Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 6 janvier 2019

Accusé, levez-vous - Life for Ruth, Basil Dearden (1962)

Alors que Ruth, sa fille de 8 ans, est à l’hôpital entre la vie et la mort, son père John (Michael Craig) refuse qu’elle soit transfusée par conviction religieuse de témoin de Jéhovah. Malgré l’insistance du docteur James Brown (Patrick McGoohan), il s’obstine ne voulant pas compromettre sa vie éternelle. Après la mort de Ruth, le docteur Brown décide porter plainte contre le père pour homicide.

Life for Ruth s'inscrit dans la série de films engagés que signe Basil Dearden au sein de la maison de production fondée avec son partenaire Michael Relph. Il s'agit à chaque fois de sujet sociaux audacieux questionnant la société anglaise d'alors tel que le racisme dans Sapphire (1959), la délinquance avec Violent Playground (1958) ou encore l'homosexualité avec Victim (1962). Il s'attaque à la question religieuse dans Life for Ruth adapté de la pièce éponyme de Jane Green qui en signe également le script (tout comme sur les précédents films évoqués).

Suite à un incident en mer, la petite Ruth a besoin d'une transfusion pour survivre à ses blessures. Son père John (Michael Craig) va s'y opposer car sa religion de témoin de Jéhovah (jamais nommée mais l'interdit est bien connu) s'oppose à cette pratique. La mère Pat (Jane Munro) aura beau contredire son mari et autoriser la transfusion à son insu, il est trop tard et la fillette va mourir. Révolté par le drame, le docteur Brown (Patrick McGoohan) décide de porter l'affaire en justice et va entraîner un vrai déchaînement médiatique.

La première partie nouant le drame est pratiquement filmée comme un thriller par Dearden. L'urgence du besoin de soin de Ruth s'observe ainsi en parallèle de l'incompréhension du refus de John. La photo d'Otto Heller donne un tour oppressant à la tragédie en marche et Dearden par ses cadrages saisit la stupeur du médecin comme celle du spectateur face à la décision du père. Le choc est d'autant plus grand que l'introduction nous aura présenté cette famille comme normale et chaleureuse, ne laissant pas présupposer la folie à venir. C'est là la force du film qui tout en ayant le parti pris de la vie plutôt que du dogme, capture et fait comprendre la logique du père. Le suivi de la règle religieuse anticipe l'accès à la vie éternelle ou alors une intervention divine permettra la survie sans la souillure d'une transfusion. Le script ne fait pourtant pas du personnage un fou de dieu mortifère, la scène de noyade le voyant même aller sauver un camarade de Ruth avant sa propre fille car il était plus en danger. La complexité de l'expression de la foi passe ainsi par des dialogues subtils où est questionné le degré que chacun accorde au suivi des écritures dans le cadre du monde contemporain.

La prestation de Michael Craig est impressionnante, habitée et chargée d'espoir alors qu'il commet l'irréparable et rongée par le doute quand il se produit. L'existence du couple et ses bases sont remis en question et Dearden les oppose par le drame tout en les rapprochant face au regard inquisiteur du monde qui les entoure. Dearden laisse s'exprimer tous les points de vue et observe avec empathie la détresse de chacun, tout en les confrontant à leur contradiction. L'hôpital plié aux règles administratives plutôt qu'à la vie du patient s'avère ainsi aussi coupable que le père dans son aveuglement religieux.

Le jeu intense de Patrick McGoohan fait bien passer cette colère et impuissance qui culmine dans la scène de procès finale. Les mots et la simplicité révoltante des faits sont martelés avec une force qui ébranle Michael Craig, les plongées sur la salle d'audience adoptant presque un regard "divin" tandis que les contre-plongées sur Craig la barre le toise en appuyant sa culpabilité. Une belle réussite à nouveau pour Dearden, assumant brillamment son sujet difficile.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Network sans sous-titres 

mardi 26 juin 2018

They Came to a City - Basil Dearden (1944)

La politique du ministère de l'information dans sa volonté de galvaniser le peuple anglais durant la Deuxième Guerre Mondiale fit le plus souvent opter la production cinématographique dans une veine réaliste. On oscille ainsi entre le style documentaire de films de guerre comme Ceux qui servent en mer de David Lean (1942) ou L'Héroïque parade de Carol Reed (1944) et la veine réaliste de mélodrames capturant la vaillance du peuple anglais durant le conflit tel que Ceux de chez nous de Sidney Gilliat (1943). Il existe pourtant quelques films empruntant une voie différente pour ce cinéma de propagande à travers un cinéma fantastique où l'argument surnaturelle sert le message par la métaphore. Cela donnera quelques beaux ovnis comme Thunder Rock des frères Boulting (1942) - où des fantômes inciteront un reclus à s'engager dans le conflit - et donc ce They came to a City produit par le studio Ealing encore aventureux et pas formaté à la comédie.

