Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 3 février 2020

Nomad - Lie huo qing chun, Patrick Tam (1982)

Louis (Leslie Cheung) est un adorable jeune homme issu d'une famille riche, auquel sa mère trépassée manque fortement. Il a une bonne relation amicale avec sa cousine Kathy (Pat Ha). Louis et Kathy rencontrent ensuite Tomato (Cecilia Yip), qui devient la petite amie de Louis, et Pong (Kent Tong), qui devient le petit ami de Kathy. Les quatre amis vivent une vie ordinaire ensemble, traînent sans but précis, et partagent leurs rêves et difficultés au cours de fréquents voyages dans les îles au large de Hong Kong. Mais le passé de Kathy revient la hanter. Elle vivait autrefois au Japon, et avait une liaison avec Shinsuke Takeda (Yung Sai-Kit), un Japonais membre de l'Armée rouge japonaise.

Patrick Tam est un des réalisateurs majeurs de la Nouvelle Vague hongkongaise au côté d'Ann Hui où Tsui Hark, dont il partage le parcours avec un passage au cinéma après des débuts à la télévision. Les films de la Nouvelle Vague hongkongaise se caractérisent notamment par le dynamitage des genres (ce que feront Patrick Tam et Tsui Hark dans le wu xia pian avec The Sword (1980) pour le premier et Butterfly Murders (1979) pour le second), les thèmes sociaux et l'observation de la jeunesse locale (la trilogie vietnamienne d'Ann Hui, L'Enfer des armes (1980) de Tsui Hark) et pour l'ensemble un goût de la rupture de ton constant. Nomad constitue une forme de synthèse de tout cela démontre tout le talent de Patrick Tam.

Le titre Nomad a plusieurs signification au sein du film. Elle est purement narrative tout d'abord puisque c'est le nom du bateau que les personnages souhaitent emprunter pour quitter Hong Kong et voyager vers les pays arabes. Si l'on s'en tient à la stricte définition du nomadisme (le déplacement à des fins vitales et comme style de vie), cela endosse également une dimension thématique à travers les héros juvéniles du film. Cette capacité de changement, d'adaptation, les concerne tous. Louis (Leslie Cheung) jeune homme mélancolique vivant dans le souvenir de sa mère défunte raccrochera avec le réel du monde qui l'entoure grâce à sa rencontre avec Tomato (Cecilia Yip). Cette dernière symbolise aussi cette aptitude à l'évolution en échappant à un amour toxique et obsessionnel pour un goujat, et affirme même cette nature changeante lors d'une double conversation téléphonique avec l'homme qu'elle poursuit en vain et un prétendant qu'elle éconduit cruellement.

C'est la fracture sociale entre le prolo Pong (Kent Tong) et la nantie Kathy (Pat Ha) s'estompe également à travers l'attirance mutuelle. L'autre manifestation de cet art du contrepied repose sur les humeurs changeantes du récit. Pong et Kathy se rencontrent, se taquinent et se séduisent dans une pure veine comique (la screwball comedy n'est pas loin) et c'est par l'humour que le fossé social entre eux se révèle (excellente scène où Pong évacue en vain l'appartement familial pour inviter sa belle à un tête à tête) puis se surmonte par une approche sensuelle en diable (magnifique étreinte amoureuse dans le bus). Il en va de même avec les déboires de Tomato suscitant tour à tour rire (la double scène téléphonique précédemment évoquée) puis profonde émotion à travers la solitude que dégage le personnage, et la manière dont elle se reconnaît sous une autre forme en Louis.

Patrick Tam tisse un écrin formel qui navigue entre réalisme bienveillant (l'environnement chaleureux de Pong, la caractérisation brève mais attachante de sa famille) et imagerie de roman photo estival ou magazine de mode papier glacé aux teintes pastels, au voile diaphane stylisé et romantique (qui mobilise pas moins de trois directeur photo avec David Chung, Peter Ngor et Bill Wong). Tout cela permet de sublimer la photogénie du casting juvénile dans de superbes compositions de plan, Leslie Cheung et la superbe Pat Ha en tête. L'ensemble du film baigne donc dans une humeur "chill", doucereuse et amusée, que Patrick Tam vient brutalement bousculer dans la dernière partie.

Ce nomadisme des corps et des esprits va se confronter au réel et à la pensée plus figée de ces extrêmes avec ce personnage de japonais déserteur de la Red Army. L'idéal romantique et hédoniste est soudain mis à mal, ce que Patrick Tam traduit par un saisissant final qui vrille de façon inattendue vers le film de sabre sanglant et remarquablement filmé (l'expérience du précédent The Sword et des wu xia pian télévisé assurant l'efficacité fulgurante de la séquence). Le rêve est intact mais désormais baigné d'amertume, sortir des sentiers battus ayant un prix. Très belle réussite à l'atmosphère vraiment marquante.

