Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Ayako Wakao. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ayako Wakao. Afficher tous les articles

mercredi 6 février 2019

La Femme du docteur Hanaoka - Hanaoka Seishū no tsuma, Yasuzō Masumura (1967)


Japon, vers 1785. La jolie Kaé épouse par procuration Unpei Hanaoka, le fils du fanfaron médecin de campagne Naomichi et de la belle Otsugi, parti faire des études de médecine à Kyoto. Elle s'installe donc chez ses beaux-parents où elle est bien accueillie durant les trois années que dure l'attente du retour du fils. Mais tout change lorsque le jeune médecin Unpei revient enfin vivre et exercer dans la maison familiale, une rivalité s'installe entre Otsugi et Kaé, l'épouse de son fils.

Yasuzo Masumura observe à nouveau un récit d’amour fou, inconditionnel et sacrificiel dans une approche une nouvelle fois étonnante. Le postulat fait au départ penser que nous allons voir un avatar du Barberousse d’Akira Kurosawa. Le film évoque en effet le destin d’Hanaoka Seishū, médecin de l’ère Edo resté célèbre pour ses méthodes révolutionnaire et plus particulièrement la chirurgie puisqu’il fut le premier au monde à opérer sous anesthésie générale quand il parvint à extraire une tumeur cancéreuse du sein d’une patiente. Masumura adapte le roman Kaé ou les deux rivales de Sawako Ariyoshi, récit biographique et fictionnel entourant d’une veine romanesque les travaux de longue haleine du docteur Hanaoka pour trouver le bon dosage à sa formule d’anesthésie.

Tous le récit vise à questionner le rôle de la femme dans l’ombre du grand homme. On connaît la place de la primauté masculine dans la société japonaise, encore renforcée ici par l’aura du médecin. Elle surmonte ainsi le clivage de classe lorsque la jeune Kaé (Ayako Wakao) issue d’une famille de rang supérieur épouse Hanaoka (Raizō Ichikawa) de milieu plus modeste. Le mariage se fait par procuration puisque Hanaoka effectue encore ses études à Kyoto et que c’est sa mère Otsugi (Hideko Takamine) qui a soigneusement choisie son épouse. Avant même l’apparition d’Hanaoka on ressent le piédestal sur lequel il trône, toute les ressources du foyer étant dédiées à lui envoyer de l’argent à Kyoto. L’harmonie simple et l’affection entre la belle-mère et sa bru se développe ainsi jusqu’au retour d’Hanaoka qui va tout bouleverser.

Les situations soulignent immédiatement la profonde dévotion/soumission des femmes de la maison pour le médecin, que ce soit ses sœurs ou sa mère. Masumura relègue Kaé au fond du cadre, en amorce ou même hors-champ au profit des autres femmes trouvant chacune leur place pour déshabiller, laver ou nourrir leur homme. Kaé peine à exister face à cet époux qu’elle découvre et, comble de l’humiliation, c’est Otsugi qui déterminera le soir ou doit être consommé leur union. C’est d’abord symboliquement que Kaé va s’imposer au regard de son époux en l’aidant à la cueillette et à la préparation de feuilles de Datura stramonium, plante toxique qui servira à la formule d’anesthésie. Masumura montre par touches subtiles Kaé prendre l’ascendant sur Otsugi dans la vie du foyer et le cœur d’Hanaoka, la frontière étant toujours incertaine entre bienveillance et mesquinerie dans leurs rapports ambigus. Ainsi un simple renvoi dans sa famille pour accoucher est une offense pour Kaé qui y voit une mise à l’écart, et une volonté d’Otsugi de ne pas voir sa bru accouchée par son médecin d’époux comme elle en eut l’honneur jadis. 

Parallèlement à cela on assiste au tâtonnement d’Hanaoka expérimentant sa formule sur des chats ne revenant pas du sommeil du composant, ou alors profondément diminués. Cela va créer une atmosphère mortifère renforcée par les morts tragiques de ses sœurs qu’Hanaoka n’a donc pas encore la faculté d’opérer. Lorsque le dosage va enfin fonctionner sur les animaux, il s’agira de l’essayer sur des cobayes humains. La rivalité pousse alors Kaé et Otsugi à se proposer, dans une thématique typique de Masumura. Les amants de L’Ange rouge (1966) défient la mort en faisant l’amour sous les bombes, La Femme de Seisaku (1965) retient son homme en le rendant aveugle et bien sûr la passion et le plaisir du couple de La Bête aveugle (1969) culmine quand ils s’infligent mutuellement la douleur. 