Le film adapte la pièce éponyme de J. B. Priestley qui apparait d'ailleurs en personne dans le prologue et l'épilogue et hormis les stars John Clements et Googie Withers conservent l'ensemble du casting scénique. L'intrigue voit un groupe de neuf personnages d'horizon différents transposés sans explication dans une cité mystérieuse. Les protagonistes constituent à la fois des archétypes sociaux et idéologiques dont l'introduction et le récit maintient ou fait transcender ce cliché initial. On trouve donc là un l'ouvrier John Dinmore (John Clements), l'hôtesse de bar Alice Foster (Googie Withers), les époux Malcolm et Dorothy Stritton (Raymond Huntley et Renee Gadd), l'homme d'affaire Cudworth (Norman Shelley), la vieille fille Philippa et sa mère (Frances Rowe et Mabel Thery), le bourgeois joueur de golf George Gedney (A. E. Matthews) et enfin la femme de ménage usée Mrs Batley (Ada Reeve).

La mise en place mystérieuse introduit donc dans des situations ironisant, questionnant ou suscitant l'émotion quand à leur situation avant que des ténèbres étouffante les happent vers ce lieu étrange. La direction artistique de Michael Relph (futur collaborateur essentiel de Basil Dearden) offre une sorte de continuité au matériau théâtral avec cet immense rempart dépouillé où échouent les personnages. L'austérité sert ainsi une disposition scénique qui sert les joutes verbales mais la photo vaporeuse de Stanley Pavey et les fulgurances grandiloquente de Dearden donne à l'ensemble la dimension stylisée d'un véritable espace mental.

L'épure du cadre fait d'autant plus ressortir le caractère des personnages et les sentiments que leur inspirent les lieux. Pour la vieille fille Philippa et l'hôtesse Alice, c'est l'endroit de tous les possibles leur faisant échapper à leur morne quotidien : celui des jobs et ville interchangeables d'un labeur sans but pour Alice, et d'une mort lente dans l'ennui de la vie recluse que lui impose sa mère pour Philippa. L'égoïsme des nantis traduit un capitalisme aveugle chez Cudworth ou la si importante notion de lutte des classes de la société anglaise pour le jouer de golf et la mère de Philippa. Enfin la dépression et le dégout ordinaire de l'autre se ressent dans l'anxiété de Dorothy Stritton quand c'est un vrai bol d'air pour son époux.

Les personnages se trouvent en fait dans l'antichambre d'une cité qui sera le reflet de leur psyché telle qu'on nous l'a présenté. John Dinmore, ouvrier enragé contre les nantis y voit un espace d'entraide et d'égalité. La femme de ménage à bout de force y trouve elle lieu où elle pourra enfin se reposer et Alice ce foyer qu'elle n'a jamais pu trouver dans le monde réel. D'autres rejetteront cette cité jurant avec leur vision étriquée dans l'individualisme social, capitaliste et hédoniste mais ciblant spécifiquement les mœurs anglaises. La question initiale de l'introduction du film était de savoir si durant l'après-guerre le peuple serait enclin à tout changer en tirant parti des erreurs passé ou de poursuivre l'ancien monde. Le patchwork de personnages donne différentes réponses à cette interrogation.