Sorti en dvd hongkongais sous-titré anglais

mardi 17 novembre 2015

Le Festin chinois - Jin yu man tang, Tsui Hark (1995)

Refusant de faire carrière en tant que petite frappe dans la pègre locale, Chiu décide de devenir maître cuisinier. Introduit dans un restaurant, il devient le larbin du patron et le nouveau favori de sa fille, passablement excentrique. Le restaurant se retrouve menacé par un maître cuisinier mongol, qui lui lance le défi du Festin Chinois...

Une des thématiques récurrentes de Tsui Hark repose sur le questionnement voire l’opposition entre la tradition et la modernité. Le réalisateur l’aura exploité dans diverses approches. Sociale avec le rageur L’Enfer des armes (1980) et ses terroristes en herbe en colère contre la société hongkongaise. Historique avec la refonte du héros chinois Wong Fei Hung dans la saga Il était une fois en Chine. Philosophique avec la relecture du conte traditionnel dans Green Snake (1993) et même romanesque avec le magnifique The Lovers (1994) et Histoires de fantômes chinois (1987) qu’il produit. Dans cet ensemble Tsui Hark témoigne d’une schizophrénie entre respect pour les traditions (la vraie dimension nostalgique et les clins d’œil aux précédentes versions filmées des contes qu’il adapte) et une volonté de les bousculer en profondeur dans le fond et la forme (le message féministe introduit dans Green Snake, le patriotisme de Wong Fei Hung discuté, The Lovers et ses étonnantes tendances queer, l’horreur façon Evil Dead de certains moments d’Histoire de fantôme chinois). 

Le Festin chinois est une des approches les plus ludiques de ce thème pour Tsui Hark, en plus d’être une de ses œuvres les plus populaires à Hong Kong. Le film est au départ une commande pour le grand film populaire de fin d’année à Hong Kong et Tsui Hark décide d’y traiter un sujet qui lui trotte à l’esprit depuis longtemps, l’illustration et l’ode à la cuisine chinoise traditionnelle. Tout dans le récit tourne autour de cette réflexion entre tradition et modernité. Le héros Chiu (Leslie Cheung) aspire à quitter sa carrière de petite frappe pour être cuisinier quand Au Ka-Wai (Anita Yuen) la fille excentrique de son patron rejette cet héritage et rêve d’une carrière de chanteuse. Cette tradition va se voir menacée par le défi d’un maître cuisinier mongol : le vainqueur du duel dans la réalisation du mythique Festin Chinois deviendra propriétaire du restaurant familial. La voracité capitaliste et les expérimentations culinaires de l’adversaire (Hung Yan-yan qui entre The Blade et Il était une fois en Chine 3 compose toujours des méchants mémorables chez Tsui Hark) impose donc un versant sombre de la modernité dans une volonté industrielle d’écraser les autres. 

Pour nos héros au contraire ce sera une forme d’accomplissement et de trouver un sens à leur jeunesse oisive, voire même une rédemption pour le maître cuisinier déchu Kit (Kenny Bee) qui a autrefois tout perdu pour son art.Tout cela est amené avec une bonne humeur réjouissante par un Tsui Hark déployant une énergie folle même s’il nous perd un peu par une entrée en matière hystérique façon comédie cantonaise bien grasse. Dès que l’enjeu culinaire se pose, l’ensemble devient captivant avec un Tsui Hark à la fois didactique et virevoltant pour nous faire découvrir les arcanes de la cuisine chinoise. Les origines du fameux Festin chinois offrent un aparté historique passionnant tandis que la remise sur pied de Kit offre d’hilarants moments comiques pour lui faire retrouver la perfection indispensable de ses cinq sens. Ce dernier point introduit d’ailleurs l’illustration de la cuisine par Tsui Hark lors de l’affrontement final. 

On reste dans la tradition avec la description pittoresque des plats constituant le Festin (patte d’ours, trompe d’éléphant et cervelle de singe au menu entre autre), cette excentricité se prolongeant dans la préparation où Tsui Hark inclut les codes du cinéma d’arts martiaux avec les techniques virtuoses de nos cuisiniers. Les légumes se découpent en un coup de couteau savamment asséné, les bottes secrètes permettent d’introduire une saveur inattendue et nous ne sommes jamais perdus puisque Tsui Hark introduit même les codes du manga avec les jurés observant et faisant des commentaires instructifs durant l’exécution délirante des plats.

