Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 21 juillet 2019

Du côté d'Orouët - Jacques Rozier (1973)


Le temps des vacances, trois jeunes filles s’échappent de leurs soucis parisiens pour passer le mois de septembre à Orouët sur la Côte de lumière (côte vendéenne). Une petite maison, une longue plage déserte et au milieu, Joëlle, Karine et Caroline qui débordent d’enthousiasme et de vitalité. Chaque jour réserve son lot de joies simples et de fous rires malicieux, de surprises aussi anodines que réjouissantes, de rencontres éphémères mais chargées d'émotions, à l’image de Gilbert (Bernard Ménez), un chef de bureau un peu benêt, qui débarque en sabots au milieu du trio.

Après le pourtant bel accueil critique de son inaugural Adieu Philippines (1962), Jacques Rozier va rencontrer les plus grandes difficultés à signer son deuxième film. Sa mauvaise entente avec Georges de Beauregard (producteur emblématique de la Nouvelle Vague) sur le tournage d’Adieu Philippines lui vaut une mauvaise réputation dans le milieu, ajouté à des méthodes de travail singulières (Rozier ne présentant jamais un scénario fini car dès lors il s’en désintéresserait). Il doit donc pour un temps retourner travailler à la télévision où il réalise la série Ni figue, ni raisin puis un épisode de la série documentaire Cinéastes de notre temps consacrée à Jean Vigo. C’est d’ailleurs grâce à deux producteurs de l’ORTF qu’il aura la possibilité de revenir au cinéma avec Du côté d'Orouët, produit dans les conditions économiques d’un téléfilm notamment au format 16 mm. Ce financement éloigne le projet de la direction initiale voulue par Rozier, plus érotique. 

Du côté d'Orouët certes bien ancré dans son époque se déleste cependant des velléités politiques et sociales d’Adieu Philippines. Dans ce dernier l’imminence du départ pour la Guerre d’Algérie du héros jetait un voile funeste sur le postulat léger d’amourette juvénile de vacances en Corse. On suit ici trois jeunes filles, Joëlle (Danièle Croisy), Karine (Françoise Guégan) et Caroline (Caroline Cartier) en vacances à Orouët sur la côte vendéenne. L’introduction nous montre la grisaille de la vie urbaine, tant dans le travail de bureau de Joëlle que dans les tentatives de séductions de son chef Gilbert. Les vacances constitue donc une évasion que Rozier construit dans la spontanéité du quotidien mais aussi une forme de compte à rebours menant vers la fin de cette parenthèse enchantée – à travers les intertitres datant les jours, répertoriant les lieux où déambulent les personnages.

Ce déracinement n’amène cependant pas de révélation particulière, entre les désirs terre à terre de Joëlle préoccupée par son régime, ou les amusements puérils de Karine et Caroline moquant notamment l’accent local dans leur prononciation de Orouët. Rozier se déleste de toute trame narrative classique pour observer ce quotidien de fin d’été dans toute sa fastidieuse langueur. C’est là qu’il cherche à capturer l’émotion, les sursauts d’humanité, sans ressorts dramatique marqué. Le film passe ainsi souvent des rires à la mélancolie sans prévenir, de manière insidieuse dans le ressenti du spectateur. On finit ainsi par deviner la légère mise à l’écart de Joëlle face à Karine et Caroline qui partagent des souvenirs d’enfance communs en ces lieux. L’arrivée impromptue de Gilbert appuie cela, compagnon de jeu et sources de moqueries potaches pour elles tandis que Joëlle ne peut s’empêcher de mépriser ce collègue collant et rasoir venu la poursuivre jusque sur son lieu de vacances.

