Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 25 novembre 2018

Une semaine de vacances - Bertrand Tavernier (1980)


Lyon, hiver 1980, une jeune enseignante, professeur de français, doutant d'elle-même et de sa vocation, prend une semaine d'arrêt de travail pour surmenage. Une semaine de réflexion sur sa vie et sa carrière.

Une semaine de vacances est un opus méconnu de Bertrand Tavernier, en tout cas moins que d’autres s’inscrivant dans une sorte de cycle « lyonnais » dans sa filmographie comme l’inaugural L’Horloger de Saint-Paul  (1974). A l’origine du film on trouve l’ouvrage Je suis comme une truie qui doute de Claude Duneton, réflexion de l’auteur sur sa condition d’enseignant. Bertrand Tavernier captivé par le livre décide de le transposer mais à travers un personnage féminin. Par soucis de véracité Tavernier va collaborer avec l’enseignante  Marie-Françoise Hans au scénario, et tenir compte de plusieurs témoignages sur le métier. 

Tout comme L’Horloger de Saint-Paul, Une semaine de vacances est un grand film sur le doute. Le film de 1973 développait son doute sur un drame personnel baignant dans le fait divers, Une semaine de vacances scrute ce doute dans une approche purement intime et existentielle. Laurence (Nathalie Baye) jeune prof de français se trouve soudain pris par une lassitude, un questionnement face à sa profession et sa vie. Elle va se voir prescrire une semaine de congés durant laquelle tout pourrait être remis en question. L’errance mentale et géographique du personnage est ainsi entrecoupée de flashbacks sur sa vie intime et professionnelle qui montrent les prémisses et entre en résonnance de ses interrogations. 

Bertrand Tavernier tisse ce mal-être dans un parallèle sociétal, personnel et formel. Le dépit de Laurence s’exprime notamment face aux élèves qu’elle trouve éteints, sans curiosité ni aspiration. Le réalisateur adopte le regard subjectif et blasé de son héroïne en montrant effectivement durant les scènes de classe les élèves comme une même entité uniforme et mollassonne. Une scène avec le personnage de médecin joué par Philippe Léotard développe ainsi la difficulté d’un enseignement en mutation entre les avancées de mai 68 et les fondamentaux, que ce soit dans le relationnel avec les élèves ou de la nature profonde du savoir à transmettre. 

Le petit ami qu’incarne Gérard Lanvin est un prolo pétri de certitudes de vie plus concrètes notamment dans la vie amoureuse (un désir d’enfant) alors que la supposée détentrice du savoir cède à une introspection pétrie de doute. La ville de Lyon est un autre personnage du film, la grisaille et la brume de cet environnement illustrant les attentes incertaines de notre héroïne. L’introduction fait d’ailleurs office de note d’intention avec travelling panoramique aérien sur le Rhône, flottant et avançant à contre-courant du fleuve comme signifier annoncer le « pas de côté » de Laurence face à son quotidien. 

La caméra avance vers le Pont Winston-Churchill pour rattraper la voiture qu’occupent Pierre (Gérard Lanvin) et Laurence qui va, oppressée de tout, sortir brutalement du véhicule. Tout cela fait vraiment du film une variation rajeunie et au féminin de L’Horloger de Saint-Paul où Philippe Noiret promenait également son spleen et son incompréhension au monde qui l’entourait à travers une déambulation lyonnaise - l’été de 1974 cédant à l’hiver 1980. La boucle est bouclée avec l’apparition de Philippe Descombes, héros de L’Horloger de Saint-Paul qui vient en quelque sorte donner sa vérité à Laurence quant à la période qu’elle vit.  C’est d’ailleurs un élément très personnel à Tavernier qui admet se ressourcer par une promenade dans sa ville de Lyon lorsqu’il est en proie  l’angoisse et au doute.