Le réalisateur rend l’ensemble alléchant et olfactif par cette approche qui creusera l’estomac de tout spectateur qui oubliera l’exotisme des plats (et une caution SPA faisant office d’excellent rebondissement). Les personnages attachant contribuent également à nous emporter dans ce monde inconnu, notamment le couple formé par Leslie Cheung (que l’on a rarement l’occasion de voir dans ce registre de comédie, dans ses rôles parvenus en France du moins) et l’exubérante Anita Yuen. Un des films les plus lumineux et enjoué du réalisateur. 

Sorti en dvd zone 2 chez M6 Vidéo 

samedi 4 janvier 2014

Happy Together - Cheun gwong tsa sit, Wong Kar Wai (1997)


Ho Po-wing et Lai Yiu-fai sont originaires de Hong Kong. Un jour, ils décident de partir quelque peu à l'aventure, très loin, là-bas, en Amérique du Sud. Presque à l'autre bout du monde. Ils s'aiment parfois, se querellent souvent et se quittent, irrémédiablement. Pour mieux se retrouver, et repartir à zéro, comme ils tiennent tant à se le rappeler.

Avant Happy Together, Wong Kar Wai se sera souvent plu à filmer la mélancolie de la fin d’une rupture ou l’exaltation d’un sentiment amoureux naissant, condensant même les deux de manières conceptuelle dans son film le plus magique, Chungking Express (1994). Par contre pour de ce qui se situe entre les deux à savoir l’histoire d’amour en elle-même, le cinéaste se montrait d’une étonnante pudeur. La fin et le début d’un amour figurent des ambiances bien précises se prêtant bien au à l’imagerie stylisée et au ton introspectif si cher à Wong Kar Wai quand l’illustration d’un amour bien vivant, concret et dévorant réclamait une mise à nu à laquelle il se refusait jusqu’alors. La vraie passion Wong Kar Wai la filmerait avec Happy Together et, bien conscient des artifices derrière lesquels il se cachait auparavant il prendrait de nombreux risques dans sa vision.

S’abandonner à la passion c’est souvent s’aventurer en terre inconnue et prenant pour base le roman The Buenos Aires Affair de Manuel Puig, Wong Kar Wai quitte l’urbanité de Hong Kong qu’il connaît si bien pour un tournage en Argentine. Autre risque, faire de son histoire d’amour une relation homosexuelle, cette facette restant un grand tabou de la société et du cinéma de Hong Kong. A la même époque ce tabou était d’ailleurs questionné par le réalisateur Stanley Kwan qui parallèlement à son coming out signait le documentaire Yang ± Yin (1996) où il s’interrogeait sur la confusion des genres et des sexes dans un cinéma de Hong Kong imprégné d’une tradition du travestissement. 

De même Tsui Hark dans sa relecture du conte traditionnel chinois des amants papillons avec The Lovers (1994) réintroduisait subtilement cette confusion des genres où l’émoi amoureux se manifestait avant que les héros sachent qu’ils n’étaient pas du même sexe. Happy Together est donc une sorte d’aboutissement de ce questionnement dans la société hongkongaise mais que Wong Kar Wai détache de la symbolique et du mythe pour l’inscrit dans une vraie réalité contemporaine. La trame ne bloque pas forcément sur la question cependant et rend cette histoire d’amour universelle.

Ho Po-wing (Leslie Cheung) et Lai Yiu-fai (Tony Leung Chiu-wai) sont deux expatriés hongkongais parti à l’aventure en Amérique du sud et dont le couple se brise à leur arrivée à Buenos Aires. L’intrigue se rythmera au fil de leurs séparations et ruptures, Wong Kar Wai faisant fonctionner ici cette relation tumultueuse sur le mode de la frustration et annonçant le traitement radical de In the mood forlove (2000). Si dans ce dernier ce sont les conventions qui amèneront retenue dans la romance, Happy Together (et on saisit d’autant mieux le double sens du titre) repose lui sur l’attraction/répulsion permanente de ses deux amants, seul l’ouverture montrant une réelle étreinte entre eux.  

Ho Po-wing, homme enfant boudeur, mène la vie dure à Lai lorsqu’ils sont ensemble mais semble totalement démuni et vulnérable loin de lui. Lai est bien plus taciturne, ne laissant rien paraître de ses sentiments par une attitude renfrognée mais est pourtant totalement dévoué à Ho Po-wing et toujours prêt à le secourir malgré ses écarts.