La fameuse cité provoquant l'épiphanie ou le dégout des uns et des autres restera invisible, l'opinion du spectateur se faisant à travers la réaction des personnages. C'est la grande idée du film qui laisse la représentation et l'idéologie possible à la seule interprétation du spectateur. Plus que le communisme auquel on pourrait penser c'est surtout l'humanisme qui prédomine (y compris chez certains qui choisiront de ne pas rester dans la cité) dans une volonté de s'imprégner, de diffuser ou de fuir cette bienveillance utopique. Le film devient ainsi plus proche de certaines fable de Michael Powell et Emeric Pressburger comme Une question de vie et de mort (1946), ou de certaines tentatives américaines mystiques comme Horizon perdus de Frank Capra, Le Fil du rasoir d'Edmund Goulding ou Le Secret Magnifique de Douglas Sirk (1954). Un vrai ovni et certainement le film le plus étrange de Basil Dearden.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez BFI et doté de sous-titres anglais 

samedi 17 mars 2018

A Place to Go - Basil Dearden (1963)

Au début des années 1960, dans l'East End londonien, la famille Flint vivote dans une petite maison de briques. Autour du couple des parents usés par la vie, trois jeunes adultes et un bébé s'accommodent tant bien que mal de la promiscuité. Parmi eux, Ricky — le fils — ne rêve que du moment où il pourra voler de ses propres ailes pour aller découvrir le vaste monde. Pas de vie de famille pour lui, pas d'attaches. Jusqu'au soir où — au cours d'une de ses virées au cynodrome — il fait la connaissance de Catherine Donnovan, une jeune fille au caractère bien trempé...

Il y a une sorte d'évidence à voir Basil Dearden signer ce A Place to Go, archétype du kitchen sink drama si en vogue dans le cinéma anglais du début 60's. Dearden est un précurseur en tout point du mouvement dont il anticipe les principes de réalisme et problématique sociale à travers l'argument du polar dans The Blue Lamp (1950) et Pool of London (1951) au sein de la Ealing. Par la suite quand il créera sa société de production avec Michael Relph, l'aspect polar même si toujours présent cède largement le pas à cette question sociale pour explorer des thèmes aussi audacieux que le racisme dans Sapphire (1959), la délinquance juvénile dans Violent Playground (1958) ou l'homosexualité avec Victim (1961). Au regard de ces réussites, A Place to Go parait nettement moins audacieux et novateur tant il s'inscrit dans les éléments classique du kitchen sink drama.

On suit ainsi le destin de Ricky (Michael Sarne), aîné de la famille Flint vivant dans l'East londonien et qui ne rêve que d'échapper à cet environnement. On découvre les difficultés de cette famille, entre l'usure et l'alcoolisme du patriarche (Bernard Lee), le dépit de sa petite sœur Betsy (Barbara Ferris) enceinte qui désespère de vivre dans son propre foyer avec son époux. Le job ennuyeux dans une usine à cigarettes pour Ricky, le chômage pour le père, tout cela constitue un réel pénible que les moments de joie ne peuvent contrebalancer et auxquels Dearden donne une tournure souvent amère comme cette séquence de nouvel an ou les sorties de pub peu glorieuses. 

L'échappée pour Ricky passe par des chemins plus ou moins honorables comme le jeu, la criminalité ou peut-être l'amour avec le revêche Catherine (Rita Tushingham). Ricky parait donc un angry young man typique du genre, mais sans l'excentricité du Albert Finney de Samedi soir, dimanche matin (1960), la rage taciturne de Tom Courtenay dans La Solitude du coureur de fond (1962) ou le tempérament rêveur du même Courtenay dans Billy le menteur (1963). Le film semble être à la traîne de ces grands films vraiment révolutionnaires, y compris dans le casting assez facile de Rita Tushingham, actrice immédiatement associée à ce courant depuis Un goût de miel (1961).

Si Dearden est paradoxalement suiveur de procédés qu'il a contribué à créer, il garde son talent pour concevoir un contexte réaliste et brosser des personnages attachant. Michael Sarne existe finalement dans ce tempérament faible et irrésolu, hésitant entre les futurs possibles sans faire les bons choix. Bernard Lee est très touchant également en ancien docker dépassé par les changements de mentalités, que ce soit en voyant son fils s'acoquiner au gangster local ou sa famille expulsée de son logement pour une barre d'immeuble de béton anonyme. Cette dimension intime se répercute dans la scène de casse, loin du suspense virtuose de Pool of London et recherchant avant tout à traduire le dilemme moral de Ricky. Un Dearden assez mineur donc et qui sans être inintéressant manque de personnalité par rapport à ses grandes réussites de cinéma engagé. 

Sorti en dvd zone 2 anglais sans sous-titres

Extrait

samedi 19 août 2017

Saraband for Dead Lovers - Basil Dearden (1948)

Mariée au Grand Electeur de Hanovre Georges-Louis, Sophie-Dorothée s'éprend de Königsmarck, un officier suédois au service de l'armée de son époux. Amant de la Comtesse Platen, Königsmarck l'abandonne pour Sophie-Dorothée.