La ligne narrative tient aux errements de Laurence, tout en circonvolutions, sursaut de joie et descente de désespoir à travers de très beaux moments. On pense aux rencontres avec le beau personnage de Michel Galabru, Laurence rassurant une élève en plein doute ou encore la visite chez les parents (qui annonce Un dimanche à la campagne (1984)). Dans cette idée, pas d’évènements ou de rebondissements faciles pour amorcer le retour à la lumière de Laurence, seul l’amour du métier et le vrai sacerdoce guide ce renouveau. La nature à la fois concrète et incertaine d’un mal-être aura rarement été capturée avec autant de justesse et donne un des films les plus attachants de Bertrand Tavernier. 

Sorti en dvd zone 2  français chez Studiocanal

Extrait

dimanche 5 mars 2017

Coup de torchon - Bertrand Tavernier (1981)

1938. En Afrique-Occidentale française. Lucien Cordier (Philippe Noiret) est l'unique policier d'une petite ville coloniale. Méprisé de tous pour sa lâcheté et sa veulerie, il est l'objet de moqueries et de railleries. Lorsque son officier supérieur (Guy Marchand) lui fait prendre conscience de sa médiocrité, il va peu à peu se transformer en impitoyable assassin et se débarrasser de tous ses tourmenteurs, femme et maîtresse comprises, par un jeu diabolique qui consiste à faire accuser d'autres que lui avant de les éliminer jusqu'à ce qu'il reste seul.

Avant la reconnaissance posthume des années 80 et quelques œuvres cultes (Les Arnaqueurs de Stephen Frears (1990), The Killer Inside Me de Michael Winterbottom (2010)), c’est par la France que passèrent les plus mémorables adaptations de Jim Thompson.  La collection littéraire Série Noire avait des années 50 aux années 70 avait assez largement publiée ses romans (et lui offrant même symboliquement son numéro 1000 pour Pop, 1280) et contribué à créer un nombre conséquent d’afficionados de Jim Thompson. Parmi eux, Alain Corneau qui signe en 1979 une fabuleuse adaptation du roman Des cliques et des cloaques avec Série Noire. Bertrand Tavernier, grand amateur de Pop, 1280, avait toujours caressé l’idée d’en faire un film mais avait toujours échoué à trouver un contexte français équivalent au village sudiste raciste et dégénéré du livre. 

La relecture du Voyage au bout de la nuit de Céline ainsi que Voyage au Congo d’André Gide (paru en 1927), par leur ton et descriptions vont déterminer le choix de Tavernier de transposer le roman dans le Congo Colonial à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Dès lors il convoque Jean Aurenche (Tavernier avait relancé le légendaire scénariste malmené par la Nouvelle Vague en faisant appel à lui pour ses trois premiers films L'Horloger de Saint-Paul (1973). Que la fête commence (1974) et Le Juge et l'Assassin (1975)) non seulement pour ses aptitudes littéraires mais également par sa vraie connaissance de cette Afrique équatoriale qu’il visita à l’époque.

Dès la scène d’éclipse qui ouvre le film, Tavernier nous baigne dans une atmosphère hallucinée qui guidera les élans meurtriers et mystique de Lucien Cordier (Philippe Noiret) unique policier d’un village colonial. L’ambiance grouillante et chaleureuse de ce cadre dissimule en fait un véritable théâtre du grotesque et de la monstruosité. Cela passe par le comportement dégénéré reposant sur l’entourage de Lucien mais plus globalement de l’ensemble de cette communauté où le plus faible est écrasé, et plus particulièrement le peuple noir. Lucien qui a compris depuis bien longtemps qu’il ne pourrait appliquer la loi dans ce contexte, laisse faire et accepte placidement les propres humiliations dont il est victime. Tavernier à quelques modifications près (l’institutrice jouée par Irène Skobline remplaçant l’autre caution morale féminine du livre) reste très fidèle à Jim Thompson, notamment dans la construction et le cheminement déroutant des personnages. 