Entre rancœur, caprice et jalousie, Ho Po-wing et Lai ne sauront jamais s’aimer, ou du moins se montrer leur amour au même moment. Une incompréhension due aux minauderies de l’un comme de la réserve de l’autre alors que chaque geste, regard et attitude trahi leur passion réciproque. Acteurs fétiches de Wong Kar Wai, Leslie Cheung et Tony Leung Chiu-wai sont fabuleux, au sommet de leur photogénie et offrant des prolongements/variante de personnages qu’ils ont déjà incarnés chez l’auteur avec une fragilité plus prononcée. Pathétique, infantile et vibrante,  cette romance se conjugue pour Wong Kar Wai entre une universalité des situations et l’originalité de leur mise en image.
Loin du filmage urgent de ses films de Hong Kong (ceux aux cadres contemporains du moins, Les Cendres du temps (1994) étant assez différent), Wong Kar Wai opte ici pour un style lent et contemplatif. 

Ces fameux effets de dilatations du temps ne fonctionnent ici que sur les plans d’ensemble faisant défiler les jours et les nuit de Buenos Aires. Sinon il fige les corps dans des compositions de plans fouillées où les amants sont comme prisonniers de leurs contradictions et incapable de se rapprocher (Lai et Ho Po-wing s’attendant à tour de rôle dans l’appartement).

Cette imagerie se fait plus heurtée lors des scènes de dispute où les confrontations sont en fait les scènes d’amour que l’on ne verra jamais et filmées comme telle (Lai se rendant dans la chambre d’hôtel de Ho Po-wing) tandis que les vrais moments tendre potentiels son désamorcés (Ho Po-wing tentant un vain rapprochement en voulant dormir contre Lai). La photo de Christopher Doyle alterne entre couleur ensoleillée et noir et blanc grisonnant,  aucun des deux ne signifiant une romance plus passionnée mais cherchant à capturer l’état d’esprit des protagonistes et plus particulièrement Lai qui nous sert de narrateur. 

L’atmosphère est donc  très différente des autres films de l’auteur qui opte ici pour un récit linéaire. Tout comme il s’attardait sur des lieux grouillant et commun de Hong Kong pour privilégier son approche intimiste, Buenos Aires est loin de toute vignette touristique pour Wong Kar Wai qui magnifie pourtant la ville. Petites ruelles, arrière-cours et cuisine enfumées peuplée d’émigrant chinois composent ainsi la vision de l’auteur qui ne cède au grandiose que pour filmer les Chutes d'Iguazú où le final sur un phare. On l’avait vu avec le désert des Cendres du temps et le final d’In the mood for love le confirmera, les grands espaces sont pour Wong Kar Wai un lieu d’oubli et de nostalgie où l’on vient noyer son chagrin, repartir à zéro. C’est dans ce même usage qu’apparaissent ces cadres naturels grandioses ici.

Pour Wong Kar Wai, les prémisses de la romance sont merveilleux (Chungking Express), son souvenir magnifié (pratiquement tous ses autres films) mais son expression n’est que frustration et chagrin. In the Mood For Love, dans une veine plus feutrée mais tout aussi envoutante ne dira pas autre chose. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP


dimanche 8 janvier 2012

Histoire de fantômes chinois - Sinnui yauwan, Ching Siu-tung (1987)


Ning (Leslie Cheung) est un inspecteur des impôts un peu timide, qui doit se rendre dans des campagnes reculées pour faire son travail. Lors de l'une de ses habituelles tournées, il passe la nuit dans le temple Lan Jou. Il rencontre le taoïste Yen (Wu Ma) et une femme mystérieuse Hsiao-Tsing (Joey Wong). Celle-ci est un fantôme séduisant les hommes pour les offrir à son maître l'arbre démon.
Film emblématique de l’engouement de l’occident pour le cinéma de Hong Kong (avec un peu plus tard The Killer de John Woo), Histoire de fantômes chinois est la première manifestation marquante de la politique d’hybridation de Tsui Hark. Bien que réalisé par Ching Siu Tung (brillant homme à tout faire de la FilmWorkshop et grand chorégraphe d’arts martiaux), on peut largement attribuer le film à Tsui Hark tant il porte son empreinte, sa réputation de producteur omnipotent étant bien connue (nombre de films de la FilmWorkshop signés par d’autres lui sont attribués comme L’Auberge du Dragon).

