. Le film rencontrera un grand succès et sera auréolé de nombreuses récompenses (meilleur film et Ourse d'argent de la meilleur actrice pour Yvonne Mitchell au Festival de Berlin, un Golden Globe du meilleur film en 1958) et est considéré par la critique anglaise à la fois comme précurseur du kitchen sink drama et une sorte de pendant réaliste et plus cru du Désert Rouge (1964) d'Antonioni.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez StudioCanal et doté de sous-tires anglais 


lundi 21 décembre 2015

Anne des mille jours - Anne of the Thousand Days, Charles Jarrot (1969)

Roi depuis près de vingt ans, Henri VIII d'Angleterre, marié à Catherine d'Aragon qui ne lui a donné qu'une fille, se console auprès de maîtresses occasionnelles. Au cours d'une fête, il fait la connaissance d'une dame de compagnie de sa femme, Anne Boleyn, fille de Thomas Boleyn et sœur d'une de ses anciennes maîtresses. Le roi tombe sous le charme et demande alors à son chancelier, le cardinal Wolsey, de faire le nécessaire.

A l'instar du célèbre La Vie privée d’Henry VIII (1933) d'Alexander Korda, Anne des mille jours est un film historique se penchant sur les amours tumultueuses d'Henry VIII. Alors que chez Korda la romance tragique avec Anne Boleyn, seconde épouse d'Henry, en restait à une fulgurante scène d'ouverture (et une magistrale interprétation de Merle Oberon) dépeignant son exécution elle est au centre du film de Charles Jarrot. Le film adapte la pièce éponyme de de Maxwell Anderson jouée en 1948 à Broadway et dont les tentatives d'adaptations échouèrent vingt ans durant au vu des thèmes sulfureux abordés et que le Code Hays n'aurait pas laissé passer. Au croisement de l'amour fou, du désir, de la revanche et de l'ambition, cette vision du couple Henry VIII/Anne Boleyn est captivante de bout en bout.

Tout au long du récit, la passion guidera l'exercice de la souveraineté et inversement, faisant de l'Angleterre et son peuple les jouets des amours et intrigues de palais des puissants. Henry VIII (Richard Burton) est un souverain éteint et las d'un mariage d'alliance avec Catherine d'Aragon (Irène Papas) qui en vingt ans ne lui a pas donné l'héritier tant attendu. Il va tomber sous le charme d'une nouvelle venue, Anne Boleyn (Geneviève Bujold) de retour de la cour de France et sœur d'une de ses anciennes maîtresses.

Promise à un jeune homme qu'elle aime, Anne va voir son avenir entravé par ce soudain désir du roi mais, témoin du triste sort de sa sœur et de la soumission de ses parents prêts à la livrer en pâtures par peur et ambition, elle va se rebeller contre ce destin. Richard Burton interprète au départ un Henry dans la lignée du "Barbe Bleue" à la Charles Laughton, un souverain capricieux, paillard et tout puissant auquel on ne refuse rien.

Pouvant à tout moment imposer son désir à une Anne Boleyn réticente, le dédain de celle-ci va l'obliger à un semblant de tentative de séduction voué à l'échec. Le désir se transforme en obsession amoureuse et il devra "prouver" par la mise en danger de sa monarchie qu'il est digne de posséder Anne. Le film prend presque des élans féministes, Anne prenant ainsi sa revanche sur les institutions ayant cherché à la piéger. L'église, si fière et vraie régente du pouvoir sous les traits du cardinal Thomas Wolsey (Anthony Quayle) va ainsi subir le joug de la fierté d'Henry prêt à défier Rome pour se libérer de son union avec Catherine et fonder l'église protestante.

La démonstration de force et de réels sentiments se disputent d'ailleurs peu à peu chez Anne, enfin subjuguée par les risques pris par son prétendant couronné. C'est cet entre-deux que capture le mieux Charles Jarrot, que ce soit ce moment où l'hilarité se confond aux larmes chez Anne lorsqu'elle assiste à la confrontation infructueuse entre Henry et un agent du Vatican. L'instant où elle abandonne son masque distant face à un Henry dépité qui lui a tout sacrifié est superbe également, grâce à la prestation incandescente d'une magnifique Geneviève Bujold.

