Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 28 mars 2017

Georgia - Four Friends, Arthur Penn (1981)

East Chicago. Indiana - début des années 1960. Trois jeunes hommes, Danilo, David et Tom courtisent la même jeune fille, Georgia Miles. Celle-ci, très exaltée, se croit destinée à une carrière de grande danseuse, à l'image d'Isadora Duncan, son idole. Georgia s'offre à Danilo, qui ne sait pas "saisir l'instant", et perd sa virginité avec Tom. Celui-ci, à la veille de partir pour le Vietnam, ne souhaite pas se marier avec elle et Georgia épouse David, bien qu'elle soit enceinte de Tom. Errements, nouvelles rencontres et disputes émaillent l'existence instable de Danilo et Georgia.

Fer de lance du Nouvel Hollywood, Arthur Penn aura représenté dans tous ces meilleurs films un visage contrasté de l’Amérique changeante. La bienveillance et la volonté du système peut surmonter le handicap dans Miracle en Alabama (1962). A l’inverse une société brutale et aliénante conduit à la violence collective de La Poursuite Impitoyable (1966) et conduit la jeunesse à la rébellion sanglante dans Bonnie and Clyde (1967) et Le Gaucher (1958). Enfin les racines de cette société américaine déséquilibrée nous apparaissent dans le picaresque Little Big Man (1970). Dans toutes ces œuvres Penn avait un regard à la fois critique et bienveillant pour son pays dont il croyait encore profondément aux valeurs. Le Watergate sera un vrai traumatisme pour Penn qui signera dans la foulée les très sombres La Fugue (1975) et Missouri Breaks (1976). L’insuccès de ces films et une certaine impasse créative laissera le réalisateur six ans sans tourner avant la rencontre avec le scénariste Steve Tesisch. Celui-ci, fraîchement auréolé de l’Oscar du meilleur scénario pour La Bande des quatre de Peter Yates (1979) est un vrai croyant du rêve américain. Elevé en Yougoslavie jusqu’à ses 14 ans, Tesisch et sa famille rejoint alors son père installé en 1957. L’adolescent ne parle alors pas un mot d’anglais mais va rapidement l’apprendre pour devenir un élève brillant et intégrer grâce à une bourse l’Université de l’Indiana. La Bande des quatre était déjà un scénario autobiographique et ode au cyclisme de Tesisch d’après ses années de fac. Georgia s’avéra tout aussi personnelle pour Tesisch en abordant ses jeunes années, amitié et amours tumultueuses dans l’Amérique en pleine mutation des sixties. Arthur Penn retrouve ainsi dans ce script la facette rebelle, lumineuse et contestataire de ses meilleurs films. Ce sera d’ailleurs le principal apport du réalisateur, le récit très modeste et intime de Steve Tesisch s’ornant d’une dimension bien plus politisée qui capturera les soubresauts du pays.

La scène d’ouverture offre un parfait condensé des conflits qui traverseront le récit. Danilo (Craig Wasson) débarque enfant de sa Yougoslavie natale en Amérique pour rejoindre son père (Miklos Simon). Après des retrouvailles empruntées, la famille traverse cette cité industrielle de Chicago et le jeune garçon s’émerveille du gigantisme de ces symboles rutilants de l’Amérique capitaliste en criant America ! Au volant, son père pour lesquels ces usines sont synonymes de labeur et de servitude reprend de manière bien plus désabusée cet America ! La résignation du vieux migrant usé, les espoirs du jeune homme qui cherchera à s’intégrer et face à eux un gigantisme chargé de perspective ou oppressant. Ces questionnements s’exprimeront dans une veine romanesque à travers les amours contrariés de Danilo et la fougueuse Georgia (Jodie Thelen).

Centre d’attention du quatuor d’amis, Georgia est une jeune fille excentrique s’identifiant à Isadora Duncan rêvant d’échapper à une vie rangée et ennuyeuse. Chaque idée différente que ce font les personnages du rêve américain va les séparer et opposer entre eux ainsi qu’à leur environnement. Pour le père, la vie de son fils ne doit être qu’un éternel recommencement de sa morne existence et aspiration de ce dernier sont une insulte à ses efforts. Si l’apitoiement et la résignation caractérisent les premiers migrants usés et exploités, le narcissisme est l’apanage de la jeune génération. Georgia ne vit ainsi que dans ses rêves de lumière et se délecte de l’attrait qu’elle exerce sur le trio masculin. Cet égocentrisme la conduit à vouloir tous les aimer à la fois alors que son cœur ne bat que pour Danilo. 