Pris pour un souffre-douleur placide Lucien se rebiffe de manière constamment inattendue, s’imaginant l’ange exterminateur venu purger les dérives de ses concitoyens. L’humour sert ainsi une galerie de portrait extraordinaire : Stéphane Audran en affreuse mégère, Eddy Mitchell en beau-frère obsédé, malveillant et demeuré ou encore une Isabelle Huppert en magnifique contre-emploi dissimulant stupre et vulgarité sous ses airs innocents ; Guy Marchand en beauf raciste bas du front. On rit ainsi autant que l’on est glacé par des comportements où Tavernier francise avec brio l’ironie de Thompson – notamment le langage absurde d’Eddy Mitchell. Ce sentiment de fin du monde et de déliquescence joue sur ce contexte d’avant-guerre sans être abusivement appuyé. La nature humaine fondamentalement mauvaise de Jim Thomson trouve un écho dans cette société française réactionnaire et à bout de souffle.

Les rebondissements et ruptures de ton vont dans ce sens, absurde dans la logique du récit mais limpide dans la tortueuse imperfection de l’esprit humain. Lucien ne fait ainsi que provoquer, anticiper et stimuler les bas-instincts de ses interlocuteurs pour mieux les briser. Philippe Noiret amène une forme de mélancolie supplémentaire à la truculence exaltée du personnage du livre qui le rend étonnamment touchant. La mise en scène de Tavernier, par son usage de la steadycam et ses nombreux plans-séquences participe à ce sentiment flottant et halluciné, tant par la liberté qu’il donne aux acteurs dans leurs attitudes aberrantes que dans la vie propre et le personnage à part entière que constitue cet environnement. Dans cette idée, une des plus belle inventions de Tavernier sera le double rôle de Jean-Pierre Marielle qui en frère jumeau amène tout ce mélange d’absurde et d’étrangeté. Une formidable réussite et un des plus grands succès de Bertrand Tavernier. 

Sorti en dvd zone 2 français chez StudioCanal 

 

mercredi 19 octobre 2016

Voyage à travers le cinéma français - Bertrand Tavernier (2016)

Bertrand Tavernier parvient à mêler son métier de cinéaste et son activisme cinéphile de manière brillante dans ce documentaire fleuve. Le modèle est bien évidemment le Scorsese de Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain (1995) et  Mon voyage en Italie (1999) avec la même idée d’un parcours personnel et subjectif à travers une cinématographie. Tavernier nous guide ainsi au fil de ses premiers émois cinéphiles, accompagnant en voix-off les nombreux extraits, se mettant en scène dans des lieux clés, échangeant avec des interlocuteurs privilégiés comme Thierry Frémaux, proposant des documents rares où réalisateurs/collaborateurs distillent de précieuses informations. Cette dimension intime et universelle s’exprime dès l’ouverture où Tavernier nous montre le jardin de son enfance à travers les époques, le présent où il le traverse, le passé avec un film de famille montrant son père dans ces mêmes lieux puis la fiction avec Philippe Noiret dans L’Horloger de Saint-Paul (1974). Il part ainsi constamment d’un élément intime pour situer la progression de sa cinéphilie à une étape de sa vie, rebondir sur un souvenir et développer sur ces bases.

 Le premier souvenir de cinéma de Tavernier est une course poursuite issue de Dernier atout (1942) de Jacques Becker. C’est l’occasion d’une évocation quasi complète de la filmographie de Becker où les images appuient le commentaire soulignant l’appropriation de la screwball comedy, le regard tendre sur la population modeste, son goût pour les personnages au travail, le tout servi par une technique aussi précise que limpide. Chaque choc cinématographique rejoint donc le parcours et l’ascension de Tavernier, qui nous promène du sanatorium où il fut soigné enfant aux cinémas de quartier qu’il fréquentait en séchant le lycée (avec le judicieux usage d’une séquence des Quatre cents coups). La passion du jeune homme qu’il était transparait ainsi complétée par l’érudition du cinéaste et cinéphile qu’il est devenu, le tout se ressentant notamment quand il revient sur les rencontres cruciales qui jalonnèrent son parcours. L’admiration, l’amitié et le respect ne cèdent cependant pas à l’hagiographie aveugle, la maniaquerie et le talent d’adaptateur de Jean-Pierre Melville (qui offrit son premier job de cinéma à Tavernier, assistant sur Léon Morin, prêtre (1961)) n’empêche pas d’admettre la faiblesse de certains scénarios – la préférence de Tavernier n’allant pas aux polars cultes - et la cruauté dont il pouvait faire preuve sur un plateau envers ses collaborateurs. 