Le film est l’adaptation de la nouvelle Petite Grâce de Pu Song Ling (grand auteur chinois du XVIIe siècle), issue du recueil de textes fantastiques Liao Zhai (sorti en France sous le titre Chronique de l’étrange, Ed. Philippe Picquier). Celui-ci se caractérisait par des récits confrontant toujours un jeune et innocent lettré à des puissances surnaturelles, bienveillantes ou non et le plus souvent dépeintes sous les traits d’une belle jeune fille. Hormis une conclusion plus tragique, Tsui Hark ne modifie pas outre mesure la trame du texte original. C’est au niveau esthétique que le bouleversement se fera, le réalisateur y définissant pour les dix ans à venir l’imagerie du wu xia pian (film de sabre chinois) et développant les différentes touches qui feront toute la particularité de The Lovers et Green Snake.
L’œuvre de Pu Song Ling avait déjà connu une première version filmée en 1960, The Enchanting Shadows réalisée par Li Hang-Hsiang pour la Shaw Brothers. Par l'apport d'influences diverses et variées, Tsui Hark va respecter et pervertir à la fois le souvenir de cette œuvre fortement imprégnée dans l’inconscient collectif local. Le récit convoque tout le bestiaire démoniaque du folklore chinois : esprits malins, revenants, démons et autres animaux maléfiques.Comme l’avait déjà démontré Zu et ses effets visuels en pagaille (dûs en partie à l’équipe des Star Wars) Tsui Hark est fortement influencé par la production occidentale (ses études de cinéma aux Etats-Unis le prédisposant plus à l’ouverture que d’autres). Les diverses créatures traversant l’histoire se voient donc attribuer des caractéristiques évoquant notamment les classiques de George Romero et Sam Raimi, La Nuit des morts vivants et Evil Dead.Les maquillages outranciers des démons, les transformations grotesques du méchant, les travellings agressifs et l’ambiance générale des séquences horrifiques en forêt lorgnent largement sur le film de Sam Raimi. Le tout marié aux séquences martiales chorégraphiées par Ching Siu Tung et aux effets drapés des apparitions/disparitions de Joey Wong, donnera un résultat étonnant, entre grâce absolue et aspect bricolé, alternant les moments contemplatifs et la frénésie débridée.L’aspect le plus fascinant de Histoire de fantômes chinois reste cependant son mélange de romance et d’érotisme soft. Grand découvreur de talents, Tsui Hark révèle deux immenses stars en devenir du cinéma hongkongais, Leslie Cheung (jusqu’ici chanteur pop cantonais) et la divine Joey Wong. La maladresse et l’innocence du premier associée à l’aura glamour et la beauté éthérée de la seconde offriront de purs moments de grâce romanesque et piquante.La photo ouatée, les couleurs pastels et la musique envoûtante de James Wong (dont la sublime chanson accompagnant la scène d’amour des héros et ses paroles poétiques traduisant leur fatalité) se mêlent dans l’instant le plus magique du film : dissimulé des démons dans un bac d’eau et manquant d’air, Leslie Cheung est sur le point de se trahir quand Joey Wong à moitié nue lui redonne du souffle dans un baiser passionné. Magique.Succès relatif à Hong Kong mais au retentissement international certain, Histoire de fantômes chinois connaîtra deux suites avec un deuxième volet plus sombre imprégné du traumatisme de Tian'anmen et un troisième en forme de remake répétant l’histoire cent ans plus tard. Quant à Tsui Hark, après avoir réinventé la forme du conte chinois, il va pouvoir le malmener sur le fond dans Green Snake et The Lovers.

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo dans un magnifique coffret réunissant les trois films.

vendredi 3 juin 2011

Rouge - Yin ji kau, Stanley Kwan (1987)


Pensant que son ancien amant s'est réincarné depuis, une jeune femme décédée voilà plusieurs dizaines d’années, revient hanter Hong Kong pour retrouver cet homme qui est toujours l'amour de sa vie. Même après la mort.

Troisième film de Stanley Kwan, Rouge est l'oeuvre qui par sa réussite le révèle véritablement au public et à la critique de Hong Kong. Tout les éléments qui construiront sa filmographie et notamment son chef d'oeuvre Center Stage s'agencent déjà dans un ensemble brillant : le portrait de femme, la nostalgie pour un Hong Kong disparu et les personnages sacrificiels.

Dans Rouge, toutes ces facettes s'incarnent à travers la figure d'Anita Mui, pilier du film devant et derrière la caméra. Le film fut en effet un projet de longue haleine, l'adaptation du roman de Lilian Lee s'avérant fort complexe et ayant épuisé scénaristes, réalisateurs et un casting originel dont ne subsistera qu'une Anita Mui déterminée à interpréter ce rôle qui la touche tant. Stanley Kwan lancé à la tête d'un projet qu'il n'a pas initié (pour la compagnie de production de Jackie Chan) y trouve pourtant des résonances profonde à sa sensibilité et fera totalement sien le film.

