Une employée du
ministère de l'Intérieur britannique et un agent secret soviétique tombent
amoureux durant un séjour à la Barbade. Mais leurs pays respectifs ne voient
pas leur relation d'un bon œil. A défaut de les séparer, ils tentent de les
utiliser afin d'obtenir des informations confidentielles.
Le début des années 70 constitue une période très
particulière dans la carrière de Blake Edwards. La fin des années 60 l’avait vu
s’atteler à des productions de plus en plus nanties et audacieuses mais qui
pour la plupart allaient se solder par un échec commercial.
Qu'as-tu fait à la guerre, papa ? (1966)
et sa satire de la guerre arrive ainsi un peu trop tôt alors que les comédies
pacifistes comme
M.A.S.H. (1970) ou
De l’or pour les braves (1970)
rencontreront un grand succès dans un Hollywood plus ouvert à la
contre-culture. L’aura de film culte de
The Party (1968) se fera surtout dans le temps tant le film est singulier dans
son approche comique à l’époque, et la comédie musicale flamboyante
Darling Lili (1970) sera un échec
cuisant car symbole du système de studio à bout de souffle alors qu’émerge le
Nouvel Hollywood - au même moment un David Lean reçoit un accueil glacial
injuste pour les mêmes raisons avec
La Fille de Ryan.

Edwards mettra pratiquement une décennie à s’en remettre, se
relançant d’abord commercialement en ressuscitant la série des Panthère rose
dont il enchaîne trois épisodes inégaux avec
Le Retour de la Panthère rose (1975),
Quand la Panthère rose s’emmêle (1976) et
La Malédiction de la Panthère rose (1978). Pour le renouveau
artistique, il faudra attendre le formidable
Elle (1979) où il trouve la
formule magique de la comédie adulte douce-amère qui fera le sel de ses riches
années 80. Reste donc ce curieux moment du début des seventies où Blake Edwards
se cherche, délaisse la comédie pure et s’aventure dans des genres inattendus
pour lui avec notamment le western
Deux
hommes dans l’Ouest (1971), le thriller médical
Opération clandestine (1972) et le film d’espionnage
Top Secret (1973). Trois grandes
réussites qui se solderont malheureusement à nouveau par des fours commerciaux,
Deux hommes dans l’Ouest constituant
même un souvenir douloureux car remonté par le studio ; Edwards en nourrira une
rancœur tenace envers Hollywood qui s’exprimera dans le corrosif
S.O.B. (1981).

On pense forcément à la série des
James Bond avec ce générique de Maurice Binder accompagné d’une
musique de John Barry, mais pourtant
Top
Secret dessine sa dualité entre espionnage et intrigue sentimentale dès
cette ouverture. Le magnifique thème de Barry offre une tonalité romantique
feutrée sur des jeux d’ombres du couple vedette tandis que l’arrière-plan rouge
dresse le cadre inquiétant de l'environnement où va évoluer l’intrigue. C’est
bien le monde de l’espionnage qui va s’introduire dans une histoire d’amour,
qui débute de façon commune avec la rencontre entre l'Anglaise Judith Farrow
(Julie Andrews) et le Russe Feodor Sverdlov (Omar Sharif) dans le cadre
paradisiaque de la Barbade.

La romance est dans un premier temps perturbée par
les fêlures de chacun : Sharif est un agent soviétique solitaire et désormais
désintéressé de la cause tandis que Julie Andrews, secrétaire au ministère de
l'Intérieur, sort d'une rupture douloureuse et ne s'est jamais pardonnée la
mort de son mari quelques années auparavant. Entre eux se noue une étrange
relation amoureuse platonique placée (élément crucial pour la suite) sous le
signe de la sincérité malgré des natures diamétralement opposées. Déambulant
dans de divins paysages exotiques, ils se livrent étonnement l'un à l'autre sur
leurs différences culturelles, leur déconvenues personnelles et surtout ces
doux sentiments qui semblent déjà les rapprocher. La séduction directe et
entreprenante du Slave Feodor se heurte à la réserve de l'Anglaise Judith pas
encore prête à se livrer, à souffrir de nouveau. Feodor, habitué à contenir ses
émotions et à donner le change dans le monde du KGB où toute opinion divergente
fait suspecter de trahison, va ainsi se révéler à cette femme qui à l’inverse
est un véritable livre ouvert quant à ses émotions.

Omar Sharif par le bagout de son personnage parait souvent
ambigu, le cynisme de sa vision du monde contredisant sa vraie croyance en son
amour pour Judith. Julie Andrews à l’inverse exprime une candeur et une
sincérité troublantes, incapable de donner le change en dépit de la distance et
de la retenue affichées. Par ces tempéraments opposés, chacun trouve son
complément chez l’autre et Blake Edwards signe en fait l’exact inverse de son
Darling Lili. Dans ce dernier,
l’histoire d’amour était toujours perturbée par la méfiance qu’entretenaient
mutuellement les amants, le pilote américain joué par Rock Hudson et déjà Julie
Andrews en agent double et simili Mata Hari officiant pour les Allemands.