 De même s’il s’émeut de l’invention formelle de Renoir (soulignant son soucis de la technique contrairement à son image assumée de je m’en foutisme car elle devait servir les acteurs plutôt que l’inverse, une savoureuse anecdote du tournage de La Bête humaine le rappelant) il rappelle également son antisémitisme aux premières heures de l’Occupation qui lui vaudra la rancœur éternelle de Jean Gabin. On appréciera aussi la réhabilitation de Marcel Carné, étonnamment sous-estimé au profit de ses prestigieux collaborateurs (Jacques Prévert évidemment, Alexandre Trauner aux décors), sans doute à cause de sa nature misanthrope mais Tavernier exemple à l’appui (l’anecdote sur le choix final d’avoir la chambre de Gabin en hauteur dans Le Jour se lève (1939), couteux décor mais effet saisissant pour illustrer son isolement de la foule) souligne à quel point son sens visuel, sa détermination et vision d’ensemble sortait un Prévert de son confort – malgré là aussi des erreur de jugement notamment sur Les Portes de la nuit (1946).

Loin de n’évoquer que les grands noms Tavernier fait un savoureux détour vers les polars d’Eddie Constantine, rafraîchissant face à la production policière française d’alors par leur brutalité, le charisme étrange et l’humour d la star et la tenue visuelle marquée par des artisans doués comme Jean Sacha ou un John Berry exilé pour cause Maccarthysme. Jean Gabin domine l’ensemble du documentaire, figure tutélaire et attachante traversant les époques et dont Tavernier souligne le renouvellement constant du jeu y compris la dernière période injustement décriée alors qu’elle est remplie de grandes prestations – ne reniant pas le registre prolétaire d’antan alors qu’on l’accusait de s’être embourgeoisé -  largement évoquées, de Des gens sans importance (1956) à Voici le temps des assassins ou Razzia sur la schnouf (1955).

On finira sur l’hommage poignant à Claude Sautet et une riche et rare parenthèse sur les compositeurs français comme Maurice Joubert et Jacques Ibert dont il souligne l’inventivité et la richesse des partitions tout en déplorant leur rareté et le manque de travail critique sur la question.  Passionnant de bout en bout donc mais au bout des 3 heures on sera quand même déçu de certaines énormes absences (pas de Julien Duvivier, Jean Grémillon, une réhabilitation d’Henri Verneuil aurait été bienvenue, l’immense Danielle Darrieux pas du tout évoquée) appelées à être comblées dans une prolongation télévisuelle en neuf épisodes de ce voyage.

En salle

mardi 5 novembre 2013

Quai d'Orsay - Bertrand Tavernier (2013)


Alexandre Taillard de Vorms est grand, magnifique, un homme plein de panache qui plait aux femmes et est accessoirement ministre des Affaires Étrangères du pays des lumières: la France. Sa crinière argentée posée sur son corps d'athlète légèrement halé est partout, de la tribune des Nations Unies à New-York jusque dans la poudrière de l'Oubanga. Là, il y apostrophe les puissants et invoque les plus grands esprits afin de ramener la paix, calmer les nerveux de la gâchette et justifier son aura de futur prix Nobel de la paix cosmique.

Après l’élégance et la tonalité romanesque de son superbe  La Princesse de Montpensier (2010), Bertrand Tavernier change radicalement d’atmosphère avec ce contemporain et trépidant Quai d’Orsay. Le film adapte la bd éponyme de  Christophe Blain et Abel Lanzac, la trame s’inspirant de l’expérience du second, jeune diplomate (Antonin Baudry de son vrai nom) sous l’ère de Dominique de Villepin dont il était en charge d’écrire les discours. Tavernier renoue ainsi avec son brio pour dépeindre les environnements professionnels (L627, Ça commence aujourd'hui) mais cette fois teinté de comédie,  genre auquel se frotte le réalisateur pour la première fois aussi ouvertement  (même si Que la fête commence, Coup de torchon ou La Fille de D’Artagnan laissaient éclater déjà ce penchant pour la légèreté).  