Toutes les petites entraves à la grande Histoire (Henry empêchant le mariage d'Anne, l'apparition d'Henry au procès d'Anne, leur ultime entrevue) tendent à établir le thème d’un équilibre obligatoire entre exercice du pouvoir, amour et plaisir des sens. En ne parvenant pas à donner l'héritier tant attendu, Anne rompt cet équilibre et relance la quête d'un Henry toujours aussi bouillonnant et inconstant. Richard Burton parvient à amener sa nature d'écorché vif au personnage, rendant tragique également cet amour ardent rattrapé par le rang.

S'il se montre très académique pour illustrer cette période magnifiquement reconstituée (Oscar des meilleurs costume à la clé, on retrouve tout le lustre attendu d'une production Hal B. Wallis), tout ce qui touche à l'intime est joliment capturé, y compris la destinée grandiose d'une Elizabeth encore enfant. Une jolie et bien prenante fresque à laquelle la même équipe donnera une "suite" avec un tout aussi réussi Marie Stuart, Reine d'Ecosse (1971).

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal

mercredi 26 novembre 2014

Top Secret - The Tamarind Seed, Blake Edwards (1974)

Une employée du ministère de l'Intérieur britannique et un agent secret soviétique tombent amoureux durant un séjour à la Barbade. Mais leurs pays respectifs ne voient pas leur relation d'un bon œil. A défaut de les séparer, ils tentent de les utiliser afin d'obtenir des informations confidentielles.

Le début des années 70 constitue une période très particulière dans la carrière de Blake Edwards. La fin des années 60 l’avait vu s’atteler à des productions de plus en plus nanties et audacieuses mais qui pour la plupart allaient se solder par un échec commercial. Qu'as-tu fait à la guerre, papa ? (1966) et sa satire de la guerre arrive ainsi un peu trop tôt alors que les comédies pacifistes comme M.A.S.H. (1970) ou De l’or pour les braves (1970) rencontreront un grand succès dans un Hollywood plus ouvert à la contre-culture. L’aura de film culte de The Party (1968) se fera surtout dans le temps tant le film est singulier dans son approche comique à l’époque, et la comédie musicale flamboyante Darling Lili (1970) sera un échec cuisant car symbole du système de studio à bout de souffle alors qu’émerge le Nouvel Hollywood - au même moment un David Lean reçoit un accueil glacial injuste pour les mêmes raisons avec La Fille de Ryan

Edwards mettra pratiquement une décennie à s’en remettre, se relançant d’abord commercialement en ressuscitant la série des Panthère rose dont il enchaîne trois épisodes inégaux avec Le Retour de la Panthère rose (1975), Quand la Panthère rose s’emmêle (1976) et La Malédiction de la Panthère rose (1978). Pour le renouveau artistique, il faudra attendre le formidable Elle (1979) où il trouve la formule magique de la comédie adulte douce-amère qui fera le sel de ses riches années 80. Reste donc ce curieux moment du début des seventies où Blake Edwards se cherche, délaisse la comédie pure et s’aventure dans des genres inattendus pour lui avec notamment le western Deux hommes dans l’Ouest (1971), le thriller médical Opération clandestine (1972) et le film d’espionnage Top Secret (1973). Trois grandes réussites qui se solderont malheureusement à nouveau par des fours commerciaux, Deux hommes dans l’Ouest constituant même un souvenir douloureux car remonté par le studio ; Edwards en nourrira une rancœur tenace envers Hollywood qui s’exprimera dans le corrosif S.O.B. (1981).

On pense forcément à la série des James Bond avec ce générique de Maurice Binder accompagné d’une musique de John Barry, mais pourtant Top Secret dessine sa dualité entre espionnage et intrigue sentimentale dès cette ouverture. Le magnifique thème de Barry offre une tonalité romantique feutrée sur des jeux d’ombres du couple vedette tandis que l’arrière-plan rouge dresse le cadre inquiétant de l'environnement où va évoluer l’intrigue. C’est bien le monde de l’espionnage qui va s’introduire dans une histoire d’amour, qui débute de façon commune avec la rencontre entre l'Anglaise Judith Farrow (Julie Andrews) et le Russe Feodor Sverdlov (Omar Sharif) dans le cadre paradisiaque de la Barbade.