Pour Masumura l’amour ne se démontre et ne s’assouvit que par une dimension sacrificielle, dans un chemin de croix de la souffrance où l’on se sent enfin exister. Ici il s’agira donc de se défier mutuellement dans l’apnée cotonneuse de l’anesthésiant, ce sera à celle qui sera restée le plus longtemps dans les limbes et surtout qui aura contribuée à la formule définitive. Les cadrages et compositions de plan font constamment de celle qui souffre la gagnante, en avant plan tandis que la perdante et en pleine santé n'est qu'une spectatrice à l'écart. Les faux airs de mélodrame classique dissimulent une morbidité qui se révèle par le vice des adversaires, faisant une demande cruciale à Hanaoka avant de sombrer (faire de sa fille l’héritière de l’hôpital pour Kaé, et de même pour Otsugi pour son fils et frère d’Hanaoka étudiant la médecine). Le duel s’effectue également dans le malheur, un deuil filial (volontairement anecdotique dans le récit pour bien signifier son rôle dans la relation des personnages) et une nouvelle grossesse permettant à Kaé de supplanter sa belle-mère. 

La victoire se fait ainsi dans le tribut fait au grand homme, Kaé y sacrifiant sa vue tandis que la fin d’Otsugi ne sera pas due aux médicaments mais à l’humiliation d’avoir absorbé un dosage moindre. Le ton feutré est paradoxal à la profonde tension psychologique du récit. Le propos est cinglant avec ces femmes contraintes au pire pour satisfaire des hommes lâches et en quête de reconnaissance. Hanaoka semble dès le départ plus soucieux d’être le nouveau Hua Tuo (légendaire chirurgien chinois de a dynastie Han) que de guérir les malades, faisant déjà montre d’une profonde indifférence dans le carnage infligé à ses cobayes chats. L’accomplissement d’une vie sera donc d’avoir guidé son homme vers le succès (la fameuse opération étant filmée avec détachement par Masumura), puis renvoyant à la solitude et l'inutilité une fois ce devoir réalisé. 

 Inédit en dvd zone 2 français et seulement sorti en dvd japonais sans sous-titres

mardi 9 octobre 2018

L'Ange rouge - Akai tenshi, Yasuzō Masumura (1966)


En 1939, pendant l'occupation de la Chine par les Japonais, la japonaise Sakura Nishi est envoyée en Chine comme infirmière, et se trouve confrontée aux horreurs et au malheur des blessés et des infirmes.

Pour Yasuzo Masumura, la passion amoureuse se ressent dans une dimension profondément fiévreuse et sensitive capable d’extraire les amants au monde qui les entoure. Cela peut amener les personnages à se perdre quand cette obsession nourrit des objectifs néfastes comme dans la vengeance féminine de Tatouage (1966) ou quand cet amour n’est pas sincèrement partagé comme dans Passion (1964). Dans tous les cas cet élan est un défi à la tyrannie ambiante, que ce soit celle du patriotisme dans La Femmede Seisaku (1965), le conformisme bourgeois de Passion ou le machisme de Tatouage. Le film emblématique reflétant cette idée chez Masumura est certainement La Bête aveugle (1969) qui tire vers l’abstraction avec une extase charnelle qui exclut totalement le monde réel.

L’Ange rouge verse lui dans le pur mélodrame où il s’agira de survivre par cette passion amoureuse au contexte apocalyptique de la guerre sino-japonaise. Sakura Nishi (Ayako Wakao) est une infirmière dévouée faisant face aux horreurs de la guerre que Masumura qu’illustre non pas avec des scènes de combats, mais plutôt les conséquences sur les corps meurtris des soldats. On bascule ainsi dans un maelstrom d’images et de sons infernaux, faits de râles de douleurs et d’agonie, de monceaux de cadavres et de membres amputés. Alors que ces collègues et supérieurs se sont forgés une carapace qui leur permet d’effectuer leur tâche de façon purement professionnelle et sans affect, Sakura ressent plus profondément les atrocités auxquelles elle est confrontée. Elle les subira d’abord malgré elle lorsque des « planqués » de l’hôpital militaire vont la violer. Un drame vu comme une fatalité inéluctable par sa supérieure, et qui de toute façon se résoudra par le retour au front et donc la mort de son agresseur Sakamoto (Jôtarô Senba). Pourtant lorsqu’elle recroisera sa route mortellement blessé sur une autre zone de guerre, elle ne peut se résoudre à le laisser mourir par vengeance et va tenter de le sauver en vain par une transfusion sanguine. Pour Masumura, l’amour et ressenti physique sont indissociables et l’accomplissement intime passe par un équilibre des deux. Ainsi seule le devoir a conduit Sakura à venir en aide à un homme qu’elle déteste, le ressenti de ce corps agonisant comme sa rancœur envers le violeur empêchant cette plénitude. 