On fonctionnera ici dans le registre de la chronique où l’on découvre les arcanes et le fonctionnement de ce ministère à travers le regard du nouveau venu joué par Raphael Personnaz en charge du "langage", même si le fil rouge sera la rédaction et la prononciation du fameux discours de De Villepin/Lhermitte à l'ONU à la fin du film. Le comique fonctionnera autant dans le fonctionnement chaotique et désorganisé du Quai d’Orsay que des personnalités haute en couleur qui le parcoure. 

En premier lieu on trouve donc un Thierry Lhermitte qui  trouve son meilleur rôle depuis des lustres avec ce ministre flamboyant, égocentrique et adepte du monologue grandiloquent. Il est bien entouré par des collaborateurs tout aussi azimutés, l'hystérie ambiante étant toujours atténuée par un Niels Astrup à contre-emploi en éminence grise calme et posée qui résolvant les problèmes en coulisse et sachant caresser le ministre dans le sens du poil. 

Personnaz (révélé par Tavernier dans La Princesse de Montpensier)  toujours dans la réaction face à cette bande d'allumés est géniale de timing comique,  tout en mines ahuries et n’a aucun mal à exister au milieu de tous ces cabots égocentrique. Le rire fonctionne sur cette notion d’excès également par les idées visuelles du réalisateur comme cette écho qui précède les arrivées tonitruantes de de Lhermitte en ébullition, le tourbillon de papier et les porte qui claquent à ses passages qui amènent une énergie de screwball comedy bienvenue.  Les dialogues savoureux servent aussi toujours le propos notamment les tordantes envolées  sur les stabilos ou les citations d’Héraclite (celles-ci ponctuant  tout le film) qui traduisent pourtant bien l’anxiété du ministre.

La grande qualité du film est d'avoir une vision drôle sans tomber dans la satire ou le cynisme, tout ce petit monde étant parfaitement compétent et capable de vraie grandeur que ce soit dans la ligne toujours claire de Lhermitte (une indépendance gaullienne à l’opposé de l’atlantisme récent de la diplomatie française) malgré toute ses extravagances qui aboutira au discours final et aussi un épisode en Afrique où il s'expose physiquement pour stopper sur place un embryon de guerre civile (toutes les péripéties reprises de la bd s'inspirant de faits réels). Entre les pratiques inattendues (on en apprendra de belles sur le système des questions à l'assemblée national téléguidée à l'avance) et le fonctionnement surprenant (pas d'internet au ministère par crainte de fuite l'intrigue se déroulant en 2002/2003) Tavernier informe tout en amusant constamment. 

Le réalisateur avoue s’être grandement inspiré du film anglais In the loop d’Armando Iannucci  (2009) mais plutôt que la pure farce de ce dernier, on pense plus à l’excellent La Guerre selon Charles Wilson (2007) avec ce même portrait d’un politique bouffon, extravagant mais réellement concerné. Du coup le rythme est assez étonnant, guidé par les évènements plus que par les personnages et on s'inscrit dans le quotidien du cabinet constamment sur le qui-vive mais sans céder à une hystérie qui ferait sortir la comédie de son cadre réaliste. Entre chaque écart et moment de folie s'intercalent des respirations bienvenues grâce au personnage d'Astrup son calme et ses siestes ou les scènes intime entre Personnaz et sa petite amie Anaïs Demoustier. Une comédie sachant se moquer de nos politiques sans les ridiculiser, montrant leur travers sans négliger leurs compétences.  C’est en somme typique du cinéma de Bertrand Tavernier, souvent porteur d’espoir dans ses œuvres les plus positives. 