La romance est dans un premier temps perturbée par les fêlures de chacun : Sharif est un agent soviétique solitaire et désormais désintéressé de la cause tandis que Julie Andrews, secrétaire au ministère de l'Intérieur, sort d'une rupture douloureuse et ne s'est jamais pardonnée la mort de son mari quelques années auparavant. Entre eux se noue une étrange relation amoureuse platonique placée (élément crucial pour la suite) sous le signe de la sincérité malgré des natures diamétralement opposées. Déambulant dans de divins paysages exotiques, ils se livrent étonnement l'un à l'autre sur leurs différences culturelles, leur déconvenues personnelles et surtout ces doux sentiments qui semblent déjà les rapprocher. La séduction directe et entreprenante du Slave Feodor se heurte à la réserve de l'Anglaise Judith pas encore prête à se livrer, à souffrir de nouveau. Feodor, habitué à contenir ses émotions et à donner le change dans le monde du KGB où toute opinion divergente fait suspecter de trahison, va ainsi se révéler à cette femme qui à l’inverse est un véritable livre ouvert quant à ses émotions.

Omar Sharif par le bagout de son personnage parait souvent ambigu, le cynisme de sa vision du monde contredisant sa vraie croyance en son amour pour Judith. Julie Andrews à l’inverse exprime une candeur et une sincérité troublantes, incapable de donner le change en dépit de la distance et de la retenue affichées. Par ces tempéraments opposés, chacun trouve son complément chez l’autre et Blake Edwards signe en fait l’exact inverse de son Darling Lili. Dans ce dernier, l’histoire d’amour était toujours perturbée par la méfiance qu’entretenaient mutuellement les amants, le pilote américain joué par Rock Hudson et déjà Julie Andrews en agent double et simili Mata Hari officiant pour les Allemands.

La relation s’avérait mouvementée et tumultueuse car la volonté de manipulation se voyait rattrapée par de vrais sentiments naissants, dans un chaos jurant avec l’esthétique chatoyante du film. Top Secret, au contraire, oppose un amour pur, sincère et longtemps chaste qui constituera la seul lumière d’un environnement froid, uniforme (la Barbade dépourvue du moindre exotisme, Paris et Londres quasi anonymes et se devinant plus par le dialogue) et où tout le monde ment et dissimule un secret quelconque. On le sait, Blake Edwards a rencontré Julie Andrews sur le tournage de Darling Lili et l’a épousée peu après. A l’aune de cette information, on peut voir Darling Lili comme témoin de la confusion de l’amoureux incertain tandis que la paix qui traverse la romance de Top Secret est celle d’un amant confiant et apaisé.

L'histoire - adaptée du roman éponyme d’Evelyn Anthony paru en 1971 - prendra bien plus d’ampleur quand leurs professions, nationalités et blocs opposés rattraperont notre couple. Incapables d'imaginer une relation d'amitié, voire amoureuse, entre deux êtres issus de régimes antagonistes, les services secrets russes et anglais s'agitent pour empêcher ce lien puis en profiter afin de soutirer des informations. La sincérité jamais démentie du couple se poursuit de retour dans le monde réel, seul point d’ancrage dans la redoutable partie d'échecs qui se joue alors et qui convoque brillamment toutes les figures du genre (agent double, passage à l'Ouest, micros...) à travers les excellent seconds rôles que sont Anthony Quayle en chef du MI5 et Dan O'Herlihy en ambassadeur retors. 

Ces deux personnages figurent chacun à leur manière la paranoïa et le secret régnant dans cet univers du Renseignement. Quayle doute de tout et de tout le monde, cette méfiance le rendant quasiment omniscient et jamais pris au dépourvu par les revirements inattendus de certaines situations et de la part de certains protagonistes. Dan O'Herlihy avec son personnage d’ambassadeur justifie à lui seul cette paranoïa, son propre couple étant bâti sur un mensonge (il est homosexuel), si ce n’est son existence entière comme le montrera une révélation saisissante.

