Lucien Lacombe, un jeune paysan du Sud-Ouest travaillant
à la ville, retourne pour quelques jours chez ses parents en juin 1944. Son
père est prisonnier de guerre en Allemagne et sa mère vit avec le maire du
village. Il rencontre son instituteur, devenu résistant, à qui il confie son
désir d'entrer dans le maquis. Il essuie un refus. De retour en ville, il est
arrêté par la police et après un habile interrogatoire dénonce son instituteur.
Il rejoint alors les auxiliaires français de la Gestapo, vivant la vie d'un
agent de la police allemande.
Lacombe Lucien constitue une des réussites majeures de Louis
Malle, faisant regarder à la France son passé douloureux droit dans les yeux
tout en représentant une réalité sordide de l’Occupation pour les jeunes
générations. Jusque-là l’évocation de cette période naviguait entre film de
guerre ouvertement patriotique comme La
Bataille du rail de René Clair (1945 sur la résistance des cheminots) ou
toute une série de comédies sur la Résistance comme Babette s’en va en guerre (1959) de Christian-Jaque, La Vie de Château (1966) de Jean-Paul
Rappeneau, La Grande Vadrouille de
Gérard Oury (1967) ou Le Mur de
l’Atlantique (1970) de Marcel Camus. Si la description d’une armée française
glorieuse était impossible, les visions des quidams ordinaires dans ces films
devaient maintenir l’illusion d’une France « toute » résistante hormis
quelques exceptions grinçantes comme La
Traversée de Paris d’Autant-Lara (1956) ou plus complexes tel L’Armée des Ombres (1969) de Jean-Pierre
Melville. Après les purges revanchardes au lendemain de l’armistice et
l’instabilité de la Quatrième République, l’heure était à l’apaisement et à une
volonté d’oubli de ces heures troubles. Le processus de reconstruction du pays
se fera autour de la figure de sauveur et Père de la Nation du Général de
Gaulle qui biaise les films traitant de l’Occupation et alimentent l’idée d’une
France toute résistante. Cela se fait dans les œuvres via des héros naïfs,
franchouillards et souvent parallèlement guidés par une quête personnelle/sentimentale
provoquant plus simplement l’identification. Les films osant évoquer la réalité de cette période
apparaissent donc après la démission puis le décès de De Gaulle les révélations du documentaire Le Chagrin et la pitié (Marcel Ophuls,
1969), qui brisera définitivement l’illusion.
Sorti cinq ans après Le
Chagrin et la pitié, Lacombe Lucien
fut la première fiction à dépeindre crûment les agissements douteux de certains
français durant l'Occupation. Malle faisait ainsi tomber le mythe de la France
« toute » résistante mais si Marcel Ophuls avait déjà défriché le terrain Lacombe Lucien fera un véritable
scandale à sa sortie, essentiellement dû à la personnalité de son héros. Louis
Malle ne fait en effet jamais de son collabo un grand méchant détestable, un
lâche ou traître servile à l’occupant mais privilégie au contraire une absence
de jugement moral qui le rend d'autant
plus ambigu. Lacombe Lucien n’est qu’un jeune type fougueux et ignorant en
quête d'adrénaline qui va s'engager dans la police allemande après avoir été
refusé dans le maquis. Le réalisateur se
sera inspiré d’une réflexion de Marx sur le lumpenprolétariat, cette classe
sociale dénué de culture politique et par conséquent se rangeant presque par
instinct de survie dans les rangs du plus fort, de l’oppresseur. La
caractérisation du personnage est à la fois proche et l’antithèse des héros
malgré eux des films des années 60. Lacombe Lucien est un jeune parmi tant
d’autres comme pouvait l’être les français moyens de La Grande vadrouille, mais quand leur âge mûr (ou leur candeur pour
la Brigitte Bardot de Babette s'en va-t’en
guerre) et une nature profondément bonne les guidaient naturellement vers
un héroïsme qui les dépasse, le héros de Louis Malle apparait comme sans repère
moral.
Avec pareil protagoniste le scénario de Louis Malle et
Patrick Modiano est volontairement dépourvu de crescendo dramatique afin de
servir froidement la coquille vide qu’est Lacombe Lucien. Le récit se compose
des diverses escarmouches auxquelles il se livre avec les autres collabos,
souvent révoltante comme un guet-apens glaçant à un médecin résistant ou les
manœuvres d'intimidation de Lucien envers une famille juive clandestin afin de
séduire leur fille. Etre médiocre dont le contexte fait ressortir la noirceur
(avec quelques signes avant-coureur au début du film où il se plaît à torturer
des animaux) et dont le seul acte positif semblera plus motivé par une réaction
d'orgueil qu'une prise de conscience. Le jeu instinctif du débutant Pierre
Blaise le rend d’autant plus insaisissable, en faisant un mur opaque, un enfant
(ce moment où il dévale une colline à vélo sur fond de Django Reinhardt) auquel
l’on n’a jamais enseigné la notion du bien et du mal.
.Le traitement clinique et
anti manichéen de Louis Malle se déleste de tout jugement moral pour scruter la
faible marge qui pourrait faire basculer des êtres sans repères vers le pire
choix possible pour un semblant de revanche sociale. Cette approche valut au
film les foudres de l'extrême gauche comme de l'extrême droite, la critique se
faisant mitigée en accusant le réalisateur d’avoir dépeint une France
entièrement collaborationniste – quand la chimère inverse semblait moins
décriée. La polémique provoquera le départ de Louis Malle qui poursuivra sa
carrière aux Etats-Unis. Il évoquera de nouveau l’Occupation dans une vision
plus autobiographique et humaniste lors de son retour en France avec le
magnifique Au revoir les enfants
(1987).
Sorti en dvd zone 2 français chez Arte