Saraband for Dead Lovers est la première grande production en couleur du studio Ealing pas encore réorienté vers la comédie. Ce film en costume relate les amours tragiques de Sophie-Dorothée de Brunswick-Lunebourg (Joan Greenwood) et Philippe-Christophe de Kœnigs mark (Stewart Granger), dont la romance adultère sera sévèrement punie par le futur George 1er d'Angleterre (Peter Bull). Le scénario de John Dighton et Alexander Mackendrick adapte le roman d’Helen Simpson paru en 1935. Cette base rend certes plus romanesque les évènements par rapport à la réalité historique à travers quelques changements (Sophie-Dorothée et Philippe Christophe amoureux depuis l'enfance se rencontrent pour la première fois à l'âge adulte dans le film, la trahison plus tragique qui révèlera leur liaison plus intense à l'écran que la simple délation possible de la réalité...) mais malgré tout la volonté de Ealing est de livrer un film vraiment rigoureux dans sa description. Le but était surtout de s'éloigner du standard irréaliste, flamboyant et rococo du studio Gainsborough qui triomphe à l'époque au box-office anglais - d'autant qu'Ealing prend le risque d'engager la pure star Gainsborough qu'est Stewart Granger.

Dès lors la tragédie ne naîtra pas de rebondissement extravagants, mais purement de ce contexte politique et de ses conséquences sur les personnages. Toute relation sentimentale est affaire d'entrave, de possession et de domination de l'autre tout au long du récit. L'amour n'a rien voir dans le mariage forcée que subit Sophie-Dorothée qui ne constitue qu'une alliance intéressante en vue de la conquête future du trône d'Angleterre pour George-Guillaume. De même Philippe-Christophe endetté se trouve à la merci de la vieillissante Comtesse Clara Platen (Flora Robson), folle de désir pour cet amant auquel elle ne peut s'unir que par la contrainte. Les contraintes des deux personnages se rejoignent, soumis à l'étiquette et aux ambitions politiques des puissants. Sophie-Dorothée voit peu à peu ses enfants lui être retiré, Philippe-Christophe résiste tant bien que mal à aller mener une guerre perdue d'avance et uniquement destinée à redorer le blason de George-Guillaume. Le rapprochement de ces "victimes" est donc immédiat, la compassion, la complicité et l'amour commun s'affirmant en une poignée de scènes remarquables.

L'absence d'arrière-pensée et de calcul guident le côté très direct de la romance où un champ contre champs, un jeu de regard ou un plan d'ensemble (très belle scène de "party" mondaine en jardin) les unis à l'image, sans tergiversation excessive. La beauté et la jeunesse du couple accompagne cette simplicité quand les personnages satellite sont tous laids, vieillissants et monstrueux, que ce soit George-Philippe, sa mère (Françoise Rosay) ou la comtesse Platen. Leur nature néfaste se conjugue aux environnements sophistiqués où ils évoluent quand l'épure domine dans les lieux où s'expriment les sentiments nobles des amoureux. Ils sont même la seule lumière dans ce contexte vicié, que Basil Dearden visualise dans une extraordinaire scène de Mardi-Gras, la caméra virevoltant dans un montage saccadé, un tourbillon de couleur et une débauche païenne où se noie la pauvre Sophie-Dorothée. Le tumulte s'interrompt lorsque Stewart Granger surgit de la foule pour la prendre dans ses bras.

Basil Dearden fait preuve d'un élégant classicisme qui met en valeur la somptueuse direction artistique de Michael Relph et la photo tout en nuance de Douglas Slocombe, loin de la pétaradante reconstitution hollywoodienne. Les décors sont fabuleux également, notamment les maquettes qui se délestent par intermittences de cette fidélité historique pour de belles idées poétiques (les visages sur les vitraux de la cathédrale qui semblent littéralement pleurer avec l'effet de la pluie lors de la cérémonie de mariage) et tisser de superbe atmosphères gothiques embrumées pour tout ce qui concerne la narration au présent (le film étant un long flashback de Sophie-Dorothée sur son lit de mort). Dearden préfigure également les prouesses à venir de Stewart Granger dans le registre cape et d'épée avec un haletant et brutal duel dans la pénombre d'un château. Une belle réussite qui pourtant ne rencontrera qu'un succès mitigé sa sortie, sa sobriété perturbant un peu les spectateurs habitués à l'outrance des productions en costumes de Gainsborough.