Epiés, suivis et traqués, les héros poursuivent dans le monde réel la magie du lien des premiers instants du film à travers l'alchimie palpable entre Sharif et Julie Andrews. Edwards les filme avec une grande pudeur, passant plus par les mots et sa mise en scène pour tisser leur lien puisque la dissimulation est constamment de mise pour donner le change à leurs pairs. L’ironie repose sur la manière dont les amants réussiront à poursuivre leur relation. En étant francs et en avouant à leurs supérieurs qu’ils se plaisent et souhaitent se voir, ils n’éveilleraient que la suspicion. Ils leur diront donc simplement ce qu’ils souhaitent entendre, Judith comme Feodor faisant croire chacun à leur camp qu’ils souhaitent faire de l’autre un agent double et pouvant alors se voir à leur guise. Feodor, habitué à ce jeu de dupes, s’en amuse même si les risques sont immenses tandis que l’expérience sera une révélation pour Judith, ne s’avouant jamais ses sentiments mais osant toujours aller plus loin dans la supercherie. 

Cette hésitation et cette crainte constante de s’ouvrir seront toujours balayées par la conviction de Feodor, puisqu’on aura deviné que la jeune femme n’avait eu que des partenaires défaillants et lâches auparavant. Le rapprochement du couple sera ainsi un long cheminement jusqu’à cet abandon total de Judith, Edwards usant des même motifs visuels - mais pour un résultat inverse - que dans Darling Lili pour illustrer ce sentiment de long échange ininterrompu par un montage poursuivant les bribes de conversation d'un lieu à un autre sans coupures. La tension sexuelle évidente se voit désamorcée par une même volonté de retenue envers la pudeur de Judith ; et lorsque Feodor lui propose vers la fin d'aller nager ou de (enfin) faire l'amour, la scène suivante montre l'après apaisé plutôt que la facile séquence charnelle attendue.

Pratiquement sans action (et assez laborieuse les rares fois où il y cède avec une fusillade finale brouillonne), la trame n’en est pas moins palpitante, rappelant La Lettre du Kremlin de John Huston où le suspense découle de la seule force du soupçon envers l’autre. Chambre d’hôtel isolée, alcôve de bureau et parcours de golf sont les lieux où les décisions fatidiques se prennent et où les pièges se referment dans une pure cordialité de façade. Le contexte de la Guerre Froide n'a d'ailleurs pas vieilli tant il n'est que prétexte à magnifier l’osmose entre Judith et Feodor (aucun rebondissement ne jouera jamais sur le doute de l'un sur l'autre), symbolisée par le leitmotiv de la graine de tamarinier. Les soubresauts de l’intrigue rendent aussi incertain l’avenir du couple que l’existence de la graine, supposée selon la légende ressembler à un visage humain depuis qu’un esclave a été pendu à tort sous l’une de ses pousses. 

La rêveuse Judith y croit tandis que le plus pragmatique Feodor n’y voit qu’un conte. L’apparition finale de la graine avec son contour atypique signifiera leur union indéfectible dans une magnifique scène de retrouvailles. Dans le même temps, le fossé avec ce monde de l’espionnage qu’ils ont quitté se creuse avec un ultime et marquant stratagème de tromperie. Top Secret est l'une des œuvres les plus méconnues de Blake Edwards, mais surtout un vrai joyau dans sa filmographie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

vendredi 15 juillet 2011

L'Incompris - Incompreso, Luigi Comencini (1966)


Le consul du Royaume-Uni à Florence, Sir Duncombe, vient de perdre son épouse. Il demande à Andrea, son fils aîné, de ne rien dire à son jeune frère Milo. Andrea, désespéré par la mort de sa mère, ne parviendra jamais à communiquer avec un père qui le croit insensible.

Comencini entamait avec L’Incompris un cycle de films sur l’enfance et la perte de l’innocence qui allait se poursuivre avec Casanova, un adolescent à Venise (1969) et Les Aventures de Pinocchio (1971). Casanova offrait une vision étonnante du célèbre séducteur en s’attachant à ses jeunes années et montrant comment la décadence de la société vénitienne d’alors (faisant écho à l’Italie du moment) pouvait totalement pervertir une âme pure. Dans la même lignée, Pinocchio conservait l’aspect de fable morale du roman de Collodi dans le parcours initiatique du pantin de bois destiné à devenir un vrai petit garçon.