Ce sera ensuite la compassion qui conduira notre héroïne à se livrer physiquement à un soldat amputé dont elle cherche à raviver les sens. L’oppression de l’extérieur n’existe pas là par la seule guerre, mais surtout l’idéologie puisqu’on empêche les grands blesser de rentrer pour épargner la population d’une vision du conflit qui les amènerait à leur remettre en cause en voyant ses conséquences. La détresse de l’amputé amène donc cette offrande de Sakura, donnant les caresses, le contact physique et la vision de son corps nu au malheureux ne pouvant retrouver son épouse, ni satisfaire seul sa libido. Là encore le rapprochement reste incomplet, un éphémère ressenti que le blessé goûte avant un inéluctable suicide. Sakura se trouve alors rongée par la culpabilité, son sacerdoce d’infirmière comme sa nature de femme n’ayant pu sauver ses patients de l’abîme.

La dévotion amoureuse et physique s’accomplira donc avec le Docteur Okabe (Shinsuke Ashida). La guerre l’a meurtri moralement par son impuissance face aux blessés, le manque de moyens l’obligeant à les amputer pour une issue qui les conduit à la mort ou au statut d’handicapés (le pire de ces deux sorts restant constamment indéterminé). Pour supporter ce mal-être, il doit donc s’altérer physiquement par les doses de morphine qu’il s’injecte pour s’endormir. Guidée par son amour pour cet homme, Sakura va donc le suivre aux confins des fronts les plus dangereux pour réchauffer son cœur glacé et par extension sa virilité éteinte par la consommation de drogue. Masumura développe une imagerie sensuelle mais incomplète tant que l’amour et le ressenti n’existe pas conjointement à l’image. C’est évident dans le découpage de la scène de viol où passent simplement la détresse de Sakura et la concupiscence masculine sordide. Les passages avec l’amputé le réunissent à l’image avec Sakura en soulignant bien que lui seul la sollicite physiquement d‘un baiser, d’une timide caresse du pied. Quand elle s’offre à lui Masumura use du champ contre champ pour les séparer à l’image, le visage compatissant de Sakura face à celui reconnaissant du blessé Orihara (Yusuke Kawazu) mais point d’amour entre eux. Enfin quand il entremêle leurs corps nus seul le visage de Orihara se distingue tandis que celui de Sakura reste invisible, réduite ces courbes et cette peau offerte à un malheureux.

Il en va autrement avec le Docteur Okabe, enfermé dans sa mélancolie et les vapeurs de la morphine. Il refuse l’amour et le rapprochement charnel voulu par une Sakura ardente, mais n’en oublie pas l’importance vitale quand il renonce à opérer un blessé de peur de mal repérer les nerfs qui le rendrait peut-être impuissant. Alors que la mort approche sous sa forme guerrière, que le seul ressenti disloque les corps par le cholera ou la bestialité de soldats en rut désespéré (on retrouve les malheureuses « filles d’agréments » déjà illustrée par Seijun Suzuki dans Histoire d’une prostituée (1965), Okabe et Sakura vont enfin pouvoir s’aimer. 

Masumura capture avec une délicatesse et une sensualité infinie cette union, les jeux d’ombres du magnifique noir et blanc de Setsuo Kobayashi livrant bribes de peau et silhouettes de corps nus avec une grâce sublime. Le montage alterné dépeint le chaos de la guerre à l’extérieur tandis qu’à l’intérieur les sens se ravivent et les rôles s’inversent. En ayant fait d’Okabe un homme aimant et un corps réactif, Sakura gagne ses galons dominateurs et revêt l’uniforme militaire de son amant. Qu’importe l’issue tragique, pour un bref instant, les corps et le cœur n’ont fait qu’un. Un des chefs d’œuvre de Masumura, porté par une sublime Ayako Wakao.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Yume Pictures et doté de sous-titres anglais

mercredi 12 septembre 2018

La Femme de Seisaku - Seisaku no tsuma, Yasuzō Masumura (1965)


Japon, début du XXe siècle. Pour aider sa famille à sortir de la misère, Okane est devenue la femme d'un riche marchand bien plus âgé qu'elle. À la mort de celui-ci, sur les instances d'Omaki sa mère, elle retourne vivre dans son village natal. Mais les deux femmes ne sont pas acceptées du fait du passé d'Okane. Lorsque Seisaku, un voisin, rentre de son service militaire, il est accueilli en héros. À la mort d'Omaki, il est le seul à aider Okane et se charge des funérailles. Bientôt les deux jeunes gens tombent éperdument amoureux.