 Sorti en dvd zone  anglais chez Optimum et sans sous-titres

Extrait de la scène d'ouverture

dimanche 19 février 2017

Out of the Clouds - Basil Dearden (1955)

Out of Clouds constitue pour Basil Dearden une variation de son approche dans ses grands polars au sein de la Ealing et plus particulièrement l'excellent Pool of London (1951). Out of Clouds se déleste de l'argument criminel (encore qu'à la toute fin un élément nous y ramène tout de même) mais reprend l'idée du récit choral décrivant le quotidien d'un lieu de convergence, de ses travailleurs et de leurs problématiques. Après le port et les marins esseulés de Pool of London, Dearden nous fait partager la journée d'un aéroport londonien. Le film adapte le roman The Springboard de John Fores et constituera à l'époque un des plus gros budget du Studio Ealing qui bénéficie de la collaboration du Ministère du transport et de l'aviation civile ainsi que de la compagnie aérienne anglaise BOAC et l'américaine Pan-Am.

Le tournage se partagera entre le Heathrow Airport et le studio pour ce qui sera l'un des plateaux les plus impressionnant construit par Ealing avec la reconstitution à l'identique du terminal de l'aéroport. Cette débauche de moyens se ressent dans la facture visuelle fouillée et l'approche documentaire du film, la rigueur des manœuvres des pilotes se conjuguant aux séquences aériennes où les stock-shots alternent avec un usage habile de maquettes.

C'est bien évidemment dans la description de l'humain que ce réalisme joue à plein. Le scénario s'attarde autant sur les destins des professionnels (employés d'aéroport, pilote et hôtesse de l'air) que des voyageurs. Pour les premiers on aura le dépit de Nick Millbourne (Robert Beatty), pilote que des problèmes de santé immobilisent au sol où il officie en tant que chef d'escale dans l'aéroport. Le spleen et les tentations néfastes pèsent également sur le séduisant pilote Gus Randall (Anthony Steel), fuyant son mal-être dans le jeu et les amours furtives dans ses différentes escales. Dearden révèle les fêlures de chacun sans forcer, toujours dans la frénésie et l'urgence des lieux où pullulent les imprévus en tous genres. Cela joue aussi de la superstition et de la rigueur qu'amène le métier avec notamment le personnage de James Robertson Justice méfiant quand à une carlingue ayant le mauvais œil.

Les quidams ordinaires font de ce microcosme un reflet du monde contemporain à travers Leah (Margo Lorenz) et Bill (David Knight), deux voyageurs en transit qui vont tomber amoureux. Le passé politique douloureux se dévoile à travers leur destination, lui se rendant à Israël en tant qu'ingénieur et elle à New York pour rejoindre et épouser un GI américain. Cette rencontre bouleverse leurs attentes, l'ambition professionnelle pour Bill et la quête de sécurité matérielle pour Leah ayant perdu sa famille dans les camps de concentration - le moment où elle pense que la limitation du transit est destinée à isoler les juifs révèle de manière frappante cette fêlure. L'ensemble de ces éléments narratifs préfigurent tout de même un peu le soap opera mais le traitement formel inspiré de Basil Dearden rend l'ensemble plus profond.

Comme souvent avec le réalisateur l'équilibre entre réalisme et stylisation est ténu. Parallèlement au réalisme ambiant, la photo de Paul Beeson capture merveilleusement le fog londonien et en fait un personnage à part entière. Il forme le cocon au monde extérieur pour les protagonistes, donne un contour féérique à une balade nocturne et exprimera le danger latent lors d'une périlleuse scène d'atterrissage. Les vignettes figées alternent avec une caméra très mobile qui explore l'aéroport de fond en comble avec en point d'orgue un travelling final accompagne dans un beau mouvement les différentes nationalités et compagnies s'agitant devant les comptoirs. Une nouvelle belle réussite pour Dearden.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez StudioCanal et doté de sous-titres anglais

samedi 14 janvier 2017

All night long - Basil Dearden (1962)

Rod Hamilton (Richard Attenborough), un riche promoteur fan de jazz, organise une soirée pour le premier anniversaire de mariage d’Aurelius Rex (Paul Harris), célèbre musicien de jazz, et sa femme Delia (Marti Stevens), une chanteuse de jazz retirée du circuit. Un batteur ambitieux Johnnie Cousin (Patrick McGoohan) veut absolument se servir du nom de Delia pour fonder son propre groupe. Mais cette dernière refuse. Il va alors tout faire pour détruire le couple.