Rouge c'est l'histoire d'un amour exclusif, profond et passionné dont l'intensité se prolonge à travers le temps et au delà même de la mort. Faussement amorcé comme une romance, cet amour s'illustre en fait dans la seule détermination de Fleur (Anita Mui) de retrouver l'homme qu'elle aime pour l'éternité. L'histoire commence donc en 1934 lorsque la prostituée et musicienne Fleur croise la route du fils de bonne famille Chan Chen-Pang (Leslie Cheung) au terme d'une magnifique séquence musicale où les regards brulants échangés et les paroles de Yin ji kau (titre cantonais du film et véritable leitmotiv tout au long de l'intrigue qui fera beaucoup pour son succès) chantée par Anita Mui expriment déjà toute l'intensité de leurs sentiments. Les barrières sociales insurmontables et la pression de leur milieu amènent notre couple à la solution extrême et au romantisme morbide du suicide commun dans l'espoir d'une réunion éternelle dans l'autre monde. C'est ainsi que Fleur se réveille de nos jour (en 1987) à la recherche de son amant qu'elle n'a pu retrouver dans l'au delà.

Ajouter une imageLe film est loin de donner dans la linéarité attendue et on pense ainsi à nouveau au futur Center Stage dans la manière dont s'entrecroisent passé et présent. Les souvenirs du passé vibrant et douloureux à la fois s'alternent ainsi avec le présent austère par l'interprétation de Anita Mui dont la détermination presque maladive fera le lien entre les époques. La mise en scène de Kwan joue également de ses différentes temporalité. La caméra se fait d'emblée virevoltante lors de la scène d'ouverture dans la maison close, et toutes les astuces narratives (le marivaudage entre Leslie Cheung et Anita Mui) et visuelles (les cadrages avantageux, la photo toute en nuances) sont là pour magnifier les joies et douleurs du couple en 1934. A l'inverse le Hong Kong moderne et urbain s'avère terne et impersonnel (toutes les allusions aux lieux du passé transformé en vulgaire commerces), ce qui se voit prolongé dans le couple qui aide Fleur dans le monde contemporain.

Stanley Kwan oppose ainsi malgré l'issue douloureuse un passé où l'on était prêt à se suicider par amour avec le présent où le couple moderne est certes plus serein mais également confiné dans un confort sans flamme ni passion. Le dialogue où ils s'avouent qu'ils ne se suicideraient pas l'uns pour l'autre souligne ce point, et plus encore leur scène de sexe plus explicite mais quelconque comparé au moindre frôlement entre Anita Mui et Leslie Cheung. Une révélation en conclusion atténuera quelque peu cette vision trop manichéenne et finalement rendra le message du film plus fort encore.
Rouge devient alors finalement un pendant asiatique à Lettre d'une Inconnue et de la réunion d'un couple, l'enjeu devient plus beau encore dans la volonté de cette femme de finalement trouver la paix et renoncer à son attente.La regrettée Anita Mui, exceptionnelle de bout en bout (et qui récoltera de nombreuse récompense pour ce rôle qu'elle a tant souhaitée) atteint encore dans ses derniers instants une émotion vibrante tandis que Stanley Kwan capte son regard perdu avec un brio formel envoûtant.


Sorti récemment chez HK Vidéo dans un beau coffret comprenant également le superbe Center Stage doont on a déjà dit le plus grand bien sur le blog.

mercredi 29 décembre 2010

Jiang Hu : The Bride with white hair - Bai fa mo nu zhuan, Ronny Yu (1993)


Yi-hang, un jeune guerrier au service de la secte du Wou-tang, qui oeuvre pour la chasse aux hérétiques, rencontre la Louve, une sorcière au service de Tsi, l'ennemi juré de Wou-tang. Tous deux tombent amoureux, ce qui va entraîner des conséquences désastreuses dans leurs camps respectifs...

Cette relecture de Romeo et Juliette constitue probablement un des plus beaux films produits à Hong Kong dans les années 90 et qui doit sa grande réussite aux grands talents de ses instigateurs mais aussi une suite de hasards et contrainte qui en firent un objet unique en son genre. Le film s'inscrit dans la vague du renouveau du wu xia pian (film de sabre chinois) qui tombé en désuétude dans les 80's au profit du polar retrouvait les faveurs du public après le succès du chaotique mais grandiose Swordsman II produit (et en partie réalisé) par Tsui Hark. Le genre pullule donc sur les écrans et lorsque Ronny Yu novice en la matière (tout ces précédents films se déroule dans un cadre contemporain) décide de s'y frotter le maître mot est de contourner tout les clichés s'y rapprochant.