L’Incompris par sa nature de grand mélodrame s’avère le plus touchant des trois films, explorant une sphère purement intime au-delà d’un quelconque message. L’histoire dépeint le drame d’un enfant condamné à se montrer insensible face à la douloureuse perte de sa mère. Le jeune Andréa doit en effet à la demande de son père cacher à son petit frère la disparition de leur mère afin de ne pas le troubler. C’est là une terrible erreur du père qui suppose que son aîné est le plus solide de ses fils. Toute son attention sera donc monopolisée par son turbulent cadet Milo tandis que Andréa part lentement à la dérive. Le récit nous promène dans une atmosphère de spleen constant accompagnant la solitude et la tristesse d'Andréa. Solitude face à un père plus attentif à Milo, cadet exubérant mais protégé par un jeune âge dont l’insouciance permet de tout surmonter. Tristesse face à la terrible absence maternelle qui ne sera plus jamais comblée. Le jeune Stefano Colagrande (que l’on n’a plus revu dans d’autres rôles ensuite) est poignant dans la contradiction d’indifférence que semble exprimer son visage et le désarroi de son regard.

Une des grandes forces du film est la subtilité extrême apportée pour exprimer cette gamme de sentiments complexes. La musique sobre de Fiorenzo Carpi accompagne les pérégrinations des enfants dans la maison, les états d’âmes dans une neutralité dangereuse par une mélancolie diffuse. Hormis une conclusion bouleversante, le scénario (adapté d’un roman de Florence Montgomery) évite tout rebondissement ou situation trop manifeste qui déséquilibrerait la sobriété du film.

Dans cette maison où la tristesse doit être étouffée ou cachée (le père écoutant les bandes de sa femme en cachette), le malaise ne se ressentira que par les regards à la dérobée, les non-dits et l’incompréhension mutuelle. Personne n’est coupable, chacun pense bien faire et accentue le fossé avec l’autre. Il faudra un terrible événement en conclusion pour que le lien se rétablisse avant d’être perdu à tout jamais. Comencini bouleverse définitivement dans ce final (porté par une interprétation intense et sobre d'Anthony Quayle), où son héros renoue avec son père tout en s’apprêtant à rejoindre celle qui lui a tant manqué.

Le film recevra un accueil glacial à Cannes en 1966, sa sphère profondément intime et son classicisme ne s'accordant pas avec le tout politique et la forme moderne du moment. C'est lors de sa ressortie en 1978 que le film est réévalué et considéré comme un des plus beaux mélodrames réalisés. Justice était rendu pour le plus touchant des Comencini.

Sorti en dvd zone 2 chez Carlotta

Extrait qui en quelques minutes met la larme à l'oeil avec un rien...

samedi 7 mai 2011

Pygmalion - Bernard Shaw's Pygmalion, Anthony Asquith et Leslie Howard (1938)

Le professeur Henry Higgins, alors qu'il étudie de loin les manières d'une pauvre vendeuse à la sauvette de Piccadilly Circus, parie avec un collègue qu'il peut, en quelque temps et a titre d'expérience, complètement corriger l'allure et le langage de celle-ci, pour en faire une femme de la haute société.

Si la transposition musicale My Fair Lady reste la version désormais la plus connue de la fameuse pièce de George Bernard Shaw, celle ci connu une adaptation plus classique avec ce film de 1938. Shaw signe d'ailleurs lui-même le scénario tandis que la mise en scène se partage entre le plus aguerri Anthony Asquith et Leslie Howard dont c'est la première réalisation.

Dans l'ensemble le film est très fidèle à la pièce si ce n'est certains personnages secondaires un peu moins développés et la conclusion bien plus sentimentale et romantique que le cynisme de la pièce. On suit donc les aventures de Eliza Doolitle (Wendy Hiller dans son premier rôle cinéma et qui fut aussi la première Eliza Doolittle dans la pièce de Shaw), jeune fleuriste sans éducation des rues qui se voit prise en main sur un pari par le professeur Higgins (Leslie Howard) qui s'est juré de lui donner la prestance et la diction d'une duchesse en six mois.