Basil Dearden signe une nouvelle réussite magistrale avec ce All Night Long qui propose une transposition contemporaine d'Othello de Shakespeare. Cette adaptation libre se déroule dans le milieu du jazz londonien des 60's et va y rejouer la même tragédie de jalousie, ambition et pouvoir. L'enjeu de la manipulation de Johnnie Cousin/Iago (Patrick McGoohan) est de monter son propre groupe de jazz mais il ne pourra entrer dans le circuit qu'en ayant Delia/Desdemone (Marti Stevens) comme chanteuse mais celle-ci est retirée depuis qu'elle a épousée le pianiste Aurelius/Othello (Paul Harris). Le soir où se fête le premier anniversaire de mariage d'Aurelius et Delia, Johnnie va ainsi multiplier les fourberies pour diviser les époux et assouvir ses ambitions.

Etonnement l'aspect racial reste très sous-jacent (alors qu'il était plus explicite chez Shakespeare, mais on sent qu'il guide en partie la jalousie d'Aurelius) alors que c'est une thématique récurrente chez Basil Dearden mais néanmoins on retrouve cette mixité amoureuse absente du reste de la production anglaise d'alors. Le connaisseur de la pièce en reconnaîtra à quelques ellipses près le déroulement et c'est dans le jeu sur la musicalité des images et la dimension théâtrale que Dearden s'approprie le film. On a trois décors principaux avec la salle de concert, et deux pièces plus isolées. Les manipulations des espaces intimes trouvent leurs conséquences dans celui collectif de la salle de concert. Dearden joue sur le verbe et la nature de mauvais génie de Johnnie que Dearden traduit au fil de son empire sur Aurelius dont il stimule la jalousie.

Le visage défait et colérique d'Aurelius s'impose donc en gros plan tandis que celui semant le fiel de Johnnie s'expose en arrière-plan par un jeu de focale et profondeur de champ. Dans la salle de concert, les suspicions et rancœurs s'expriment à l'inverse par la distance synonyme d'incompréhension. L'esprit tourmenté Aurelius observe de loin et avec une rage grandissante les échanges de Delia avec son vieil ami et manager Cass (Keith Michell) qu'ils soupçonnent d'être amants. Patrick McGoohan est parfait de duplicité, glissant la petite phrase et remarque innocente qui sèmera plus tard la discorde, affichant un regard constamment ambigu. Le scénario ajoute des éléments plus contemporains pour rejouer les péripéties de la pièce, notamment lorsque Johnnie fait fumer de la marijuana à Cass pour le monter contre leur producteur.

C'est la musique qui fera constamment grimper la tension au fil de l'intrigue. Une démonstration virtuose de bongos déclenche un montage saccadé entre l'instrument et les jeux de regards, plus tard le désir de tous les protagonistes masculins pour Delia s'exprimera par des inserts sur ces mêmes regards brûlants quand elle reprendra son emploi de chanteuse pour un instant. Mieux encore, un moment supposé intensément romantique scelle la défiance des époux lorsque Delia entonnera un langoureux All night long à Aurelius qui ne pense pas en être le destinataire. Dearden use de cette musicalité jazzy dans ses mouvements de caméra fluides qui participent à exprimer le drame en cours, la différence se ressentant avec le début du film où il se faisait l'illustrateur plus neutre du groupe dont il mettait en avant les aptitudes - les amateurs de jazz reconnaîtront Dave Brubeck et son groupe apparaissant en personne, et au passage Patrick McGoohan pas doublé s'avère un très bon batteur.

La tension monte ainsi peu à peu pour aboutir à 20 dernières minutes d'anthologie. La violence explose définitivement, Dearden joue habilement de la théâtralité pour accentuer la dramaturgie (tonnerre et éclairs venant appuyer la conviction d'Aurelius d'être trompé) et se débarrasse de la rigueur géométrique initiale pour donner dans les cadrages baroques dont la démesure sert de révélateur. La brutalité fulgurante et sauvage d'Aurelius est un véritable choc que seule l'échappée à l'extérieur de de nid de tension saura calmer. D'ailleurs l'ouverture percutante stylisée sur fond de jazz enlevé et l'errance finale réconciliatrice montrent à nouveau que Dearden n'a pas d'égal pour filmer l'urbanité londonienne.