La
relation s’avérait mouvementée et tumultueuse car la volonté de manipulation se
voyait rattrapée par de vrais sentiments naissants, dans un chaos jurant avec
l’esthétique chatoyante du film. Top
Secret, au contraire, oppose un amour pur, sincère et longtemps chaste qui
constituera la seul lumière d’un environnement froid, uniforme (la Barbade
dépourvue du moindre exotisme, Paris et Londres quasi anonymes et se devinant
plus par le dialogue) et où tout le monde ment et dissimule un secret
quelconque. On le sait, Blake Edwards a rencontré Julie Andrews sur le tournage
de Darling Lili et l’a épousée peu
après. A l’aune de cette information, on peut voir Darling Lili comme témoin de la confusion de l’amoureux incertain
tandis que la paix qui traverse la romance de Top Secret est celle d’un amant confiant et apaisé.

L'histoire - adaptée du roman éponyme d’Evelyn Anthony paru en 1971 -
prendra bien plus d’ampleur quand leurs professions, nationalités et
blocs opposés rattraperont notre couple. Incapables d'imaginer une
relation d'amitié, voire amoureuse, entre deux êtres issus de régimes
antagonistes, les services secrets russes et anglais s'agitent pour
empêcher ce lien puis en profiter afin de soutirer des informations. La
sincérité jamais démentie du couple se poursuit de retour dans le monde
réel, seul point d’ancrage dans la redoutable partie d'échecs qui se
joue alors et qui convoque brillamment toutes les figures du genre
(agent double, passage à l'Ouest, micros...) à travers les excellent
seconds rôles que sont Anthony Quayle en chef du MI5 et Dan O'Herlihy en
ambassadeur retors.

Ces deux personnages figurent chacun à leur manière
la paranoïa et le secret régnant dans cet univers du Renseignement.
Quayle doute de tout et de tout le monde, cette méfiance le rendant
quasiment omniscient et jamais pris au dépourvu par les revirements
inattendus de certaines situations et de la part de certains
protagonistes. Dan O'Herlihy avec son personnage d’ambassadeur justifie à
lui seul cette paranoïa, son propre couple étant bâti sur un mensonge
(il est homosexuel), si ce n’est son existence entière comme le montrera
une révélation saisissante.

Epiés, suivis et traqués, les héros poursuivent dans le monde réel la
magie du lien des premiers instants du film à travers l'alchimie
palpable entre Sharif et Julie Andrews. Edwards les filme avec une
grande pudeur, passant plus par les mots et sa mise en scène pour tisser
leur lien puisque la dissimulation est constamment de mise pour donner
le change à leurs pairs. L’ironie repose sur la manière dont les amants
réussiront à poursuivre leur relation. En étant francs et en avouant à
leurs supérieurs qu’ils se plaisent et souhaitent se voir, ils
n’éveilleraient que la suspicion. Ils leur diront donc simplement ce
qu’ils souhaitent entendre, Judith comme Feodor faisant croire chacun à
leur camp qu’ils souhaitent faire de l’autre un agent double et pouvant
alors se voir à leur guise. Feodor, habitué à ce jeu de dupes, s’en
amuse même si les risques sont immenses tandis que l’expérience sera une
révélation pour Judith, ne s’avouant jamais ses sentiments mais osant
toujours aller plus loin dans la supercherie.

Cette hésitation et cette
crainte constante de s’ouvrir seront toujours balayées par la conviction
de Feodor, puisqu’on aura deviné que la jeune femme n’avait eu que des
partenaires défaillants et lâches auparavant. Le rapprochement du couple
sera ainsi un long cheminement jusqu’à cet abandon total de Judith,
Edwards usant des même motifs visuels - mais pour un résultat inverse -
que dans Darling Lili
pour illustrer ce sentiment de long échange ininterrompu par un montage
poursuivant les bribes de conversation d'un lieu à un autre sans
coupures. La tension sexuelle évidente se voit désamorcée par une même
volonté de retenue envers la pudeur de Judith ; et lorsque Feodor lui
propose vers la fin d'aller nager ou de (enfin) faire l'amour, la scène
suivante montre l'après apaisé plutôt que la facile séquence charnelle
attendue.

Pratiquement sans action (et assez laborieuse les rares fois où il y
cède avec une fusillade finale brouillonne), la trame n’en est pas moins
palpitante, rappelant
La Lettre du Kremlin de John Huston
où le suspense découle de la seule force du soupçon envers l’autre.
Chambre d’hôtel isolée, alcôve de bureau et parcours de golf sont les
lieux où les décisions fatidiques se prennent et où les pièges se
referment dans une pure cordialité de façade. Le contexte de la Guerre
Froide n'a d'ailleurs pas vieilli tant il n'est que prétexte à magnifier
l’osmose entre Judith et Feodor (aucun rebondissement ne jouera jamais
sur le doute de l'un sur l'autre), symbolisée par le leitmotiv de la
graine de tamarinier. Les soubresauts de l’intrigue rendent aussi
incertain l’avenir du couple que l’existence de la graine, supposée
selon la légende ressembler à un visage humain depuis qu’un esclave a
été pendu à tort sous l’une de ses pousses.

La rêveuse Judith y croit
tandis que le plus pragmatique Feodor n’y voit qu’un conte. L’apparition
finale de la graine avec son contour atypique signifiera leur union
indéfectible dans une magnifique scène de retrouvailles. Dans le même
temps, le fossé avec ce monde de l’espionnage qu’ils ont quitté se
creuse avec un ultime et marquant stratagème de tromperie. Top Secret est l'une des œuvres les plus méconnues de Blake Edwards, mais surtout un vrai joyau dans sa filmographie.
Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films