En salle

dimanche 22 avril 2012

Un dimanche à la campagne - Bertrand Tavernier (1984)


Eté 1912. Depuis la mort de sa femme, M. Ladmiral, un vieux peintre sans génie, vit seul avec Mercédès, sa domestique. La routine de ses vieux jours est ponctuée par les visites dominicales d'Edouard, son fils, un garçon rangé, épris d'ordre et de bienséance, qu'accompagnent invariablement son épouse, Marie-Thérèse et leurs trois enfants, Emile, Lucien et Mireille. Mais un dimanche, sans crier gare, Irène, sa fille, une jeune femme joviale et anticonformiste, vient bousculer ce paisible rituel...

Bertrand Tavernier réalisait une de ses œuvres les plus réussies et plébiscitées avec Un dimanche à la campagne dont la spontanéité découle également des circonstances de sa production. Ne parvenant pas à monter un projet onéreux de Tavernier avec Nathalie Baye nécessitant un tournage à l'étranger, le producteur Alain Sarde lui demande de s'atteler à une œuvre plus modeste. Tavernier ne semble guère inspiré lors de l'entrevue quand Sarde remarque parmi ses affaires un exemplaire du court roman de Pierre Bost Monsieur Ladmiral va bientôt mourir. Le producteur dépité lui suggère d'adapter le roman, Tavernier lui rétorque qu'il est sans doute trop court pour faire un film mais s'attèlera néanmoins au script. Finalement très inspiré, il en tirera suffisamment de matière pour lancer la production modeste et bien aidée par l'unité de temps et de lieu de l'intrigue.

Le film est placé sous le signe de la nonchalance et de l'habitude. Le vieux peintre M. Ladmiral (Louis Ducreux) accueil comme tant d'autres dimanche son fils et sa famille passer la journée avec lui à la campagne. Le rituel suit son court, les échanges sont amicaux, quelconques et attendus et chacun fait preuve d'une bienveillance infantile envers le vieil homme. Les personnalités ternes du fils Edouard (Michel Aumont) et de son épouse Marie-Thérèse se révèle dans les dialogues où la voix off littéraire à la Truffaut de Tavernier lui-même.

Dans cette atmosphère ronronnante, la langueur du début d'après-midi semble déjà signifier la fin de la journée quand un ouragan débarque. Irène (Sabine Azéma), exubérante et énergique fille cadette de Ladmiral vient bousculer tout cela. Tavernier déploie alors une gamme de sentiments touchants dans cette atmosphère joyeuse et feutrée où la saveur du moment accompagne aussi les interrogations de chacun. Irène éclatante de joie de vivre dissimule sous les rires ce qu'on devine être un dépit amoureux, Ladmiral voit lui sa fille préférée lui échapper de plus en plus tandis qu'Edouard le fils modèle souffre en silence de cette préférence affiché.

Tous les comédiens sont parfaits notamment Sabine Azéma qui rayonne et séduit devant la caméra de Tavernier (qui avait hésité à l'engager à cause d'un rôle plus introverti qui avait précédé chez Resnais) pour un de ses plus beaux rôles, Louis Ducreux apporte quant à lui cette fragilité et ce décalage (sa petit fille coincée dans un arbre il ne se préoccupe que de la préparation du thé) qui sied si bien à Ladmiral à travers ce regard aimant et mélancolique. Pas de conflits ni de grand rebondissements dramatiques, tout passera par des échanges sensibles (le dialogue père/fille au bal où le conformisme du premier est remis en cause par la modernité de la seconde) ou les regards, geste à la dérobées bien plus révélateurs.

Tout cela est capturé avec une recherche esthétique raffinée d'un Tavernier s'inspirant des impressionnistes dans de superbes compositions de plans où la photo de Bruno de Keyzer fait merveille. Cette tonalité éveille autant la nostalgie des souvenirs d'enfance que la mélancolie du temps qui passe dans une belle harmonie. Joli moment qui offrira un de ses grands succès à Tavernier notamment aux Etats-Unis.