Sorti en dvd zone 2 et BR anglais dot de sous-titres anglais chez Network
 

lundi 19 décembre 2016

The Blue Lamp - Basil Dearden (1950)

En 1949, à Londres, le vétéran George Dixon apprend le métier de policier au jeune Andy Mitchell. Appelé sur le lieu d'un braquage, Dixon est confronté à Tom Riley, un malfaiteur qui lui tire dessus avant de s'enfuir. Une vaste chasse à l'homme s'engage alors.

Le scénariste T. E. B. Clarke, en plus d'avoir guidé la mue du studio Ealing vers les comédies qui feraient sa gloire (l'enchaînement magique Passeport pour Pimlico (1949, De l'or en barre (1950) et Tortillard pour Titfield (1953)) contribua également à y faire produire un des polars les plus mémorable du cinéma britannique avec The Blue Lamp. Membre de la police de réserve durant la Seconde Guerre Mondiale, T. E. B. Clarke avait déjà pu faire montre de son gout du polar avec À cor et à cri (1947) même si teinté de comédie et transforme l'essai avec The Blue Lamp. Véritable plongée dans le quotidien de bobbies londonien, le film nous en fait découvrir les codes à travers la transmission se faisant entre le vétéran George Dixon (Jack Warner très attachant) et le jeune "rookie" Andy Mitchell (Jimmy Hanley).

Les tâches courantes (ronde de nuit, faire cuver un ivrogne, ramener un chien à sa maîtresse, calmer une dispute conjugale) se déroule en parallèle de la vie du commissariat dont la joyeuse camaraderie nous attache immédiatement aux personnages. Basil Dearden confère une vraie rigueur documentaire tant dans cette vie policière que dans la description des bas-fonds où de jeunes chiens fous amène une forme plus imprévisible de criminalité qui dérange les truands endurcis plus discrets. Basil Dearden creusera plus précisément cet angle social dans d'autres films notamment Violent Playground (1958) mais se fond ici dans la tonalité quotidienne du script de T. E. B. Clarke même si ces jeunes criminels d'après-guerre sans codes moraux ont déjà été évoqués dans Le Gang des Tueurs (1947) de John Boulting.

Le côté violent et instable de Tom Riley (Dirk Bogarde) est amené progressivement, de sa fascination pour son arme à la vraie agression envers un policier au sortir d'un cambriolage puis le point de non-retour en abattant un bobbies suite à un hold-up. Cette péripétie marque le basculement du film (le respect de l'uniforme ressenti jusque-là se brisant en un coup de feu) où la dimension documentaire sert la collaboration rigoureuse de toutes les franges de Scotland Yard pour retrouver le tueur. Le drame fonctionne donc grâce à la description de la première partie, la détermination et l'union des policiers se conjuguant à la douleur de l'épouse du collègue abattu (superbe scène toute en retenue où Andy vient lui annoncer la terrible nouvelle). L'aspect laborieux, méthodique et crucial de l'enquête (témoins récalcitrant, draguer la Tamise pour retrouver une arme) poursuit la mise en valeur de la police, alors qu'à l'inverse l'angoisse et l'incertitude guide les criminels avec un Dirk Bogarde fascinant, à la fois intimidant et vulnérable.

Après un ensemble très rigoureux, Basil Dearden lâche les chevaux avec une dernière partie plus heurtée. Mano à mano brutal entre policier et criminel, course poursuite survoltée dans les ruelles londoniennes et final haletant en plein stade de football, Dearden se montre virtuose et inventif pour gérer et relancer son suspense par un sens du cadre et du rythme épatant. Le choc des générations s'affirme définitivement lorsque les truands classiques aident la police à retrouver le fugitif. Ce premier essai de Dearden dans le polar affirme ses formidables aptitudes pour le genre et lance sa collaboration avec le producteur Michael Relph avec lequel il signera une plus grande réussite encore dès l'année suivante avec Pool of London.

Sorti en dvd et bluray anglais chez StudioCanal et doté de sous-titres anglais