Dans les films de Yasuzu Masumura la passion amoureuse s’exprime souvent dans un mélange d’abandon aux confins de la folie et de défiance à son environnement. La femme mariée de Passion (1964) heurte ainsi son milieu bourgeois par son éveil à l’amour lesbien, tandis que les amants de La Bête aveugle (1969) se soustraient littéralement au monde extérieur dans leur frénésie érotique. Le mélodrame La Femme de Seisaku (adapté d'une nouvelle de Genjirō Yoshida) étend le spectre en posant sa romance en opposition de travers de la société japonaise.

Tant que le couple entre Okane (Ayako Wakao) et Seisaku (Takahiro Tamura) n’est pas accompli, cette séparation au monde qui les entoure est subie pour elle ou désirée de façon biaisée avec lui. L’exclusion est tout d’abord sociale pour Okane, mariée à un vieillard pour tirer sa famille de la misère, puis morale quand à la mort de cet époux elle est livrée à la vindicte populaire de son village en tant que femme dépravée. A l’inverse Seisaku se place au-dessus de la mêlée en cherchant à être la fierté du village. Soucieux du regard des autres, cette volonté de donner l’exemple s’incarne à travers cette cloche qu’il a façonnée et accrochée à un arbre sur les hauteurs du village. Chaque matin à l’aube, il tonne dessus afin de sortir ses congénères de leur torpeur et les inciter à travailler. Fraîchement revenu de son service militaire, il cherche à représenter le « soldat parfait » dans un idéal de surhomme qui se fond avec les élans nationalistes et belliqueux du Japon d’alors en guerre avec la Russie.

Okane et Seisuke vont éperdument tomber amoureux, la paria s’humanisant en se sentant soudain considérée et l’élu faisant de même en pouvant se montrer sous un jour moins parfait. Ce cocon où ils peuvent être autre chose que ce que les autres voient en eux (malgré eux ou de leur propre volonté) s’exprime dans une frénésie charnelle que Masumura filme avec une délicatesse et une sensualité rare - les jeux d’ombres révélant et/ou dissimulant la peau blanche d’Ayako Wakao. Le fait d’être touchée sans le sentiment de propriété libidineux de son époux défunt, d’être regardée sans le mépris mêlée de jalousie et désir des villageois, tout cela transforme Okane en femme accomplie qui quitte son aigreur initiale pour s’abandonner à cet amour dévorant. Le chemin sera plus long pour Seisuke qui retrouve son armure de héros dès qu’il quitte Okane pour se soumettre aux regards des autres.

Mais bientôt c’est la guerre et une mobilisation de Seisuke qui met à mal cette relation fusionnelle. Seisuke est encore prêt à répondre aux attentes en mourant héroïquement au combat (et participer à une mission suicide comme on l’apprendra). Lors de son retour de permission, il savoure les festivités en son honneur quand parallèlement Okane se montre fébrile car n’attendant que leur vraies retrouvailles dans l’intimité de leur chambre. Seisuke est prêt à affronter les préjugés des villageois et de sa famille dans sa relation avec Okane, mais pas encore à mettre à mal sa stature de « soldat parfait ». Un cruel réveil à l’aube le voit prêt à repartir sans émotion, fidèle à ce personnage public alors qu’Okane assume son profond désarroi – la posture concerne d’ailleurs autant les hommes que les femmes qui ne doivent pas leur faire perdre la face par émotivité. L’expression de cette passion, la peur d’une séparation définitive va ainsi conduire Okane à un geste d’amour insensé qui la banni mais « tue » aussi l’idée du soldat parfait. 

Les rôles s’inversent alors, Okane devenant symboliquement la seule « élue » dans le cœur de Seisuke découvrant à son tour l’existence de pestiféré aux yeux d’une population girouette. Si l’action se déroule au début du XIXe siècle, impossible de ne pas voir une critique du Japon belliqueux et au nationalisme suicidaire de la Deuxième Guerre Mondiale de la part de Masumura. Le héros n’est qu’un pantin propre à véhiculer les archétypes mortifère que s’en fait une société japonaise (Seisuke handicapé malgré lui devant passer en cours martiale militaire) prête à le rejeter dès qu’il s’en écarte tels ses villageois haineux envers Seisuke, coupable d’avoir survécu. Dès lors les amoureux dans de poignantes retrouvailles finales sont enfin prêts à n’exister que pour eux-mêmes. Ils sont ce défi à une société uniformisée interdisant de s’affranchir à ses codes brutaux. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Zootrope Films