Cette apparition relance la dynamique du récit, les moments complices et potaches (la scène des anguilles vivantes) alternant avec d’autres plus rudes mais reposant toujours sur la volonté d’improvisation de Rozier. La possibilité d’un tournage en prise son direct (les bandes perdues sur Adieu Philippines avaient obligé à recourir à la postsynchronisation moins spontanée sur ce dernier) permet au réalisateur de radicaliser sa méthode, laissant tourner la caméra suffisamment longtemps pour que les comédiens lâche prise, cède à des réactions plus naturelles en ne sachant pas s’ils sont toujours (ou déjà) filmés. En coulisse notamment Bernard Menez était tout autant sujet aux taquineries de ses partenaires qu’à l’écran. La trame est lâche mais le fil rouge repose sur les sentiments des personnages et c’est là que la mise en scène se laisse voir sous l’aspect « sur le vif ». Le bellâtre Patrick amène ainsi une certaine tension amoureuse notamment lors de la scène du repas où Rozier isole le regard jaloux de Joëlle vers Kareen et Patrick dont la conversation chuchotée envahit la bande-son.  

C’est par ces attitudes discrètes, ses petits gestes qui trahissent, que les protagonistes sortent de leur hédonisme. Le départ progressif de chacun ne naît pas d’un conflit mais du ressenti de la fin ou de l’impossibilité de quelque chose dans l’atmosphère (cet ultime repas mortifère et épuisé). Le cadre naturel a une importance fondamentale dans cette idée, les matinées baignées de lumières, les déjeuners nonchalants et les cavalcades sur la plage cédant progressivement aux fins de jour crépusculaires, au silence lourd de sens. Les ambiances et nuances de la photo de Colin Mounier jouant sur la subjectivité des personnages dans la façon de les fondre au sein de ce décor naturel (très beau plan où se dessinent les ombres de Joëlle et Caroline avec en arrière-plan une fenêtre ouverte sur la fin du jour), l'ébahissement serein et l'amertume s'entrecroisant constamment.

Un spectacle où il se passe peu mais qui captive et frustrerait presque dans ce retour à la ville final où l’on sent toutes les possibilités de poursuivre le récit. Une belle réussite qui restera pourtant confidentielle en sortant trois ans après son tournage et en ne restant qu’une semaine en salle. Il faudra une ressortie en 1996 (et un format gonflé en 35 mm pour l’occasion) pour que Du côté d'Orouët acquiert la renommée qu’il mérite. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine

mardi 28 juillet 2015

La Nuit Américaine - François Truffaut (1973)

Splendeurs et misères d'une équipe de tournage dans les studios de la Victorine à Nice, au moment de la conception d'un film.

Le cinéma aura toujours constitué le cœur de l’existence de François Truffaut, lui sauvant la vie sous la tutelle du père spirituel André Bazin après une tumultueuse adolescence délinquante puis y donnant un sens quand il deviendra critique pour ensuite passer à la mise en scène. Le regard amoureux du cinéaste se confondra aussi plus d’une fois à celui de l’homme pour ce grand séducteur dans son rapport à ses actrices et auquel il consacrera un film, L’Homme qui aimait les femmes (1977). Cet amour du cinéma n’avait cependant pas encore été le sujet d’un film, ce qui serait enfin le cas avec La Nuit Américaine. L’idée du film naît alors que Truffaut, souhaitant rester proche de ses enfants en vacances dans la région monte son dernier film Les Deux anglaises et le continent (1971) aux mythiques studios de la Victorine à Nice (qui ont vu défiler des tournages mythiques comme Les Enfants du Paradis (1945), Les Visiteur du soir (1942), Panique (1946) ou Mon Oncle (1958)). Traversant quotidiennement le studio et découvrant les imposants décors construits notamment pour La Folle de Chaillot (1969) avec Katharine Hepburn, Truffaut est fasciné par les lieux qu’il va visiter de fond en comble, s’imprégnant de leur histoire et de l’atmosphère de travail qui a pu s’y dérouler. Les Deux anglaise et le continent et Une belle fille comme toi (1972), étant des échecs commerciaux, c’est avec d’autant plus de passion qu’il va se lancer dans La Nuit Américaine.