Le script conserve toute la causticité et l'humour méchant de la pièce à travers le personnage hautain et méprisant de Higgins magistralement incarné par un Leslie Howard sautillant et rudoyant plus qu'à son tour Wendy Hiller. Cette dernière donne dans un registre à mi chemin entre le loufoque (hilarante scène où on tente de lui donner un bain) par les manières et le parler rustre de l'héroïne et une dimension plus profonde et intériorisée, ce dernier dominant au fil de l'avancée du film et de l'acquisition du savoir par Eliza Doolitle.

L'origine théâtrale se ressent clairement par la construction du film obéissant à celle des actes de la pièce et se divisant donc en cinq grandes et longues séquences abordés de manières constamment variées par Asquith. Les deux premiers "actes" (la rencontre farfelue en pleine rue, la mise en place du pari et le début de l'apprentissage) donne ainsi volontairement dans le pur théâtre filmé avec son verbe assassin, le défilé de personnages délirants (Wilfried Lawson d'une vulgarité grandiose n Mr Doolitle) et l'abattage du duo Hiller/Howard, elle en victime ne s'en laissant pas compter et lui en professeur tyrannique et odieux. Les séquences d'apprentissage par leur montages (signé David Lean !) dynamique aux multiples invention visuelles se chargent donc d'apporter l'énergie empêchant le tout d'avoir un aspect trop figé.

La mise en scène s'enhardit au fil des progrès de Eliza Doolitle et la première hilarante sortie pour un thé, par son jeu des champs contre champs et la disposition des personnages dans l'espace. On constate l'extraordinaire travail effectué sur les intonations et les modulations de voix à travers la prestation de Wendy Hiller et l'impression que donne son personnage pas encore mûr, la diction quasi parfaite désormais exprimant encore des anecdotes vulgaires. l'important n'est pas seulement la manière de dire mais ce qui est prononcé également. Cette nuance se voyant approfondi en conclusion lorsque Eliza fera remarquer à Higgins que c'est autant le regard respectueux porté sur elle que que son attitude propre qui en fera réellement un Lady. Wendy Hiller est constamment sur la corde raide du cabotinage et de la caricature mais fait finalement preuve d'une maîtrise surprenante, toujours cette étincelle de mélancolie lorsqu'elle en fait des tonnes en pauvresse ignare et le regard malicieux en coin quand elle donne dans un registre ouvertement dramatique.

Tout cela fait merveille dans le sommet du film qu'est la superbe scène de bal où Eliza dégage une grâce et un mystère inattendu qui époustoufle l'assistance. Mais savoir c'est finalement être conscient de sa position et en décalage avec comme elle va le constater lors d'une cruelle séquence où son statut de simple cobaye éclate au grand jour. Le récit passionne lorsqu'il aborde cet entre deux troublant où se trouve Eliza, trop éduquée pour retourner dans un milieu qui n'est plus le sien, et d'origine trop modeste pour intégrer celui que ses nouvelles manières exige. Wendy Hiller est à nouveau épatante et Howard tout aussi brillant par sa goujaterie suscitant une incompréhension totale des sentiments d'Eliza.

Les derniers échanges désormais d'égal à égal même si tirant un peu trop en longueur sont brillants dans le renversement des forces, le marionnettiste Howard étant totalement dépassé par la vivacité de sa création désormais libre de ses pensées. Le film conserve ainsi toute l'acidité de la pièce tout en ménageant une issue plus romantique attendue lors de la belle conclusion où est néanmoins restée malgré le rapprochement des héros l'audace de ne pas les marier ce qui surpris grandement le public de théâtre à l'époque. Superbe adaptation donc qui eu d'ailleurs une influence directe sur la pièce puisque tout les ajouts du film (les scènes d'apprentissages, le bal et le phonétiste hongrois qu'on y rencontre) furent intégré par la suite par Shaw dans les futures représentations de la pièce.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

Extrait des 10 premières minutes