Ce qui aura motivé le réalisateur à se lancer c'est la magnifique histoire de ce Bride with the white hair issue d'un roman de Liang Yusheng et dont il pense donner une illustration marquante après les deux adaptations ayant déjà été réalisé. Solide metteur en scène mais sans génie jusqu'ici (ni même après) Ronny Yu déploie là une magnificence visuelle alors totalement à contre courant d'un cinéma hongkongais dont le côté bricolé constitue un des grands charmes. Les costumes sont donc dessinés par Emi Wada (célèbre pour son travail chez Kurosawa notamment le magnifique Ran), la photo Peter Pau (futur oscarisé pour Tigre et Dragons) et le couple vedette sera incarné par les deux acteurs les plus glamour de Hong Kong à savoir Leslie Cheung et Ling Ching Hsia.

Dès la magnifique introduction sur les personnages enfants, leur lien indéfectible mais aussi le poids de leur entourage se dessine. Yi-hang (Leslie Cheung) est un jeune orphelin est durement entraîné au arts martiaux dans le but de devenir le futur maître de la secte Wu Tang. Cependant sa nature légère et espiègle le place bien loin de ses préoccupations et s'est après s'être perdu en forêt pour échapper à son labeur qu'il est sauvé des loups une fillette toute de blanc vêtue qu'il n'oubliera jamais. Quelques années plus tard il découvrira qu'elle s'avère être La Louve, exécutrice sanguinaire des Tsi ennemis juré de son camp.

Le film dessine un pur univers de fantasy et de légendes où chacun des deux mondes qui s'oppose s'avère aussi néfaste l'un que l'autre. Les Wu Tang sont rongé par les intrigues de palais pour le pouvoir, et déploie une violence et une haine sans discernement pour le moindre ennemi. Yu y fustige là un certain rigorisme clanique voir religieux qui ne laisse pas la place au doute et à la nuance, ce que ne peut supporter le personnage rebelle de Leslie Cheung. Les éclairages se font alors sobre, l'ambiance solonelle et feutrée, tout le contraire de l'ennemi Tsi. Là on on donne dans la luxure et la dépravation, les éclairages se font rougeoyant et baroques dans un décor extravagants d'outrance. Tout cet excès est symbolisé par les grands méchant du films, des frères et soeurs siamois décadents et schizophrènes.

L'histoire rapproche donc deux figures destinés à être le bras armés de leur camps mais qui n'en ont cure une fois retrouvé. Leslie Cheung (une nouvelle fois magnifique de charisme) n'est guère intéressé par le pouvoir et La Louve découvre un bonheur insoupçonnée dans les bras de cet homme qui l'aime pour elle et pas l'usage qu'il pourrait en faire. Le plus beau symbole de ces sentiments est la scène où il lui donne un nom alors qu'elle n'était jusque identifié que sous son aura guerrière. Chose rare dans un film tout public hongkongais, le film ose des scènes d'amours aux élans lascif et passionné (il faudra le Green Snake de Tsui Hark pour retrouver pareil fougue) longuement filmé par la caméra amoureuse de Ronny Yu.

Comme déjà dit les contraintes de tournages apportèrent des atouts inespérés au film. La production est contrainte de construire un studio pour satisfaire les exigences de Yu mais le tournage en pleine canicule de juillet oblige à tourner essentiellement de nuit pour ne pas épuiser les acteurs en lourd costume d'époque. Du coup les séquences de jour acquièrent une aura étrange et irréelle tandis les moments nocturne déploie alors une majesté féérique d'autant plus saisissante.

Les séquences de combat donne également dans le jamais vu puisque Yu soucieux d'uniquement utiliser ses acteurs durant les affrontements compense leur carences martiales en jouant avec les vitesse de filmages ralenties sur le tournages puis accéléré en post production (le montage de David Wu est prodigieux) pour un résultat bluffant de poésie et d'inventivité (il faut imaginer les jeux sur la vitesse de l'image d'un Wong Kar Wai mais dans le cadre du cinéma d'art martiaux) ou le décor souple permet les mouvements de caméra les plus fous. L'affrontement extraordinaire avec les siamois en conclusion est ainsi sacrément virtuose.

Les séquences d'anthologies pullulent notamment dans la dernière partie. Le sacrifice de Ling Ching Hsia (qui malgré la facette guerrière délaisse son aspect androgyne pour un de ses plus beaux personnages tragique) qui traverse de terrible épreuves pour échapper à son camp s'oppose donc à la terrible lâcheté momentanée de Leslie Cheung qui va provoquer le drame. La Louve ayant tout abandonnée pour l'homme qu'elle aime ainsi trahi manifeste sa détresse par cette chevelure brusquement blanchie par la douleur. Y-hang ainsi damné pour avoir douté de sa belle devra surmonter la solitude de toute une vie et courir après une légende hypothétique pour espérer la voir revenir. Tragique et flamboyante conclusion pour ce grand film qui distille une incroyable gamme d'émotions et de personnages complexe en 1h25 à peine.