Le récit nous dépeint le quotidien du tournage de Je vous présente Paméla, un drame passionnel inspiré d’un fait divers où un jeune homme tue son père après que ce dernier soit enfuit avec son épouse dont il est tombé amoureux. Le romanesque de la fiction est ainsi mis en parallèle de la normalité du tournage, les deux se valant finalement par la ferveur de l’équipe de tournage qui fait de la production une aventure humaine tout aussi palpitante. Truffaut laisse se confondre réalité et fiction, mais pas à travers le film dans le film puisque Je vous présente Paméla constituera un fil bien détaché. C’est la confusion du milieu du cinéma, celui du film et le réel qui l’intéresse et il multiplie les passerelles explicites ou plus invisibles. 

Truffaut incarne ainsi lui-même Ferrand le réalisateur (deuxième fois après L’Enfant sauvage (1969) et avant La Chambre verte (1978) qu’il joue le personnage principal d’un de ses films) en forme d’autoportrait où il exprime ses espoirs et doutes quant à son métier et au tournage. Le scénario s’inspirera de rencontres et d’anecdotes réelles vécues ou racontées à Truffaut qui fait ainsi de La Nuit Américaine un archétype autant qu’un vrai instantané des aléas que l’on peut rencontrer sur un plateau de cinéma. 

Le rythme lent et fastidieux, les imprévus et désagréments divers instaurant un semblant de monotonie inscrivent le film dans un réalisme contrebalancé par la fantaisie et la passion des « acteurs » de l’équipe. Diva caractérielle et émotive (Valentina Cortese), homme enfant capricieux (Jean-Pierre Léaud qui prolonge génialement l’inconséquence immature de son Antoine Doinel), le vieux beau élégant garant d’une époque mythique disparue (Jean-Pierre Aumont) ou encore la star anglo-saxonne (Jacqueline Bisset) séduisante et mystérieuse, tout y passe avec un égal brio. L’équipe technique est saisie avec un même naturel amusé, de la lucide et professionnelle assistante-réalisatrice (Nathalie Baye magnifique de naturel dans un de ses tout premiers rôles) à l’accessoiriste gaffeur (Bernard Menez). Les frontières se brouillent même avec la double casquette de certains protagonistes comme Jean-François Stevenin assistant de Truffaut/Ferrand devant et derrière la caméra, tout comme l’assistant du directeur photo Pierre-William Glenn qui endosse la fonction à l’écran.

La magie du film naît de ce mélange, offrant la réalité d’un tournage dans sa complexité logistique (Truffaut capturant très bien les incessantes sollicitations dont fait l’objet le réalisateur et les réponses qu’il doit trouver pour toutes) comme ces aléas humains et toutes les petites ou grandes aventures amoureuses, les drames avec lesquels il faut composer pour mener l’entreprise à terme. Les aspects techniques toujours vus à l’aune des états d’âmes des protagonistes sont ainsi dépeint d’une manière didactique et ludique qui captive de bout en bout. Truffaut parvient avec brio à user de sa veine romanesque dans un cadre  la fois réaliste et magnifié en n’oubliant jamais d’en faire une vraie odyssée collective, une déclaration d’amour au cinéma qui parle à tous. Cette réplique de Ferrand à Alphonse (où la dimension de père spirituel de Truffaut pour Léaud se confond à la fiction à nouveau) l’exprime bien :

 Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boiteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail de cinéma.

De manière plus triviale Nathalie Baye fait mouche avec cette phrase pleine de panache :

Moi, pour un film, je pourrais quitter un type, mais pour un type, je ne pourrais jamais quitter un film!
Un rapport qui transcende tous les conflits mais incompréhensible à quelqu’un d’extérieur pour là aussi une mémorable sortie de la femme du régisseur : 

Qu'est-ce que c'est que ce cinéma ? Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment. Mais qu'est-ce que c'est ? Vous trouvez ça normal ?

Le cinéma est une addiction et un abri qui transcende la vie et auxquels nos personnages s’abandonnent avec plaisir, pour le meilleur et pour le pire. Un message qui parlera au plus grand nombre puisque La Nuit Américaine sera un des plus grands succès commerciaux et artistiques de Truffaut, couronné par l’Oscar du meilleur film étranger en 1974.


Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Warner

Extrait

lundi 5 mai 2014

Pas de problème ! - Georges Lautner (1975)


Poursuivi par deux tueurs, un homme vient mourir chez Anita Boucher, récemment sortie de prison. Pour éviter d'avoir des ennuis, elle cache le cadavre dans le coffre de la voiture du père de Jean-Pierre Michalon, qu'elle a rencontré en boîte de nuit. Or le père de Jean-Pierre, Edmond, arrive plus tôt que prévu, et repart avec sa voiture retrouver sa femme en Suisse. Jean-Pierre et Anita, accompagnés de Daniel, l'ancien copain d'Anita, se lancent à la recherche de la voiture pour l'empêcher de passer la frontière...

En 1972, Georges Lautner tourne la comédie potache Quelques messieurs trop tranquilles ou il confrontait une horde de hippies aux habitants d'un village rural et par la même occasion offrait un joyeux melting-pot au casting entre vieux de la vieille habitués des seconds rôles (Jean Lefebvre, Michel Galabru, Paul Préboist) et jeune pousses où l'on remarquait déjà une certaine Miou Miou. Cette expérience ainsi que le souffle nouveau amené par le triomphe et le scandale des Valseuses (1974) de Bertrand Blier donne des envie de jeunesse à Lautner d'autant qu'il a un peu le sentiment de s'être un peu fait voler Miou Miou par Blier alors qu'il estime l'avoir lancé le premier. L'occasion lui en sera donnée avec le pitch délirant que lui propose Jean-Marie Poiré, un road movie sur fond de course-poursuite après un cadavre. Le genre du road movie et la présence de Miou Miou entretiennent bien sûr le lien avec Les Valseuses mais Lautner saura apporter sa patte délirante et amusée.

Le début du film nous égare avec une poursuite effrénée où coup de feux et cascades extravagantes laissent croire que l'on se trouve dans un polar décalé façon Ne nous fâchons pas (1966). La cible de cette poursuite, criblée de balle échoue dans l'appartement d'Anita (Miou Miou) pour y mourir avec fracas. La jeune fille ayant récemment eu quelques ennuis avec la justice n'ose se rendre à la police et va trouver une aide inattendue avec Jean-Pierre Michalon (Bernard Menez) garçon qui cherchait à la séduire en boite de nuit. Tous deux transportent donc le cadavre dans la voiture de Jean-Pierre pour s'en débarrasser mais le vrai propriétaire du véhicule son père Edmond (Jean Lefebvre) débarque et part en voyage d'affaire avec sans se douter de la macabre cargaison contenu dans le coffre de sa DS. Avec pareil postulat on s'attend à une course poursuite survoltée où Anita, Jean-Pierre et le troisième larron Daniel (Henri Guybet) traquent paniqué le véhicule mais il n'en sera rien. Au contraire le pitch sert de prétexte dans une intrigue nonchalante où l'on alterne entre les déboires de Jean Lefebvre en voyage et le marivaudage du trio juvénile.

De toute façon avec Jean Lefebvre la colère potentielle de ce père n'est pas l'enjeu et l'on s'amusera plutôt des péripéties qu'il rencontre dont une jeune anglaise en quête de sensations fortes ou une maîtresse acariâtre joué par une délicieusement odieuse Anny Duperey. Bernard Menez maladroit et emprunté est très attachant et Lautner semble s'être trouvé une nouvelle muse avec Miou Miou où contrairement à l'espiègle Mireille Darc il joue là essentiellement sur sa vulnérabilité, sa fragilité enfantine séduisant les hommes et leur faisant prendre tous les risques pour elle.

Ces détours nous emmènent donc du côté du vaudeville le plus enlevé, des gags désopilant (le passage en douane suisse) et de comédie romantique au point d'en oublier l'objectif principal : retrouver et se débarrasser du cadavre. Un point que Lautner et Poiré auront perdu de vue également puisqu'ils tourneront sans pouvoir utiliser leur fin initiale et la chute amusante ayant le même caractère improvisé et nonsensique que le reste du film. En dépit de quelques baisse de rythme, très plaisant et un des derniers Lautner réellement spontané avec l'excellent On aura tout vu (1976) qui suivra de nouveau avec Miou Miou.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

Extrait