Le moment clé où toque à sa chambre pour s’offrir à lui nourrit cette quête d’absolu plus qu’une vraie déclaration d’amour et laissera le timide amoureux sans réaction. C’est un malentendu qui ne pourra être résolu que quand elle aura été au bout de son illusion. Arthur Penn cerne toutes ces contradictions par contraste entre le contexte morne et l’exaltation de ces jeunes gens en colère. La photo de Ghislain Cloquet capture les étincelles des usines, la neutralité des quartiers pavillonnaires et la platitude des intérieurs modestes où pourtant bouillonne une jeunesse lasse de rester à sa place, d’aller là où les adultes les enjoignent.

Cette schizophrénie s’exprimera par le collectif lorsque les lycéens narguent les agents de recrutement de l’usine venu prospecter dans leur école, puis dans l’intime où Danilo paie cet acte de bravoure d’une gifle retentissante de son père le traitant de « communiste ». Parfois le processus s’inverse avec des visions d’hédonisme juvénile où se révèle néanmoins le conflit racial, la mixité de façade avec un camarade noir volant en éclat lors d’un moment de communion sur la plage. Néanmoins le charme opère par ce trouble amoureux et érotique adolescent magnifiquement observé, où l’on quitte définitivement l’enfance le temps d’un chahut où se révèle accidentellement un sein de Georgia.

Si la jeune génération de la diaspora des émigrants s’interroge sur son avenir, l’Amérique WASP ne sait comment répondre à ces mutations, à ces mélanges en cours. C’est un vieux monde gangréné dans sa descendance avec le beau personnage de jeune héritier condamné de Louie (Reed Birney), et qui préfèrera la consanguinité voire le mort au métissage le temps d’un rebondissement traumatisant. A nouveau Arthur Penn saisit l’illusion - de l'assimilation pour Danilo - par ses choix chromatiques, la blancheur accompagnant le luxe de la demeure de la famille Carnahan (dont Danilo souhaite épouser la fille) témoignant en quelque sorte de la pureté de leur race et de leur lignée mais contredit par la maladie et l’inceste. Les couleurs saturées nourrissent quant à elles le mirage des communautés libertaires où se perdra Georgia, le vide de la pensée conduisant à une violence inattendue. Danilo et Georgia passent le film à se poursuivre, s’étreindre et se repousser, les aspirations incertaines comme la normalité étouffante ne pouvant apaiser leurs amours tumultueuses. 

L’optimisme et la mélancolie de Steve Tesisch prennent néanmoins le pas sur le nihilisme d’Arthur Penn qui poussait sa jeunesse instable à la folie et la mort dans Le Gaucher et Bonnie and Clyde. Trouver sa place dans le monde c’est d’abord se trouver soi-même et ce n’est qu’apaisés et riches de leurs expériences que Danilo et Georgia pourront s’aimer sereinement. Ils représentent cette Amérique qui aura survécu à la Guerre du Vietnam, à la lutte pour les Droits Civiques et au Watergate et su garder grandeur et son attrait. Dernier grand film d’Arthur Penn Georgia ne rencontrera pas un grand succès sans doute à cause de son casting d’inconnus (et qui ne feront pas une grande carrière ce qui est fort dommage pour une magnifique Jodie Thelen). Il n’en demeure pas moins un de ces trésors cachés précieux pour les quelques initiés tombés sous son charme. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Rimini 

 

jeudi 31 octobre 2013

Le Gaucher - The Left Handed Gun, Arthur Penn (1958)


Un riche fermier adopte un jeune orphelin, William Bonney, surnommé Billy le Kid. Mais peu de temps après, lors d'une attaque, le fermier est assassiné par quatre hommes. Dès lors, Billy jure de venger son père adoptif et abat deux des malfaiteurs. Son ami, Pat Garrett, tente de le dissuader d'assouvir sa soif de vengeance, mais Billy tient à retrouver les deux autres responsables...