Le film fut un immense succès à Hong Kong et le premier wu xia pian à obtenir une authentique renommée internationale (les histoires d'amours sont toujours universelles). C'est également un traumatisme esthétique qui se ressent encore aujourd'hui dans les avatars récents du genre comme le Hero de Zhang Yimou qui (sans parler du fond navrant) néanmoins lorgne plus vers la pub pour du parfum que la splendeur de Ronny Yu. Le film connaîtra une suite la même année mais bien moins intéressante car trop simpliste sans les nuances du roman.

Sorti en dvd zone 2 chez Studio Canal et doté d'une passionnante interview de Ronny Yu sur la confection du film.

jeudi 23 septembre 2010

Nos Années Sauvages - A Fei zheng chuan, Wong Kar Wai (1990)


Dans les années 1960 à Hong Kong, Yuddy (Leslie Cheung), élevé à la diable par sa mère adoptive, indolent et charmeur, se laisse bercer par la vie, passant de bras en bras, seulement alarmé quand on lui propose le mariage. Narcissique, obsédé par le besoin qu'il éprouve de découvrir ses origines, Yuddy quitte amis, maîtresses et mère pour partir aux Philippines, à la recherche de son passé.

Avec son premier film As Tear Go By le talent de Wong Kar Wai s'était révélé à l'état brut mais ne prenait pas totalement son envol, coincé par le genre très codifié dans lequel s'inscrivait ce galop d'essai, le polar hongkongais. Nos Années Sauvages est donc le film de l'affirmation, où le réalisateur pose tout les codes narratifs, esthétiques et thématique constituant l'essence de son cinéma.

Sans réelle intrigue conductrice le récit (en partie inspiré de souvenirs, rencontre de jeunesse du réalisateur) est prétexte à naviguer entre différents jeunes gens dans le Hong Kong des 60's dont les tourments et interrogations amoureux et/ou existentiels se suivent dans une atmosphère de spleen et de mélancolie envoûtante. En tête on trouve Leslie Cheung, séducteur froid et blasé dont la rudesse avec les femmes dissimule la fêlure d'une identité floue du fait de ses origines inconnues. Il est le pilier du récit et autour de lui s'agitent les autres personnages que se soit ses amis (Jacky Cheung) conquêtes (Maggie Cheung et Carina Lau) où leurs rencontres (Andy Lau). Tous sont dans le doute, incertains et torturés quant à leur avenirs, professionnels comme sentimental.

Wong Kar Wai déploie son art unique pour le moment suspendu détaché du temps avec maestria. La magnifique séquence d'ouverture où Leslie Cheung séduit Maggie Cheung, la ballade nocturne de celle ci avec le policier Andy Lau, le final au Philippines, le réalisateurs distilles les scènes magiques où le tourbillon de sentiments qui agitent les héros font le lien d'une trame libre et détachée des contraintes de la narration classique. Les voix off multipliées entre questionnements existentiels et banalités, la bande son indolente bercées d'Amérique du Sud ou encore la gestuelle poseuses et très étudiée de chacun, tout concours à une tonalité désenchantée et nostalgique.

Le film révèle ou montre des acteurs sous un jours qu'on ne leur connaissait pas. Jusqu'ici réduite au rôle de faire valoir féminin dans les films de Jackie Chan, Maggie Cheung (déjà dans As Tear Go By) déploie une grâce, une présence et une beauté qui va l'élever au sommet du cinéma de Hong Kong les années suivantes. Le passage où elle erre sous la pluie morte de chagrin après le comportement odieux de Yuddy est une de ses plus belle prestation. Jacky Cheung plus connu pour ses performance comiques (même si Un balle dans la tête de John Woo a révélé son potentiel dans un registre dramatique) est splendide dans le rôle discret d'amoureux transi et Leslie Cheung confirme son statut dans ce rôle tout en intériorité et froideur. D'un personnage potentiellement antipathique, il parvient à faire ressentir bouillonnement et le questionnement intérieur.

Un des plus beaux films de son auteur qui remaniera ses atouts dans une veine plus galvanisante dans le magique Chungking Express à venir, même si l'échec commercial du film (sauvé parla reconnaissance critique locale puis internationale) signera le glas de la suite prévue et dont on retrouve des traces semble t il dans In The Mood For Love et 2046 (seul Wong Kar wai que je n'ai toujours pas vu).

Sorti en dvd zone 2 français