Sorti en dvd chez Studio Canal

Extrait

jeudi 2 février 2012

L'Horloger de Saint-Paul - Bertrand Tavernier (1974)


Michel Descombes (Philippe Noiret) est horloger dans le quartier de Saint-Paul à Lyon. Un matin, deux policiers se présentent à son atelier et le questionnent sur son fils, sans vouloir lui dire ce qui est arrivé. Il est immédiatement accompagné hors de Lyon sur le lieu où sa camionnette a été retrouvée, vide. Là, le commissaire Guilboud (Jean Rochefort) lui apprend que son fils a tué un homme ...

Premier film de Bertrand Tavernier, L'Horloger de Saint-Paul pose les bases de plusieurs éléments fondamentaux de son œuvre à venir. On retrouve notamment cette faculté à s'approprier un matériau en déplaçant le cadre qui fera la réussite de Coup de torchon, adaptation de Jim Thompson transposée en Afrique. Ici Tavernier s'attaque au roman L'horloger d'Everton de Georges Simenon où l'intrigue passe des Etats-Unis à Lyon. Lors de la gestion de longue haleine (quatorze mois d'écriture ponctués du refus d'une foule de producteur), Tavernier ira chercher le duo de scénariste Aurenche/Bost dont il admire la souplesse et la discrétion de l'écriture dans leur grande période des années 40/50. Ils semblent tout appropriés pour ce drame intimiste qui lance une amitié commune et une fructueuse collaboration qui donnera Que la fête commence, Le Juge et L'Assassin, Coup de Torchon et Tavernier rendra même un bel hommage à Aurenche avec son superbe Laissez-passer (2001).

L'Horloger de Saint-Paul mêle la sensibilité intimiste de Tavernier avec une certaine dimension engagée qu'on peut trouver dans nombres de ses œuvres (Ça commence aujourd'hui, L 627...) avec notamment lors de la joviale scène d'ouverture un personnage qui sur le ton de la plaisanterie dépeint un programme télévisé qui est tout simplement celui du futur La Mort en direct (1980). Michel Descombes, horloger à l'existence tranquille voit sa vie bouleversée lorsqu'il lui est annoncé que son fils a tué un homme et est en cavale.

Dès lors débute une longue introspection de ce père qui au fil des révélations va découvrir que son fils est finalement un étranger pour lui. Parallèlement à cela Tavernier offre une sorte de photographie sobre de cette France des 70's, celle d'avant 81 où règne clivage politique et souvenir des temps difficiles où les choix étaient plus "simples". Les discrètes allusions au passé résistant de Noiret, les méthodes et le discours ambigu des syndicats et la nostalgie militaire dessinent un arrière-plan agité où s'intègre le drame humain. Le crime se trouve politisé par discours déformé des journalistes, mais aussi par les autorités lorsqu'interviendra la sentence de jugement finale.

Plus que la résolution ou la révélation de la nature du meurtre, c'est surtout le mystère de ce lien brisé entre le père et le fils qui importe. Ce sera tout d'abord durant une longue première partie où la solitude de Noiret le place face à lui-même et ses doutes tandis que les échanges avec et étrange avec le commissaire joué par Jean Rochefort donne un ton sensible et décalé à l'ensemble. La même incertitude plane lorsque père et fils ne peuvent échanger sur les faits et ce n'est qu'au prix d'un curieux sacrifice que le lien sera renoué.

On renonçant à se battre pour son fils et en respectant son mutisme, Noiret le retrouve finalement dans une conclusion des plus singulière, apaisée et terrible à la fois. Tavernier se montre très inspiré pour traduire tout cela visuellement, par une mise en scène sobre où en faisant de cette ville de Lyon un personnage à part entière où se perd Noiret dans ses déambulations solitaires.

On pourra néanmoins reprocher malgré la réussite un certain manque de nerf dans la narration se reposant trop sur le magnétisme de son interprète. Récompensé du Prix Louis-Delluc et Prix du Jury à Berlin, L'Horloger de Saint-Paul lance définitivement la carrière d'un Tavernier qui pourra enfin mettre sa cinéphile au service de ses propres films.

Sorti en dvd chez Studio Canal