Parmi les plus fameuses visions à l'écran de Billy the Kid, Le Gaucher est le premier film d'Arthur Penn qui exprime d'emblée ici sa singularité et notamment celle qui aura cours dans ses deux autres incursions dans le western avec le picaresque Little Big Man (1970) et l'inclassable et très poussif Missouri Breaks (1976). Pour situer par rapport à d'autres transposition célèbres, on peut situer le ton de The Left Handed Gun entre le côté amusé du Banni (1941) d'Howard Hughes (qui privilégie dans un ton de comédie le côté sale gosse immature du Kid) et le plus crépusculaire Pat Garrett et Billy le Kid (1973) de Sam Peckinpah dont la vision crépusculaire démystifie la légende.

Le scénario de Gore Vidal fait ainsi de Billy un adolescent immature et psychotique. Sa folie et violence ne semble pouvoir s'apaiser que sous l'aile de pères de substitution mais la tournure des évènements et son caractère imprévisible rendront toute rédemption impossible. On a ainsi au départ un jeune homme paumé et illettré qui semble pouvoir s'assagir grâce à l'attention que lui porte l'éleveur Tunstall (Colin Keith-Johnston) qui sera assassiné. Sa quête de vengeance et fuite en avant le placera sous la bienveillance de Pat Garret (John Dehner) mais aussi de son ami mexicain Saval (Martin Garralaga) mais son caractère autodestructeur lui aliènera ses deux mentors dans un terrible crescendo dramatique.

Penn l'illustre tout d'abord en soulignant la nature enfantine de Billy, incompatible avec le climat de violence de l'Ouest. Cela fonctionne par jeu et donne quelques amusants moments de comédie (l'humiliation des soldats) où il fait figure de garnement rigolard et adepte de la farce accompagné de ses deux acolytes. Mais c'est surtout le côté irréfléchi et impulsif qui souligne cette immaturité où chaque initiative de Billy à des conséquences désastreuses pour lui et son entourage, que ce soit ce premier assassinat qui en fait définitivement un hors-la-loi ou plus tard quand ses provocations lui font perdre la possibilité d'une amnistie.

Le point le plus captivant reste cependant l'expression à l'écran d'une forme d'addiction à la violence. Le jeu tout en tics marqués et le phrasé hésitant de Paul Newman (remplaçant un James Dean décédé et qui en bon adepte de la Méthode aurait été tout aussi excessif) est donc particulièrement judicieux pour figurer ce junkie qui ne dit pas son nom. Il faut voir son expression exaltée lorsqu'il est provoqué par un agent du gouvernement, savourant l'audace comme un drogué privé de sa dose depuis trop longtemps.

Lorsqu'il ira menacer un des tueurs de Tunstall, son regard dilaté et sa gestuelle anxieuse trahissent à nouveau l'impatience du prochain shoot d'adrénaline et fait beaucoup penser au jeu de Gian Maria Volonté dans Et pour quelques dollars de plus (1966) notamment le duel dans l'église où l'acteur semble également vivre cette tension comme un trip (le scénario de Leone sans l'exprimer dans le film faisait d'ailleurs du personnage un drogué). Paul Newman traverse ainsi tout le film dans un voile inconscient et lointain où il trahit et déçoit tous ceux qui l'aiment. Le réveil n'arrivera que trop tard et le Kid ne saura trouver sa rédemption que dans le sang et les larmes. Parallèlement on aura eu tout du long une réflexion sur la célébrité où se dessine pour le Kid une légende bien éloignée de l'être torturé que l'on accompagne à l'écran.

Visuellement Arthur Penn exprime parfaitement ces thématiques avec une violence qui surgit également comme dans un cauchemar brutal. On pense notamment au premier meurtre de Billy qui se concrétise dans un fondu enchaîné sur la vitre où il a dessiné le plan d'action. De même l'expression grotesque du shérif assassiné le visage collé contre une vitre encore fonctionne aussi sur cette même idée. Une vraie date et des débuts tonitruant pour Arthur Penn.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner